CHAPITRE TROISIÈME
§ l; — Critolaûs.
Le caractère d'érudition imprimé à son École par Aristote lui-même, qui ne fit que s'accentuer sous ses successeurs, favorisait la tendance à un éclectisme qui s'y manifeste de bonne heure et presque aussitôt après sa mort. Ce sont surtout les idées stoïciennes à l'influence desquelles se laisse pénétrer le péripatétisme, et elles s'y font place par l'interprétation et l'exposition exégétiques des œuvres du maître; car ce ne sont pas exclusivement les adeptes du Lycée qui s'y adonnent : dans toutes les écoles sans exception, et rien ne marque mieux le caractère éclectique de la philosophie de cette époque, on lit et on commente en même temps que le Timée^ les Catégories.
Cette altération de la pure doctrine d' Aristote, par l'introduction et le mélange de théories étrangères, remonte très haut, et l'on peut dire que la nouvelle école péripatéticienne commence avec Critolaûs de Phasélis *, successeur d'Ariston, c'est-à-dire vers le milieu du n« siècle avant Jésus-Christ*. Il enseignait que la raison humaine est une émanation de
* Stob., Ed., II, 58. ôicb ik t&v vccDT^puv mpiicaTy]tix&v t&v èm KpiToXâou.
^ L'époque où a vécu Critolaûs est fixée par la date de Tambassade envoyée i Rome par les Athéniens, en 156-155, et qui comprenait l'académicien CaméaJa, Diogëne le stoïcien et CrilolaQs. 11 semble n'avoir rien écrit. Toute son activité se dépensa dans l'enseignement du Lycée, où il fut le 10* ou il* scholarque ou Siâdo^o;. Pendant son séjour k Home, il tint dos conférences, et son talent d'exposition est
LA PSYCHOLOGIE DES PÉRIPATÉTIGIENS âCLEGTIQUES 199
réther immuable, source unique et universelle de toute vie et de touto âme * ; c'était rapprocher la quintessence d'Aristote du feu éthéré des Stoïciens et enlever à Tintelligence pure son immatérialité*. Cîontre les principes d'Aristote, il concédait aux Stoïciens que le plaisir est un mal 3, et que la vie parfaite est celle qui s'écoule suivant la nature , tout en cherchant à maintenir le principe péripatéticien, à savoir, que cette vie parfaite devait réunir les trois espèces de biens, de l'âme, du corps et les biens extérieurs *, qui doivent se faire comme une sorte d'équilibre. Cicéron ne voit pas trop comment peut se concevoir cette balance des biens, puisque Critolaûs est le premier â dire que les biens de Tâme sont tellement supérieurs à tous les autres, que leur poids à eux seuls pèse plus que la terre et la mer réunies 5.
Critolaûs refuse nettement une existence objective au temps, qu'il considère comme un rapport, comme une mesure, c'est-à-dire comme une pure notion de l'esprit, une idée abstraite n'ayant qu'une existence subjective^.
caractérisé par les termes de gravitas et redundat oratio de Cicéron, de Fin., V, 5^ qui ajoute, ce que je ne comprends pas bien : c Critolaûs imitari antiquos voluit w. A.-Gelle (N. Att., VII, li) reproduit un jugement intéressant sur le style oratoire des trois ambassadeurs athéniens : c Animadversa eadem tripartita Tarietas est in tribus philosopbis quos Alhenienses Romam ad senatiim populumque Romanum legaverant... In scnatum quidem introducti, interprète usi sunl C. Acilio senatore. Sed ante ipsi seorsum quisque ostentandi gratia, magno conventu hominum, disserta- Terunt. Tum admirationi ftiisse aîunt Rutilius et Polybius philosophorum tnum sui CDJusque generis facundiam Violenta, inquinnt, et rapida Cameades dicebat, scita et teretia Critolaûs, modesta Diogenes et sobria ».
< Stob., Ed., I, 58. Critolaûs et Diodore de Tyr professent que NoOv àic'al0£po; àtcaOoO;.
< TertuU., de Anim., 5. Nec illos dico solos qui eam (l'âme) de manifeslis corporalibns effingunt, ut Critolaûs... Critolaûs et Peripatetici ejus (d'Aristote) ex quinta nescio qua substantia animam efûngunt.
> A.-GeU., N. Ait, IX, 5. Critolaûs Peripatclicus et malum esse Yoluptatem ait. ^ Qem. Alex., Sirom.., II, 316. teXei&tiQTa xotTot çudcv evpoOvTo; ptou, t^v tx
Tûv Tpiébv ycvûv ov(jiicXY)pou'^évv)v... |&Y)vOh>v. stob.. Ed., Il, 58. tIXo; èx icàvTuv T&v àtyaOûv ov|&ice7cXv)P(o|ilvov* toOto 8à t)v xb ix tcov Tptûv yevûv.
> Cic., Tuu.y V, 17. Qjaero quam vlm habeat libra illa Critolaî; qui... tantum propendere illam bonorum animi lancem putet, ut terram et myia déprimât.
* Stob., Ed., I, 252. Antiphon et Critolaûs disent : v6Y]p.a \ iiéTpov xbv xp^vov, ovx ^ic6aTa9tv.
Contre les Stoïciens ' et conformément à la doctrine d'Aristote, il soutient l'éternité du monde; mais il dépasse certainement la pensée de son maître en prétendant que la race humaine elle-même ne peut avoir eu de commencement et n'aura pas de fin. C'est à Philon* que nous devons ce renseignement et l'exposé des cinq arguments par lesquels Critolaûs démontrait sa thèse ' et qu'il n'est pas sans intérêt de connaître.
1. Si le monde était né, nécessairement la terre serait née, et si la terre était née, le genre humain, qui Thabite, serait né aussi. Mais l'homme est inengendré, àYévY^rov; il existe de tout6 éternité, comme nous allons le prouver, et si l'homme, petite et faible partie du tout, est éternel, àfôiov, le monde, c'est-à-dire le tout, est assurément éternel comme lui.
Que disent les Stoïciens, ces inventeurs de raisonnements subtils^? La génération de l'homme par l'homme, il qlXXi^X<i>v, est indéniable ; mais c'est une loi et un fait récents de la nature. Le fait antérieur, le fait primitif ^ est la production de l'homme par la terre : c'est pour cela que d'un commun accord la terre est appelée la mère universelle; c'est de là que
f Philon, Qu. Mund. sit incorruptibUis, p. 943, en grec, icep\ açSapvîa; x6<riiou. Toute rargumentation de Critolafls est dirigée contre les Stoïciens, comme le prouve le passage (943, a), a toO xaxà rr^v êxicvpcoaiY iictvoouf&évov... tâ^a T(c c^peviXoy&v £t(i>'('x6c ipst.
* Dans l'ouvrage précité. Il est vrai que Diels (Doxogr. Gr., p. 106) ne croit pas à l'authenticité du livre attribué à Philon, et doute que l'auteur, quel qu'il soit, du icep\ âçOxpaîac xiapiou, ait eu entre les mains un écrit de Critolaûs ; car on n'en cite aucun de ce philosophe* Il suppose que ces cinq arguments viennent, un peu obscurcis, de Théophraste, parce que les deux premiers sont confirmés par Tautorité de ce nom. L'auteur du Tcepi à^Oapat'a; a usé là d'un artifice pour donner plus de poids à la réfutation des Stoïciens. Le titre textuel de Philen (p. 947, a) est : xoetoc Toùc âpiora 9u<rtoXoYo0vTxc que Diels, qui le qualifie (Tinepta ampli/icatio. Tondrait changer en : xarà xolç StcoVxo^S;, parce que toute l'argumentation est dirigée contre eux. Mais il n'y a aucune raison de modifier le texte- Tout le monde savant s'inclinait alors devant les théories physiques des Stoïciens, et l'on peut tout au plus supposer chez l*hilon une intention légèrement ironique.
* Phil., Qu. Mund. s. incor., 943. KptT&Xao; ik Tfi>v xexopevx6t«Av (lo^aatc, TYJc 7CEp(iraTY]TtxYj{ cpaoTT); 91X090912;... cxP^croiTO TOtstuToti; ic^oteviv.
^ Id., id.f 943. xdcxac xt; eupeo-iXoyâ^v SrcoVxb; ipet.
* Id., id., I. 1. âpxsYOve&xcpov xa\ icpcotf^iipov.
U PSYCHOLOGIE DES PÉRIPATÉTiaENS ÉCLECTIQUES 201
viennent ces traditions des Grecs que les hommes, comme les plantes, sont issus d'une semence plantée en terre et qu'ils sont nés complets et parfaits*. D est facile de prouver que c'est là une hypothèse inadmissible.
D'abord à ce premier homme une fois né , il a fallu que fussent déterminés des mesures et des nombres de temps pour sa croissance. Car les âges sont les degrés, créés par la nature, par lesquels l'homme monte et descend l'échelle double de la vie, monte quand il croît, descend quand il diminue. Le terme de sa croissance est le maximum, àxfxi^, de sa force, à partir duquel il ne progresse plus et même perd successivement tout ce qu'il a gagné, jusqu'à ce qu'il arrive à la vieillesse. Croire que quelques hommes sont nés parfaits et complets, c'est méconnaître les lois de la nature, qui sont des arrêts inflexibles ^. Nos résolutions à nous, qui sommes unis à une pensée mortelle, sont changeantes; mais les décrets de la nature du Tout sont immuables. Ce qu'elle a voulu une fois et dès l'origine , elle le maintient constamment, éternellement. Si elle avait pensé qu'il convenait d'engendrer des hommes parfaits et complets , elle en engendrerait encore et en aurait toujours engendré de tels. L'homme ne connaîtrait pas les stades successifs et sériés, dans un ordre inviolable, de l'enfance, de la jeunesse, de l'âge mûr, de la vieillesse, de la mort. Ce qui n'a pas de croissance ne peut diminuer. Si l'on admet que les choses ont pu se passer à l'origine comme ils le croient, qu'est-ce qui empêche que ces phénomènes ne se renouvellent aujourd'hui? La terre n'a pas vieilli, le temps n'a pas épuisé sa puissance de fécondité; elle reste toujours jeune, toujours la môme, comme les trois autres éléments ses frères : l'eau, l'air et le feu, avec lesquels
* Chose curieuse : cette hypothèse, que Critolafls déclare inadmissible, est encore acceptée par les adversaires résolus de Tévolutionnisme : c On pense, dit M. Secrélan (Rev.phÙoê., août 1885, p. 172), que Dieu a créé les êtres tels qu'ils sont, chacun dans son rang et dans son espèce. L'homme aurait été créé de toutes pièces, adulte, sans doute et dans un milieu déterminé » .
* Pbil., trf., 943. i^ àyyor\x6xtù)f ioxX v6(&ou; ^^Sve»;, 069|&ou; àxivi^TOu;.
in HISTOIRE DE L\ PSYCHOLOGIE DES GRECS
elle constitue le tout éternel ^ La preuve en est sons nos yeux : les espèces végétales, par leur reproduction constante, nous démontrent invinciblement que la terre n'a rien perdu de sa force génératrice*. Si donc elle avait autrefois engendré des hommes parfaits , elle le ferait encore par deux raisons également puissantes : d'abord pour rester fidèle à ses propres lois et garder Tordre qui lui est propre, et, en second lieu, pour éviter à la femme le travail long, douloureux, souvent périlleux, parfois mortel de la gestation et de la parturition. N'est-ce pas une hypothèse puérile que d'imaginer que la terre contienne en son sein des espèces de matrices ? car la matrice est l'unique organe de la conception et de la génération de l'être vivant : c'est pour ainsi dire l'atelier où seul l'animal se forme et se modèle 3. Mais ce n'est pas une partie de la terre, c'est un organe propre à la femelle et destiné à la génération. La terre a-t-elle aussi des mamelles, et ses mamelles ont-elles du lait pour nourrir le nouveau-né ? L'enveloppera-t-elle de langes pour le mettre à l'abri de l'intempérie des saisons qui le tuerait ? Toutes ces imaginations sont des fables qui se jouent de la vérité. L'expérience et l'observation démontrent qu'il n'y a jamais eu d'autre origine de l'homme que la génération. On ne peut concevoir qu'il y ait pour lui un autre mode de venir à la vie. Les hommes ont donc toujours existé dans les conditions actuelles de leur existence physiologique, et si l'homme existe de toute éternité , à plus forte raison la terre et le monde, dont il n'est qu'une minime partie, sont éternels.
Tel est le premier argument de Critolaûs sur l'éternité du monde.
Voici le second : il faut remarquer que le monde est à lui-
1 Pbil., id., Oii, b. h 6|io{cp {livst viaCou^a m\... xa\ (vsxa tyjc toO 8Xou 8(fli|jL0VT)C ôfetXei (it) çOtveiv in\ xai xk aSeXf à orotxeta «OtTic \)5<i>p, àr^ tc xa\ icOp «Y^iP<^ StattXst.
* Id., id,, 9i5, a. y^t&nxou ttiv âvivSoTOv xa\ âxeÉ|i.axov tt); yt|C m\ veaCo^Svtic âx|Ai^v .
' Id.f trf.| 945i b. tpYaon^piov tv ^ C^ov iiivov StaicXdiTtTat.
LA PSYCHOLOGIE DES PâUPATÉTIGIENS ÉCLECTIQUES 208
môme cause de sa propre existence S puisqu'il est la cause de l'exiRtence de toutes les choses qui le composent, et en tant que tel^l doit être éternel. Le troisième est ainsi exposé : tout ce qui natt et commence à devenir est nécessairement imparfait, àreXéç, s'accroît avec le temps Jusqu'à ce qu'il arrive à son état de perfection propre. De sorte que si le monde avait eu un commencement , il devrait avoir eu ses phases de croissance , son développement et sa loi de développement, à la fois dans sa substance matérielle et aussi dans son essence rationnelle, dans son âme ^; car ceux-là même qui croient qu'il périra lui donnent une âme et une raison. Cest la loi que nous voyons régler le développement des êtres organisés et pensants qui ont eu un commencement. Mais on n'aperçoit rien de pareil dans la vie du monde, toujours semblable à lui-même, exempt de toute vicissitude, éternellement parfait dans son corps et dans son âme.
Le quatrième argument consiste à poser trois causes, sans compter les causes externes, qui peuvent opérer la destruction d'un être vivant : ce sont la maladie, puis l'âge, et enfin la faiblesse et l'imperfection organique. Ces causes n'ont aucune action sur le monde.
Enfin le cinquième et dernier repose sur la loi du destin, e2(juxp{x&vY|. Le destin n'est autre chose que la chaîne non interrompue, le lien sans discontinuité des causes des choses particulières ; or il est éternel , sans commencement et sans fin 3. Gomment le monde ne serait-il pas éternel, puisqu'il n'est autre chose que cette loi même réalisée : l'ordre des choses désordonnées, l'harmonie des choses inharmoniques, l'unité de la pluralité infinie, l'c^ç des minéraux, la (pu(rtc des
* Phil., Qu. Mund. $U meorr., 946, b. xh afriov aftxia toO ûicapxsiv at$i6v
COTtV.
* Id., id., 946, c. ou |jl6vov sOtoO xh abiiiaToeidà;, aO^YjOi^aetai, XiQ^'STai tk xa\ 6 voOc eict§09iv.
3 Id., f(f., 947, a. erpouaa xkç âxaoriov âvcXXiic£>; xa\ âStavrocTbic atxtac .. avapxo; xai âteXeiiTQTo;. C*est la définition stoldenne, coipinp le reman{ue Crito|ails loi-aiéffle, xttTot toÙc ôSpioxa fuaioXoyoOvTaç.
végétaux , rame de tous les êtres animés, la raison et la pensée de tous les hommes.
Critolaûs qui, d'après les éloges de Cicéron et d'Aulu-Gelle, ne dédaignait pas les ressources et les effets de Part oratoire a été, au point de vue théorique, plus sévère encore qu'Aristote à regard de Tart de l'éloquence : il rappelait, comme Ëpicure, un artifice malfaisant, xxxoTe/v^a, plutôt qu*un art même, parce qu'elle n'a pas une fin fixe et sûre, car il s'en faut que l'orateur persuade toujours. C'est une pure pratique, Tpt6>], et une pratique funeste, car il n'y a pas d'état qui ait chassé de son sein les arts véritables, parce qu'on les a partout reconnus utiles à la vie humaine, tandis qu'on en a vu, comme la Crète, sous l'inspiration de son sage législateur, interdire l'accès de leur territoire à ceux qui exercent cet art, comme leur ennemi mortel ^
§ 2. — Diodore^ Andronicus^ etc.
Diodore de Tyr *, disciple de Critolaûs et son successeur dans la direction de l'école péripatéticienne, se montre encore plus indépendant dans sa manière de penser ^. Comme son maître, il se représente l'âme comme composée du feu éthéré, et cependant impassible et immuable en son essence, iL'KCL^ç. Il s'éloigne d'Aristote et se rapproche d'Épicure en ajoutant à la vertu, comme condition de la félicité, l'absence de la douleur ^.
Je ne vois aucune raison pour lui attribuer, par un chan-
* Sext. Emp., Math., H, 13. oX tnpX KpitiXaov ixocxioav aùitiv. Qointil., H, 17. Malta Gritolaos contra Rhetoricam icripiiL Id., H, 15. Seit. Emp., Math., U, 20. (OC icoXc{iitaTaTY)v iditalav.
) U vivait vers 110 av. J.-Ch., Zumpt, p. 93.
' Cic, de Fin.y V, 5. Hic quoque suos est.
^ Cic, de Fin., V, 5. Adjungit ad bonestatem ncuitatim doloris, ce q«e Cicéron appelle ailleurs {Tuse., V, 30X indolentiam. Glem. Alex., Strom., U, 415. tIXoc àico^a^vcTai tb ào^Xi^Twc xa\ xoXûc C^v.
gement arbitraire de leçon, l'opinion que Plutarque dit être celle de Diodotus^ sans doute le stoïcien, à savoir, qu'il y a des états affectifs, irddT), propres à la partie rationnelle de r&me et des états affectifs propres à sa partie irrationnelle ^ A une assez longue distance de Diodore, c'est-à-dire vers 70 avant Jésus-Christ, à l'époque de Cicéron, nous voyons à la tête de l'école péripatéticienne d'Athènes, Andronicus de Rhodes, désigné par David et Ammonius comme le onzième successeur d'Aristote ; il est surtout célèbre comme le premier éditeur des œuvres du stagirite, le premier commentateur etle premier critique de sa doctrine. Malgré l'admiration passionnée que supposent de tels travaux consacrés à l'explication du sens grammatical et philosophique, à la critique et à la revision du texte, aux questions relatives à l'authenticité des ouvrages ou de certaines parties d'entr'eux , à l'ordre chronologique de leur composition , l'influence du principe éclectique se fait sentir chez leur auteur. Le platonisme pénètre le péripatétisme. Gomme Xénocrate, et en opposition aux principes de la logique et de la métaphysique d'Aristote, Andronicus ramène toutes les catégories à deux catégories fondamentales : l'une, de l'être en soi, de l'absolu; l'autre, de l'être relatif, conditionné, et il conteste l'utilité d'en multiplier le nombre ^. C'est là une doctrine toute platonicienne qu'on trouve exposée avec la plus parfaite précision dans le Sophiste 3. Aux quatre espèces de qualités établies par Aristide ^ il en ajoutait une cinquième, dont Aristote avait d'ailleurs reconnu la possibilité ^ dans laquelle il mettait la
< Plut., Fragm.f 1, 6; de Libidin.^ tSioc \Uy Ttva xoO XoytxoO 9Y}9\ ttjc 4^x^C KaOv), r5ta fia toO <n>|jifv)oO; xai aXôYOVi clvai.
' Simplic, Sch. Ar., 47, b. 25 ol y^P icep\ SevoxpâTVjy xa\ 'Avfipovixbv KavTu T^ xa^'aOtb %cù tù np^c ti ictpiXa|i6dveiv fioxoOaiv, worc iccpiTxbv elvai xaT'avrôùc to9oOtov tûv ycvûv icXtiOoc.
' Plat., 5opA., 255, c. Tfi>v éfvxcov xà aèv aOxà xaO'aOxàt, xa àï Ycpb; £XXy)Xci. Rep.j, IV, 4^, b.
* C*est-à-dire : 1<» r£(tc, Thabitade constante, et la fità9«ric la disposition ; 2. la puissance et l'impuissance naturelles ; 3. les qualités passives, les états affectifs, icaOYjxixai noibrr^xti xai icdOt) ; 4. la flgure et la forme des choses individuelles.
B Arist., Categ,t 10, a. 25. faioc \t.ïw o^v xa\ SXXo; Sv xic fave^vj xp6ico(
f06 HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
rareté et la densité, la légèreté et la pesanteur, la ténuité et la crassité, le diaphane et l'obscur, sans la juger d'ailleurs nécessaire ; car, dit-il, si l'on ne veut pas en faire une nouvelle espèce, il faudra faire rentrer ces qualités dans l'espèce des qualités passives ^
La définition de l'Ame que lui attribue Galien ^ à savoir, ou une force qui obéit au tempérament, et, pour s*exprimer avec plus de précision, au mélange des éléments matériels du corps, ou le mélange même, n'est guère d'accord avec ce que Thémiste nous fait connaître de l'opinion d'Andronicus sur cette question. D'après Thémiste, il aurait adopté la définition d'Aristote : l'âme est l'entéléchie première d'un corps organisé ayant la vie en puissance, mais en l'interprétant dans le sens d'une force vitale, cause du tempérament physique et des phénomènes qui s'y produisent.
La question spéciale du mode d'existence de la Raison, du vouç, tel que l'a conçu Aristote, question qui préoccupe vivement et passionne tous ses commentateurs, est résolue par Andronicus dans un sens tout matérialiste. Tandis que les uns concluent des définitions et explications d'Aristote ^ que le voOç est, suivant lui, une substance suprasensible, notre philosophe, comme Théophraste, Alexandre d'Aphrodisée et Porphyre, pense qu'il en a fait une faculté de la même nature que les autres puissances de l'âme ^.
Boëthus de Sidon ^ disciple d'Andronicus, est comme lui
> Simpiic., Sch. Ar., 73, b. 10. Id., id., 7i, b. 99. « Toutes ces qualité qui ne se subsument pas sous les catégories du quantum, mais qui déterminent la qualité caractéristique, xù xapaxTrjpi xai tù icoîi)), faut-il les rapporter à une autre espèce que les quatre espèces des qualités reconnues, comme l'ont tait Andronicus et Plotin. »
' Gai., t. rV, p. 783. \ xp&^tv clvat 9t)<T'M ?| S^Svat&iv licop.évY)v ttj xpâoet : définition à laquelle Galien ne trouve à critiquer que l'emploi de fi^Sva|&t;', qu*il veut réserver aux facultés de Tâme.
' Arist., de An., 413, b. U,
^ Saumaise, in Simplic, EpUX.^ p. 256.
s 11 vivait au temps d'Auguste, 30 av. J.-Ch., U ap., et était contemporain de Xénarque, puisque Strabon les entendit tous les deux. Strab., XVI, 2, 24. Boyi06% ts f wvcf (>oao9r,<ra|uv T^iutc toi 'AptorotiXcia xa\ Ai66otoc àdtX^bc ocvroO. Id.,
LA PSYCHOLOGIE DES PÉRIPATÉTICfENS ÉCLECTIQUES 207
un commentateur d'Âristote, et un commentateur^ assez indépendant des principes de TÉcole. C'est le stoïcisme qui le rend infidèle, sur plusieurs points, aux doctrines vraiment péripatéticiennes et le pousse au naturalisme.
Les Stoïciens avaient, pour l'étude de la philosophie, établi un ordre de succession de ses diverses parties, et recommandé de la terminer par la Physique parce que Tobjet en est divin et réclame le plus puissant effort de la méditation ^. Boëthus veut au contraire commencer par elle, mais par une raison semblable à Topinion que s'en faisaient les Stoïciens. C'était pour lui la partie de la science qui a les rapports les plus intimes à nous et la plus facile à comprendre. Il posait en principe, comme son maître, que les diverses branches de la philosophie ^ doivent être abordées conformément à la règle, qu'il faut aller de ce qui est le premier pour nous, t^ 7cp($Tepov ^pb; -^(jiac, à ce qui est le premier en soi, c'est-à-dire du sensible à l'intelligible *. L'universel n'est pas, comme l'enseigne Aristote, antérieur à l'individuel ^; c'est la matière et le com-
XIV, 5, i, i Seleucie iyévovTO xaO'fipi&c âvâpec à^ioXoyot tûv èx toO Tcepmaxou «cXoa6f(i>v# 'A^valoc tc xa\ Sévap^o;... ou -r}xpoa9â|j.e6at rAuXç. Il ne resta pas loDftemps dans son pays, mais alla professer k Aleiandrie, à Athènes et i Kome. Là. il se lia d*amitié avec Arius (Didyme) et ensuite avec César Auguste, et vécut jusqu'à une grande vieillesse, entouré d estime et de considération, èv T((in àyifisvo;.
« Simplidus iSch. Ar., 40, a. 21. /d., 92. a. 2. /d , 29. a. i7). rappelle admirailet illuitre^ et vante, dans ses commentaires, la nénétration de l'intelligence, «YX^^oia, et la profondeur de la pensée {in Cat., I, a. ^aOuTépaïc** êwoioctc èXpiQ^atTo). 11 avait commenté les Catégories, pour ainsi dire mot par mot, xad'ixaoTYiv XéÇiv ; — la Physique; — les Analytiques premiers ; — le traité de VA me, peut-être VEthioue à Nicomaque. Conf Zeller, t IV, p. 552, n. i. 11 avait écrit un ouvrage intitulé sur : ntp\ toO icp6c n xai irp6c xi iccoç ïxo'^xoç,
* Hist, de la Psych., t. II, p. 9.
> Appelées par les Grecs irpayiMiTeTai.
^ David {Sch. Ar., 25, b. k\). « Boëthus de Sldon commence ành tt)c çuTtxTj;, Andronicus de Rhodes, anh ttic XoYtxTjç; les Platoniciens, les uns àicb tyjc v)Oixtjc, les autres anh t&v |iaOY}|iaxtxûv.
* Dexippe (Sch, i4r., p. 50, b. 21), néo-platonicien, disciple d*Iambliaue, dans son commentaire sur les Catégories, rappelle, en les qualifiant de superficiels, les arguments de Boëthus et d'Alexandre d'Aphrodisée, pour prouver que 1 universel est postérieur à Tindividuel : « L'universel posé comme existant, nécessairement l'individuel existe (puisque les individus sont enveloppés dans les universels) ; mais l'indhridu p<^ comme existant, il n'est pas absolument nécessaire que l'universel existe ». Ge sont littéralement les termes dont se sert Alexandre, comme nous le verrons pins
posé de la forme et de la matière et dod la forme seule^ qui constitue la substance première, irpcoTT) oifsioL^.
Alexandre d'Aphrodisée nous apprend que Boêthus et Xénarque, tout en se servant de la formule stoïcienne t^ irpàîTov oîxcTov, partageaient Topinion formulée par Aristote dans le VI1I« et IX* livres de VÉihique à NiconKiqiie, à savoir que ce qui est pour Thomme le désirable premier, le premier objet de son amour, c'est lui-même; car nous n'aimons personne avant nous-méme et plus que nous-mème ; nous n'avons avec aucun autre être une relation plus intime qu'avec nous-même; si nous aimons les autres, c'est par un retour sur nous ^. Comme les Stoïciens, il rejetait l'immortalité de l'âme; car s'il reconnaît qu'elle est immortelle en tant que principe de vie pour le vivant, wç è[x|ux^a¥, c'est-à-dire en tant qu'elle ne subit pas la mort qui arrive, il croit que, la mort arrivant, l'âme quitte le vivant et meurt pour lui • : ce qui signifie sans doute que ce n'est pas précisément l'âme qui meurt, mais l'homme qui a perdu son âme. Que devient-elle après cette séparation de l'être dont elle faisait la vie ? Boëthus ne le dit pas, mais il semble ne pas admettre qu'elle-
* Simplic, Sch. Ar., 50, a. S. « Ici, Boëlhus veut écarter toutes ces questions (relatives à la substance ^or\xr\ et A la substance corporelle) ; car il n'est pas question de la substance intelligible. Il vaudrait mieux, dit-il, nous apprendre pourquoi Aristote qui, ailleurs, divise la substance en trois espèces : la matière, \lXy)v ; la forme, xh el6o;, et le composé des deux, tô (T'jva|A96Tcpov, pose ici la substance comme ont seule catégorie. Mais quelle est-ello, eti'umment lui subsumer les trois autres qui ne sont pas ramenées à une même définition? C*est pour répondre à cette objection qœ Boêlbus dit que la définition de la substance première convient et à la matière et m composé, qui i entreront dans la catégorie de la substance. La forme sera mise en debors de la substance et tombera sous une autre catégorie, soit la qualité, soit la quantité n. Porphyre, comme Platon, attaque vivement ce raisonnement. D'après Thémisie (PhyS', 21, a. m., et Simplic, Phy»., i6, a. u), il aurait donné le nom de ûXyj à la matière qui n'a pas encore reçu la forme, et le nom d'vicoxe;|avov à la matière considérée dans son rapport à la forme qui lui a été déjà communiquée.
' De ilntm,,154, a. 47, sqq. «<eiV| av \o irpcoTov otxetov exaoro; auTÙ..* TauTt)c TTj; d6^y); ol mpt S£vap-/6v el<rt xai BorjOôv ».Gonf. Aspasius(5cA. m Elhic, Nie.^ Tlll, 1 et IX, 8), Uassical Journal. XXIX, 106, et Rose {ArUtoteles Pieudepigraphus, p. 109; sur sa définition du nâOoc, conforme à celle d'Andronicu^.
3 Simplic, de Anim., 69, b. o. N'allons pas croire, comme Boélbus, que l'âme, co; ép.4^uxiav, àOàvaTov |iàv clvat, (il>; aÙTT^v |iy) Oicopivouaav tt|v OâvQrrov àici6vra, î^itfTa|&évY]v $k iici6vT0c cxcivov t^ Ç&vxt àiciXXuodat. »
même y survive. On a une sorte de preuve qu'il ne croyait pas à la survivance de Tâme après la mort de l'être qu'elle animait, dans le fait que les cinq livres de Porphyre irepl ^^ux^ic mentionnés par Suidas, sont dirigés contre Boëthus, dont il faisait connaître les arguments en les réfutante II est probable que la substance de l'âme était pour lui semblable à celle de Dieu qu'il croyait formée de l'éther *.
Cratippe \ qu'on rencontre à Mitylène, sa patrie, dans les années 50 à 46 avant Jésus-Christ, et plus tard à Athènes ^ est aussi un péripatéticien , mais qui penche vers le platonisme : il admet en effet que l'âme vient en l'homme du dehors, mais en partie seulement^; l'âme sentante, motrice, capable de désir est essentiellement liée à un corps; mais la partie intelligente de l'âme, tirée de l'âme divine, participe à son immatérialité comme â sa substance^; elle a une vie
' Euseb., Prap Ev., XI, 28, p. 554. c Porphyre développe la pensée de Platon, iv TÛ icpctftcp tfi»v icpb; Bot)6bv icep> 4^ux^C- ^^-j &^> b. toto^tou totvuv toO yiyoM Ty^v Suvapiiv iccpiaipfi>v à Borfiio^ .. ypâçcov outco;. Le texte est ici défectueux, car les arguments semblent plutôt ceux de Porphyre ou de Platon que ceux de Boethus. Viger, Notœ ad.^ 1. 1. « Dubitari non potest quin desideretur aliquid». C'est pourquoi à la fin du passage, Viger, dans sa traduction latine, sy^^i^o • ^ ^^^c Porphyrius » ; car il n'y a rien de tel dans le texte grec. Gonf. Eus., Pr. Ev., XIV, 10, 3, p. 741. èv of; àvilypa^e Bov)0^ icepi «l^uxrjc. Id.^ XV, U, 812, c. xk Ilopçupicf) (V Tot; icpbç BoY]6bv ntp\ 4^uxt)C eipYjiiéva.
* Slob., Ed , I, 60. BoY]éô; xhv atOipa 8ebv aitt^yaxo.
' Nous ne savons rien, au point de vue philosophique, de Staséas, contemporain et maître de Pison, ni d'Ariston d Alexandrie, contemporain de Boëthus,connu surtout par ses commentaires sur les Catégories, Nous apprenons par Apulée (de Dogm. Platon. MU t. in, p. 359. éd. Panck.), qu'Ariston avait, sans doute dans un commentaire sur lesAnor lytiques, lyouté, dans la théorie du syllogisme, trois modes à la première figure et deux i la seconde. Simplicius {Sch. av., bl, a. 25) rapporte ()u*Acliaïcus et Solion, qui soutenaient qu'on ne devait jamais employer au singulier, mais comme Aristote, toiyours an Dluriel, l'expression de relatifs, Ta icpoc ti, critiquent vivement Boëihus, Anston, Enoere, Andronicus et Athénodore, les plus vieux commentateurs des Catégories^ Tou; icaXaiov; tûv KaTv)Yopifi>v êÇY)YT}Tac, d'avoir méconnu ce fait, et de se servir de la formule au singulier xh nphç ci. 11 ajoute que Boëthus prétend qu'Aristote, dans la description qu'il donne des relatifs, reproduit celle de Hlaton : 8aa aùtà £icep t<rciv iTépcov etvoci Xéyetat, et lui reproche d'avoir oublié les termes vrais de Platon (Rep,j iV, 438, et Sopk.y 255, d.), qui dit que les relatifs ne sont pas des choses dites les unes des autres, mais les choses qui sont les unes des autres ov T^ XéyeaOat npbc âXXrjXa, âXXà xiù elvai xà 7cp6; xi xotpaxiiQpîCei'
* Cic, Tim.y L Brut,, 71. Plut , Cic., 24.
* Cic, de Div., 1, 3, 5. Quadam ex parte extrinsecus.
* Id., td., 1, 32. Ex quo intelligitur esse extra divinum animum, humanns unde ducatar. . Cognatume divinorum animorum animos humanos commoveri.
CHAifiMiT. — Psychologie. 14
indépendante de Tâme sensitive, ce que prouve le fait qu'elle n'a toute sa puissance que lorsqu'elle est détachée et séparée du corps*. C'est par cette communauté de substance psychique, qui constitue la parenté de l'homme et de Dieu, et par suit« une action de l'homme sur Dieu, que Cratippe expliquait la divination, dont il était partisan, sinon sous toutes ses formes, du moins dans le sommeil et même dans certains états de surexcitation mentale*. Comme Dicéarque, il pensait qu'il y a dans l'âme humaine une sorte d'oracle intérieur qui lui donne le pressentiment de l'avenir.
Des fragments qui nous restent des nombreux ouvrages de Nicolas de Damas 3, il n'en est pas un qui contienne une opinion philosophique ou psychologique. Suidas*, en disant de lui qu'il est ou péripatéticien ou platonicien, nous permet de conclure que, comme tous les philosophes de son époque, il avait accepté ce qui, dans ces deux différentes doctrines, lui paraissait le plus se rapprocher de la vérité , et qu'il avait cherché à les combiner dans un éclectisme si complet qu'il était difficile de décider à laquelle de ces écoles il appartenait réellement 5.
^ Id., id.y ], 3, 5. Ou» pars animi ratioDis atque intelligenti» sit particeps, eam tum maxime vigeie quum plurimum absil a corpore. M Ravaisson oe partage pas ce sentiment : suivant lui, Cratippe a cm l'âme matérielle ; les expressions dont se ieri Cicéron : » Animes (a natura Deorum), haustos, tractos, delibatos t, témoignent qu'il s'agit d'une substance étLérée et par cela même corporelle. Le savant Académicien ajoute : « Cest parce que Cratippe ne croyait pas à rimmalérialité de l'âme que CicéroD (De Nat. U.y \, 13), supposant la conformité de son opinion avec celle d'Arislote et de Tliéopbraste, a pu imputer à ces deux derniers pbilsophes la doctrine qui identifie Dieu avec l'éther ou le ciel i. 11 pense, par conséquent, que le péripatétisme de Cratippe était altéré par le mélange d'idées plutôt stolciennf's que platoniciennes.
< Cic, de Div.f 1, 50; II, 48. Me peripateticorum ratio magis movebat, et veteris Dicaearchi et ejus qui nunc floret Cralippi qui censent in mentibus hominuni tanquam oraculum aliquod ex quo futura piaesentiant, si aut turore divine incitatus animus aut somno relaxatus soluté meveatur ac libère.
3 Né vers 64 av. J.-€h., Commentateur d'Aristote dont il coordonnait les livres sur la Métaphysique^ auteur d'un abrégé de cet ouvrage, ainsi que des livres du Ciel et de l'Ame (Patrizzi, Discuss. peripat., 1. X, p. 136; Sévin, Mém. Acad, Inscript., t. IX, p. 486.
* Voc. NtxoXaô;.
^ Athénée {Deipnos., VI, 252) en fait un péripatéticien. Ses ouvrages sont : 1. irepi ApidTOTéXov; çiXoaoçîa; (Simplic, Sch. Ar., 493, a. i3); S. inp\ xoO
U PSYCHOLOGIE DES PËRlPATÉTiaENS ÉCLECTIQUES 211
Xénarque de Séleucie est, nous l'avons vu*, un contemporain et un ami d'Ârius Didyme et d'Auguste ; il enseigna d*abord à Séleucie, où l'entendit Strabon ; puis à Alexandrie, à Athènes, enfin à Rome, où il mourut dans un grand &ge. Le seul de ses ouvrages dont nous connaissions le titre est celui que Siniplicius désigne par les termes : tqc it^hç ti)|v i oû<r^av y«ypa|jiîJL£va'. C'est donc Contre l'hypothèse de l'existence de cette cinquième essence, qu'Aristote considérait comme principe et sujet du mouvement et du mouvement circulaire, que s'élevait Xénarque , s'écartant ainsi sur un point considérable de la cosmologie, et par là même de la psychologie métaphysique de son maître. Il s'efforçait de prouver qu'il est impossible que le mouvement circulaire appartienne naturellement à un corps simple, comme l'éther igné ; car, ditril, dans les corps simples homéomères, toutes les parties ont une vitesse égale, tandis que, dans le cercle,! les parties au centre se meuvent toujours plus lentement que les parties à la périphérie , puisque dans le même temps elles parcourent un espace moindre '. Si , comme le dit Aristote , est léger ce qui monte au-dessus de tous les autres corps, xb ItcitcoXoICov,
icdtvTcov Tûv Iv x69(i<f> xttt' cîiSv) (Sifflplic, td., 469, a. 6); 3. icep\ Oe&v (Simplic, in Pky$,, 6, a. o. ; h. o. 32, a.); 4. nepi tûv êv xol; icpaxTixotc xaXfi>v, que Simplicias, dans son commentaire sur le Manuel d'Epictèle (194, c). dit être un ouvrage très volumineux. Gonf. K. Mûller, Fragm., Hist. gr., t. III, p. 343, sqq.
* V. ci-dessus, p. 206, n. 5.
* Sch. Ar.f 470, b. 20. Les objections de Xénarque contre la quinte essence d* Aristote ou éther, qui joue un si grand rôle dans sa cosmologie par le mouvement propre et autogène qui lui est attribué, sont rappelées en maints passages des commentaires de Simplicius. Sch. Ar., 470. b 20. 6 6à Sévap^o; npo; noXXà tûv cvraOOa XeYO(iiv<i>v àvreiiccâv. Id, 471, b. 8. àXXà toOto to àuopov {i.eT*6X(yov, ctfç ToO Sevdcpxou 9cpo6aXXo|Alvou, ôiaXu90|iev. /(/., b. 11. Sévapxoc fieuTépav âicopfav êv toi; icpbc ty)v oùviav Y)icopr](i.£voi;. /d., b. 34. àicopet Se icecXiv ô Sévapxo;. /d., b. 44. ^ori Ss xa\ xavra toO Sevap^ou. /d., 472, a. 17. TeXev* talov é'cv TOTiTOtc |i.l|i.9eTai Sévap^o;. /d., 471, b. 40. ô 'AXéÇavSpo; tXxt Ta\3- Tvjv éfXXtac êvdcÇàiuvoc xoO Sevdtpxou xr^v ifvaxaatv. /d., 472, a. 20. xaOxa |iàv S Sévapxoc àvxecpvjxe icpb; xà; uicb xoO 'ApcaxoxiXou; icapaXiQçOecoa; vicolé- 9CIC' /d., 473, a. 9. xa'ixoO Sevdtpxou èvioxaiiévou. /d., 473, b. 25. icpbc 6à xbv Elvapxov, qui dit qu'il n*e6t pas exact de définir le léger comme ce qui monte à la surface de tous les corps, je pense qu'il faut répondre... etc. »
s Dunasdos, Sch, Ar,, 456, a. 1.
21i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
le feu qui se trouve en bas, puisqu'on le suppose circulaire, n'est pas encore monté au-dessus de tous les corps : il n'est donc pas léger, et s'il n'est pas léger, il n'aura pas de mouvement même vers le haut^ Proclus, dans son Commentaire sur le Tintée, arrivant au passage^ : ou lï l<m rxXXa Ca>« xaO '!v
xal xaTx YCVY^ [A^pix toùto) itxvtcdv 6[A0i^TaT0v auT^v ccvai TtOâ{&iv,
c'est-à-dire : posons que le monde réel est aussi semblableque possible à ce monde dont les autres êtres, xaO 'Sv xal xxtx y£vi|, sont des parties, en d'autres termes, au monde intelligible qui enveloppe toutes les idées, tous les paradigmes, Proclus cherche la signification précise de ces mots : xxO 'ev xal xarx y^v-i}, et il dit : € Quelques philosophes comme Atticus veulent que cette formule exprime la division en deux parties contraires : l'une des formes indivisibles, ÎTOfxa tTBTi, l'autre des formes plus générales ; ils appellent formes ou idées indivisibles, les continus, Ta T:po<si-/y\ K causes des individus, c'est-à-dire l'homme en soi, le cheval en soi, etc. Ils appellent genres, ce qui est plus général , plus extensif que ces espèces, c'est-à-dire les paradigmes*. D'autres disent que le xaô'Ev, c'est l'individuel même , opposé au genre, et qu'il y a des paradigmes des choses particulières comme des choses générales, et c'est l'opinion d'Amélius. D'autres enfin , comme Xénarque , disent que les mots xofTi y£v7|, expriment, d'après leurs éléments, xaxà Tx (TToi/eTx, les causes intelligibles préexistantes
' Simplic, Sch. Ar.^ 460, b. 15. ânb Sevâp^ov.
• Plat., Tim., 30. c.
3 II n*est pas facile de se rendre un compte exact de la signification de ce mot. Simplicius {Sch. Ar.y 470, a. 21) dit c qu'Aristote appelle {de Cœl., I, 268, a. U) xat'eido; (x6pia, les parties espèces du tout, les éléments qui diffèrent spécifiquement les uns des autres, le ciel, le feu, Tair, l'eau, la terre. Ce sont là, dit Simplicius, les parties itpoaixr^ du tout, et il faut plutôt les appeler |<.6pia que iilpt;. Ainsi, les parties n p o 9 é x ^i ^^ ^^^^ c® ^o^' ^^^ paities qui diffèrent en espèce •. Il rébulle de là que le mot npoar/r, exprime que les parties obtenues par la division logique sont liées immédiatement, sans discontinuité avec le tout qu*elle divise ; qu*il n*y a pas entre ce tout et ces espèces, d'autres espèces intermédiaires. Xénarque applique le mot au monde intelligible, qui se divise immédiatement en espèces diflTérentes, l'homme en soi, le cheval en soi, etc.
* Les idées du beau, du bien.
des êtres vivants, comme le genre céleste, le genre aérien , le genre aquatique, le genre terrestre*. Le terme xaô'ev désigne les principes des êtres multiples qui créent, en chacun de ces genres , les différences spécifiques 2. Car dans le genre céleste , autre est le paradigme du soleil , autre celui de la lune; dans le genre terrestre, autre est le paradigme de lliomme, autre celui du lion, et de même dans les autres genres '.
En ce qui concerne la nature de Tâme, Xénarque et quelques autres philosophes de la même école la définissaient : la perfection de son espèce, une entéléchie subsistant par ellemême, et néanmoins en même temps coordonnée avec le corps*.
Par ces citations presque toutes littérales, on peut voir que sur la plupart des questions de la philosophie, et particulièrement sur celle de Tâme, Xénarque flotte entre les opinions de son école, celles de Platon et le naturalisme stoïcien. Il est certain qu'il partageait l'opinion de Boëthus sur le ttoôtov oîxctov, peut-être aussi sur la nature' mortelle de l'âme : du moins les derniers termes de la définition qu'il en donne, tout en affirmant son existence par soi, mais en même temps l'unissant par la loi même de son être au corps, nous autorisent à le croire.
§ 3. — Le Traité Du Monde.
Un des ouvrages de l'école péripatéticienne où l'influence de l'esprit éclectique et de la physique stoïcienne se fait le
* Procl , m Tm , 1Î9, sqq. xàç xaxà (TTOixeîa tôv Ç^ooïv irpoUTiaipxouaac votiTà; aiTtac SyjXoOv.
' Id., id , Tac ixaoTco toutcov etSoico^ou; ocpx^C t&v itoXXcdv.
» Procl., m Tim., 12d.
« Plat., Plac. PhU.. IV, 3, 10; Stob., Ed., 1, 798. « Xdnarque le përipatéticien «t quelques autres de la même école (arpeai;) définissent râme.xVxaT'stddc TeXei6xiixoL xa\ êvTeXiyeiav xaT*lauTT)v o^^av a(&a xat [uxol toO <7(o(xaTo; awreTay*
SivT)v. Conf. Stob., Ecl ^ I, 870. c Quelques péripatéticiens font de l'âme un corps théré ; d*autres la définissent : xtlti6xr^xoL xat'oûvtav toO Oetou (rcd(jLaTo;, qu*Aristote appelle Entéléchie ».
«14 mSTOlRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
plus manifestement et le plus profondément sentir, est certainement le petit traité intitulé : Trcpl Ktfa^ou, qui nous a été transmis sous le nom et parmi les œuvres d'Aristote, qui ne lui appartient pas, mais dont on ignore absolument l'auteur.
Le monde» h K<$(Tfxoç, est l'ensemble un, le système du ciel et de la terre *, et de tous les êtres qui y sont contenus. On peut dire encore que c'est l'ordre du tout, la loi universella qui le règle et l'administre, maintenue par Dieu et par l'intervention de Dieu*. Bien que composé de principes et d'éléments contraires, le monde est constitué dans son essence par un principe unique d'harmonie, c'est-à-dire par une force ordonnatrice qui en pénètre tous les éléments', et des plus différents forme une constitution semblable à elle-même. Ces éléments sont l'air et la terre, l'eau et le feu, enfin l'éther, substance propre du ciel et des astres, différente (ïrepov *) des quatre autres par sa pureté et sa divine essence*. La cause de la force qui les harmonise est la proportion qu'elle établit entre les éléments, et la cause de cette proportion, c'est l'égalité de leur force respective®. Aucun d'eux n'exerce une puissance plus grande que les autres. Les éléments lourds font équilibre aux éléments légers ; les éléments chauds aux éléments froids. L'égalité, qui n'est autre chose que la similitude de leurs propriétés ^, est la cause qui maintient la con-
' Dt MundOt c. 2. (rvfftYjjAa c^ oùpavoO xa\ y^iC*
' Id., id.y T) Tfi>v oXcov xâ^i; Te xa\ 5tax6a(jiY]9t; Oicb 6eoO xi xa\ iik 6eov çvXat* TO(xlvr,. Ces dëfinitioDs sont toutes stoïciennes. Stoh., Ed., I, 444. c Le monde, dit Chrysippe, est (nj(TTv)|Aa U ovpavoO xa\ yyj; xai tûv èv To\3Totc 9\S9ecûv Ç) to èx Oefi>v xat avQptoiccdv <njanQ(xa xa\ êx Tfi>v £vExa to\3twv ysTOviTcov* XérExai S'iréph); x6(r^o; 6 Oeb; xaO'ov tj St3x6(r|iY)<7i; y^yvetai xa\ «XeioOTai.
3 Id., c. 5 |xîa ô»exi(j|nQ«v àppiovta... 5i« iravxcov Sii^xovaa 8vva|ii;... ôfiotav è^ àvo{j.o((i>v àicoteXei diâOeatv. L'auteur cite ici l'obscur Heraclite qui a eu la même pensée [sur Tharmonie : <n)veÉ4/Etac o^Xa xai ov^\ ovXa (ru^^epîpiEvov xai $ca9ep6(ASvoy, avvà^ov xa't ôiàSov xa\ ex nctvTcov ëv xat il Iv6; icavTa.
* Non en substance, mais en qualité; c'est un fluide plus ténu, plus lé^r, mais matériel encore.
■^ 0[xiQpaT6v Te xa\ Oeîov.
" Ti t(ro(AOipia xa\ to |it]^£v a*jTfi>v TcXéov eTtpov iT^pou '5uvot(TQx'..
'0 4. a: Twv 7caOu>v ô{A0t6TV]Tec.
corde du monde*, c'est-à-dire le monde même qui, par là, est la beauté et Tordre, dont il porte le nom, et que rien dans les choses particulières n'égale. (Considéré dans la grandeur, il dépasse toute grandeur ; dans le mouvement, il dépasse toute vitesse ; il éclipse par sa splendeur toute splendeur, et quant à sa puissance, il ne connaît ni la vieillesse ni la corruption ni la destruction; il est indestructible parce qu'il est incréé*. C'est lui qui distribue et répartit leurs natures aux animaux de la mer, de la terre, de l'air, et mesure leur vie à ses propres mouvements ; c'est de lui que tous les êtres animés tirent le souffle de la vie et empruntent leur âme 3. Sous la conduite de son maître immuable et sage, le monde entier s'ordonne, se divisant, en tous les êtres, par l'action de principes propres, en végétaux et en animaux, en genres et en espèces. Le mouvement se communique d'une façon continue d'un être à l'autre; chacun est à la fois mù et moteur; il est donc universel et éternel ; la cause en est unique ; mais les directions et les formes en sont diversifiées par la diversité des figures des êtres, qui se meuvent chacun suivant sa figure propre. Comme une seule cause a imprimé à l'origine ces mouvements et ces figures, adonné à chaque être sa perfection propre, il en naît une seule harmonie ; ils viennent de l'unité et aboutissent à l'unité ♦. C'est le chœur harmonieux de l'univers.
La cause première, la cause unique de tous ces phénomènes est Dieu, qui est immobile 5, et par conséquent diffère du monde, éternellement mû dans toutes ses parties et ses élé-
* xb Taov a(09T(x6v nue é<rctv 6(iovo(ac. Ce sont là des idées pythagoriciennes qui se mêlent aux conceptions de la cosmologie stoïcienne.
* ]d.« W., To àï ffupiicav àv(uXe0p6v xz xai àyévv7]Tov. /r/., 6. oXutcov ôtirovév xt xat tcaoïQC xe^(i>pi<7|iévov <T(i)(iaTix^c â<TOeveta;.
* /d., c. 5. ex TotJTOu irâvTa ixTcvel te xa\ 4/ux*nv t(r/(^ti, xà Çôa.
* De Mund.f c. 6. |ii&c tt); icp(oty]c aUcac tc&(Tiv ocTcoSouar,; Trjv oixe^av eu|jiapecav... (jiià 5è èx TcavTcov &p(iov{a auvaSôvTcov xai ^^opeuovtfov xatàtov oùpavbv, il iv6; Te yhixoii xoCi et; ev àicoXifiYet.
^ Car il faut certainement lire àxtvi^M; au lieu d*(xe'.xivr,T(i);. C'est ici le principe përipat^licien qui est maintenu.
St6 HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
ments ; invisible si ce n'est à l'œil de la raison ; tout-puissant, immortel, parfait et parfaitement beau comme parfaitement un, malgré la multiplicité des noms qu'il porte ^ Les anciens ont eu raison de dire que tout est plein de dieux ; c'est une vérité, si on l'entend de la puissance de Dieu et non de sa substance. Sa puissance en effet s'exerce sur toutes choses pour les faire être et faire durer leur être ; mais elle s'exerce à distance ; Dieu ne descend pas dans le monde, n'y circule pas, ne le traverse pas pour le gouverner. Il ne met pas lui-même la main à l'ouvrage et ne s'assujétit pas au labeur d'un animal qui s'épuise au travail. Il agit sur les choses les plus éloignées sans quitter sa demeure, située au plus haut du ciel, à la limite supérieure et extrême de la région éthérée. En même temps qu'il en est la cause, il est la loi du monde, v<J|jLo;, loi de bonté égale pour tous *. Ce que le pilote est dans le navire, le cocher dans le char, le coryphée dans le chœur, la loi dans l'état. Dieu l'est dans le monde 5.
Le Pneuma est de deux natures différentes : l'un n'est que l'air en grande masse agité et accumulé; l'autre est la substance qui, pénétrant et circulant dans les plantes et les animaux, est animée, animatrice et génératrice ^. C'est la substance de l'âme de tous les êtres qui en sont pourvus.
L'ouvrage se termine par une citation, qui d'ailleurs, n'est pas littérale, d'un passage du IV* livre des Lois, de Platon 5, ce qui prouve que l'auteur cherchait à unir avec les principes d'Aristote les idées qu'il trouvait admissibles dans Platon, comme les doctrines stoïciennes et même pythagoriciennes. Il fait effort pour concilier l'immanence avec la transcendance de Dieu, le dualisme péripatéticien et platonicien avec
* Ces noms sont Zeu;, 'Avôyxtj, ElpiappLÉvY], rhnpcopLEvr), Nljieai;, 'Aopeia- Teta, WaoL. Toute la thf^ologie pratique et populaire du livre est stoïcienne
* /rf., c. -4, § 10 Xéyetai ôè xai k-ziptù; TrvcOfxa rje Èv çutoI; xa\ Jicôoi; xat $tà icavTcov $iT)xou(ra, ^(Ji4^x6c te xai y^vipio; oCiffia*
3 /d , c. 6. v6|io; yàp t)|iÎv laoxXivn; ô 8eô;.
* Id., I. 1. toOto ô Oeoc âv xh<3\L(ti.
le panthéisme stoïcien, sauf que ce dernier consiste dans l'identité de la substance de tous les êtres de la nature, y compris Dieu lui-même, et que celui du de Mundo a un caractère essentiellement dynamique. Cest par la distinction entre la substance de Dieu et sa puissance que l'auteur prétend opérer cette conciliation *. Les Stoïciens eux-mêmes avaient reconnu que Dieu ne descend pas lui-même et tout entier dans les choses, mais seulement par une de ses parties^. La distinction, d'origine et de nature toute psychologique, que nous trouvons dans le de Mundo n'est qu'une extension, une expression plus précise de l'idée stoïcienne, qui recevra de plus grands développements encore dans la théologie juive où la Puissance devient un Dieu , an second Dieu , placé immédiatement au-dessous de la Substance directement incommunicable, qui est le Dieu premier. Dans notre traité, la puissance ne parait être encore qu'un élément matériel, réther igné , qui enveloppe le monde et le ciel , le Pneuma vivant, source de toute vie, principe de toute génération, substance de toutes les âmes.
§ 4. — Aspasius, Adraste^ etc.
Aspasius, dont la vie se place vers 110 à 130 après J.-Ch., et dont un disciple fut maître de Galien 3, Adraste d'Aphro-
* M. Ravaisson, en relevant cette distinction étrangère à la philosophie grecque antérieure, s*cn empare pour établir que l'auteur a dû appartenir plutôt i Técole juive d'Alexandrie, où naissait et se développait Tidée d'un médiateur |)ar lequel Dieu se communiquait au monde, et y exerçait sa puissance. Suivant lui, c*est le juif Aristobule. Proclus (in Tïm., 3z2) doutait que ce fut l'ouvrage d*Aris*x)te, ttitio èxeivou (d'Aristote; xh icept K6(r(Aou pcgXiov Villoisun est disposé à l'attribuer a Posidonius ou à tout autre stoïcien plutôt qu'à Aristotc (Theolog. Physic. StcHc., dans le De Natura Utorum de Gornutus, éd. Osann., p. 429). « Auclor libri de Mundo ouem Posidonio aul cuilibet alit Stoîcx) |)0tius quam Aristoteli ascribam » /d., Proiegg., p. XLIV. « In libro de .i.'undo quem Anstoteli falso tributum et et cujusdam Stoici, fortasse Posidonii, opus esse cunfldo ».
* D. L., VII, 147. To (Jtipoç avToO xb îiTjxov dià nâvxcov. Dt Mundo, c. 6, p. 397, b. 19. T^ |jàv Oetx duvd(|Ae;.... où plt)v t^ yc oùoc'a.
> Gai , de propr. libr., t. XIX, 42. On cite 'de lui des commentaires sur les
disée,qui a vécu sous Antonin le Pieux^ ou sous M.-Aurèle^ et que Simplicius nomme un vrai et pur péripatéticien 3, Sosigène, qui vivait vers 170 après J.-Ch., et qui travailla à la réforme du calendrier romain, sont aussi des commentateurs d'Àristote ; mais il ne nous reste de leurs écrits que des fragments qui ne nous apprennent pour ainsi dire rien sur leurs propres sentiments philosophiques. Nous savons seulement qu'Àdraste, qui a écrit des commentaires à la fois sur plusieurs ouvrages d' Aristote * et sur le Timée de Platon, était de plus un admirateur de Pythagore ^ : il se révèle par là comme un éclectique, au moins partiel.
P reclus, dans son commentaire du Timée^ à propos de la composition de Tâme d'après Platon, dit qu'Adraste, après avoir critiqué l'opinion d'Aristoxène, qu'il accuse de n'être pas un vrai musicien, de consulter plutôt ses oreilles que la raison, et de chercher dans ses explications avant tout la nouveauté et l'originalité^, interprète ainsi le passage de Platon : Dieu, en mêlant les trois essences qui entrent dans la composition de l'âme, les a combinées d'après les lois de la proportion et de l'harmonie ; il a disposé les sept parties principales du mélange, représentées par les nombres 1, 2, 3, 4, 9, 8, 27, de manière à former un triangle dont 1 est le sommet, disposition que Proclus rejette, et au lieu de laquelle il place les chiffres symboliques sur une seule ligne droite ''.
Catégories, VHerméneiay la Physique^ le de Cctlo, la Métaphysique. Coiif. pour les références, Zellcr, t IV, p. 697.
I De 138 à 161.
s De 161 à 180.
• In Categ.y 4. y* « *Avt|P tôv Yvr;ai'a>v IlepiiiaTYiTix&v.»
* Les Catégories et la Physique. Il avait écrit un ouvrage spécial sur Tordre des ouvrages d'Aristote, leurs titres et leur authenticité.
^ Claud. Mamert.^ I, 25. On conçoit, par ce renseignement, qu'il se soit livré i rétude des mathématiques et ait écrit une Harmonique en trois livres, que Fi«bridus (Bih. Gr.y t. III, p. 459, 463) croit exister en manuscrit. Th. H. Martin {Théo. Smyrn. Astronomia) a démontré que la plus grande particdc V Astronomie de Thénn est empruntée à un ouvrage d*Adraste.
« Procl.. in TYrn., p. 19Î.
' Id., in 7ïm., 193, 197. c. 198, c.
LA PSYCHOLOGIE DES P&RIPATÉTICIENS âCLEGTIQUES )19
Pour bien faire comprendre la pensée et la valeur des formules employées par Âristote, dont en général il suit la trace, il avait analysé l'idée de Têtre au sens propre, que Platon appelait t& olùto6^ et Aristote rh STcep Sv, et les idées de la propriété essentielle et de la propriété accidentelle ^ La conception qu'il se fait du monde est bien péripatéticienne : Le monde a un mouvement circulaire, parce que c'est le plus parfait des mouvements ; ce mouvement, qui est de plus immuable et éternel, s'étend jusqu'à la lune. Mais au-dessous de la lune ce mouvement est troublé, et l'on voit intervenir les phénomènes du changement, de la naissance et de la mort. Ces phénomènes ont nécessairement une cause et cette cause, dit Adraste, est la multiplicité et la diversité des mouvements des planètes ^ non pas que ces causes plus parfaites, les mouvements planétaires soient institués en vue des effets périssables et imparfaits qu'ils produisent. Non ) ces corps divins et éternels, incréés et indestructibles, ont leur essence dans la beauté et la perfection qui est leur fin, et les effets qu'ils produisent sur le monde sublunaire ne sont que des accidents, il est vrai, nécessaires de leur essence ^.
Nous ne savons presque rien d'Achaïcus, qui avait probablement commenté les Catégories^. Sosigène, maître d'Alexandre d'Aphrodisée, s'était occupé surtout de la théorie des sphères d'Aristote*, et avec beaucoup d'ingénieuse érudition.
« Schol. Ar., 331, b. 45.
* Théo. StDyrn., Astron.^ c. 22. toûtwv Ôè, çr,aiv, aftia xà icXavc&iieva tûv â<rrp(i}v.
3 Id., id., \. 1. Èxetvcdv piàv Bik xh xqcXXiotov xa\ âépiaxov (laxapicoTatov, «et oûtoic e^ovTCdv, t&v de ÈvTaOOa xatà avuécêr^xoc èxcîvo'.c c7co|jiév(dv.
* Simplic , Sch. Ar., 6t, a. 22. Achaîcus, comme Sotion, pensait qu'on ne deyait pas employer au singulier, mais toujours au pluriel, la formule icp6; xi, la relation impliquant toujours et néces^irement deux termes. Id., 66, a. i\. Achaîcus réfutait la critique faite à la définition d*Anslote du icp6c xt, à laquelle on reprochait de contenir le défini. Id., 73, b. 20. < Achjïcus plaçait la densité et la rareté dans le quatrième genre des qualités, v
' Simplic, Sch. Ar., 498, a. 45. « Le premier des Grecs, Eudoxe de Cnide, au dire d*Eudëme, dans son 11* livre de VHùtoire astronomique, et de Sosigène, qni
no HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
Mais il avait fait aussi un traité de la vision, ^repl S^cok, et probablement un commentaire sur les Catégories ; car ce n'est guère qu'à un ouvrage de cette nature qu'a pu appartenir la discussion qu'il institue sur la question de savoir ce que signifie, dans Aristote, le terme XsYcJfxevov ; exprime-t-il le mot, le son, (pcovi^, ou la chose réelle, TiirpîYfxa, ou la notion, xi v6Y|îxa : question à laquelle, suivant Porphyre, il donnait deux solutions opposées, par des raisons de force égalée
Herminus s'est occupé de logique et de physique. Sous ce dernier rapport, il se rapprochait de Platon en attribuant l'éternité des mouvements du ciel à l'action d'une âme immanente au ciel, et non, comme Aristote, à l'influence du premier moteur *. L'ordre, l'éternité, l'infinité du mouvement dans le monde ne peut être l'effet que d'une âme. Car aucun corps, fini par essence, ne peut, par sa nature propre, posséder la puissance d'un mouvement à l'infinie J'ai entendu Herminus, dit Alexandre d'Aphrodisée, et ce renseignement est reproduit par Aspasius ♦, j'ai entendu Herminus enseigner : « Si le repos, ave^i;, est l'attribut du corps divin, il y avait antérieurement un mouvement et un effort, £ir^Ta<riç ;
emprunta ce renseignement à Eudème, s'étiit occupé de ces hypothèses ; mais c'est Platon, dit Sosigène, qui posa le premier le problème aux esprits curieux de ces phénomènes : Quels sont les mouvements réguliers et ordonnés ? que faut-il supposer pour expliquer les phénomènes des mouvements des corps planétaires ». /d , 500. a. ir. c Sosigène, en louant la profondeur d*esprit d*Aristote, cherche à trouver Tuti- Hté de la révolution des sphères qu'il suppose, et dit que celle hypothèse était nécessaire pour deux raisons : d'abord pour expliquer la position propre de chaque planète, et. en second liiu, pour expliquer leur mouvement propre. » !d., 50i, b. 31. xai àXXac 6è à(TT3ovo(&:xà; ànopia; oux oXtya; 6 ^(oatYévyjc àicopel xa\ icpbc
* Porphyr., Sch. i4r., 31, b. 38. itapaXXi^Xouç ei«xeipr,«Tciç nepi Tfi>v Xeyo- |i£v(i}v àvTeÇi^ta<Tev où ;jlt)v 7cep\ |iiâc Ttvbç aOTOteXto; a7cef>r,vaT0, àXXlaofta'/oOv- Tac âf^xe Tou; Xoyouc.
* Sch. Ar., 49i, b. 43. c Julien de Traites estime que la cause du mouvement du ciel vers la^ droite, mouvement égal et ordonné, <^tait l'âme du ciel Herminus prétendait aussi que Tâme était la cause d<^ son mouvement éternf^l et infini. »
' /d., id. *Epp,îvo; 5à xoO et; éciceipov aÙTÔ xivetaOat atTtav rrjv «V^xtiv Xiyf- C'est un point sur lequel Alexandre le réfute.
* Sch. Ar.t 49i, 31. *Ep(Afvou 81, 9V)9iv, >ixouffa, x«8à tjv xa\ èv totç *A(ticaatov 9epi|uvov.
LA PSYCHOLOGIE DES PÉRIPATÉ11C1ENS ÉaECTlQUES ttl
car on ne se repose qu'après un effort, on ne se repose que d'un effort. Maissi Teffort, la tension a précédé le repos, l'effort existait de toute éternité. Car pourquoi aurait-il existé à partir d'un moment déterminé du temps etnon auparavant ? Mais on en peut dire autant du repos : quelle cause a pu faire que le repos commençât, et pourquoi le corps qui se meut à Tinâni se seraitril reposé àpartir d'un certain moment? Le repos sera donc lui-même à l'infini ; car le repos étant le repos d'un mouvement et le mouvement étant éternel, le repos est éternel comme lui. En effet, pourquoi le repos serait-il le repos d'une partie du mouvement et non du mouvement total ? Le repos vient de l'impuissance, et l'impuissance est contre nature, et ce qui est contre nature n'est pas égal à ce qui est suivant la nature ; car ce qui est contre nature va à sa ruine. D ne saurait donc y avoir de repos ; mais, par la même raison, il saurait y avoir de mouvement. Ce sont deux termes et deux phénomènes corrélatifs ^ .
Gomme Adraste^, Herminus intitulait le traité des Catégories Ilpb Tôv T<5ita>v, Introduction aux Topiques^ et il en donnait cette raison que la fin des Catégories se lie intimement à la Topique 3, que la dialectique est l'objet de cet ouvrage, que la fonction de la dialectique est de traiter de la proposition en général, qui enveloppe la négation et l'affirmation et les contraires. C'est pourquoi il voulait mettre la théorie des contraires, àvTtxs^txevix, avant toutes les autres catégories, et en
* Sch. Ar.f 495, a. i. TaOxa |jiàv o^v xai toi toO 'Eppiîvou xarà tbv 'Aoicaaiov ttpT)|iiva.
* Sch, Av., 32, b. 36. (c II faut savoir qu'il y a six titres de ce traité (deê Catégoriei). Plotin les appelait : les genres de Tétre; Adraste l'intitulait : icpb tûv x&Ktay, Id f 81, a. 25. David {Sch. Av., 30, a. 8) donnait aussi ce titre au livre d*Ârchytas. »
' Sch. iir., 32, b. 37. npo tûv T^iccov, (o; *'ÂSpaoToc à 'AfpodKrisùc xô> to( teXsurala xûv KaxYjYopiûv ovyycv&c exeiv npbc xoù; Tôicou;. Simplicius {Sch, Ar., 44, b.) dit : t Ce n'est pas le premier venu qui a fait suivre immédiatement les Catégoriet des Topiques. C'est Adraste d*Aphrodisée qui s'est foit connaître comme nn des péripatéticiens les plus vrais qui, daus son livre : IIep\ ttjc Ta(c«>; tt;; 'ApiaToxéXou; fiXoauftac. a voulu placer les Topiquei immédiatement à la suite des Catégorici,
î» HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
tête de ces opposés placer les relatifs, parce que ToppositioD y est moins violente, plus douce, si bien qu'on pourrait même contester que les idées qui se conditionnent et se fondent Tune l'autre, soient vraiment des contraires *.
Nous avons vu que sur la grosse question de savoir si les Catégories traitent uniquement des mots, ircpl ^ (ovûv, comme le veulent Alexandre et Eustathe, ou des notions, comme le pensait Porphyre, ou des choses et êtres mêmes, les scholies prêtent à Herminus deux opinions différentes. La scholie anonyme^ dit nettement qu'il pensait que les CcUégaries avaient rapport aux choses, parce que les mots ne sont pas vides et sont toujours dits des choses, et, en outre ^ parce qu'Aristote, dans ce traité, se sert continuellement des termes £<m et xb 5v. Mais, suivant Porphyre ', Herminus dit lui-même que le sujet du livre n'est ni les genres premiers et les plus universels des êtres naturels (car c'est une étude qui ne convient guère à la jeunesse à qui il est destiné), ni les différences premières et fondamentales des termes , ce qui en restreindrait l'objet à une étude des parties du discours. Les Catégories traitent plutôt des attributions verbales propres à chaque genre des êtres réels ♦. Sur la question de savoir si la table des dix catégories épuise toutes les formes de l'être , Herminus ne paraît pas avoir pris parti * : t Si, dit-il , il n'y a pas d'autres termes pour exprimer d'autres idées, le nombre des catégories épuise le nombre des genres de l'être ; mais s'il y en a d'autres, le livre d'Aristote ne les a pas touchés, quoiqu'Aristote se serve partout de la division en dix, sans l'augmenter ni la diminuer. »
* Sck, Ar ^ 81, a. 25-33. coç xa\ apifi6otXXca6ai et eiaiv avT(xet|jLev2 acoCovToi âXXT]Xa.
« ScA. i4r.. 31, b. 22.
3 Id.f 31, D. 43. /(/,, 28, b.^ 14. o\ 2è icep\ npayH^'^c^v, co; 'EpuTvoc.
* Sch. Ar.j 28, b. 14, sqq. àXXà (i&XXov nept ttjc xa6'£xaoTov ytvo; xûv ofvTuv oixeîa; oiv è<xo|xévr,; Tfi)v XeYO|xévu)v xaTQYopîaç. /(/., 29, b. Sut /In., « Boethus {David, y p. 111). Ut igitur concludenda sii intentio, dicendum est. In hoc libro de primis vocibus prima reruu gênera significantibos, in eo quod significantes sunt, disDosituoi esse tractatuoi.
" bch Ar., 47, b. 11. o|;çit&>Xo\Ti loixe\ et iccaCxâ âcti ta yi^»
LA PSYCHOLOGIE DES PÉRIPATÉTIGIENS ÉOECTIQUES 223
Àristote avait dit au commencement de VHerménéia que les phénomènes psychiques qui sont exprimés par le langage sont identiques chez tous les hommes, car les faits de l'&me sont les mêmes chez tous^. Herminiis conteste l'exactitude de cette affirmation, et veut qu'on lise dans le passage zolôxol avec un périspomène, et non xdini avec l'oxyton*.
Ammonius ^ maintient la leçon habituelle , afin , dit-il , qu'on ait complète et entière la doctrine d' Aristote , qui établit d'une part que les lettres et les mots n'étant pas identiques chez tous les hommes , sont institués par convention, Oi<rei, et que les idées et les choses étant, au contraire, identiques chez tous, sont l'œuvre de la nature, (pudei. U semble donc qu'Herminus contestait que chez tous les hommes les états de conscience, les phénomènes qui se passent dans Tàme fussent identiques, quoiqu'il n'exprime pas lui-même cette objection, non plus que la raison sur laquelle elle pourrait s'appuyer, à savoir, que dans ce cas il ne serait pas possible d'entendre un même mot dans deux ou plusieurs sens différents, argument que lui attribue Zeller^ mais que je ne retrouve ni dans Ammonius, ni dans Boêthus.
I 5. — Aristoclès de Messine.
La série des péripatéticiens éclectiques se termine avec Aristoclès de Messine ^ et Alexandre d'Aphrodisée, son dis-
' Arist., Hertnen.^ p. 16, 3. îaxi fiàv o^v xà sv t^ fuvrj xâ>v iv ttj 4'ux^
3 Sch, Ar,, 101, b. 6-12 Boéthus, p. 294 {Sch. Ar., 101, b. 42). « Herminos ▼ero huic est expositioni contiarius, et magis banc lectionem veram putat, ut ita sit : ilaoram autem ne pnmo note be omnibus passiones. anim» sunt ; et quorum be aunilitudineâ, res etiam, eodem ut demonstrasse videatur quorum voces significatÎT» sint, vel quorum passiones anime similitudines ». C'est ainsi qu'il entend le passage : wv |i.ivTOi xaOTa <rfi\uXa icpcâtcDc, xaxixoL ic&at, icaOïfjiAaxa ty); «t^ux^ic, xal «Lv TaOra àu.oitau.oLxa^ icpàvitata fiBiï xa^xà.
» Sch. Ar., 101, b. 1-12.
* T. IV, p. 700, n. 2.
ft On peut conjecturer, d'après un passage de Froclus, qu'il avait commenté le Timée (Proclus in Tïm., p. 7, 1. 8) : outo» y^p 'âpktcoxXyjc xaxaoxtvdiCd elvat tbv onc6vTa.
fU HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
ciple, le dernier et le plus illustre des commentateurs péripatéticiens d'Aristote, et surnommé pour cette raison le Gom-
mentateur, b ily\yy\T-ii^ xax 'ilo/ijfyf.
Aristoclès^ est franchement éclectique : tout en appartenant à récole du Lycée, il se montre, dans son Histoire de la jshilosophie, très favorable au platonisme, au sujet duquel il dit: « S*il y a eu jamais un vrai philosophe, un philosophe accompli, c'est Platon^. » Il semble en adopter toutes les idées, et Eusèbe, reproduisant sans doute ici l'opinion d'Anstoclès, prétend que la philosophie des Juifs, bien antérieure à celle de Platon, lui est presqu'identique^. Mais cela n'empêche pas Aristoclès d'accepter une partie des doctrines stoïciennes, qu'il cherche à associer à celles d'Aristote et de Platon. Cest ce que nous fait connaître un passage très remarquable et très curieux d'Alexandre d'Aphrodisée, au second livre de son traité De Vâme^. a J'ai entendu Aristoclès 5 donner du NoOç ôupaôev une explication que j'ai conser-
< On place sa vie entre 160 et 190 ap. J.-Cb., sous M.-Aorèle (161-180) et Commode (180-192). Eusèbe {Prœp. Ev., XI, 2, 6, p. 510, a), qui le qualifie de péripitéticien, cite dj nombreux et importants fragments d*un ouvrage contenant au moins 7 livres Je ne trouve nulle part cilé un 8« livre, quoiqu'on disent Zeller (t. IV, p 703), et rindex de Umdorf (Eus., Pr. Ev.^ t IV, p. i59) qui renvoie i la p. 756, c'est-à-dire XIV, 17, 1, où il n'y a que le mot 'ApioroxXéouc i U marge. Cet ouvrage, intitulé icep\ 91X090910; ou parfois ncpi 9ua(oXoYtac» si ce dernier titre n'est pas une simple erreur de copiste, était une histoire critique de la philosophie. Au livre XIV, 17, p. 758, b, Georges de Trébizonde traduit les mots àiro xoO SY)>(i>OévTo; (TVYYpâtJLp.aTo; par : ex eodem Aristotelis opère, ce qui prouver que toutes les citations, i partir de XIY, 17, 1, jusqu'à la 770 a„ où l'on trouve dans le texte taOta ành t&v 'ApiaroxXéou;, sont bien empruntées à l'ouvrige d'Aria toclès.
' Eus., Pr. Ev., XI, 3, 510, a. i^ikoa6^riat tk UXixtûs el xat ttç aXXo; t&v iKtftiOTE YVY)<7(ti); T£Xe((i>;.
3 Id., td., XI, 3, 512, a. piaxpb) icpo;ffOàv r\ IlXàccova Y^veoBai tou 8{«.oiov mpi- Xoaro9y)x6T(t)v (*E6pa((i)v) Tp6iiov.
* Reproduit en partie par Torstrick, De Aristotelis Anima, p. 186.
s Alex Aphrod., de iln., lii, r. i3. La leçon des manuscrits donne 'ApiorotéXou;, que Zeller a toute raison de changer en 'ApioroxXéovc ; car il s'agit d'une leçon orale entendue et gardée par Alexandre. Si on ne voulait |<as admettre ce changement, on pourrait supposer, avec Torstrick, l'omission de Tivd ou Tivâc- U faut reconnaître que dans Simplicicius {Sch. Ar., 477, a. 30), on retrouve la même erreur : à 'AXéÇav^po;... xaxà xbv aùtoO 6iôd(<rxaXov 'Api(rroTéXy)v, qui est reproduite par Cvrille (c. Julian., U, 61, d). « Ypâ96i toIvuv 'AXé^vfipo; 6 ^Apio- ToxiXou; iiaOtiTriC. U y a eu souvent confusion entre ces deux noms.
vée *. Voici les raisons qui ont poussé Aristote à imaginer un NoiSç venant du dehors », et après avoir exposé ces raisons, Alexandre ajoute : « Mais Aristoclès voulant sauver à la fois rimmortalité de Tâme et éviter les difficultés dans lesquelles se jette Aristote par sa théorie duNoOç OupaOev, propose le système suivant, qui lui est particulier* : L'entendement divin, dit-il, réside dans tous les corps, même dans les corps terrestres et mortels. Il existe dans la matière comme substance dans une substance ; il y est également en acte et y exerce constamment les activités qui lui sont propres. Lorsque du corps, produit par le mélange des éléments, il naît du feu ou quelque autre élément semblable, capable de fournir un organe à cet entendement, qui est dans ce corps ([aTyp^^)» ^^^ organe est appelé l'entendement en puissance, c'est-à-dire devient une certaine force, produite k la suite d'un mélange des corps, et propre à recevoir l'entendement en acte, et lorsque celui-ci possède cet organe, alors il agit par lui, comme par une matière et sur la matière ; et alors nous disons que nous pensons ; car l'entendement humain est composé et de cette force, organe de l'entendement humain , qu' Aristote appelle l'entendement en puissance, et de l'activité de l'entendement divin. En l'absence de l'un ou de l'autre, il nous est impossible de penser. En effet, aussitôt que la semence est projetée, le NoOç en acte arrive et pénètre dans toutes les parties du fœtus, comme dans toute autre espèce de corps ; et lorsque par notre propre puissance, il vient à agir, alors cet entendement est dit nôtre et nous pensons. On peut le comparer à un artiste qui tantôt agit avec ses instruments, tantôt sans ses instruments. Lorsque son activité, conforme à son art, s'exerce sur la matière, alors ses instruments lui sont nécessaires. Tel est l'entendement divin : il agit toujours, puisqu'il est en acte, et il agit par son organe, lorsque cet organe a été
' 144, r. 43. & 8(e9{É>9d(|AiQv.
s Alex. Aphr., de An,, 144, v. 41. xat'la^av èic^votav IXt^e*
Cbamiir. — PtychohgU. 15
tt6 HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DBS GRECS
créé par le mélange et Theureuse combinaison des corps élémentaires. Alors son activité s'exerce sur la matière, et c'est là notre entendement» l'entendement humain, formé à la fois par des combinaisons et des séparations ^ Car il ne faut pas croire qu'il était dans un autre lieu et qu'il a changé de place pour venir en nous. Comme il est partout, il demeure même lorsque l'organisme est détruit par la dissolution da corps produite par la séparation des éléments du mélange*. Alors il est comme Tartiste qui a perdu ses instruments ; sans doute il agit encore en cet état, mais son activité n'est plus organique et ne s'exerce plus sur la matière.» Aristoclès ajoute que si Ton veut bien comprendre la pensée d'Aristote quand il dit que le Nouç est divin et indestructible, c'est ainsi et non autrement qu'il faut l'entendre, et que c'est à ces idées qu'il faut adapter le texte du III« livre du traité De VAme '; « c'est à cet entendement, qui est partout et en tout, qu'il faut ramener à la fois l'entendement que nous possédons et les phénomènes de la lumière*. Cet entendement divin, on peut concevoir son action de plusieurs manières : ou bien il est seul à administrer par son acte les choses d'ici-bas, en les rapportant au modèle des choses divines, soit qu'il agisse par composition, soit qu'il agisse par séparation, de sorte qu'il est lui-même le Démiurge de l'entendement en puissance*; ou bien il agit de concert avec le mouvement ordonné des corps célestes , ou bien enfin de concert avec la nature, produite elle-même par ces corps et leur mouvement*. »
* Alex., de An., 145, r. 3. xa\ èxxptvcTai àr\ 6v7ccp Tp6icov xa\ elcxpîvtTat.
* Id., id., 1. 1. iiévei xai èv tù ex tt)C êxxp;ffe(i>; èiaXuoiiivc}» ct&y^n çBcipo- {jiévou ToO opYavixoO.
3 C'est en s'appuyant sur ce passage que Torstrick (p. 18i) propose de lire dans le De Anima d'Aristote (111, 430, a 19), Ste (iàv vott, 6Tt S 'où voit, au lieu de : oûx Ste ixàv voel x. t. X.
* Id., id., 145, r. 8. xa\ Trjv £Ç(v xa\ to çû; iici toOtov çépetv xbv icavra^oO
^ Id., id., 145, 9. r^xoi p.6voc aûxbc Ta ivOdtde fitoixeT icpbc r^v tûv 0((wv àva9opàv xa\ ovtyxpîvet Te xai Sioixptvei, toaxt aÙTOç xat toO 8vvâ|ui voO dY)|itoupY6c.
^ Le sens est asseï obscur, /d., 1. 1. ^ p^vcà t^c t6v ovpov^Mv tvrdxrov
Lk PSYCHOLOGIE DES PËRIPATÉTIGISNS ËCLEGTIQUES fTI
L'influence des doctrines stoïciennes est ici aussi profonde que manifeste : c'est, en effet, un principe stoïcien que la Raison divine. Dieu est présent par sa substance et agit en toutes choses, même dans les choses les plus viles, môme dans les corps inanimés, dont il est le principe d'unité parfaite. Cest encore une conception toute stoïcienne qui voit dans Dieu ou la Raison divine un corps igné, qui, pour Âristoclès, ne se confond pas sans doute avec la divinité même, mais en est l'organe nécessaire. Aussi ne faut-il pas s'étonner d'entendre Alexandre, son disciple, dire que par cette manière d'interpréter la doctrine du NoiSç OupaOev d'Aristote, qui le fait descendre en toutes choses, même dans les choses de l'ordre le plus inférieur, Aristoclès se rencontre avec les Stoïciens ^ : interprétation d'où il résulterait que le fait de penser n'est pas en notre puissance, qu'il n'est pas notre œuvre , mais qu'en même temps que nous sommes créés, il se produit en nous naturellement et l'organisation du Noî3ç en puissance, et l'action du NoOc en acte K
§ 6. — Alexandre d'Aphrodisée,
Si Alexandre d'Aphrodisée ^ n'est pas, comme l'affirme Nunnésius un « germanissimus peripateticus^ », il s'efforce
«tvir|«tcDC* 6icb yip rarStinç ytveTai toc ivOaSe Tîj npoaido) xa\ âfiScp toO Y)Xtov l&^Xtora, 9j ^ic'avxoO Yivo|jLeva xa\ toO ivOdcSc 'voO, ^ Oîib toutcov {Jiàv xa\ ty)C TO^TCDV xtvT)aecoc V) t^aiç Ytv&tat, aÙTrj dà xà xaOixaaxa pLCxà tqO voO StotxeT. Le texte me paraît signifier que le niouvenient des corps célestes, particulièrement le rapprochement et Téloignement du soleil, soit seul, soit combiné avec le voOc hnmain, s'associe à Taction de Tentendement divin ; la troisième hypothèse est que la nature, produit elle-même des corps célestes et de leur mouvement, combine son action avec celle de Tentendement divin pour créer et gouvciner (Sioixeiv) les choses particulières.
' Alex., de An., 1A5, r. 13. âvTiTcticretv êd6xei |ioi tovtoic x6xt tov voOv jLOLi iv Tolc çauXoTaxoïc clvai Oetov ovta, taz tolç avh ttjc Sto&c IfdoUv.
* Id., id-t 1^, r*^ IjS. xa\ xb ia*^ éç 'f||iTv ilyai xb votîv {AinS'elvat xoOxo Tjpil- Ttpov 2:pY0V| a)JL'eCi8Ù yi^opLlvoïc T)|jitv ivuicâp^eiv çuaei xt)v xe ovoxaaiv xoO ^vauci xai opyavtxoO xa\ xt)v Stà xoO O^po^ev èvépYCiav.
* 11 appartenait à h dernière partie du ii* siècle et au troisième. U enseignait à récole d'Athènes, de 198 à 211, sous Septime Sévère.
« Ad va. ArUt., n. 4». Theod. Gaa, Ep. ad Nicol. V. « Alexandri illhis... firi itipe germani opioionnm Aristotelis specolatoris.
de rêtre, il se vante de l'être, et ce n'est certainement qu'à son insu qu'il altère quelquefois assez gravement les doctrines de son maître, que sa seule ambition est de bien faire comprendre par une exposition développée du sens comme du texte. Malgré tout, il est le plus autorisé des commentateurs, le plus lidèle, le plus sagace et le plus pénétrant. U précise, éclaire, développe la pensée du maître et l'expose dans un ordre méthodique rigoureux, qui manque le plus souveiit à son auteur, très libre sous ce rapport. Aussi Syrianus le nomme Aristote le jeune, vecoTepoç 'Apt<rroTéX7jç*, et David, le second Aristote, olo; ôeuxepo; iv 'ApktcotéXtjç *. Dans les écoles du moyen âge, où l'on comparaît volontiers Aristote au Christ, on tenait Alexandre pour un autre PauP. Eusèbe rai)pelle un homme des plus célèbres dans la philosophie*. Sa profonde influence sur la scolastique s'est exercée par rintermédiaire des commentateurs juifs et arabes qui se sont surtout inspirés de ses écrits, particulièrement dans la tliéorie de l'entendement, c'est-à-dire de l'âme s.
Outre ses commentaires proprement dits^ qui ne nous sont pas tous parvenus, il a écrit quelques ouvrages' qu'on ne
» !n Met., Brand., t. II, p. 297, 28.
« Sch. /4r., 28, a. 2i.
3 Campanelia, de Genlilism. non retinendo^ p. 31. Habent AristotelemproGhrislo... Alexandrum pro Paulo.
* Prœp. Ev., VI, 9.
^ Cont. Urerhcr, de Y Immortalité de Vàtne che% les Juifs, trad. Isid. Caben, l^aris, 1857, et Munck, Aloré Neboushim de Moimonide, Paris, 18&6-ld66, 3 vol.
^ Ceux qui ont été conservés sont :