CAMPAGNE DE
mée française, de lui ouvrir ses forteresses, de lui fournir des vivres et de la laisser traverser en tous sens son territoire. On conçoit tout ce qu'une pareille obligation eut de pénible, et pour les patriotes, obligés de servir les desseins de leur ennemi, et pour le roi, contraint de porter les amnes contre un prince dont il était Tami personnel, et auquel il avait de si grandes obligations. Mais il fallait obéir, et dans la situation où se trouvait alors son royaume, il ne pouvait guère faire autrement.
Cependant le baron de Stein, retiré en Russie auprès d'Alexandre qui Tavait appelé et auquel il soufflait sa haine contre Napoléon, inondait TAllemagne de pamphlets violents contre le tyran de sa patrie. Pour soulever Topinion publique contre lui, il fit imprimer à Saint-Pétersbourg un journal qui appelait tous les peuples à la guerre de la délivrance et qu'il distribuait par milliers d'exemplaires dans toute TAllemagne. Il réimprima le pamphlet de Maurice Arndt, V Esprit du temps, et Tenvoya de tous côtés. Partout il annonçait Alexandre comme le libérateur des nations; au nom de rhonneur et de la patrie, il sommait tous les Allemands qui servaient sous le drapeau français de se joindre à Tarmée russe. Il forma la légion germanique, dicta à Barclay de Tolly sji proclamation à l'Allemagne et inspira à Kotzebue ses libelles patriotiques. Un jour, assis avec Maurice Arndt devant un déjeuner frugal, il lui dit : « Vous savez la nouvelle? Moscou est brûlée. Nous allons être forcés sans doute de fuir plus loin. Ce n'est pas la première fois que je fais et que je perds mes bagages. Misérable espèce humaine ! Vous ne sau-
%U FKÉDÉRïOGUlLLAUME III.
riez croire combien il y a déji^ de visagoft allongés ttutour de nous. Pour moi» je ne me suis jamais senti plus gai. » Sa haine clairvoyante semblait lui découvrir Tavenir, et à la pensée des désastres qui attendaient Tarmée française, il éprouvait des accès de joie féroce.
Cependant il tremblait toujours que les lâches cabinets de Vienne et de Berlin, comme il les appelaient, n^osassent pas se déclarer et saisir Toccasion. Il poussait en avant les généraux russes hésitants, il pressait Alexandre ; il le força à intervenir personnellement pour activer là marche de son armée, pour secouer Tinertie du vieux Kutusof^ qui voulait toujours s'arrêter. « Sans son impérieuse influencé, a dit le général PhuU, nous n'aurions pas repassé le Niémen, d
Mais il ne sufRsait pas que Tarmée russe achevât la défaite de Napoléon. Il Aillait que l'Allemagne se sou^ levât et i^jetât & jamais l'étranger de son territoire. Il était nécessaire que quelqu'un donnât l'exemple. On ne pouvait compter sur le roi Frédéric-Guillaume, toujours tremblant et indécis. Stein décida le czar a envoyer une lettre au général York, commandant du contingent" prussien, qui se trouvait alors isolé de l'armée française, sur les bords du Niémen, a Les Français sont vaincus, lui écrivit-il ; si la Prusse veut que la défaite de Napoléon lui profite, qu'elle se décide enfin et vienne à nous. » Cependant York hésitait. Il avait déjà plusieurs fois envoyé au roi des messages dans ce sens, et n'avait pas reçu de réponse ; il était manifeste que Frédéric-Guillaume ne voulait pas se compromettre. Tout en désirant se soustraire au joUg de Napoléon, il voulait laisser au général la responsabilité de
DÉFECTION D'YORK. 2i5
ses actes^ et se ménager à lui-même la ressom*ce de le désavouer^ si les affaires tournaient mal. L^évidence de ce calcul égoïste et lâche inquiétait York et l'empêchait d'agir.
À la fin cependant^ fatigué de ces incertitudes, sen-^ tant que la destinée de la patrie dépendait peut-être de la rapidité de sa décision, il résolut de n'agir que par lui-même et ne songea plus qu'à épier l'occasion favorable. Elle ne tarda pas à se présenter.
Le lieutenant-colonel Clausewitz^ officier prussien qui, comme tant d'autres, était entré au service de la Russie, lui fut envoyé par Diebitsch, qui commandait une division russe. Il faut lire cette scène dans le livre du colonel Gharras, sur la campagne de 1813. Clausewitz remet à York deux lettres qu'il était chargé de lui communiquer.
L'une , que les Cosaques avaient interceptée , et déjà vieille de date, était adressée par Macdonald à Maret. Amère expression des mécontentements et des défiances du maréchal contre York, elle n'apprenait rien à celui-ci qu'il ne sût déjà. L'autre était écrite à Diebitsch par le général d'Auvray, chef d'état*major de Wittgenstein.
D'Auvray annonçait que, le 30 décembre, Tarmée de Wittgenstein serait à Schillupischken, barrant la route de Tilsitt à Kœnigsberg. Il ordonnait d*en donner avis à York et de lui déclarer que, s'il voulait continuer ses hésitations, il serait traité en ennemi.
Ces menaces glissèrent sur l'esprit du général prussien. Si, comme il le pouvait, il se réunissait à Macdonald, il n'avait pas à les redouter, il le savait bien. Mais
Tarrivée de l'armée de Wittgenstein sur la route de Tilsilt à Rœnigsberg allait immanquablement forcer Macdonald de se retirer au plus vite sur cette dernière ville, allait mettre entre lui et les Prussiens arrêtés à Tauroggen des forces considérables, et pouvait précisément donner à une convention pacifique avec les Russes cette apparence de nécessité que York avait toujours voulue, afin d'éloigner du roi de Prusse les soupçons et les violences de Napoléon.
Silencieux, immobile, il réfléchit un moment; puis marchant à Clause\titz : « Vous êtes Prussien, lui dit- il brusquement, croyez-vous que d'Auvray soit loyal, que les troupes de Wittgenstein soient demain au point indiqué ?» — « Sa loyauté, je la garantis, répondit Clausewitz, mais non Tarrivée des troupes, car, à la guerre, vous ne Tignorezpas, on ne peut toujours faire ce qu'on s'est proposé. »
York retomba dans le silence et la réflexion. Enfin la raison du politique, le dévouement du citoyen, l'énergie du soldat remportèrent : « Je suis à vous, dit-il à Clausewitz en lui tendant la main. Allez rapporter au général Diebitsch que demain matin, à huit heures, je l'attendrai près d'ici, au moulin de Poscheraux, et que je suis fermement décidé à me séparer des Français et
de leur cause Mais, ajouta-t-il, je ne veux pas faire
les choses à demi ; je vous donnerai aussi Massenbach, »
Aussitôt il fit entrer l'officier prussien, dernier messager de Macdonald. A peu près comme le Wallenstein de Schiller, allant et venant à pas précipités : « Que disent vos régiments?» lui demanda-t-il. Et d'un mot il l'instruisit de la résolution prise. Transporté de joie.