‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · XV · texte numérisé non relu

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156 UISTOIRB DE Ik PSTCHOi^GIK OBS GRECS

ment et conditionnellement les événements et les actes qui dépendent de la libre volonté humaine ^ Pourquoi la puissance divine serait-elle contradictoire à la pensée éclairée de rhomme ? Ce sont deux choses de nature très semblable, et qui ont le même objet. Socrate est pour ainsi dire le collègue d'Apollon •; il pratique le même art. Ces deux puissances sont limitées : Dieu ne réalise pas toutes ses fins ; l'homme ne les manque pas toutes'. La nécessité et la liberté se partagent la. vie de l'homme, qui est double, ««x^^Stoc. Sa liberté est celle d'un homme enchaîné, mais qui suit volontairement ceux qui l'emmènent; quanta la nécessité, Maxime avoue qu'il a peine à s'en faire une idée, et à lui donner le vrai nom qui leur appartient. Ce n'est point un Dieu, car elle engendre des maux dont il serait impie d'attribuer la cause à un dieu, et pas même aux démons. Ces mots de destin, de fatalité, de nécessité, ont bien l'air d'être des mots vides, dont l'objet n'existe que dans notre esprit et n'ont point de réalité objective. Nous en couvrons notre ignorance et nos fautes propres et personnelles, que nous aimons mieux attribuer à ces causes inconnues, qu'à nous-mêmes*. Maxime avoue que cette question le trouble, et qu'il n'ose ni rejeter absolument la divination qui implique la nécessité, ni se fier absolument à la puissance de la raison humaine ^ qui implique le libre arbitre.

Comme Platon, il rapproche les formes de la vie psychique des formes des constitutions politiques. La vie plus parfaite de Tâme, la vie de la pensée pure, 6ca)p7|Tix<J;, correspond à la royauté; la vie de l'action, 7cpaxTix($<;, à Taris-

1 Max. TjT., Di$$., XIX, S, 15.

' XIX. 9. 6(i6Ttxvo;.

' Mts,, XIX, 2. cîftc tb Ocûv icâvTCdv e^^oroxov, outc tô ov^pcoicivov icovtwv

* XIX, 9. ifotxe dà xst raurt tôt ov6|iata {«.oxOr^pix; àvOpa>ittvY); ev^9v)|ioi àtcoff- Tpoça'i, âvaOévTcdv aÙTric tt)v alrtav tû dai|&ov(ci> xat tal; Mo:'pa(c.

' Id., XIX, 8. Tr)v ^^uxT^v TapâxTCi xott odxt xaOapû; eic Ompotl'îav ayti ttjc ItavTtxTjc, otfxt xa^ap&c vote XortaitoTc Siamott^tt.

U PSYCHOLOGIE DES PUTONIQENS ECLECTIQUES 157

tocratie; la vie des jouissances et du plaisir, aTcoXauffrixcSç, à la démocratie. Si Ton écarte cette dernière comme indigne des considérations du philosophe, on doit accorder la préférence à la vie de l'action, en ce qui concerne Futilité et l'intérêt, Xpe^a ; à la vie spéculative, en ce qui concerne la cause de tout ce qui se produit de beau, oiUicL xoz Ytvofjisvou xqiX<o; *.

Comme Âristote, il fait consister la vertu morale non pas dans le savoir, mais dans la domination des passions par la raison '. Le mal physique et le mal moral sont des effets inévitables de la nature finie des choses et de l'humanité'. Le cours du monde, du tout, est gouverné par la Providence, et par là même est c une harmonie semblable à celle d'un instrument de musique. L'artiste qui le fait résonner, c'est Dieu ; et l'harmonie, qui commence à lui, pénètre l'air, la terre, la mer, le monde animal et le monde végétal ; puis descendant dans les êtres multiples , particuliers et divers, ramène à l'ordre la discorde qui y règne, comme la voix du coryphée, intervenant dans la polyphonie du chœur, ramène à l'harmonie le tumulte discordant de leurs voix^. »

L'idée de ce Dieu, dont l'acte est éternel et continu, ne nous est pas fournie par l'effort de la pensée philosophique : elle est implantée dans l'âme de tous les hommes par la nature, comme le disent les Académiciens depuis Antiochus. Les hommes se divisent même sur les questions de morale ; mais il n'y a sur la terre entière qu'une voix pour proclamer qu'il y a un Dieu et un seul Dieu, invisible, ineffable, connaissable à la raison seule ^, roi et père de tous les êtres et de toutes les choses. Le Grec et le Barbare, l'habitant du continent et des mers, le sage et l'ignorant, tous professent que le

1 Id , td., XXI, XXII, A,

« Id., id., XXX, m, 7.

3 Id., td., XLI, 4.

^ Id., iVf., XIX, 4. Dans le de Mundo, 6, p. 339, a. 12, nous voyons aussi le monde comparé à une armée dont Dieu est le stratège, ou à un cbœur dont il est le cof7phée.

s Max. Tyr., Diu,^ Ylil, 10; XVU, 8; XXXIX, 5.

monde est l'œuvre de Dieu. C'est rame même qui le dit, rame qui se porte de toutes les forces de son désir vers le suprême artiste, comme elle a le pressentiment de son art divine Les philosophes que leur système a conduits à nier l'action de Dieu sur le monde sont contraints par la force de la vérité à en confesser l'existence, comme cet Épicure , à qui il faudrait refuser le droit de parler de Dieu^.

Cet ordonnateur des choses a eu besoin d'une matière pour produire le monde, et c'est cette matière qui est le principe de tout mal ; il a eu aussi besoin, pour établir la communication et pour ainsi dire l'harmonie entre lui et le monde, de médiateurs: ce sont les seconds dieux, visibles ou invisibles, les démons, êtres immortels, en nombre innombrable, 'KoXki^ oL^il-riy dont la demeure est à la limite du monde céleste et du monde terrestre 3, et dont la nature et l'essence tiennent le milieu entre l'essence divine et la nature humaine. Serviteurs de Dieu, protecteurs et patrons des hommes, ayant chacun reçu du maître souverain une fonction spéciale^, ils leur apparaissent sous des formes visibles, surtout dans les songes, et se manifestent à eux de mille manières, par des voix, par le vol des oiseaux, par les signes imprimés dans les entrailles des victimes, qui constituent la divination. Dans cette démonologie, on sent percer le penchant de cet esprit vers un syncrétisme religieux et superstitieux.

* Id., id., XVII, 5. T) ^vxv) Xiyti xai tbv TtxvtTr,v icoOcl xa\ xaTaf&ovTt^tTai

* Id., id., X, 4.

' Id., id. XIV, 8. Oeo\ xaXoufuvoi ôc^STcpo(, cv fj.eOop(a y^ç xai ovpavoO tiTsy |ifvoi... To ôxt|Jk6vci>v Y^^'O; cn(|X.txTOv voclTst 6coi; te xst àvOp&Snoi;... àv6pci&icotc 9avTaCô|Uvov xai npoa^fïtyyh\kVioy %a\ tlXoO(ievov cv t^ [U^ ^ ^^i^^ 9V(ri( xat ciccof cXoOv .

^ Max. Tyr., Di$s., XV, S. avtoT, StaxJxptTai xsxet xk ïpya £XXo XXkfa. Chaque homme a le sien, qui a fait de son corps comme sa demeure : erXr,xt 6k aX).o; ô(XXr|V ivriav 0(0(13x0;. Autant d li>>mmes, autant de démons, Saai ^uatcç âv2pà>v TooaOTat xat 8ai|A6va>v . Quand l*ftme est mé* hante, elle ne ménUf pas de devenir la demeure u'un génie, ni d'être gardée par lui : elle e>t vide de démon, àvéoTto; œjxfi xai à>ci»9tâTY]To;. L*âme n*est pas ici, comme dans Plutarque, le démon même, qui n*en est plus que le gardien et l'hdte passager.

§ 9. — Apulée.

La croyance au fantastique et au merveilleux s'accuse plus vivement encore, et les fonctions, la nature, la hiérarchie de ces êtres surnaturels sont exposés avec un plus grand détail par Apulée S contemporain de Maxime, et qui a, comme lui , vécu sous Ântonin et Marc-Âurèle. Né à Madaure en Numidie, entre les années 126 et 132 , élevé à Carthage, où il se retira après avoir visité tour à tour Athènes et Rome, ce philosophe rhéteur, romancier, poète , avocat et professeur, appartient à la littérature latine, mais n'en mérite pas moins une place dans cette Histoire de la Psychologie des Grecs. C'est un platonicien ^ qui reconnaît lui-même devoir aux Grecs, à ses études à Athènes les convictions philosophiques qu'il exposait tantôt en grec, tantôt en latin 3. Le platonisme qu'il professe est un platonisme éclectique, de tendance mystique et penchant, comme il le dit lui-même, vers le pythagorisme, qui a toujours eu, et avait à ce moment-là surtout un certain goût du merveilleux religieux, c Noster Plato, nihil ab hac secta (l'École pythagoricienne) vel paululum devins, pythagorissat in.plurimis. i Cest un adversaire déclaré du christianisme, dont il voit avec inquiétude et colère grandir l'influence^. De ses nombreux travaux nous n'avons conservé

* On Tacccusa même en justice de sorcellerie, Apol.f et il fut obligé de se défendre. S. Augustin le considère comme adonné aux arts de la magie. Ep., 136 : c Âpollonium quidem suum nobis et Apuleium aliosque magice artis homines in médium proférant f. Id., Ep., 138. Apollonium et Apuleium crterosque magicarjm arlium peritissimos conferre Cbristo vel etiam prcfene conantur. Id., icT., 138. Apuieius... cum omnibus suis magieis artibus...

' S. Aug., de Civ. D., VllI, 14. Apuieius Plalonicus madaurensis. Id., YIII, \±. In utraque lingua Apuieius Afer extitit Platonicus nobilis. Lharis., Reil, p. 2i0. Ut apud Apuleium l'ialonicum scriptum est.

3 Apol., F/ortd, 18. VA secta, licet Athenis Atlicis confirmata, tamen liic incboata est, et vox mea utraque lingua jim vcstris auribus ante provimum sexennium probe cognita. Id., 15. Ipse... meditationibus Academicis didici. Id., De Deo Sacr,, p. IM. Panck. Platoni quidem meo.

« Metam., XI, 14.

qu'un certain nombre, parmi lesquels trois seulement traitent de questions philosophiques : ce sont les livres intitulés : Du Dieu de Socraie, fort mal nommé, puisque le siget particulier n'y esttraité qu'incidemment et brièvement, et que l'auteur y expose avec une grande abondance de développements la théorie générale des démons, d'après le fameux passage du Banquet de Platon*. Le De Dogmate Platanis^ exposition de la philosophie platonicienne en trois livres, où se mêlent beaucoup d'idées étrangères au platonisme, et dont le III* livre, qui ne se lie pas aux précédents, est consacré à une logique dont l'esprit et les formules sontplutôtpéripatéticiens et stoïciens*; enfin le De Mundo^ que l'auteur semble vouloir faire passer pour partiellement original, qui n'est en réalité qu'une traduction du IIcpl K($a{Aou, attribué à Aristote 3, mais dans lequel Yilloison avait déjà reconnu les principes de la physique stoïcienne^.

Voici comment Apulée conçoit et expose la philosophie de Platon : il y a trois principes premiers des choses : d'abord Dieu, l'esprit parfait, ineffable, incommensurable, àittpf(jLtTpoç, incorporel, père, architecte et maître de l'univers ^ supérieur non seulement à toute passivité, mais encore à toute activité, et, par conséquent, étranger aux soins de toute fonction, même providentielle ^ ; car ce sont là autant de liens qui enchaîneraient sa puissance. En second lieu, la matière infi-

* 5ymp., soi, e.

' Marcianus Capelti (entre 330 et 439), dans son ouTrage des Sept ArU Ubértmx, ainsi qu*Isidore de Sëville, ont beaucoup emprunté i ce livre d*Apulée, d uoe aulbenticité d'ailleurs douteuse, et dont Praml {Getch d, Logik., 1, p 579) croit au moins la dernière partie une traduction d*un maouel gre^*. élémentaire de logique.

* De Mund., Init. Unaro nos (Aristoielem prudentissimum, ^qq ), et Tbeophrasium auetorem gecuii.. dicemus de omni bac celesti lalione l.es mots rnfermés rntre parentbëse manquent dans les oit- illeurs manuscnb. U faudrait conclure alors que Apulée considérait Tbéopbrasie romme Tauieur, auetorem^ soit du ictp\ x6«(iou, soit de U théorie co:»mologique qui y est opposée.

^ Ad Comut. Prolegg.f éd. Obaon., p XLIV. In libro de Mundo quem Aristoteli falso trïbotum et cujusdam StoTci. forta^se Posidonii opus esse confido. & De l)pgm. Plat , I. p. 198, éd. Pan k

* De Deo Socr., I, p. 118 Id Soiutum ab omnibus nexibas patiendi aliqnid gerendive, nulla vice ad alictgus rei munia obstnetum.

nie» incréable et incorruptible ^ et qu'il ne faut pas confondre avec les éléments du corps, même les plus simples, qui en sont formés, tels que le feu, l'eau, etc.; car on ne peut lui attribuer ni la corporëité, ni l'incorporéité ; enfin les Idées, ISéoc, formes simples, éternelles, incorporelles, exemplaires, des choses sensibles, formes informes elles-mêmes et à peine ébauchées, qui ne sont ni spécifiquement ni qualitativement distinguées les unes des autres^. Ce sont ces trois principes, auxquels il faut ajouter l'âme, anima, qui constituent le monde suprasensible qu* Apulée appelle de la première substance ou de la première essence 3, qui n'est conçue que par la pensée, et, toujours identique à elle-même, possède seule l'être réel et vrai ♦.

La seconde substance comprend tous les êtres et toutes les choses qui sont engendrées et reçoivent une forme sensible tirée des modèles de la première.

Il y a deux espèces d'âmes : l'âme céleste, source de toutes les autres, parfaite, et essentiellement docile aux ordres du Dieu qui l'a créée, et les âmes des êtres vivants, distincte par essence de leurs corps, auxquels elles sont antérieures, par suite immatérielles, éternelles, puisqu'elles sont douées d'un mouvement éternel et spontané, et capables par là de mouvoir les corps, par eux-mêmes inertes et immobiles.

L'âme humaine vient du dehors demander l'hospitalité à un corps^, mais ce n'est pour elle qu'un châtiment qu'elle a mérité par ses fautes, et il semble que ces fautes naissent d'un insatiable besoin de connaître ; après l'expiation, lorsque

< De Uogm. PL 1, p. 198. Improcrcabilem incomiptaraque... infiniUm... neque coqwream neqoe sane incorpoream.

^ Id., id. Inabsolutas, inrorroes, nulla specie nec qaalitatis significatione distinctas.

* Id., id. Zeiler adopte la Icçoa tnentem, au lieu de maleriemt parce que la matière ne saurait faire partie d*un monde intelligible ; mais Apulée vieni de dire qu'elle n'est ni corporelle ni inc<>rporeIte. Et primx quidem substantis vel essentia Deum primum, et materiem, formasque rerum et aniiuam.

4 Id., id.f p. %00. Semper et eodem modo et sui par ac similis... et qu» vere siL

^ Apol.y t. IV, éd. Panck., p. 6t. Enimvero animo hominis extrinsecus in bospitium eorporis immlgranli.

Chaigmr. — Piffchologie, 11

la mort a rompu ces liens matériels, soulevée et emportée par TÂmour, elle se réunit à Dieu et jouit d'une félicité parfaite^.

Au-dessous du Dieu suprême, en qui réside la première providence ^9 Apulée distingue dans les êtres doués de vie trois classes :

I. Une classe supérieure à qui est attribuée la seconde providence, les dieux célestes, soit visibles, soit invisibles, et dont la pensée seule peut concevoir et affirmer l'existence: ce sont les dieux olympiens, et qui en tant que dieux, n'ont aucune communication, aucun rapport direct avec les hommes 8.

III. Une classe inférieure, ce sont les animaux, et surtout les hommes, inférieurs par le lieu qu'ils habitent, par la durée de leur vie qui est mortelle, par l'imperfection de leur nature.

IL Une classe intermédiaire* et divine cependant*, parce que les démons qui la composent sont immortels, humaine aussi parce qu'ils participent de l'humanité par l'attribut de la passivité. Ils habitent la région de l'air située entre l'Éther et la Terre, et relient par leurs fonctions, leur nature, leur essence et leur demeure le monde céleste et le monde terrestre. Apulée les définit avec une certaine précision : génère animalia, ingénie rationabilia, animo passiva, corpore aeria, tempore aeterna.

L'âme humaine, en un certain sens, même lorsqu'elle est encore emprisonnée dans le corps, est un démon ou, en latin, un génie : elle est encore un démon dans un autre sens, quand elle en est délivrée. Ces âmes forment les divinités des Lémures, des Lares, des Larves, des Mânes ^

» Metam.^iV.tS; VI, U.

> De Dogm. P/., 1, p. 216. Panck. Et primam quidem proTidentitm esse summi exsuperantissimique Dei .

3 De Deo Socr.^ p. 132. Paock. Nullus Deus miscetor hominibus.

^ De Dogm. /'/., p. 216. Panck. t Tertium habent qoos Meéktxumot Romini vetercs appellent.

^ Qasedam divin» medie poiestatet.

^ De Deo Socr., p. 152. Id.

Mais il est un groupe de démons supérieurs à ceux que nous venons de décrire : ce sont ceux qui ont été affranchis des liens du corps et ont constamment vécu d'une vie purement psychique : tels sont le Sommeil et TAmour. C*est à cette classe supérieure qu'appartient le génie témoin et gardien, conseiller intime de chacun de nous, qui nous accompagne dans la vie, voit tout ce qui se passe en nous, connaît tout, comprend tout, pénètre, comme la conscience, dans les replis les plus cachés de notre cœur. C'est lui qui, après la mort, nous assiste devant le juge suprême auquel il apporte sur nos actes et sur nos pensées son témoignage bienveillant mais sincère ^

§ 10. — Sévérus.

Aicinoûs et Sévérus, appartiennent probablement aussi au second siècle de notre ère, quoiqu'on ne puisse axer avec

t De Deo Socr,, p. 158. Panck. Custos, singularis prafectus, domesticus speculator, proprius curator. intimus cognitir. assiJuus obscrvaior, individiius ari)iter, in^parabilis testis. U est bon de se remettre sous les yeux le passage du Banquet de Platon <2a2, e sqq.), sur lequel est foméc toute la déiiionulogie i»laionicienne, mais que Platon a eu le som de mettie dans la bouche de la pyltiaguncienne Diutimt^ : t Toute la race des déii:ons est placée entre la lace des dieux et la race des uiortels : ce sont eux qui interprètent et traosmeitcnt aux dieux, de h part des lioiumes, leurs prières et leurs sacrifices; et aux hommes, de la part des dieux, leoi-s ordres et leurs réponses. Placés dans ce ruilieu, ils comblent l'inrcrviillc qui les st^purc, et font que le tout est lié avec lui-même, «ooTe tô icâ/ avTÔ a\Jxto ^uvoeôéerOai. C'est par eux que s'opèrent toutes les formes de la divination et toute la science sacerdotale. Car Dien ne se mêle pas aux hommes, Oeb; àï àvOpconat où* liéyvuTxi, et c'est par les démons qu'il y a entre les dieux et les hommes, soii pendant leur sommeil, soit pendant leur veille, des relations sociales et comme des entretiens, r\ ô(xiXia xa\ r\ dtâXexTo; >. Conf. sur la démonologie platonicienne, qui semble empruntée aux livres orphiques : Clem. Alex. Strom.y Y, p. 274, Proclus, in Parmenid.y et Platon lui-même, Po/i/ic., 271, d. e. ta C^a... o'ov vo|jltjc Oeloi Ôi6iXiq96<rav dat|iove;. aCxâpxT}; cîc icâvTa £xai9To; èxaoTot; u>v o'; aùxb; ^ve(A€v. Epinom»^ 984, e. |utà de TOVTOVC (toÙ; peycoTou; 6eoO;) xa\ uicb toutoi; è^^c datpiova;, àépi6v ye Y^voc, ïxo^ tdpav Tpiryjv xa\ |j.éor}v, xr,; IppuQvetac atTiov... lUTéxovTa 5à 9povVjoecoc-* Yiyvc^ffxeiv piàv ^upiicâaav Tr)v Y)|iéTepav... didvoiav. C'est la doctrine même de Pytbagore (Diog. L., VUl, 32 ; Plut., P/. Phil, I, 8 ; Ed. Gerhard : Ueber

Ï/eun... der Dmmonen, Berl., 1852; Cudworlli, Syttem. intellect. ^ p. 806. Uild, tude i.les Dénum, Paris, 1881.

16i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

quelque précision l'époque où ils ont vécu. Sévérus est certainement un Platonicien ; d'après les derniers mots de la citation d'Eusèbe^ on peut conjecturer qu'il avait écrit un ouvrage de psychologie; mais c'est|un platonicien assez indépendant, comme on le va voir. Sévérus, dit Proclus', prétend que le monde pris en soi, àirXcoç, dans sa substance, dans son être, abstraction faite des qualités qui le déterminent, est éternel, tandis que le monde, tel qu*il est aujourd'hui et dans son mouvement actuel, est engendré, Ycv-viTdv. Car, comme le dit l'Étranger d'Élée, il y a deux révolutions du Tout : l'une est celle qu'il parcourt aujourd'hui ; l'autre qui lui est contraire. Le monde réel est donc engendré et a eu un commencement'. Pour obvier à l'objection que s'il a eu un commencement le monde doit nécessairement avoir une fm, Sévérus répondait avec Plutarque et Âtticus que les choses même sujettes à la dissolution, le monde actuel par conséquent, qui a commencé d'être, peu vent être rendus indestructibles et indissolubles par la volon té de Dieu , du Père qui l'a créé ♦ : théorie contre laquelle s'élève vivement Proclusqui nous l'expose.

Comme les Stoïciens *, au-dessus de l'être et du devenir, Sévérus plaçait un genre suprême qui les embrassait et les enveloppait tous deux : c'était le quelque chose, th t^, et par là, suivant Proclus, il entendait le Tout, Tb irav, qui contient et le devenir et l'être ®.

Ce platonicien n'adoptait pas la définition de l'âme telle qu'elle se trouve dans le Timée : la figure est le genre de l'âme, disait-il, en tant que limite de l'intervalle et intervalle

i Prmp. Ev.y XIII, 17, p. 383; Gaisf., 700 c. TotOTcx {lot àicb tûv £t6^pou tov n).aT(ovtxoO iiep\ ^^u^yj; icpoxetaOb).

« In Tim., p. 88.

3 Procl., m Tim , 88.

« Procl., m Tim., 168; 30i. lig. U.

s Alex. Aphrod., Sch. Ar., 278, b. 20. to t^ o\ âicb Sro&c r^vo; toO ^vtoc xi- OevTai. Sexlus Empiric, P, HyPt H» 86. onep çaviv slvai, icocvtcov ycvtKcoTaTOv.

• Procl., m Tim,f 70. toO ^vto; xa\ y^Yvoi'-^ou toOto elvai ytvo;, xh xi, L'Etwas de Hegel.

elle-mâme ^ U plaçait ainsi l'essence de l'âme dans l'essence mathématique, comme intermédiaire et mixte, [xé(n|v, entre les êtres physiques et les êtres suprasensibles. Elle n'est pas un nombre , comme Font dit quelques-uns *, croyant qu'elle est formée de la monade comme indivisible et de la dyade indéfinie. L'âme n'est pas composée de deux substances» Tune capable, l'autre incapable de subir la passivité : elle est simple comme une figure géométrique. C'est une substance, 6ic(S(rra9tç, une substance géométrique formée du point et de l'intervalle, StdLffTaaiç, l'un indivisible, l'autre divisible 3. C'est donner une fausse idée de l'âme que de soutenir, comme Platon, qu'elle est composée et non simple, composée de deux essences contraires, l'une étrangère, l'autre sujette à la passivité, comme on. formerait une couleur mixte et composée en mélangeant du blanc avec du noir. Car on peut objecter que nécessairement le temps amènera la séparation de ces deux éléments, et qu'alors l'âme, comme cette couleur mixte et composée, devra disparaître lorsque chacune des deux parties dont on la croit composée, s'étant séparée de l'autre par l'eflfet du t^mps et conformément à une loi naturelle, — car leur union était contre nature, — rentrera dans son essence propre. Ainsi l'âme sera mortelle et non, comme Platon le veut, immortelle. Si en effet on tient pour certain qu'aucune des choses de la nature ne peut exister sans son contraire, et que toutes les choses de ce monde ont été faites par Dieu de choses naturellement contraires ramenées par lui à l'harmonie, à la concorde, à l'amitié, comme on b voit dans le rapport et le lien du sec à l'humide, du chaud au froid, du lourd au léger, du blanc au noir, et de toutes les choses qui reçoivent une harmonie, différente pour chacune d'elles, on doit se

* Stob., Ed.f I, 862. ïcx\ 6y) yiwoç £v xi 0L\ixr\^ xh (fxri\i.a, icipaç 6v BiOLOxà-

9ca>; xai avtr) ^tàacaffic* ' Aristander, Nuniënius, et la plupart des commentatears du Timée, ' Procl., in Tim., 187, 1. 8; 186, 1. i8. ôiâ<jTr,pix YewtA"ps*ûv oî^aav tt,v

oùtffav avTTjc âvotçipeiv, co; Sc6t)P0c*

représenter comme nécessaire le rapport harmonieux de la substance impassible à la substance passible ^ Si Ton accorde en outre que les choses ainsi mêlées et liées subissent avec le temps, par une loi de la nature, une séparation les unes des autres, Thypothèse que Tâme est composée de la substance impassible et de la substance passible amène nécessairement la conséquence que, comme la couleur intermédiaire, rame aussi, avec le temps, disparaîtra, lorsque les contraires qui entrent dans sa composition reprendront chacun leur nature individuelle Ne voyons-nous pas que ce qui est, par son essence propre, lourd, s'il est emporté vers le haut soit par nous-mêmes soit par une substance extérieure légère qu'on y ajoute, retombe forcément en bas, en obéissant à sa loi naturelle propre. De même ce qui est par essence léger, si on Tentraîne vers le bas, au moyen d'agents et d'instruments extérieurs, remonte forcément en haut. Car les choses composées de deux substances contraires Tune à l'autre et ramenées par une force qui fait violence à leur nature à ne faire qu'une seule et même chose, ne peuvent pas toujours demeurer dans le même état, si une troisième substance n'est pas éternellement inhérente à elles. Mais l'àme n'est pas une troisième substance composée de deux substances contraires, •lie est plutôt quelque chose de simple par son essence même, d'impassible et d'incorporel. C'est pour cela que Platon et ses disciples la disent immortelle; mais comme, d'un autre côté, c'est un sentiment général, universel, que l'homme est composé d'une âme et d'un corps , et que les modifications qui se passent en nous, volontaires ou involontaires, sans la participation du corps, sont dites être les modifications passives de Târae, tx iraOTfj tyjç ^u/ij;, le plu^ grand nombre, s'appuyant sur ce fait, prétendent que l'àme est passible, qu'elle est mortelle etcorporéiforme,(r(OfxaToct$ii,et non incorporelle*.

* Euseb., Prœp, Ev.^ XIII, 17. tvj te àicxOst oOati icpbcT^v icoiO«]Tr,v.

* Euseb., /V«p. Ëv., II.'

§ 11. — Alcinoûs.

Alcinoûs, contemporain de Sévérus, platonicien comme lui, mais dont les idées sont peut-être plus profondement pénétrées de l'esprit péripatéticien, stoïcien et pythagoricien, nous a laissé un résumé de la philosophie de Platon qui porte maintes traces des tendances diverses qui se sont disputé sa pensée et qu'il cherchait à concilier ou du moins à réunir. Ce petit traité, édité d'abord par Andréas d'Asula *, puis par Daniel Heinsius, portait le titre de 'AXxtv<$ou (piXoadcpou

Ei^aycûYi^ T<5v SoYfAiTwv nÀàrcovoç, OU encore Eîç tx toO IIXaTcovoç

WyfxaTa EidaycoY^ a reçu du nouvel éditeur K. Fr. Hermann ^, celui de A($a9xaXtx&c Tâ)v nXoiTcovoç 8oY(AQcaa)v, SUT l'autorité de trois manuscrits de Paris, de Vienne et de Florence.

L'analyse de cette Introduction nous fera connaître sous quelle forme se présentait alors aux esprits la philosophie de Platon.

La philosophie est le désir de la sagesse, ou encore l'affranchissement de l'âme du corps et son eflfort, son mouvement pour en sortir, mouvement et eflfort qui se réalisent lorsque nous nous portons vers les choses de Tordre suprasensible, vers les objets réellement et véritablement existants. La sagesse est la science des choses divines et humaines ^.

Le philosophe doit avoir reçu de la nature d'abord une aptitude spéciale aux sciences qui peuvent le mettre en rapport intime avec l'essence intelligible ; ensuite l'amour de la vérité et de la justice, la répulsion instinctive pour Terreur; outre cela une tempérance et une force naturelles capables

« Venise, 1521. Aid.

' Dans le Vl« vol. de son édition de Platon, Teubner, p. 152.

3 C'était, on le sait, la dt^Ûnition stoïcienne.

de maîtriser rélément passionnel de Tàme; enfin une pensée libre S une âme haute, grande et courageuse.

La vie humaine peut prendre deux formes : la vie spéculative qui est la vie noble, la vie pratique qui est la vie nécessaire. À la spéculation, qui a pour objet la contemplation et la connaissance des choses et des êtres, à la pratique , qui a pour objet de réaliser le beau, Platon ajoute la connaissance, la théorie de la raison elle-même, c'est-à-dire la dialectique, qui comprend la théorie de la division, de la définition, de Tinduction, du syllogisme, soit nécessaire, soit vraisemblable, soit oratoire^.

Parlons d*abord du critérium : il y a un siget qui juge, un objet qui est jugé, et l'acte du sujet sur l'objet est ce qu'on appelle le jugement. Le jugeant, rh xpivov, peut s'appliquer à deux choses : le sujet par lequel, 69 'ou, l'objet est jugé, et l'organe, l'instrument naturel par le moyen duquel, 8t 'ou, le sujet distingue le vrai du faux : c'est la raison naturelle.

La Raison a deux degrés : elle est ou absolument infaillible et certaine: telle est la Raison divine; ou elle ne possède cette infaillibilité qu'en ce qui concerne les faits mêmes'; telle est la raison humaine. La Raison humaine à son tour a deux formes, selon qu'elle a pour objet l'ordre intelligible ou l'ordre sensible des choses. La première est la Science ou la Raison scientifique ^, la seconde est l'Opinion ou la raison opinatrice, conjecturale. La science de l'intelligible comme la connaissance du sensible ont deux principes, la voT5<nç, l'entendement et la sensation. La sensation est un état passif de l'âme transmis par l'intermédiaire du corps et qui révèle

* Gh. I. (XsuOlpiov elvai ttj yvc&ijlt).

* Le sens mëlaphysique delà dialectique platonicienne est dëji oublié. Le caractère de ces divisions et de relies qui suivent est péripatéticien ; mais les habitudes et le besoin de ce formalisme logique , tout scolasUque déjà . viennent du stoïcisme.

' Gb. IV. à ik xixk TYiv T&v icpotYi&aTcov Yvfi^vtv àSidc^^eiiaToc. Alcinoûs veut dire sans doute que les raisons et les causes, Ins principes derniers des choses, m6me intelligibles, échappent à l'intelligence humaine.

^ Ch. IV. 6 {icv Tcspi xoL voY)Tàt liK(rri^|tY) xi iort xa\ êicioTi)|iovixb; Xiyoc.

lA PSYCHOLOGIE DES PLATONICIENS teLECTIQUES 169

d'une façon particulière , iz^or^youiLi^tùç , la faculté qui a subi rimpression. Lorsque cette sensation transmise par les organes sensoriels a produit dans l'âme un type, une forme, Tuiroç, et que cette forme n'a pas été effacée par le temps, mais est demeurée intacte, la persistance de cette forme est la mémoire; l'opinion est la combinaison de la mémoire et de la sensation, car elle naît de la comparaison et du rapport d'un souvenir antérieur à une sensation actuelle; de là vient qu'elle est susceptible d'erreur. Lorsque l'âme modifiant par l'entendement discursif, Suvoia, les représentations produites par la mémoire et la sensation les identifie aux choses mêmes d'où elles sont tirées, c'est ce que Platon appelle tantôt peinture, avaCu>Ypx^Y|<T';, tantôt imagination, cpavTad^a. L'entendement, Sixvotx, est le dialogue de l'âme avec ellemême; la parole est un souffle d'air formé par la bouche et produisant un son qui vient de l'âme. La raison pure, v^Tidiç, est l'acte, èvép^ttoc, de l'âme quand elle contemple les intelligibles premiers, antérieurement à son entrée dans le corps. Postérieurement à cette phase de son existence, ce qu'on appelle alors voi^atç, la Raison, prend le nom de notion naturelle, sorte de raison inhérente à l'âme*. Puisqu'on distingue deux sortes d'intelligibles : les premiers, tels que les Idées, 'lotai, êtres en soi, et les intelligibles seconds, tels que les formes, c(^, imprimées dans la matière et inséparables d'elle, on doit distinguer dans la raison deux formes, l'une qui a pour objet les intelligibles premiers, qu'elle saisit tout d'un coup, sans mouvement discursif et successif et dans leur tout-, l'autre qui a pour objet les intelligibles seconds. De même aussi qu'il y a des sensibles premiers, tels que les qualités soit accidentelles, soit essentielles, comme le blanc, le doux

* Ch. IV. r| xhxt Xfyojiévr, v6ï)0t; vOv êXl^St) futriXTi evvota, v&r,i:; xi; ouda ÊvanoxeitAévri xr, <Vu-/t;. La distinction de ces deux formes de la raison a pour but de concilier la thf^orie de la réminiscence platonicienne avec la th<*orie d*Aristose et celle des Stoïciens sur Torigine des idées universelles.

* ld.,i. icepiXr/j/ei tivi xat où 8te|o6ep.

i70 HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

et des sensibles seconds, tels que le groupe un et concret, le composé qualifié, -ch «OpocrfAoc, comme le feu, le miel, de même il y a deux formes correspondantes de la sensation. Tune, première, qui a pour objet les sensibles premiers, et l'autre, seconde, qui a pour objet les sensibles seconds.

Outre la raison théorétique qui a pour objet le vrai, il y a une raison pratique qui apour objet l'action, et qui recherche et détermine quelles sont les choses en harmonie ou en opposition avec notre nature S et par conséquent quelles sont les choses qu'il faut faire et celles qu'il ne faut pas faire. Car puisque nous avons une notion naturelle, cpu<rtxi^ ewococ, du beau et du bien, à Taide de la raison nous rapportons toutes choses à ces idées naturelles comme à des mesures précises et fixes, d'après lesquelles nous jugeons si elles sont telles ou autrement.

La logique, qu'Âlcinoûs décore du nom platonicien de dialectique, comprend plusieurs méthodes : les méthodes d'analyse, de définition et de division. II y a trois sortes d'analyses^ : Tune, qui remonte, avoSoc, des choses sensibles aux intelligiblés premiers; l'autre qui remonte des propositions démontrées aux propositionsimmédiatesetindémon trahies, irréductibles 3 : procédé logique qui a besoin d'être complété par la synthèse, (ruvOerixoS Tp($7C(o; la troisième qui part d'une hypothèse pour remonter aux principes inconditionnés. La seconde méthode est la méthode inductive qui est surtout utile pour mettre en mouvement et en action les notions naturelles; enfin la méthode syllogistique, qu'Alcinoiis expose suivant les doctrines d'Aristote, sans oublier la théorie des dix catégories et des trois figures du syllogisme auxquelles il mêle certaines innovations logiques des Stoïciens.

Les citations faites à l'appui des définitions et des théories

< Id., 4. t{ to olxetov %ol\ xi to àXXiTptov. On reconnaît les formulée stoïciennes.

« Id., 5.

Id., ch. 5. Tfltc ôcvaicoSctxTovc xa\ otiiivou; icporamc.

sont toutes tirées des dialogues de Platon , et Ton voit là l'effort de faire rentrer dans la doctrine platonicienne les éléments psychologiques empruntés au Lycée et au Portiques Ainsi Alcinoûs retrouve les dix catégories dans les dialogues, mais particulièrement dans le Parménide *. Il violente le sens du Cratyle pour y trouver, en conformité avec Aristote, l'origine du langage dans la convention , 6é(Tet, mais dans une convention conforme à la nature des choses, et non pas arbitraire, par suite de la relation intime naturelle du mot à la chose*. Nous retrouvons cet effort de conciliation, de combinaison, de contaminatio , comme l'appellent les théoriciens latins de l'art dramatique, dans la division de la philosophie théoré tique, qui n'est autre que celle d' Aristote, en théologie, physique et mathématique. C'est une tentative de faire rentrer dans le cadre rigide d'un système méthodique toutes les parties de la philosophie de Platon qui s'y prêtent; car il en est, et Alcinoûs l'avoue, qui résistent à se plier à ce joug d'un ordre logique extérieur, et qui demeurent isolées et sans lien'.

La théologie est la science des causes premières et des principes suprêmes. La physique enveloppe l'anthropologie et la psychologie, puisque l'homme est une partie du tout dont elle recherche la nature.

La mathématique s'occupe non seulement de la mesure de l'espace, mais encore, contrairement à la division d' Aristote, traite du mouvement en général, x^7|<jiç, et du mouvement de translation, çopx, et comprend l'arithmétique, la géométrie, la stéréométrie, l'astronomie et la musique. Dans toutes ses espèces la mathématique sert à aiguiser l'esprit, à exciter l'âme, lui donne l'habitude et le goût de l'exactitude et de la

* Id., 6. «ai |iT|V xàc déxa xarYjyopta; (fv te tû IlapiAcvtoY) xat cv a>Xotc (fKUtiU (Platon).

* Id., 6. ov xotTà Béffiv dicoiovoOv... o^Spiçcdvov xrj ç^act xûv icpaYiiâxoiv xatà x})v 9U<rtXT)v xoO ov6|&xxo; otxeioxTjxot nphç xb icp5Y|jA.

3 Id., 36. xs( (làv xcxsYiiiivtt); erpY)xat, xà tk 9iiopâdy)v %%'- ixâxxm;.

rigueur scientifique, Taide à se délivrer des illusions et des erreurs des sens, à concevoir l'invisible, l'intelligible pur, rdtre, le bien, l'auteur et le démiurge du monde. Malgré tous les services qu'elle nous rend, la mathématique n'est pas la science même : elle n'en est qu'une sorte de prélude, â>c av irpoo^fXK^v Ti. Le nom de science n'appartient qu'à la dialectique.

Outre la cause matérielle, qui est sans forme, sans qualité, sans différence spécifique, qui n'est pas corps si ce n'est en puissance, ni incorporelle, mais apte à recevoir toutes les formes et toutes les propriétés spécifiques, Platon admet la cause exemplaire, tt^v irapaSciYjxaTtxT^v, c'est-à-dire les Idées, et la cause efficiente ou Dieu.

L'Idée envisagée dans son rapport à Dieu est sa pensée, voirai; aÛToO; dans son rapport à l'homme, elle est le premier intelligible; dans son rapport à la matière, elle est mesure; dans son rapport au monde, elle est modèle, icapxBeiyfxa ; dans son rapport à elle-même, en soi, elle est substance, «ôç hï izphç

L'Idée est le modèle éternel de toutes les choses de la nature : du moins le plus grand nombre des Platoniciens n'admettent pas qu'il y ait des Idées des choses produites par l'art et l'industrie des hommes ni des choses contraires à la nature, ni des choses individuelles, ni des choses basses et viles, sans valeur, ni des choses relatives. D'autre parties Idées sont les pensées de Dieu, éternelles comme lui et en soi parfaites, aÙTott^eïç. L'existence des Idées est facile à démontrer, car que Dieu soit ou Tintelligence ou l'intelligible, il a des pensées. La matière, sans forme et sans limite par sa nature, ne peut recevoir que des Idées , considérées comme des mesures immatérielles, les formes qu elle revêt. Enfin le monde tel que nous le voyons n'a pas été produit par le hasard; il a non seulement été fait d'une matière et par une cause efficiente, mais d'après un modèle, qui est l'Idée.

> Ch. 8 et 9.

Qu*e8t-ce maintenant que Dieu? Puisque la raison est plus parfaite que l'âme, puisque la raison en acte, qui pense tout à la fois et toujours, est supérieure à la raison en puissance, Dieu, le premier Dieu, est cette raison en acte. La Raison divine, immobile elle-même, meut la raison de TUnivers, commele désirable, en soi immobile, meut le désir. La Raison divine est la plus parfaite des intelligences ; l'objet qu'elle pense doit ôtre le plus parfait des intelligibles : or, rien n'est plus parfait que la raison ; donc la Raison divine se pense éternellement elle-même et ses pensées*, et cet acte de Dieu, c'est l'Idée.

Le monde a une âme que Dieu tire d'un état endormi, qu'il tourne vers lui-même et vers ses propres pensées, qu'il remplit par un acte de sa volonté de sa propre essence, et qu'il transforme ainsi en une raison, afin qu'elle puisse administrer et gouverner le monde.

L'homme n'arrive à connaître Dieu que par sa raison, par l'entendement pur, puisqu'il n'y a en Dieu ni genre, ni espèce, ni différence, ni accident. Le premier concept de Dieu est opéré par l'élimination de ces catégories, xari àçpa^pe<Tiv, comme nous concevons le point par l'élimination de l'élément sensible ; le second, nous l'obtenons par l'analogie : le rapport du soleil à la vue et aux objets visibles nous donne la notion du rapport de la raison première, 6 icpûToç vou;, à la raison de l'âme et à ses objets intelligibles ; car cette raison première donne à la raison humaine la faculté de concevoir, th voti[v,etaux intelligibles la propriété d'être conçus, tbvoeTffôai*. Le troisième procédé par lequel l'homme arrive à la connaissance de Dieu consiste à s'élever par une généralisation progressive du beau dans les choses corporelles, au beau dans les choses de l'âme, de celles-ci au beau dans les institutions et les lois, de celles-ci au beau en soi, de celui-ci au bien, à

^ Qui ne reconnait in la pure théorie d*Aristote? * Cb. 10, Conf. Plat., Rep., Yl, 508, b.

17i HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DBS GRECS

raimable, au désirable, au Parfait, dans lequel rftme conçoit ou reconnaît Dieu comme un être simple et sans parties, n'ayant rien qui existe avant lui, immuable dans Tessence, immobile dans le lieu, incorporel.

Alcinoûs décrit ensuite S d'après le Timée, la création du monde, qu'il déclare non engendré, malgré le terme y^wiitoç de son auteur, qu'il ne faut pas entendre, dit-il, comme s'il signifiait qu'il y a eu un temps où le monde n'était pas. Le monde et son âme existent de toute éternité, et l'action de Dieu sur eux n'est qu'une action régulatrice, ordonnatrice, qui le transfigure et l'embellit sans l'engendrer.

Au-dessous de ce Dieu suprême sont les dieux inférieurs, ses enfants, qu'on peut appeler les dieux engendrés, les uns visibles, les autres invisibles, esprits des éléments qui résident dans l'éther, le feu, l'air et Teau \ afin qu'aucune partie du monde ne soit sans âme, sans être vivant et animé. Ces dieux ont l'administration et le gouvernement de toutes les choses terrestres et de toute la partie sublunaire du monde, Cest par eux que s'opèrent les faits merveilleux, mais réels, de la divination et des présages. La Terre est au centre du monde : c'est la plus ancienne des divinités. Cest autour d'elle que s'accomplit la révolution du monde et par elle que se produit la succession éternelle du jour et de la nuit.

La composition de l'àme est décrite conformément au Timée et les preuves de son immortalité sont bien platoniciennes. L'âme est le principe de la vie et ne saurait être soumise à son contraire, la mort. La fin de l'homme ou plutôt de l'âme est l'assimilation à Dieu. La théorie de la vertu est également platonicienne, sauf quelques termes empruntés & la technologie d'Aristote et des Stoïciens. Cest ainsi qu'Alcinoûs remarque que les vertus qu'on peut appeler des

* Cb. u.

* L*ëlémeiit terrestre est omis. C*est une conception stoïcienne, dont Tioflueiice se manifeste encore par l'emploi des mots xvpuOov, T)r*iMv<x^v> icpoxoirq.^

LA I>SYGH0L0G1E DES PUTONICIENS ÉCLECTIQUES 175

extrêmes, àxp<Jnf|TEç, parce qu'elles sont parfaites et ressemblent à la ligne droite, sont cependant sous certains rapports des moyennes, [^.t(s6Tr^T€Ç9 parce que dans toutes ou du moins dans la plupart on peut voir deux vices contraires, l'un par excès, l'autre par défaut.

Cest encore un caractère péripatéticien de donner aux vertus pour objets les passions, qui sont des mouvements sans raison de Tâme ou des mouvements des parties sans raison de l'âme. Nos œuvres ne sont pas en notre pouvoir*. Elles s'accomplissent souvent malgré nous ou sans que nous le voulions. Les passions entraînent la volonté et l'intelligence : ce qui vient de ce que les passions ne sont pas des jugements, xp^crei;, ni même des opinions , c'est-à-dire des actes de la raison. Les passions simples, fondamentales, auxquelles toutes les autres se ramènent, sont le plaisir et la douleur.

§ 12. — AUicus.

Âtticus est encore un éclectique, mais c'est un éclectique malgré lui, sans le savoir ; le plus grand danger que courait le Platonisme, dans le mouvement qui entraînait alors les idées philosophiques, c'était d'être confondu avec la doctrine du Lycée. Cest contre cette confusion, systématique chez plusieurs, que veut réagir Atticus. U attaque Âristote avec passion, et tout son effort est de prouver, dans le détail et sur tous les points importants, qu'il n'y a entre lui et Platon, son maître, aucune ressemblance de doctrines, ni même aucune sympathie ni harmonie de tendances 2. Mais il ne s'aperçoit pas que, dans l'interprétation et le développement des thèses platoniciennes, il se rapproche autant du stoï-

* Ch. 33. ta r;(i ércpa ïpya o\iiï C9*T|pitv.

* Easeb., Prœp. Ev.^ XV, 5, 9. tUa icpbc IlXâicova ï^ei xoivcovtav. Id., id., XV, 6, 7. xiç Tiiitv t£>v 9cepticaTV]Ttxâ>v taOxa f:e6aiot. XV, i, 21. ovx Ifori IlXâ* TC0vt xa\ 'ApioToréXei 9i)ia.

cisme qu'il s'éloigne d'Aristote, et se laisse dominer comme lui par le point de vue pratique et moral. Cest ce que nous allons essayer de prouver par des analyses et des résumés suffisamment développés de ce qui nous reste de ses travaux.

Atticus, qu'Eusèbe, dans sa Chronologie ^^ place dans la 16^ année du règne de M.-Aurèle, c'est-à-dire l'an 176 ap. J.-Ch., était un philosophe assez estimé^ pour que Plotin fit la lecture de ses ouvrages dans ses leçons '. Ces livres étaient des commentaires sur le Timée et le Phèdre*, un traité sur VAme en général^, peut-être un écrit sur les Catégories d*Aristote^f et enfin un ouvrage de polémique et de critique dirigé : Contre ceux qui prétendent faire connaître la philosophie de Platon par celle d'Aristote^^ et qui portait vraisemblablement ce titre. C'est dans cet ouvrage, dont Eusèbe nous a conservé des fragments étendus^, qu'il attaque Aristote avec passion, lui reprochant de nier la providence, l'immortalité de l'âme, et de fonder la morale sur des principessans noblesse.

Atticus procède par comparaison et c'est par cette critique comparée qu'il s'efforce de faire ressortir non seulement les nombreuses différences des deux systèmes ^ mais la supério-

* s. Jerom. : Platonica secte philosophas agnoscitur.

* Euseb., hr»p. Ev,.t XI, 1, 509, a, rappelle SiaçxvT); àvvjp tûv icXotTC0vix6v

> Porphyr., Vtt. Plot., li. iv dà talc ouvova^aïc àvsytvft&vxcTo |Aèv aura xk {»ico|iVY){iaTa... 'ArctxoO, comme d'ailleurs aassi ceox de Sévérus, de Rronius, de Numënius et de Gigus.

« Procl., m fm., 815.

^ Easeb., Prmp. Ev.^ XV, 12. sv tù mpi ty); xaOiXou {'uxyj; X&y» auq^MU suivant Viger et Fabricius (Bib. Or,, t. 111, p. 16i), est emprunté le paragraphe 12 sur rime, ainsi que le paragraphe 13. Cont. Tlndex Scriptorum de TMition d*Eueëbe. par Gaisford, t. IV, p 459. Fabricius, t. 111, p. 16i. Atticus phlosophus Platonicus sub M. Aurelio Anionino clamit, teste Synrello, p. 354. Ex ejusdem adversus Aristotelem disputationibus loca pnsclara servavit Eusebius, XV, 4-9, \t et 13.

" Simplic, SchoL Ar. Br., p. 42, b. 9.

^ Euseb., Prœp. Ev., XI, 1, 2. IIpo; xoùç dtà Tcbv 'ApioxoTlXouc rà IlXaruvoc ûici(rxvov|jLévouc.

s Prssp. £1; , XI, 1, 2 et XV, de 4 à 99, et 12-13.

* Eus., Pr. Ev , XV, 8. noXXà Iv o'c diafipovtai.

lA PSYCHOLOGIE DES PLATONiaENS ÉCLECTIQUES 177

rite incontestable sur tous les points de celui de Platon, et cela avec une abondance de développements qu'il reconnaît lui-même excessive, mais qu'il excuse par un entraînement involontaire à défendre la vérité ^

Bien qu'il y ait, dit-il, quelques philosophes de la même famille, de la même maison que lui \ qui ont émis l'opinion contraire, Âtticus prétend que Platon fait de Dieu le créateur comme l'ordonnateur du monde, iroi7)Ti^v ts xal 8-y|(i.ioupY6v. Le monde, tel que nous le voyons et connaissons, n'est pas incréé, comme ils l'ont cru en suivant la doctrine d'Aristote, qui, en niant l'œuvre de la création, en affirmant l'éternité, l'incorruptibilité du monde qui se suffit à lui-môme, rend inutile l'existence de Dieu. La nature des choses s'explique, d'après lui, sans l'hypothèse de l'intervention de la volonté et de la puissance divines ^. Mais, quoique Eusèbe croie retrouver dans Platon la pensée même de Moyse, Âtticus, ni aucun des anciens, n'a conçu l'œuvre divine comme une création ex nihilo. Lorsqu'il dit que le monde actuel a eu un commencement, il veut dire que l'ordre qui y règne, le constitue et lui donne son nom, xdaixoç, n'a pas existé de tout temps. U ne veut pas nier, et au contraire il reconnaît, comme Plutarque dont on le rapproche souvent, que la matière et l'àme imparfaite qui lui imprime des mouvements désordonnés, existent de toute éternité, préexistent à l'intervention divine. A l'ordre est antérieur dans l'existence le désordre ou le chaos ; les choses ne reçoivent du Démiurge, soit de toute éternité, soit à un moment déterminé du temps, et c'est Topinion personnelle d'Atticus ^, que la beauté et non pas l'être, à moins qu'on ne fasse consister l'être dans la forme et la beauté.

* Eus., Pr.Ev.yXSt^. tiç TovTcep'iTTjc àXY)8e(ac X6yov éoUaiuv 6icb icpoOv|&{a; txfipcoOai.

' Id., id., XV, 6. àicb TT|C «uttic iorta;*

' /d., I. 1. TT^v 9^9iv Tfi>v icpayiiaTcov t)v d^vcu OcoO pouX7)<re«dc xa\ d\ivà|JL(cDC iicivo7)aai.

^ Hrod., m Tim., p. 87, 1. 5. ành xp&vou ycvy)t6v. Id., p. 129, 1. 1. c Les mots ib U a^ icoxt iai|tcvov expriment, dans Topinion d' Atticus, un commencement dans le temps ».

Chaignr. — Piydiologie. 13

Atticus, dit Proclus ^ insiste beaucoup sur ce point, des plus considérables assurément, puisque, comme le remarque Porphyre, cette interprétation aboutit à poser à l'origine plusieurs principes concourant les uns avec les autres à la formation du monde 2. En effet, il pose non seulement le Démiurge qu'il confond avec le Bien, et qu'il distingue des autres Idées d'après lesquelles il produit les êtres individuels en les divisant en espèces et en se conformant aux causes exemplaires 3; mais en face du Démiurge ou de Dieu, la matière animée , confondue avec l'âme irrationnelle et malfaisante * qui l'emporte d'un mouvement chaotique, également incréée comme Dieu même, et tous deux également principes, puisqu'ils n'ont ni l'un ni l'autre de cause *. Avant la création de l'ordre dans le monde, dit-il, il y a eu nécessairement un mouvement sans ordre, c'est-à-dire une âme, principe actif du mal et du désordre; car d où serait venu le mouvement si ce n'est d'une âme, et d'où serait venu le désordre de ce mouvement si ce n'est d'une âme désordonnée, mauvaise en soi et auteur du mal.

Il î^ a donc, dans la philosophie d'Atticus, encore mal dégagés, mal déterminés, trois principes qui se conditionnent l'un l'autre^. Dieu, les Idées, la matière et l'âme de la matière confondues en un seul.

* Procl., in Tim., p. 116, 1. 17.

* Id., in Tim.y p. 119, 1. 13. icoXXà; OicoTiOe^jivou; âpxac* o^jvairro^aac àXXr,Xat;, xbv AYiixioupyôv xai Ta; t$éac.

3 Id., id.f p. 111, 1. 23. xax* âXXov; àTcepyaCetai Xiyou; icapa$eiY(xaTtxoù;... XOLXCL àï xà etâv) xà ixepîCovTa ràc lxâ9Ta>v oûatac icoteî Tcpbc tùc irapaSctY|&a- Tixà; alxtac Conf. Frocl., in Tim., 93. « Atticus identiûe le Démiurge avec le bien, quoique Platon se borne à rappeler ben sans rappeler le bien ; le bien est la cause de toute essence, et est au-dessus de Péire même, èicéxe;va toO éfvroc, comme il nous l'apprend dans la Réptiblique, Mais que pense Atticus du Paradigme, ToO 'KOLpoiàeiyy.oLxoci (c'esl-à-diro du système des causes exemplaires) : car si cette cause cxi^mpiaire existe avant le Démiurge, il faudra qu'elle soit antérieure dans le temps au bien (avec lequel le Démiurge est identifié); sera-t-elle dans le Démiurge? Alors, la pluralité existera dans Tétrc premier, ou bien après le Démiurge, et le bien sera obligé, ce qu'il n'est pas permis de croire, do se tourner vers ce qui lui est postérieur. •

* Id., id., p. 119. aylvviQTa 5(19(0 aie 'atT^ac*

^ Id., id,, 119. àycvvi^Tou, àXôyav 6k xa\ xaxcpYatiloç. ^ ovvairro^aac àXXT)Xaic.

LA PSYCHOLOGIE DES PLATONICIENS ÉCLECTIQUES i79

Poursui'vant ses déductions, Atticus prouve que s'il y a eu avant le mouvement ordonné un mouvement désordonné, le temps, qui nécessairement conditionne le mouvement qu'il mesure et dont il est le nombre, existe avant le monde ou le Tout. Le temps, sans doute sous un certain rapport, est né avec le Tout parce qu'il est le nombre du mouvement ordonné du Tout, mais en même temps il lui est antérieur, parce qu'il est le nombre du mouvement désordonné des choses, avant la création de Tordre en elles ^ Ces distinctions subtiles signifient sans doute que le temps, avant la création de Tordre dans le monde, était désordonné comme le mouvement, c'est-à-dire irrégulier, indéterminé, et était à peine une mesure, puisque la mesure implique Tidée de détermination; c'était la mesure d'un mouvement qui était à peine un mouvement, puisque le mouvement implique une direction précise, dans un monde qui était à peine un monde, puis qu'en Tabsence de formes relativement durables et fixes, on ne conçoit plus l'existence réelle des choses, et que ce qui reste de Têtre dans cet état touche presque au non-être. C'est le résultat auquel on aboutit forcément quand on presse la notion de la matière en soi; elle s'évanouit en une abstraction.

Parce que le monde a été créé, ce n'est pas une raison pour qu'il soit périssable, comme ce n'est pas une raison, s'il est impérissable, pour qu'on le déclare incréé et n'avoir pas eu de commencement, bien qu'Aristote professe le contraire, à savoir que tout ce qui a eu un commencement aura une fin, et que tout ce qui n'a pas de fin n'a pas eu de commencement. Aristote supprime ici la volonté et la puissance de

* Procl., m 7Ym., p. 85, 1. 2. tûtnt xoit xP^voc eTvat Tcpb toO TravToç, &\i.a ik xia icavT\ Yeyovévat ^P^vov. /d., 250, I. 13. « Atticus dit que le temps existait avant la génf^ration du monde, mais que le temps ordonné, régulier, n'existait pas ». Berger, Thèse $. Procltn, p. TA. « Le temps et Tàme, selon Timée, sont engendrés; comme ni le temps ni l'âme ne sont des êtres corporels, il ne faut pas prendre ce mot engendrés dans toute la rigueur de sa signiGcation. Timée veut dire que le temps et rame tiennent à la fois de l'être et de la génération, et sont les intermédiaires entrt les deux règnes. Aristote nous apprend qu*on appelle engendrés tout ce qui commenee dans le temps, par la génération ou sans elle, i Procl., in Tim,, p. 78 et 86.

Dieu à qui Platon fait dire aux dieux, ses enfants : Vous n'êtes ni immortels ni indestructibles» et cependant vous ne périrez pas, parce que je Tai voulu ainsi ^

Sous ce rapport , Âtticus distingue quatre espèces de choses : la première comprend les choses qui sont absolument et essentiellement impérissables, non sujettes à la dissolution, soit de la part d'un autre, soit d'elles-mêmes ; ce sont les intelligibles purs, êtres simples, sans parties, et qui, par suite, n'ont pas besoin de liens pour tenir unies ces parties 2. La quatrième espèce comprend les choses qui sont sujettes à la dissolution doublement ^ et d'elles-mêmes et par d'autres, comme composées. La troisième et la deuxième espèces comprennent le monde, les dieux cosmiques, ifxôfs- (Atoi Oeo^ et l'âme humaine; car ils sont les œuvres du Père, indissolubles par eux-mêmes* et par la volonté du Père, mais solubles, parce que le lien qui les unit a été formé par le Père. U y a une composition en ces choses dont l'unité n'est qu'une unité de rapport. Tout ce qui est lié, SeOév, composé, est sujet à être dissous, XuT(iv. Tels les corps, même liés et unis parla proportion, la plus belle des chaînes, le plus beau des liens; tels les animaux qui sont unis par des liens psychiques, £jjl|u;(oi; SedfxoTç; mais les âmes elles-mêmes contiennent en elles une partie séparable, et sont liées par des moyennes, fxecrcJTT^Teç ; ces moyennes, ces liens ce sont les rapports, les raisons dont se compose l'âme '. Ces liens et ces rapports supposent que les choses où ils se trouvent sont formées de parties séparées, distinctes, ex Siax(xoi(iLévoDv, quoique cette distinction n'ait pas été opérée dans le temps, mais

^ Eus.' Prœp. Ev., XV, 6, 801, d. o\^ ti iay^v dy) Xu6T)rrt<j^, ttjc c|&vjc pov-

3 Procl.f in Tim,. p. 304, 1. 15. ôcXutov dtnXcoc...

• Procl., td., I. 1. XuTÔv 1CT) Ôixûc.

^ Car formés de fâme du monae, cette âme du monde, qui est leur Batière, leur communique réterniié ei l'impénssabilité de sa substance. Mais, comme forme, ils ont f u un commencement, et en tant que formes, s*ils subsistent étemellemeni, c'est par la volonté et la puissance de Dieu.

^ Id.,td., 1. 1. SeaiJiou; yàp xàxetvaç txàXcaev (Platon) xa> ToùçXiyouc iccÉvrac

par reflfet de la loi qui enveloppe dans le Démiurge la cause même des êtres simples *. Voilà donc comment se comportent le monde, les Dieux secondaires et Tâme en tant que dissolubles par un autre ; mais cela montre qu'ils ne sont dissolubles que relativement, sous un certain rapport, car ils sont indissolubles par la volonté de leur créateur, du Père^. Telle est, dit Proclus, la doctrine constante d'Atticus, comme aussi celles de Plutarque et de Sévère 3.

La cause finale, exemplaire, des êtres intelligibles est enveloppée, dit Atticus, dans le Démiurge, c'est-à-dire le Bien. Mais n'y a-t-il pas lieu de se demander si le Démiurge luimême n'est pas enveloppé, n'est pas compris dans le vivant

intelligible, et xal 6 AïHAioup^bç bizh ToîJ vo7|TOîI ^isiou Tucpié/eTai*;

car s'il y est compris, il n'est pas parfait. Les êtres vivants individuels sont, dit-il, imparfaits; ce qui leur ressemble n'est pas par conséquent parfait. Mais si le Démiurge n'est pas compris dans le Vivant en soi, dans l'aÛToÇôov, le type, le modèle, le Paradigme de l'être vivant, celui-ci n'aurait pas plus de compréhension que la totalité des intelligibles *, La question est embarrassante; pour en sortir Porphyre donne au Démiurge une place inférieure au vivant intelligible ®, tandis qu'Atticus a trouvé plus commode de mettre le Démiurge au dessus de l'aÛToÇwov, c'est-à-dire que le Bien comprend en soi les causes exemplaires, les modèles des êtres vivants. Il aurait alors pu distinguer les Idées de Dieu même, comme des principes différents, mais cependant liés et unis,

* Id., td., L 1. ou xotxà ^pôvov 8(axexpi{iiva>v aXXà xaxà ty|V ev xta £r|(AtoupYù)

* Id., ûf., xatà ik TT^v PouXy]9iv ét>UTa xoO naxphz.

3 Proclus (1. 1.; ajoute qu'elle est sujette à bien des objections.

* Procl., in Tim.y p. 131, 1. 19.

' Procl., in Tim., 1. 1. où icavTcov tôv vorjôv eTvai xb aCxoÇwov ii6piXr,îmxctfxepov.

<^ Id., u2., 1, 1. xi\ aicopiqaa; (f6exo ^aSécoc ^nïp xb auxoCûov e7vai xbv df)|iioupY6v, û^eiiJLÉvrjV £è xô> AiQpiioupYb) ^^t^coai xâ^tv icapoi xbv voyjxov. Le divin lamblique prend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : il lie, il identifie la cause exemplaire à la cause efOciente, en identifiant Tintelligence à Tintel- Ugible, 8ià XY)v êvcoaty xt,v xoO vûO nphi xb vorjXov.

iai HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

sinon identifiés à Dieu *. C'est sur ce modèle que Dieu, dans sa création continue, a le regard constamment fixé*.

Au lieu d'expliquer le mouvement régulier et circulaire des astres et du ciel par un principe de vie et de mouvement spontané, par une âme, comme l'avait fait Platon, pour qui ces corps célestes sont vivants, Aristote a cru faire une belle découverte en inventant un cinquième élément, Téther, doué du mouvement circulaire, exempt des lois de la pesanteur, ne participant ni à la gravité ni à la légèreté, qui devrait être immobile s'il existait, mais qui n'existe pas et sur l'existence chimérique duquel il a fondé toute sa théorie astronomique. Par là il enlève aux astres l'âme et la vie : ce sont des corps inertes, a^fu/a; ils ne se meuvent pas eux-mêmes; ils sont mus par une force extérieure qui les entraîne, celle du mouvement circulaire de l'éther, et sont par là dépouillés de leur divinité. On voit donc sur ce point encore quelles différences considérables existent entre les deux doctrines, que certains voudraient non seulement concilier mais identifier 3.

Sur les questions relatives à Tâme, les diflférences ne sont ni moins nombreuses ni moins importantes. Toute âme est

* Procl., m Tim.f p. 85. vuvairrovaa; otpx^c aXXT^Xaiç.

> C'est ainsi qu'Atticus interprète les roots du Timée^ kii xolxol Taùtà C^ov, que Porphyre et Proclus entendent dans le sens : Dieu a le regard tourne, dans son œuvre démiurgique, sur ce qui est toujours le même, sur un modèle constammeit, éternellement le même, Procl., in Tint., p. 83, 1. 29.

» Eus., Prœp. Ev., XV, 7 et 8, p. 807, d. t Platon, xr^y êv xuxXto x(vtî<nv ôcicidcDxe TT] ^uxr;, tandis que celui-ci, qui attribue des mouvements différents aux différents corps, assigne à son cinquiètnc élément le mouvement circulaire, comme une propriété corporelle, xaOcxtcEp <Tb)|iaTtxr|V xiva ». Aristote, en effet, a di*. : {de CœL, 1. 2, cl, Sub fin). » On ne saurait attribuer rationnellement ce mouvement à une âme qui le maintiendrait étemel ; car ce n'est pas une propriété essentielle de l'âme, de jouir, comme les astres, d'une vie exempte de douleur et bienheureuse. Il est nécessaire que le mouvement, qui est contraint et forcé, i&eTà pîa; oS(7av (puisque le corps premier qui l'imprime aux astres est, par sa nature, emporté lui-même d'un mouvement propre et étemel), ne connaisse pas de repos et ne jouisse pas d'un loisir qui n'appartient qu'à la raison. Le mouvement des astres ne jouit même pa« de ce repos relatif que goûtent les êtres mortels, de ce relâchement de l'effort que leur ap[»orte le sommeil. L'astre, comme Ixion, obéit dans son mouvement à la loi nécessaire, étemelle, inviolable du destin, «varxa^ou 'Uiov6c tivoc (iotpav xaTSxctv auT/^v àtfiiov xa\ ârpuTOv. »

antérieure, irps(r6uTepa, au corps, et par les mots antérieur et postérieur il faut entendre, dans le temps, suivant Atticus *. Mais néanmoins Tâme est engendrée ; elle appartient à la catégorie du devenir, engendrée dans sa forme mais incréée dans sa substance. En effet, comme Ta dit Platon, elle est composée de deux essences, l'une raisonnable, Xoyix^j qui lui donne la forme et Tordre, àc xo(T}xou<t7|;, l'autre qui en constitue le substrat, le sujet substantiel, à; ûTtoxetixévTiç. Cette dernière essence irrationnelle, divisible, est antérieure à l'essence raisonnable, car elle est un fragment de l'âme du monde qui est étemelle, coéternelle à Dieu même. Cette âme est un être de la nature, <f udixi^v *. Elle est cependant immortelle : l'immortalité de l'âme est le trait qui distingue, qui caractérise toute l'école de Platon et en constitue le lien et l'unité 3. Tous les principes de sa morale, si nobles, si magnanimes, sont suspendus à cette doctrine de l'immortalité de l'âme et de sa nature divine. Les choses même de la nature sont gouvernées par une âme, qui seule en explique l'ordre et la beauté*. Mais la question se pose, puisque l'âme est composée de deux essences différentes, de savoir si elle est immortelle dans son tout ou seulement dans l'une de ses parties. Les uns attribuent l'immortalité à l'âme pensante seule, et rendent périssable toute la vie irrationnelle et ce qu'on appelle le char pneumatique de l'âme, th TcveufxaTtxbv 5;(7jfxa rîiç ^u/Tj;, par suite du penchant de l'âme à la génération, penchant qui la voue à la mort. Tout ce qui naît est périssable. En leur donnant à toutes deux la substance, l'être, b-KétjTdm^, ils ne gardent d'immortel que le NoOç qui seul est permanent , semblable aux Dieux et indestructible. Telle est, du moins, l'interprétation donnée à la théorie de Platon par les plus anciens exégètes.

« Procl.. m Tim., 17i, 1 47.

* Id., id.y p. 187. àyévrjTOv |iàv xatà tb uuoxeîiJLevov a'jTr,v elvat, yevYjTTjv 6è xoLxa To elSo;.

• Easeb , Prœp. Ev^, XV, 8, p. 808 et 809. tb auvl/ov tyiv irà<iav arpeaiv. ^ Id., id,, 1. 1. dià TO TT); <|/ux^c 6etov.

qni suivent littéralement son texte, et vouent à la mort Tâme irrationnelle qu'ils appellent précisément Tâme mortelle. Je parle, dit Proclus, des Atticus et autres semblables*. U est clair, si Ton ne veut pas mettre Atticus en contradiction avec lui-même, qu'il faut entendre la mortalité de Tâme irrationnelle, venue de Tâme éternelle du monde, dans le sens de la mortalité de la forme qu'elle a reçue momentanément de sa participation à l'âme pensante, et qu'elle perd, quand ce lien est rompu, pour rentrer dans cette espèce d'existence informe et incertaine qu'elle possédait avant l'opération divine qui Ta unie avec la Raison. La science, comme la sagesse et la vertu, est intimement liée à l'immortalité de Tâme. Car toute connaissance est une réminiscence; si l'âme n'est pas immortelle; il n'y a pas de réminiscence, et s'il n'y a pas de réminiscence, il n'y a ni recherche ni science possibles.

Aristote, lui, nie l'immortalité de l'âme, et en dépouillant l'âme de la propriété essentielle d'être immortelle, il lui enlève tous ses autres attributs et même son essence. Il s'en faut de peu qu'il ne supprime Tâme elle-même. Car ce n'est pour lui ni un pneuma, ni du feu, ni un corps quelconque; elle n'est pas non plus une substance incorporelle, capable d'exister et de se mouvoir par elle-même : l'âme est quelque chose d'immobile et, pour ainsi dire d'inanimé, o>c cl^civ fiij/uxov. Il supprime de l'âme ces mouvements primitifs, tiç icpwToùpYouç xtvT^^ieiç, la délibération, la raison discursive, l'opinion, la mémoire, le raisonnement; car ce copiste de la nature, comme on l'appelle pour le glorifier, o Tfi; <pu(je<i>ç, w; (paçl, ypafx|xaT£uç, nie que ce soient là des mouvements de l'âme*. Suivant lui, c'est l'homme tout entier qui accomplit ces fonctions intellectuelles '. C'est en suivant cette impulsion que

« Procl., m 7tm., p. 311, I. 1.

« Eus.. Prmp. Ev , XV, 8.

* Aristote. en effet, aimait mieux attribuer ces fondions à Phomme (rb a*jvoXov). et dire qu*il pense par l'âme, dtxvocivOott tov av6pa>icov tyj ^x^ (^ ^^ t h ^)t qne dire que l'âme pense en lui.

Dicéarque en est arrivé jusqu'à détruire toute la réalité substantielle de Tâme. Il est bien certain que Tâme est quelque chose d'invisible, d'insaisissable. Si l'on ne se fiait qu'aux sens, on ne pourrait admettre l'existence de l'âme. Mais ces mouvements nous forcent à reconnaître que l'âme, quoiqu'invisible, est quelque chose, elva^xt TTf|v <J/u;^t^v. Comment pourrions-nous le savoir autrement ?

Si l'on dit qu'Aristote, en niant l'immortalité de l'âme, professe cependant la nature divine et immortelle de la Raison, du NoOç, qu'il nous dise donc ce que c'est que cette Raison, quelle est sa substance, sa nature ; d'où elle vient, comment elle s'introduit dans l'homme, où elle va quand elle l'abandonne. Autant de questions auxquelles il ne répond pas, auxquelles il ne peut pas répondre, et qu'il enveloppe d'une obscurité voulue pour dissimuler son embarras et éviter les objections. Platon dit qu'il n'y a pas de raison sans âme ; Aristote sépare l'âme de la raison ; l'un donne l'immortalité à l'âme comme à la raison, comme il est nécessaire, puisqu'elles sont inséparables ; l'autre ne la laisse qu'à l'entendement seul séparé de l'âme. L'un croit que l'âme sort du corps ; Aristote le nie et force le NoOç à rompre ses liens substantiels avec l'âme, peut-être uniquement parce que Platon a soutenu que c'était une chose impossible*. Qui dira encore que les deux doctrines psychologiques n'en sont qu'une?

* Eus., Prssp. Ev.f XV, 9, 81 1, a. tôv os voOv aicop^i^Yvu(r6ai t^; 'V^X^Ç Tjvayxa^v, 5« âduvarov ïyva) IlXâtcov xb toioOto. Proclus, (in Tim. p. 311), comme on Ta tu, n'interprète pas ainsi la doctrine d'Âtticus, qui aurait déclaré, comme Aristote, périssable, la partie irrationnelle de Tâme. La doctrine de Platon n>$i pas, sur ce point, exempte de difficulté, sinon de contradiction ; il soutient, d*ane part, qu'il y a dans l'âme une partie mortelle ; d'autre part, qu'il n'y a pas de raison sans âme ; et enfin, sans distinction de parties, que l'âme est non seulement immortelle, mais étemelle, comme principe d'un mouvement propre et spontané. Le moyen de résoudre la question, qui consiste à admettre que la partie sensible, divisible de l'âme, n'apparti6nt point à son essence, ne rt^pond pas à toutes les objections, puisque cette essence même, divisible et irrationnelle, provient de l'âme universelle, principe étemel du mouvement universel et de la vie universelle, et doit participer à son éternité. Comment l'unité de l'âme peut-elle se conciliei avec sa division en parties séparables; comment son immortalité peut-«lle s'accorder avec

Lorsque Platon dit que l*âme pénètre toutes les choses de l'univers et leur communique Tordre et la beauté» cela signifie que la nature est âme, fjL7|$àv iXXo civat tyiv ^u^iv {J ^^yi'^'^9 que cette âme n'est pas dépourvue de raison, et que par conséquent tout a lieu dans le monde suivant la Providence, parc« que tout a lieu suivant la nature. Aristote est sur ces points en complet dissentiment avec son maître. Il nie que la nature soit une âme, et que les choses de la terre soient gouvernées par une nature. Chaque chose, selon lui, a son principe propre et distinct.

Les choses célestes, dans leur mode d'existence éternellement immuable, ont pour cause la destinée, tt>|v c{(AQLpuévir^v ; les choses sublunaires, la nature ; les choses humaines, la Providence et l'âme. En quoi il a fait preuve d'un étrange aveuglement, àSXeif^aç; cette multiplicité des causes ne laisse aucune explication possible de la beauté, de l'unité, de l'harmonie du Tout. Il faut, pour s'en rendre compte, poser une puissance unique, vivante et pensante, Six'f u/o;, une âme enfin qui la pénètre, en unit, en lie, en contient toutes les parties et en règle le mouvement. Le principe que rien ne se fait en vain est juste : mais pourquoi attribuer à la nature cette activité qui appartient évidemment à une âme pensante et intelligente *?

Il est certain et reconnu que la théorie des Idées, des intelligibles, est le fondement, le point essentiel et capital de la philosophie de Platon : Aristote en est l'adversaire passionné et le critique injuste. Il n a pas vu que les choses et les êtres supérieurs à l'humanité, divins, exigent, pour être connus,

h mortalitë de l'une de ses parties ; c*est un point sur leauel nous nous trouvons aussi embarrassa qu'Atticus d'expliquer Topinion véritable ae Platon, et sur lequel peut-^lre Platon lui-même ne s*était pas fait une opinion décisive et claire.

1 Eus., Prœp' Ev„ XV, 12. \kia tic... 6\Sva|it; ifii^uxoc duQXoOva 6tà toO YcavToc xolX icavTa o\»vSoOaa xxt avvéxouaa... 9V/$iQaavTa xa\ 9Vvap|A6aavTa lv6c Ttvoc âfiotou xotvcovsx... Tcp&Y|iat to fitotxoOv ixxora... toOto 5^ eivai ^MX'h^' L'interprétation d*Aristote n'est pas plus eucle que celle de Platon : on sent, dans les termes et dans la force avec laquelle est accentué le besoin d'unité, rinfluence du stoïcisme.

une puissance semblable à eux-mêmes ; il a cru que la raison humaine, malgré ses limites et sa faiblesse, pouvait arriver à la connaissance vraie de ces objets qui la dépassent, et il a nié l'existence de ces natures particulières, rtviç eîvai IZIolç (pù(yetç,par lesquelles Platon explique l'intuition du suprasensible*, et il ose s'en railler. Platon a prouvé cependant que si l'on n'accepte pas l'hypothèse de ces essences, on ne peut plus expliquer rationnellement lacause d'aucun être réel, ni la connaissance d'aucune vérité, ni la possession de la raison*. Tout le système de la philosophie platonicienne s'écroule, si Ton ne maintient l'existence de ces natures premières et principales, Txç TcpcoTaç xal àp;^ix<i)TaTaç <pu<jeiç. En effet. Dieu est le Père et le Démiurge de toutes choses ; avant de les créer, il a donc fallu qu'il conçut ce qu'il devait produire, qu'il eûtsous les regards de sa pensée un modèle qui dirigeât son œuvre. Ces pensées de Dieu, toO ôeoo vo^ara, modèles exemplaires des choses du devenir, sont donc antérieures à elles ; par leur nature incorporelles et purement intelligibles, toujours semblables à elles-mêmes, primitives quant à leur origine, TcpwTwç aÛTJL Svra, elles sont les causes secondaires mais coopératives, itapQt^Tia, de l'existence de toutes les choses particulières qui sont faites à leur ressemblance : vérités profondes sans doute, difficiles à découvrir, difficiles à expliquer, où Aristote n'a jamais pu s'élever, et qui certainement seules cependant peuvent nous ouvrir quelque jour sur le secret de l'existence des choses, de la sagesse et de la science par lesquelles nous pouvons arriver à la fin proposée à l'homme, le bonheur^. La théorie des Idées, c'est toute la philosophie de Platon*.

Sur cette question même du bonheur, qui est, d'après Atti-

' Eus., Prmp. Ev., XV, 13, 815, c. av piY) to^Stuv t^etlUt.

' Id., id., 1. 1. ouTe ykp «tTtav (ovxivcovoOv àico6oOva{ fYjviv ofovTe eTvai xaX&Ct oC^Te Yvfi>9tv tivo; àXY)6oOc... où6è \6yo\) |ieT£aeo6ai.

' Id.. id , XV, 13, 816, c. $i'y)c xb àvOpcoïKvov xtkoç xa\ r) (laxaptot^ pior^ icapayf vexai.

^ Id., id., 1. 1. T^v 9\S|&icaffav aOtoO fpikovo^iay de toOto ovvxa(ec|Jicvoç.

eus, cédant encore ici à l'impulsion stoïcienne, la seule fin de toute la philosophie, Aristote est, de tous les philosophes, celui dont l'opinion s'éloigne le plus de celle de Platon ; car il l'abandonne sur le point capital, essentiel, en niant que la vertu, dont il ignore la puissance, suffise au bonheur, et en pensant qu'il faut qu'il s'y ajoute une autre condition : la bonne chance, c'est-à-dire la naissance, la beauté, la richesse. Combien cette notion fausse et basse* du bonheur, est moralement inférieure au magnanime idéal de la vie, que nous propose Platon : celui-ci est un aigle qui vole au plus haut des cieux; celui-là un renard qui rampe sur la terre. La morale des Livres à Eudème, à Nicomaque, des grandes Éthiques, est petite, lâche, vulgaire, la morale bonne pour les enfants et les femmes. Il n'y a donc aucune communauté d'idées sur les questions de la vie pratique et du bonheur entre Aristote et Platon, et cela était nécessaire, puisque la solution de ces problèmes de la vie dépend de la solution donnée au problème de la Providence, sur lequel ils s'écartent encore davantage.

Platon rattache tout à Dieu, fait tout dépendre de Dieu. Aristote nie la Providence ; il ôte à Tàme pour l'avenir l'espoir en Dieu ', et toute confiance pour le présent. Bien qu'il admette l'ordre et la beauté dans le monde, il nie comme Épicure, que ce soit là l'œuvre d'une Providence ; il est plus profondément athée que ce prince des athées, qui, par respect humain du moins, laissait encore aux dieux une place dans le monde, comme un siège d'honneur au théâtre. Concluons donc encore une fois qu'il n'y a nulle harmonie, nulle sympathie entre les deux doctrines, et que c'est une grande ' erreur de croire qu'on pourra, par l'étude de la philosophie péripatéticienne, arriver à pénétrer le sens auguste et autrement sublime de la philosophie de Platon 3.

* Eus., Prœp. Ev.^ XV, 4. xb ayEvvèç xa\ 5iriti.apTy|(iivov ttj; yvwiiyj;.

* Eus., Prmp. Ev.^ XV, 5, 799. nQvys Ei;at^Oic iXictSa ttjC ^^v^t); àitoT£|&vwv. -, 800, d. 'ApiffTOTéXrjv '/PsoxoicoOvta tov i«p\ Ilpovoés; iôYOv. ' Eus , Pr, Ev.y XV, 6, oOS, b. ticTii&tv tûv ncpucaTviTixûv taOra pt8aiol.

Id., 800, d.

LA PSYCHOLOGIE DES PUTONICIENS ACLEGTIQUBS 189

§ 13. — Harpocration^ Celsus, etc.

Harpocration, d' Argos, est un disciple d' Atticus * et un contemporain de l'empereur Vérus, d'après Suidas*, qui nous citedeluiun ouvrage en 34 livres intitulé *TTc<J(xv7|[jLa elçnXdT<i>va et un autre en deux livres intitulé AéÇei; nXxTwvoç. Il est fidèle, dit Proclus, à la doctrine des trois Dieux professée par Numénius 3 : il fait, par conséquent, le Démiurge double. Dans une désignation pleine de confusion, tantôt il appelle premier Dieu, le Ciel et le Temps; second Dieu, Jupiter et Zeus (A^a xal ZYjva); troisième Dieu, le Ciel et le Monde; tantôt par un nouveau changement il appelle le premier Dieu, Jupiter (Md) et Roi des Intelligibles ; le second Dieu, l'Archonte*, et pour lui, néanmoins, Zeus, Kronoset Ouranos sont le même Dieu. Tout cela c'est le Premier, auquel Parménide a refusé toute espèce de nom, toute forme d'intelligence, toute figure. Nous-même, dit Proclus, nous ne voulons pas donner à ce premier Dieu le nom de Père, tandis que lui, Harpocration, n'hésite pas à identifier en lui le Père, le fils et le rejeton, t^ aûxi xal itaT^pa

XQil îx^ovov xal àîcdYOvov àTciçpTr|vev ^.

Comme Kronius, comme Numénius, il n'établissait dans fait de l'incorporation des âmes. Ta; evcwfxaToxxecç, aucune différence entre elles ^ qu'elles fussent pures ou non. Tandis que Jamblique, qui nous donne ce renseignement, croit "^ que

Ceci paraît une réaction contre la méUiode usitée dans TAcadémie, d*uoir Tétude d*Aristote à celle de Platon.

* Procl., in Tim , p. «3. 'Attixo;, à T0^5Tou (Harpocration) îiôaaxaXo;.

* Suid., V. <niti6t(ory)c Kataapo;, c'est-à-dire de Vérus, si c'est le même personnage que le grammairien célèbre qui fut le mattre de cet empereur (J. Capitol., Fer., 2), et est l'auteur du Lexique dei iO orateurs. Blaussac. Diisert. crUic., p. 4), les distingue.

' In Tim,, 93, 1. 18. De Numénius ou de Platon? le texte est équivoque. ^ Comme le goostique Basilidès.

» In Tim., 93.

* Stob., Ecl., I, 910.

^ Id., td., 1. 1. olpai TOJvvv.

les âmes sont envoyées dans un corps, les unes pour achever leur purification parfaite, les autres pour subir le chfttiment qu'elles ont mérité, quelques philosophes récents en ont jugé autrement, et ne voyant pas de but à cette différence de traitement des âmes n'établissent qu'un seul mode d'incorporation, parce que, disent-ils, toutes les âmes sont mauvaises^ : et de cette opinion sont Kronius, Numénius et Harpocration. C'est pourquoi Kronius admettait, d'après Némésius^, le passage d'une âme douée de raison dans le corps même d'une bête. Gomme Numénius, il voyait dans la matière l'origine du mal de l'âme. Toute incorporation est un mal^

Le philosophe Celsus, qu'il ne faut confondre ni avec le médecin Aulus Âurélius Cornélius Celsus, qui vivait vraisemblablement sous Auguste^ ni avec le jurisconsulte Juventius Celsus, qui vivait sous Vespasien, et dont le fils a vécu sous Adrien ^, appartient à la même époque approximativement que Harpocration et Atticus, c'est-à-dire qu'on peut placer sa vie vers 150 ap. J.-Ch., sous Adrien, Antonin le Pieux et M.-Aurèle. C'est à lui, d'après Baronius^ que Lucien

* Id., id.f xaxâ; xe s^vai icecaac dtio^upîCovTa. > De Naiur, Hom., 51.

3 Stob.. Ecl , \, 896. T^ '^x^ '^^ xaxbv «icb i^èv tt)c {lXv)c. Ao commencement de son petit mémoire : De Antro Nympharum, Porphyre nous apprend que d^ avant lui, Kronius avait donné un sens allégoiique au passage de POdyssée (Xlll, 346) qui en fait le sujet. Le nom de Kronius se trouve souvent cité dans le tnitë de Porphyre, qui rappelle rèTsïpo; de Numénius {de Antr. Nymph.t t\, et Anitnadv.f p. 111). Ce mot kalpo; est défini par Suidas {Voc) : tpaorr); tûv Xéywv (conf. Perizon, ad /Elian., Ul. 2 ; Ménage, ad D, L.. 111, 81 ; Schol. Greg. Nax , SteUteut.j 2). U n'enferme pas nécessairement sans doute Fidée de contemporain; il l'exclut encore moins. Les deux noms de Numénius et de Kronius sont très fréquemment associés.

^ U mourut en 38 ap. J.-Ch., laissant un ouvrage célèbre intitulé De Artiàtu^ ai 20 livres, où il traitait de la médecine, de l'art militaire et de la philosophie (conf. Quintil., 111, 1; 12, H; Columell., De re rust, I, 1). Il ne nous reste que les huit livres traitant de la médecine.

9 Le fils, partisan, comme son père, de Técole de Proclus. avait écrit beaucoup et des ouvrages très étendus : entr'auires des lettres et des Digesta en 39 livres.

* A Tannée 171. Origène, c. Cels, I. 1, n. 8, dit qu'il y a eu deux philosophes de ce nom, tous deux épicuriens, l'un sous Néron, l'autre sons Adnen et plus tard encore, xax'Aôpiavbv xai xaTUTépco.

U PSYCHOLOGIE DES PUTONiCIENS ÉCLECTIQUES 191

dédie son dialogue Alexandre ou le Faux Devin. Cet adversaire passionné du christianisme avait écrit un ouvrage intitulé, *AX7|ôi^; Xdyoç, dirigé contre la doctrine chrétienne, en deux livres, qu'Origène, dans son mémoire contre Celsus, en huit livres, s'est efforcé de réfuter, et un autre contre la Magie que mentionne Lucien, en en faisant un grand éloge*.

Origène, pour les besoins de sa polémique, veut en faire un épicurien, c'est-à-dire le partisan d'une école diffamée ; mais il est obligé de reconnaître que c'est un épicurien « qui dissimule ses doctrines, qui avoue qu'il y a dans l'homme quelque chose de supérieur au corps terrestre et qui a une communauté de nature avec Dieu ; que cet élément de la nature humaine, l'âme, quand elle est pure, désire d'un désir intense et constant l'être qui lui est uni par son origine, c'est-à-dire Dieu , et veut constamment l'entendre et y penser » 2. « La nature elle-même, dit en propres termes Celsus 3, nous enseigne que Dieu n'a rien fait de mortel; tout ce qui est immortel est son œuvre ; toutes les oeuvres de l'homme sont mortelles. L'âme est l'œuvre de Dieu; la nature du corps est toute différente; c'est la nature qui se retrouve dans le hibou, le ver, le crapaud. La matière est la même, et tous ces corps contiennent le même principe de corruption *. » Dans un passage, où il critique le dogme chrétien de la résurrection de la chair : « Quelle âme humaine désirerait encore, après en avoir été délivrée, rentrer dans un corps et dans un corps pourri, et quel corps, une fois corrompu, peut avoir la

* Pieudomant.f %a\ {laXiora aoO ev oU xaToc Mâycov «Tuveypâ^^a;, xa>.X(<rro:; TE â[|ia xai wçeXtpKtfTâToi; auYYpatAitaai. Origène (c. Cels^ I, n. 68) ne paraît pas assuré qae ce soit le même personnage : oùx olda eî ô aûtb; à>v tû ypâ^'xvTi xatà Mayeta; pi6Xta icXetova. U paraît qnMI avait écrit deux autres livres contre les chrétiens, si tootefois c'est bien le méuie Celsus, Orig , c. CeUf IV, n 36 ciye out6; êoTi xa\ à xaLxk xpi^rtavâiv âXXa duo pi6X(a ovvTcx^a:.

' Orig., c. Cels., I, n. 24. eupccrxeTat {jiàv yàp e^ ôcXXcov <7VYYpa|i.(Ld(Twv 'Emxoupetoc cuv .. {it) âiLoXoyfi^v xà 'Eirixoupou... icpooicoietTat. S Orig., c. Celi.f IV, 52, qui le cite textuellement ; ^aîv (Gel»ns)...

* Orig., c. CeU., IV, 62.

propriété de revenir à sa nature et à sa constitution première. » Le cadavre, comme l'a dit Heraclite, est chose plus vile encore que les excréments. Dieu est toute raison : il ne veut rien, il ne peut rien contre la raison : ce serait agir contre lui-même; ce qu'il a pu et ce qu'il a voulu faire, c'est ce qu'il a fait : il a donné à l'âme, et non au corps, une vie immortelle*.

C'est du corps, c'est de la matière que vient le mal, et de la nature mortelle des choses et des hommes ; l'essence de la matière est le désordre, et elle ne peut changer d'essence. C'est pourquoi la vie humaine et toutes les choses de ce monde tournent dans un cercle fatal et réglé. Les choses ont toujours été, sont actuellement et seront dorénavant toujoursles mêmes^ depuis qu'elles ont commencé jusqu'à la fin^. Le monde physique est soumis à des lois nécessaires et fatales, qui reproduisent éternellement les mêmes phénomènes à des périodes fixées ^. Soit parce que l'ordre du tout l'exigeait ainsi, soit pour expier par des peines des fautes antérieurement commises, soit afin que l'âme troublée par certaines passions puisse arriver à se purifier, pendant certaines périodes de temps déterminées les hommes naissent liés à un corps ; et cette condition de leur origine a pour conséquence nécessaire qu'il doit y avoir des êtres chargés de veiller sur cette prison, où ils sont enchaînés*. Ce sont les démons, qui sont les surveillants des mouvements désordonnés de la matière, et n'ont été euxmêmes envoyés sur la terre que pour leur châtiment. Ce n'est pas que Dieu n'agisse pas sur le monde, mais son action n'est

* Orig., c. CeU.f V, 44, sqq. icoéa yàp xvOptdicou ^x^ Tco6r,aettv ïxt 9&|ia oc<ry)ic6;... 4^v^yi; |xèv alcovtov piotriv Suvait' av tcapao^siv .. aâpxx6v)...atcaviov octcovfiVai Tcapa Xâyov, oHxt pouXr,<TeTat o ôeb; oC^te 5uvf|(TeTai. Aùto; yâp iortv 4 icavtoiv Tûv ^vTCtfv X^yo; oûdiv ov»v o'o; te icapà Xi^ov, ov5è icap iavxbv ipY(xoa<r6ai.

* Id., id ,^ IV, 65 (37). *0\i.oia Ô'àic'opx^»* "^ téXo; -fi tôv Ovyjtôv fctpii8oc* xoi\ xaià Ta; TCTayiAivac àvaxuxXYÏaei; acvdtyxY) xk aZxk àti xa\ ycyovivai xa\ ftlvai xat ïataHat.

' Id., id., VlU, 53 (3). itsioriov o^v, 8ti icapaSidovTaJ Tifftv ifC(|uXY]xatc to08k ToO ica(ia>Ty)piou.

* C*est à la fois la thèse de Plalon et des Stoïciens.

pas directe et immédiate ; il se sert d'agents, de ministres, visibles ou invisibles.

Telssontles démons, dont l'air et la terre est la demeure*, auxquels il faut aussi, comme au Dieu suprême, rendre un culte et des hommages d'adoration , pour nous attirer leur bienveillance*. Dieu leur a réparti à chacun une partie de la terre, et leur a assigné un ordre dans la hiérarchie de leurs fonctions ^. Si Ton en croit Origène, qui ne cite pas textuellement ici son auteur, Celsus aurait été jusqu'à croire que chaque partie, même les plus infimes, de notre corps, a son démon particulier, qu'il faut invoquer et prier quand elle est malade, pour qu'il la guérisse*. Il ne faut pourtant se laisser entraîner à la superstition et à la magie ; car il est des sages qui prétendent que la plus grande partie de ces êtres, séduits eux-mêmes par des plaisirs et des désirs terrestres, attachés au devenir, n'ont ni d'autre souci ni d'autre puissance que de veiller sur le corps des hommes , de connaître les actions mortelles , et de prédire aux hommes et aux états l'avenir^. Mais il vaut mieux croire qu'ils ne connaissent ni

' Orig., c. (kU t VHI, 35. ot S'tvaeptoi xi xa\ iitiytiot vaipanai xa\ Siaxovoi. ' Id., id., Vlll, 33. 8ai|Aoo'. xoXç xk cict ytj; slXiQ^iaiv eûxotpi9TV)Téov xa\ àfcapxot; xat cOxà; àfcoSoTéov... (o; Sv 9iXav6pt6icci>v aÙTfi>v Tvyxâvoiiuv.

• Orig., c. CeU.f IV, 26. xk liépr; «cri; yr,; èÇ «PX^i^ ^^^« ôtXXoi; iir6trtaiç vsve- |it),iiva xai xaTcc Ttvac tncxpaxecac ^(eiXy)titiévat xvjxr\ xcCi diatxeitat. Id , id., Vlll. 25. ol Aat(Aovê; et<ji xoO OeoO. Id., td., VIII, 35 '

* Id., id., Vlll, 58. cvot Ixaaxow licioraTety àico9aiv6(ievoc {tlpoc toO tj(&[i.axoç T)(Lfi>v... |uxpi Tâ>v êXaxt<JTa>v. Celsus appuie sa théorie des démons sur les croyances des Égyptiens, qui, suivant lui, distinguaient trente-six démons ou dieux aériens, Qco\ atOipioi (quelques-uns disent même davantage), qui sont répartis dans autant de parties du corps de chaque homme auxquelles ils sont chargés de présider ; et Celsus donne les noms de certains d'entr'eux : XvoOpLic, XapxvoOpit;, suivant la correction de Saumaise {de Annit CUmactericis, p. 610, sqq.), KvaT, qui, dans Héphestion, se lit £(iâT, SixâT, dans Firmicus, Asicath, Bio^S (ou 'A6cou), 'Epe^io^S, qu'on lit encore IltiSto^S ouPyjouco, 'Epou. dans Héphsslion 'Ep(o,.Ra(|iav6o, peutêtre le même que Po(t6<S|iape d'Héphsstion, Peiotvôp, terme que Saumaise dit altéré pour X<!»vTaxpe ou OCiape. ou I!pà> 'lapco. Saumaise y voit les Décans, les génies des constellations du Zodiaque.

s Id-, irf., Vlll, 60. dxip.6va>v to iiXeî<rcov yivlaei <TVVT£Tyix6; xa\ 7cpo<rY)Xwliivcv, atpiaTi xai xvt<T(rY) xai (leXiodiaic xai àXXotc Tiat toioutok icpoa8ede(ilvov xpetxTov oûdcv ôûvaix'av toO OepaireOaai afi>|Aa, xa\ p-éXXouaav tuxy)v àvOpfi&icw %a\ K6Xfti icpocticttv, %a\ Zaa icep\ toc; OviQxà; fcpâÇttc xa^xa tvoLVt %a\ S^avrat.

CHAI6HIT. — Ptychologie. 18

m HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DBS GRBCS

ces plaisirs ni ces besoins, et qu'ils n'ont de faveur que pour ceux qui leur rendent un pieux hommage *.

Parmi les platoniciens éclectiques du iii« siècle*, bien peu nous ont laissé soit des écrits , soit des traces de leurs opinions intéressant la philosophie en général et en particulier la psychologie. Nous rencontrons d'abord Gensorinus, contemporain d'Alexandre d'Aphrodisée. Ce dernier ayant dédié son traité de Fato à Septime Sévère et à Garacalla son fils (de 193 à 217),Censorinus a dû vivre comme lui au commencement du troisième siècle, et nous savons avec précision que son ouvrage, De die natali^ a été écrit en l'an 238, l'année où Gordien III mit fin à l'anarchie militaire. Cet écrivain semble ne s'être occupé que de grammaire et d'érudition philologique. U le dit lui-même dans la dédicace à Q. Cœrellius de son De die nataliy le seul de ses écrits qui nous soit parvenu : « Ex philologis commentariis quasdam quaBStiunculas delegi qu» congestœ possint aliquantulum volumen efficere'. » Cependant les premiers chapitres de ce livre ne répondent que très imparfaitement à son titre, etrenferment des renseignements purement historiques , mais intéressants à ce point de vue, sur les opinions des anciens philosophes concernant le Génie^ l'apparition du genre humain sur la terre, le sperme de l'homme et de la femme, la formation du fœtus, l'origine des sexes et la durée de la gestation. Si on le compte comme un platonicien, c est parce qu'il est désigné sous cette qualification par Alexandre d'Aphrodisée, qui critique l'opinion qu'il avait émise sur la théorie des couleurs d'Épicure* : ce qui suppose une théorie de la sensation. C'est tout ce que nous en savons.

« Id., td., VIII. 63.

* C*est un siècle de décadence générale et profonde, et que remplissent les noms de Septime Sévère, de 193 à 211 ; de Garacalla, de 211 à 217; Macrin, 217; Héliogabaie, de 217 à 2^2; Alexandre Sévère, de 222 à 235; Maxime, de 235 à 238, c'est-à-dire Panarchie militaire; les deux premiers Gordiens, 238: Gordien III, de 238 à 244 ; Philippe TArabe, de 244 à 249 ; Décias Tr^an, de 249 à 251 : Gallus. de 251 à 253.

« Ch. 1.

« Alex. Aphrod., Qu, Natur., I, 13.

Dans rintrodaction de son traité Be la Fin, adressé à Plotin , Longin nous cite parmi les platoniciens de son temps, c'est-à-dire de la première moitié du m« siècl e, après Ammonius et Origène, qui n'appartenaient pas véritablement à récole platonicienne 9 Théodotus et Euboulus, qui enseignaient à Athènes en qualité de StàSo^oi^ Euboulus avait écrit des commentaires sur le Philéhe, le Gorgias, et réfuté les critiques d'Aristote contre la République de Platon'; il vivait encore du temps de Porphyre, c'est-à-dire en 268, puisque Porphyre nous dit lui-même ^ être venu à Rome la 10® année du gouvernement de Gallien, qui règne de 253 à 268. Or c'est à lui que Plotin confia le soin de lire et d'examiner quelques études platoniciennes que lui avait adressées d'Athènes Euboulus, et sur lesquelles Porphyre exprime un jugement assez dédaigneux, au moins en ce qui concerne la forme de l'exposition et le style*. Dans cette même lettre dédicatoire, Longin cite encore parmi les platoniciens dont les écrits ne sont autre chose qu'un recueil ou une métaphrase des ouvrages des anciens, Euclide, Démocrite et Proclinus^.

Enfin Longin lui-même ^ qui est évidemment de la même époque que ces philosophes, qu'il appelle ses contemporains'', appartient à la tendance éclectique de son école; car cet élève d'Ammonius Sakkas et d'Origène garde vis-à-vis de la doctrine de Plotin , comme d'ailleurs vis-à-vis de celle de Platon même, son jugement parfaitement libre. Cette parfaite indépendance ne parait pas avoir été très goûtée du maître , qui , à la lecture d'un mémoire de Longin sur les

* Porphyp.. Yii. Plot., ÎO.

* Id., uf., 15. rpdtfovToç lï Eû6o\3Xou 'A6i^vin0ev toO nXaxcdvtxoO diotd^xou.

* Id., td., 4.

^ Id., td., 15 et iO. oùx ix^YY^^*

* Id., td., 20. ol {Aiv oùdèv icXiov \ ovvaY<<<>Y^^ ^^'^ lieTsypotÇ^v Tfi>v iipetf6v-

TlpOIC OUVTCOévTCdV.

* Porpbyr., td., 20. toO Aoyyîvou & iv auyypayiiAaai yéYPOtfe iccp\..* t&v «aO'IauTov y(yov6t(dv çiXoaéfcov. Longin mourut en 273.

1 SoD nom complet est Dionysius Gas^ Longinos.

principes, zepl 'Apx(ii>Vy formula sur lui ce jugement peu favorable : « C'est un homme de lettres fort distingué , mais ce n'est pas un philosophe *. »

On trouve dans Proclus^ des objections de Longin contre la théorie de l'imitation dans Platon et une critique contre le mythe qui sert de point de départ à la discussion philosophique dans le Tintée '; le préambule, dit Longin, n'est pas absolument inutile, comme lejugeaitSévérus; mais toutlerécit sur l'Atlantide et sur l'Egypte sont, suivant lui, tout à fait superflus*. Son indépendance vis à- vis de Plotin n'est pas moindre : dans la lettre qu'il écrit à Porphyre pour lui demander de lui envoyer, ou mieux encore de lui apporter en Phénicie les livres du maître , s'il loue le «caractère du style , le sen> vraiment philosophique, la profondeur des pensées , la pénétration avec laquelle sont posés les problèmes, il déclare qu'il y a beaucoup de propositions de Plotin, et la plupart môme , auxquelles il ne peut souscrire *. Le grand point où ils ne pouvaient s'accorder était relatif aux Idées, aux intelligibles, que Plotin voulait mettre dans l'intelligence, et Longin, comme Porphyre, avant sa conversion, en dehors, Uw toO vou û^ÉaTTrjxe xi voTjTà^. Il croyait, et Syrianus et Proclus le lui reprochent, que les Idées s'opposent au NoO;, Tcapuff(GTOLtxi '', comme objets de sa pensée, ainsi que l'avaient dit les Stoïcien-; de leurs Xsxri. Il les considérait comme postérieures au Nou; et créées par lui , comme types idéaux du monde phénoménal, tandis que Plotin les identifiait au Démiurge confondu avec le Noue, ou du moins en faisait une

*■ Porphyr., V. Plot,, 14. ftX&Xoyo; piv, ï^r^, 6 AoYYtvoc, 91X690^; àï

« In Tim., 21, 26.

s In Tim,, 20, e, et 21, a.

* Porphyr., V. Plot , 19. tûv |Ùv OicoOiotuv ou navu |^t toic «oXXàc icpo9Ûo6ai

• Id., id., 18.

7 Syrian.» in Met., p. 59. éd. Bagol.

U PSYCHOLOGIE DKS PUTONICŒNS ÉOECTIODES 197

êtres anténeure môme an NoOj «.

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