FUREUR GUERRIÈRE
Mais le Landsturm doit aussi combattre, et l'édit agoute: « Le combat auquel tu es appelé sanctifie tous les moyens. Les plus terribles sont les meilleurs. Nonseulement tu harcèleras continuellement l'ennemi, mais tu détruiras et anéantiras les soldats isolés ou en troupes; tij(^ feras main basse sur les maraudeurs.»
M. Charras ajoute : « Ordres cruels, barbares, a-t-on dit ; oui, mais qui devraient être le catéchisme de tout peuple en proie aux violences de la conquête et de la tyrannie. La conquête est barbare ^ la tyrannie est barbare. On ne leur doit' pas une guerre courtoise. D'ailleurs^ au point de vue philosophique et moral, en quoi la lutte en bataille rangée^ la destruction en masse difièrent-elles de la guerre de détail, de la destruction partielle ?
A Pour moi, je le dis sans détours, si ma patrie devait subir une fois encore le choc d'une invasion^ je lui souhaiterais un gouvernement capable de signer cet édit sur le Landsturm et des citoyens capables de l'exécuter. Rien ne déconcerte l'esprit de guerre et de conquête comme Taspectd'un peuple résolu à lutter^ nonseulement en batailles plus ou moins savamment ordonnées par ses généraux^ mais encore sous la conduite de son dernier maire de village. »
A ce moment^ les rois, les généraux oublièrent toutes leurs préventions contre les principes de la révolution; ils armèrent les peuples au nom de la liberté et de Té* galité pour les précipiter contre Napoléon. Blûcfaer criait aux Saxons : « Levez-vous^ réunissez-vous à nous, levez Tétendart de Tinsurrection contre l'usurpation étrangère^ soyez libres.. • Nous marchons vers les con-
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trées que nous montre le doigt delà Providence.. Nous vous apportons Taurore d^un jour nouveau ; » et il annonçait la liberté sans laquelle aucune liberté n'existe : « la liberté delà presse». Wittgenstein^ général russe, mais né d'un père allemand, s'écriait à son tour : «Qui voudra rester en repos, je ne le reconnaîtrai pas pour Allemand. Qui n'est pas pour la liberté est contre elle. 1! faut choisir entre mon affection fraternelle et mon épée... Voyez les Prussiens; toute la nation se lève en masse ; le fils du paysan marche à côté de celui du prince... Il n'y a plus d'autre distinction que celle du talent et du zèle pour la cause sacrée. La liberté ou la mort, tel est le mot d'ordre donné par Frédéric-Guillaume... Saxons^ Allemands, nos arbres généalogiques finissent avec Tannée 1812. Les exploits de nos aïeux sont effacés par l'avilissement de leurs descendants. La délivrance de l'Allemagne fera seul renaître des races nobles. »
Du haut de la chaire, dans les temples et les universités, du haut de la tribune subitement élevée par la presse retentissaient les mêmes enthousiasmes pour la patrie allemande, les mêmes menaces aux faibles et aux traîtres, les mêmes excitations au dévouement, et mille voix annonçant Taurore du jour nouveau, Tèrc nouvelle, Tère d'indépendance, de liberté, d*égalité. Du sein de ce grand tumulte éclatait un continuel anathème contre Napoléon, et malheureusement aussi contre le peuple français, car le patriotisme ulcéré des maux passés, impatient de venger ses injures, voyait un complice là où la raison ne trouvait qu'un instrument et une victime. Les pamphlets de Maurice Arndt, Tami
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de Stein, couraient dans toutes les mains ; les hymnes de Théodore Kœrner étaient dans toutes les bouches. Fichte enflammait ses auditeurs et les conduisait à la guerre sainte de la délivrance. La Prusse n'était plus qu'un c^mp. Les femmes, formées en association, au nom de la patrie en danger, provoquaient, recueillaient lès dons, faisaient de la charpie, cousaient les vêtements des volontaires. Quelques-unes même se déguisaient sous Tuniforme des soldats. Désormais il ne suffira plus de battre une armée, comme à lena ; il faudra, pour vaincre la Prusse, écraser tout un peuple décidé à combattre jusqu'à la mort, et à ne laisser à Tennemi que des cadavres.
Dégageons notre esprit des vieilles rancunes et des vieilles haines. Rendons justice à tant de patriotisme, à tant de dévouement ; et de l'exemple grandiose que nous oflFre la Prusse à cette heure solennelle, sachons tirer cette leçon, déjà inscrite dans les annales de la France républicaine, que l'amour de la patrie, quand il a été éteint au cœur des nations de notre âge par le privilège et le despotisme, se rallume au foyer de fa liberté et de l'égalité. Les peuples réellement invincibles, éternellement rebelles à la conquête, au joug, sont ceux qui ne comptent que des citoyens égaux et libres.
En deux mois et demi, sans compter quelques milliers de volontaires des corps francs, la Prusse avaitporté à 128 000 hommes l'effectif de son armée, qui n'était que de 35 000 à la suite de la campagne de Russie. A cela allaient se joindre 20 000 miliciens de la province de Prusse, et à deux mois de là, cent mille hommes de la
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landwehr des autres provinces. Ce sera en tout, deux cent cinquante mille soldats, fournis par une population de quatre millions cinq cent mille âmes. C'est comme si la France d'alors, avec ces quarante-cinq millions d'habitants, avait mis sous les armes deux millions cinq cent mille hommes.
C'était loin du calcul de Napoléon, qui disait à Maret, en apprenant qu'elle se déclarait contre lui : a La Prusse a quatre millions cinq cent mille âmes ; elle pourra m'opposer quarante mille hommes dans deux mois, et jamais plus de soixante-quinze mille. C'est peu de chose.» Et cependant il savait que la population était soulevée, car le Moniteur parlait sans cesse du déchaînement delà é/ema^o^te prussienne. Mais douze années d'un pouvoir à peu près absolu lui avait fait oublier les grands élans de la France républicaine ; il ne croyait plus aux forces morales, et tout pour lui se réduisait à une question d'effectifs militaires.
Pendant que l'Allemagne se soulevait, la France était à bout de forces. 11 fallait refaire l'armée avec des conscrits, car sur les six cent dix mille cinquante-huit soldats qui étaient entrés enRussie, plus de cinq cent mille avaient péri ou disparu ; il fallait remplacer les cent cinquante mille chevaux dont les cadavres étaient restés sous la neige, et tout cela demandait beaucoup d'argent. Les derniers budgets s'étaient soldés par des déficits ; il fallait pour 1813 se procurer deux cent trente-trois millions de recettes extraordinaires. Le déficit aurait pu être comblé en grande partie par le trésor particulier de Napoléon, qui se montait à plus de deux cents mil* lions; mais Maret proposa, et Napoléon préféra enlever