ETAT DE LA FRANCE
aux communes une partie de leurs propriétés, pour une valeur de trois cent soixante-dix millions. On leur donna en échange des inscriptions de rente pour un capital de cent trente millions. Les deux cent quarante millions qu'elles perdaient dans cette opération servit à combler le déficit.
Le Corps législatif enregistra cette mesure avec sa docilité habituelle. Mais pendant que la jeunesse allemande accourait tout entière sous les drapeaux, les états de conscription présentaient en France un total de cent soixante mille conscrits qui n*étaient plus dans leur famille , mais qui n'avaient pas rejoint leurs drapeaux. A rimmense deuil du désastre de 1812, se joignait la douleur des trois cent mille familles auxquelles on enlevait encore leurs enfants pour aller remplir les vides, et continuer la querelle de TEmpereur .contre r£urope. «Dans les provinces^ dit M. Gharras, la pitié, le secours étaient assurés au conscrit insoumis^ réfractaire, ou déserteur. Là où le pays était d'accès difficile, dans les montagnes du centre de la France alors mal percée de routes, dans les bois épais de la Vendée, dans les vastes landes de Bretagne, sur les flancs des Pyrénées, il n'était pas même rare que la gendarmerie en quête de sa proie, que les garnisaires chargés de ruiner les parents pour amener la soumission des fils, fussent assaillis, maltraités, repoussés ; et, cherchait-on à instruire le procès de ces violences, personne ne voulait en avoir été témoin.
A Paris, la douleur, Texaspération n'étaient pas moindres. Elles s'étaient attaquées à Napoléon luimême. Passant à cheval dans le faubourg Saint-Antoine,
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il avait été apostrophé en termes injurieux par un jeune homme que réclamait la conscription ; et des âi^ents de police ayant voulu saisir cet audacieux, la foule s'y était opposée. Plusieurs fois, sur divers points de la capitale, le peuple ameuté par les cris des conscrits, que traînait en prison la force publique, s'était ruée à leur secours et les avait délivrés ou avait tenté de le faire.... « Les esprits s'échauffent, écrivait dans un rapport le préfet de police Pasquier, et en plein jour on affiche des placards injurieux contre l'Empereur. JD
Dans les classes bourgeoises, la tristesse, l'irritation étaient grandes aussi et se traduisaient en propos violents. Parmi les hauts fonctionnaires et même parmi les courtisans, le mécontentement gagnait, et Ton avait de sombres pressentiments. « L'Empereur n'est pas changé, disait aux Tuileries mêmes le directeur général des postes Lavalette à MoUien^ ministre du trésor. La leçon du malheur est perdue ; quand finira la guerre s'il retrouve sa fortune ? Et quelle sera la paix, s'il succombe? »
Cependant, en Allemagne, on se montrait une lettre qui peignait bien Tétat des esprits, g Notre fils Georges, écrivaient un père et une mère, est mort à ving-deux ans, frappé d'une balle dans le combat à jamais mémorable de Luneburg. ,. Chasseur volontaire,.., il est mort pour la patrie, pour la liberté de l'Allemagne, pour l'honneur national et notre souverain bien-aimé I La perte d'un tel enfant est cruelle, mais c'est une consolation pour nous d*avoir donné un fils pour la grande et sainte lutte! » C'est qu'en effet les Allemands corn-
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prenaient tous qu'ils combattaient pour la patrie et la liberté; en France, on ne servait que l'orgueil et Tambition d'un homme. Le résultat fut tel qu'on devait l'attendre dans de pareilles conditions. La terrible bataille de Leipsig, la bataille des peuples, comme on Ta appelée, qui dura trois jours, (16, 17, 18 octobre 1813) compléta la leçon de la campagne de Russie. Le froid, la disette, l'imprévoyance avaient forcé Napoléon en 1812 de repasser le Niémen et de reculer jusqu'au milieu de l'Allemagne. En 1813, le soulèvement des peuples le contraint à repasser le Rhin et va le poursuivre jusqu'à Paris. Voilà où devait aboutir l'effroyable gaspillage qu'il avait fait des forces de la France pour satisfaire ses passions de batailleur et de conquérant. L'empire, épuisé d'hommes et d'argent, succombait sous les haines accumulées par dix années d'oppression et de violences.
La Prusse avait joué pendant cette dernière année le premier rôle en Allemagne, grâce à l'énergie de sa population et aux beaux exemples de patriotisme qu'elle avait donnés à l'Europe; mais à partir de ce moment, son histoire se confond avec celle de la coalition. L'enthousiasme et l'élan populaire ont fait leur œuvre. Ils ont rendu au roi son indépendance. Il n'en use que pour se mettre à la remorque d'Alexandre ; il s'efface modestement derrière le czar, et, jusqu'à la fin de la guerre, pour retrouver la part d'action qui revient proprement à la Prusse, il faudrait entrer dans un détail que nous ne pouvons aborder ici.
Un grand nombre de forteresses allemandes étaient entre les mains des Français. Les alliés les reprirent les
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unes après les autres, non sans peine. Mais ce n'était pas assez de chasser l'étranger de leur territoire, lis comprenaient fort bien qu'avec un homme du caractère de Napoléon, il n'y avait pas de paix durable à espérer, tant qu'il ne serait pas réduit à Timpuissance d'agir. Ils se préparèrent donc à passer le Rhin à sa suite. Mais auparavant, pour se concilier Topinion publique, qui, depuis lontemps, même en France, était fatiguée des fantaisies belliqueuses de l'Empereur, ils publièrent une déclaration par laquelle ils expliquaient que ce n'était pas contre la France qu'ils dirigeaient leurs forces, mais uniquement contre le despotisme que Napoléon prétendait exercer sur l'Europe. Quoique la victoire les eût amenés sur le Rhin, et que leurs forces fussent considérablement accrues par l'accession de tous les princes allemands, ils promettaient de rester fidèles aux principes de modération et d'équité qui leur avaient fait prendre les armes. Si la France se décidait pour la paix, elle pouvait se trouver encore maîtresse d'un territoire plus étendu que n'en avait jamais possédé aucun de ses anciens souverains ; elle avait, dans le passé, donné assez de preuves de son courage et de son héroïsme pour n'avoir pas , en faisant quelques concessions à la sécurité de l'Europe, à craindre le mépris. Les confédérés ne désiraient que le rétablissement de l'équilibre politique et une garantie contre les misères sans nombre et sans relâche qui avaient affligé l'Europe depuis dix ans ; les puissances européennes en prenant les armes n'avaient pas eu d'autre but.
Cette déclaration, qui ne rappelait le manifeste de