‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 2)Chapitre 3 sur 28 · IV · texte numérisé non relu

IV

égale facilité le pour et le contre en chaque sujet ^. Il était si peu attaché à ses propres opinions, si peu sûr de la vérité de ce qu'il enseignait, qu'il avait toujours à la bouche la formule, «pif|p. 'eyo), à mon sens^ et qu'il invitait ses propres disciples à aller entendre d'autres maîtres auxquels il les conduisait lui-même et les recommandait ^. Non seulement il n'a pas la foi, mais il n'a pas l'amour, toujours en quelque mesure exclusif, même l'amour de la vérité. Ce qu'il aime vraiment, ce qui le passionne sincèrement, c'est la discussion pour elle-même, la controverse, la polémique. Il est né pour la lutte, sans trop se soucier du parti qu'il combat ou soutient; il se plaît autant à attaquer une thèse qu'à la défendre ^, Son tempérament est celui de l'orateur, et non du philosophe. C'est l'art de bien dire qui le charme, le triomphe de la parole qui le meut et l'enivre *. Le fond de ses idées est si peu solide et si peu sûr que Sextus Empiricus, contrairement à Cicéron, en fait plutôt un dogmatique qui n'usait du doute que pour soumettre à une sorte d'épreuve l'esprit de ses disciples, et reconnaître, en réfutant devant eux les théories de Platon, s'ils étaient réellement en état de les comprendre et de les soutenir *. Cela supposerait un enseigne-

* D. L., IV, 28. ei; ixetTEpov èicexecpyjae.

* D. L., IV, iï. icap-Tivet xa\ otXXcov àxoOeiv autb; àirayaY^^ ffuvIcmjTe tû

ÎpiXoffô^b) (Hiéronymus).' Il faut cependant excepter les Epicuriens, dont la philosophie ai paraissait énervée, éoiasculée. A Tun de ses oisciples qui lui demandait pourquoi Ton Toyait des adeptes ées autres écoles passer à Tépicuréisme, tandis qu'aucun épicurien n'abandonnait la sienne : C'est, répondit-il, qu'avec des hommes on peut faire des eunuques, mais qu'avec des eunuques on ne peut plus refaire des hommes (D. L., IV, 43).

' s. Aug., c, Acad., III, 17. Contra omnia velle dicere, ostentationis causa. Cependant, sa polémique contre Zenon est trop passionnée pour n'être pas sincère. C'est aux Stoïciens qu'il en veut pour ainsi dire exclusivement. Cic, Acad. Pr.y t, 1, M. Cum Zenone... sibi omne certamen instituit, non pertiaacia aut studio vincendi.

* Cic, de Or., 111, 18. Quem ferunt eximio quodam usum lepore disserendi primum instituisse (quanquam id fuit socraticum maxime), non quid ipse senliret ostendere, sed conlra id, quod quisque se sentire dixisset, disputare. Id., 111, 21. Aut hoc Arcesilae modo et Carneadis rontra omne quod propositum sit, disserat. Cicéron (de Orat.^ 111, 21) rappelle que c'était déjà lusaj^e, dans l'école d'Ari^tote, de soutenir sur toute question les thèses opposées et les opinions contraires; mais ce

3ui n'était qu'un exercice de rhétorique, une escrime oratoire, devient, dans les mains 'Arcésilas, l'œuvre et comme le seul but de la philosophie. 5 P. Hyp,, I, 234.

Chaignkt. — Psydiologie, 2

ment esotérique bien peu conforme à l'esprit d'une École destinée à devenir sous peu un établissement officiel et partant ouvert entièrement au public. Cicéron se récrie contre ces mystères prétendus ; il prétend qu'Arcésilas à des questions trop pressantes et embarrassantes répondait : Non solemtM ostendere * : ce qui n'est évidemment qu'un échappatoire de rhétorique. Numénius caractérise sévèrement, mais exactement sa manière ; car c'était, semble-t-il, ce qu'on appelle une manière, c'est-à-dire un procédé presque mécanique de

discussion : « IXeys xal istikiyt xal fjieTexuXivBetTO xàxeTOev xaLyTetS- 6tv, 5ffo6ev xuy^oi TcaXtvxyperoç xal $u9xptT0C xal iraX^tiêoXdç re afxa

xal 'jcapax6X(v$uv6U[i.^voç.... Ne sachant rien, disait-il lui-même avec sincérité, et cependant faisant l'effet d'un homme qui sait, insaisissable et fugitif dans ses apparences changeantes et multiples, comme un fantôme *, comme le Diomède d'Homère, dont on ne pouvait dire s'il était avec les Grecs ou avec

les Troyens, en un mot Setvbc aoçiaxT^ç, tûv àyoïAvàdTcov (rcpayeuc,

c'était une espèce de prestidigitateur en fait de rhétorique et de dialectique, et il n'est jamais plus satisfait que quand il a fait croire à ses auditeurs que des vessies sont des lanternes^.» Malgré l'exagération de quelques traits poussés trop au noir, le portrait nous semble fidèle.

Toute la philosophie d'Arcésilas, comme celle dePyrrhon, comme celle de l'éclectisme, se ramène ou plutôt se réduit à la question psychologique de la connaissance. Les problèmes métaphysiques sur la nature de l'âme, son origine, sa fin, ses facultés, l'origine de ses idées n'ont pas de place et ne peuvent en avoir dans un système qui considère la connais-

t Acad.f II, et il ajoute : Qu» sont tandem mysteria? aut cnr celatis... sententiam festram. (S. Aog.jC. Acad., 111, 20) dit également : lUis morem occaltandi sententiam suam nec eam coiquam nisi qui secum ad senectutem usque yixissent, aperire consuevisse. Conf. id., ùf., II, 17.

* Eus., Pr. Ev,f XIV, 5, 14, 730, a. ûico axtaypaf tac tûv Xhytùy icavxoSaicoç iceçavra^pLévoç. 11., XIV, 6, 3. Té(i.v(i>v iavx&v xal Tetiv6(ievoc uç'iauToC.

3 Id., XIV, 6, 14, p. 733. c. ifàpiiaaacv, èyoï^Tsuffev. Sa muse est fiXiXoyoç

LA PSYCHOLOGIE DE U NOUYELLE ACADÉ&flE 10

sance comme impossible pour Thomme. La solution négative 8'appuie chez Arcésilas sur les mêmes arguments qu'avait déjà produits l'École de Pyrrhon ou que plus tard elle s'appropria. La vraie vertu, la vraie force du philosophe est de ne pas se laisser surprendre et tromper par un argument ou un raisonnement T Cette puissance toute négative, il est évident qu'eUe ne peut jamais être mieux assurée que par rêiroxTi, le refus d'affirmer '. Si l'on n'exprime aucune opinion sur aucune chose, si l'on ne formule aucun jugement sur aucun objet, il est clair qu'on ne court pas risque d'être surpris par l'argumentation d'un adversaire, ou trompé par une fausse démonstration. C'est là la thèse d' Arcésilas \ et Sextus, malgré son désir de distinguer la nouvelle Académie de l'École sceptique, avoue qu'au point de vue de la théorie de la connaisssance il y a la plus grande affinité entre les deux Écoles qui n'en forment, à cet égard, pour ainsi dire qu'une seule ^. Car on ne trouve chez lui aucune affirmation, àiro(paiv<$(&evo;, l'expression d'aucune opinion sur l'existence réelle ou la non existence des objets quelconques; aucune opinion plus qu'une autre, soit affirmative soit négative, ne mérite d'être crue ou niée *. Le doute d' Arcésilas est universel et sans exception ; il est la fin même de la recherche, la conclusion où elle aboutit^, et comme tous les Sceptiques, il prétend que c'est dans ce doute seulement que l'homme peut trouver l'ataraxie, c'est-à-dire le bonheur ou du moins la paix de rame avec elle-même. Avec une insistaace et une force singulières 7, il soutient qu'on ne peut détermineraucun cri-

1 Cm., Acad, Pr., 2, 20. Sapîentis autem hanc censet Arcésilas lim esse maximam... cavere ne capiatur, ne fallatur. videre.

^ Cic, Acad, /V., 2, 18. Assensionis retentio.

> Cic, Acad. Pr., 2, 18. Quum a veris falsa non distent... qnod judiciam est veri, quum sit commune falsi?

* Sext. Emp., P. Hyp., 1, 232. fcâvu \loi SoxsT toTc Ilup^cdvetoïc xotvttvctv

^ Id., id,f 1. 1. Odxt XOtTà IClffTtV ^ ttfCKTT^aV ICpOXp^VeiV Tt CTCpOV Itépou.

* Itl., id.j 1. 1. icsp\ «àvrwv iné^ci %a\ xikoç |iàv tlvai t^v iiro^TJv. 7 Sext. Emp., adv. Math., VU, 150. icpoy)YOU|Uv»c.

térîum de la vérité, et ceux mêmes qui prétendent qu'il en a reconnu un avouent que ce n'était, de sa part, qu'une hypothèse provisoire, qui lui permettait de réfuter les Stoïciens en se plaçant sur leur propre terrain. Car, d'après la théorie stoïcienne de la connaissance , on peut distinguer trois états, trois stades unis et comme accouplés les uns avec les autres, cuÇuYoOvTa àXXi^Xotç : la science, èTcion^fx-ï^, connaissance sûre, infaillible, immuable; l'opinion, Stf^a, consentement faible et trompeur, et entre les deux, à leur limite commune, la compréhension, xaTaXT^^j/iç, c'est-à-dire l'acquiescement à une représentation compréhensive, qui, saisissant réellement son objet, est vraie et telle qu'elle ne saurait être fausse. De ces trois modes ou degrés de la connaissance, les Stoïciens mettent le sage seul en possession du premier; l'opinion est le partage des insensés, o{ cpaî3Xot. La compréhension étant commune aux deux catégories doit être considérée comme le critérium de la vérité. A cette théorie Arcésilas oppose les arguments qui suivent : La compréhension ne saurait être un critérium placé entre la science et l'opinion ; car l'acquiescement qui la constitue est donné ou par le sage ou par l'insensé ; si c'est par le sage, elle est la science même ; si c'est par l'insensé, elle est l'opinion. La représentation compréhensive des Stoïciens n'est qu'un mot vide.

D'ailleurs si la compréhension est l'acquiescement à la représentation qui saisit son objet, elle n'a aucun fondement réel, car cet acquiescement est l'affaire, la fonction non de la représentation, mais de la raison * ; c'est un jugement affirmé par la raison. En effet nous ne donnons notre acquiescement qu'à des jugements et non à des représentations. En

< C'est dans cette concession temporaire, provisoire, toute méthodique, qui n'est faite que pour être réfutée et détruite, qu'on a voulu voir une adhésion d* Arcésilas au principe d'un critérium. Lucullus, qui, dans les Académiqua, représente et soutient la thèse d'Antiochus, accuse de mauvaise foi (calumnia, Acad. Pr.» 2, 5) le philosophe, pour avoir renversé une philosophie toute faite, afin d'y substituer la négation de la possibilité même du savoir.

second lieu, aucune représentation ne se présente avec de tels caractères de vérité que ne pourrait en présenter de semblables une représentation fausse ^. Les faits abondent pour le prouver. S'il n'y a pas de représentation réellement compréhensive, il n'y aura pas de compréhension, puisque celle-ci n'est que l'acquiescement à une représentation compréhensive, et s'il n'y a pas de compréhension, tout est incompréhensible, iravTx edTat àxaTaAYiitTa. Il en résulte que si le sage acquiesce à quelque proposition, il tombera dans le mode de connaître susceptible d'erreur, l'opinion : ce qui est contradictoire au principe des Stoïciens, à savoir que le sage n'opine jamais, c'est-à-dire n'exprime jamais unepenséedont il ne puisse rendre compte. Mais s'il ne donne pas son assentiment à des propositions incertaines, que peut-il faire, sinon s'abstenir de juger, en toute circonstance, en tout temps, en toute question ; or, c'est là le scepticisme *. Cependant Sextus sent bien qu'il y a encore quelque différence entre le doute sceptique et celui d'Arcésilas. Les Pyrrhoniens n'affirment pas que tout est incompréhensible; ils disent seulement qu'il leur parait qu'il en est ainsi. Arcésilas, lui, expose, démontre, affirme l'incompréhensibilité, l'incognoscibilité comme un fait assuré, comme une vérité fondée dans la nature des choses et dans la nature de l'homme 3, c'est-à-dire fondée sur l'observation d'un fait de conscience, d'un phénomène mental, pour lui certain comme immédiatement donné. Cette diflFérence,subtileen apparence, est cependant en réalité déjà considérable. lien est une autre plus importante encore. Comme Kant, c'est un fait de conscience, un fait d'observa-

* Cic, Acad, Pr., % 24. Incubait autem in eas disputationas ut doceret nullum taie esse visum a vero ut non ejus modi etiim a falso posait esse. Coaf. Sext. Emp., adv. Math., VII, i08.

' Sext. Eiup , adv. Math., YII, 156. Cic, Acad. Pr., 2, 21. Si ulli rei sapiens a^'sentietur unquam, aliquando opinabitur : nanquam autem opieabitur : nulli igilur rei asseatietur. Hanc conclusionem Arcesilas probabat.

3 Sext. Emp., P. Hyp., I, 233. t)|uî; xaxà xb 9aiv6|ievov T;p,lv TxOia Xé^oiiev xcti ovi 8ia6e6ai(i>tix&c, ixetvoc dà a>; icpb; xr^v 9^S<Jlv•

tien psychologique, relatif à la vie, qui écarte Arcésilas du scepticisme absolu, et le rapproche, si elle ne Ty fait pas encore rentrer, d'une philosophie plus affirmative, plus sensée, en un mot de la philosophie platonicienne oubliée. Il ne dit pas, comme les Pyrrhoniens : il faut bien s'arranger, sans chercher inutilement à se rendre rationnellement compte des principes et des buts de la vie , il faut bien s'arranger de manière à vivre pratiquement le plus conmiodément et le plus tranquillement possible. La vie, dit Arcésilas, la pratique de la vie, la connaissance de ses lois est un problème qui se pose inévitablement devant tout philosophe, et auquel il est obligé de donner une solution ^ Les Stoïciens et les Épicuriens objectaient aux Sceptiques que leur doute spéculatif supprimaient l'action et la vie réelle. L'objection était mal formulée, et il n'était pas difficile d'y répondre. Ce que les Sceptiques suppriment ce n'est pas l'action et la vie mêmes : ce sont les raisons d'agir, les fins rationnelles de la vie; ce n'est pas la moralité qu'ils anéantissent, c'est la morale, c'est-à-dire la science des principes, des buts et des lois de la vie. On ne peut pas nier d'ailleurs que ces fondements métaphysiques ébranlés, la moralité elle-même et l'action humaine, désormais sans règle et sans soutien, ramenées aune pure impulsion instinctive, ne soient mises en péril. Arcésilas eut conscience de ce péril; il se posa le problème scientifique de la vie, et reconnut que la solution ne saurait en être trouvée, si l'on ne possède pas un critérium, c'est-à-dire un principe suret clair qui juge des choses morales ; car de ce critérium dépend notre persuasion, notre opinion ferme et nette sur le bonheur, qui est la fin de la vie*. En effet, ajoute-il, ce n'est pas en doutant de tout qu'on

^ Sext. Emp., adv. Math., VII, 158. Uti xai ictpi ttjc toO ptou dieUro^Y^c Çyjtcîv. ^ ^

* Sext. Enip., adv. Math,, Vil, 158. «9 'ou (le critërium) t) eùdxiMovta Touréari TÔ ToO piou réXo;, TipT/](ilvr,v E^ei rv)v tctoriv, ^t^($\m â 'ApxeaîXao;. Ce sont donc les propres termes d*ArcésiIas que reproduit Sextus.

pourra posséder des règles ^ relatives à ce qu'il faut faire et à ce qu*il faut ne pas faire, en un mot relatives à nos actes. Les règles et Les lois de la vie ne sont pas seulement de pratique et d'expérience : elles doivent être fondées en raison. Ce principe moral, ce critérium rationnel de la vie, c'est le probable, th euXoyov, ce que la raison accepte volontiers*. C'est en obéissant à ce principe, en suivant les indications de ce critérium rationnel que l'on arrive à la correction, à la perfection de la vie, xaTopôtoxiei, c'est-à-dire à la vertu et au bonheur. Car le bonheur exige la prudence et la sagesse, et la sagesse consiste dans la pratique du devoir, xaTdpOcotiia, dans la vertu : or la vertu pratique c'est ce qui, dans nos actes, est fondé en raison ; ce sont les actes dont la raison peut rendre compte, qu'elle justifie et approuve, t^ euXoyov. Celui donc qui s'appliquera dans la conduite de sa vie au probable sera vertueux et heureux. « Telle est la doctrine d'Arcésilas, xaura xal 6

Nous voici donc en présence non seulement d'une doctrine morale très affirmative, impliquant le concept impératif de la règle et du devoir, mais d'une métaphysique psychologique qui connaît et reconnaît le concept de fin : le bonheur est la fin réelle de la vie. Au moins dans l'ordre pratique, Arcésilas

* Sext. Emp., adv. Èlath., VII, 158. xavovieî. On retrouve plos loin, VII, 175, le mut xavovtCe<76aii, désignant la règle imp^rative du devoir.

s Numénius (Eus., Prœp. Ev., XIV, 6. 731, b) dit : « Mnasëas, Philomëlus, TiiDon, les Sceptiques, l'appellent (Arcésilas) sceptique comme eux-mêmes et disent qu'il supprime la vérité. Terreur et même le vraisemblable, \h tciOavôv. » Si ce renseignement était exact, et il ne semble pas Pêtre, il faudrait qu*Arc(^silas eût distingué entre le ict0av6v, qu'on appliquerait à la spéculation, et reC^Xoyov qu'on appliquerait à la pratique, distinction subtile et que personne ne lui attribue.

'Sext. Emp., adv. Math., VII, 1S8. où icepi nâvitav êicéxcov xavov^et... loïc icpâÇet; xii cûXiyco... T7)v piàv yàp e35at(iovtav iceptysvecT^ai 6ià tt)C çpovViaecoc, TT)v Ôè 9p6vr|<Tiv x'.velvOai ev toU xaTop6(o|ia(ri, to 6à xaT6p6a>|jia elvat Sicep tcpax^t"* evAoyov ï'^ti Tr,v aTcoXcrtav. Je lis, en tête de ce passage, la négation où qui se trouve dans le texte imprimé de l'édition de Fabricius et qui me semble nécessiti^e par tout le contexte si dogmatique. Rilteret Preller, p 399, lisent 6\. Cette docliine et ces termes se trouvent déjà chez les Stoïciens (D. L., VII, 75) : ict0av6v à(t(i>|Aa (id., VU, 76), eviÀoyov xo icXeiovotc àçoptiàc ^x^'^ tli xo àXr,Oè; elvat. Conf. H. de la Psych, d. Gréa, t. H, p. 126 à 128.

affirme le principe de finalité ; il pose un critériam, c'est-àdire une notion certaine et claire de la vérité morale. Voilà donc, au moins dans une sphère donnée, rétablie la possibilité, la réalité de la connaissance, et fondée sinon la certitude, du moins une inébranlable conviction, ic^^tic

Et non seulement Arcésilas revient très carrément au dogmatisme, mais il revient très manifestement au dogmatisme stoïcien. Ce qu'il appelle xoL-zép^iû^n est ce que les Stoïciens appellent avec plus de précision xl xxOijxov ; car la définition qu'il en donne, il la leur emprunte presque textuellement : xh âx<(Xou9ov êv K<^r[y 6 Trpoc^Oàv ÊuAoyov i-KoXoyict^f l)^et ^.

Cette représentation de la fin de la vie que la raison justifie ou du moins accepte volontiers, n'a pas cependant assez de force pour contraindre l'esprit à un consentement véritable : elle reste un mouvement instinctif, &p{aiq, une inclination de la nature, et non une volonté délibérée, <ruyxaTdi66<Tiç. Le principe de la décision n'est même pas une sensation. Cette représentation instinctive agit sur la volonté par sa seule force, et décide l'acte sans prendre la forme d'un acquiescement formel et réfléchi de Tentendement dont elle n'a pas d'ailleurs besoin pour nous déterminer à agir K

* D. L., vu, 107. Arcésilas confond ici le xa^ôpOcovia ivec le xaOrjxov, qui, pour les Stoïciens, sVtendait aa-detà de Inhumanité et s*exerçait dans tout le règne animal et le règne végétal : car il n'était au fond que rax6)ou6ov èv tij C^y), ractivité conforme aux organismes naturels, èvlpYT)(ut Tat; xatà çuaiv xaTaôxcuatc ocxcîov. Conf. Soid., y. Zi^vwv. Stob., Ecl., II, 158.

* Plut., adv, Co/., 26. uùx {^Tr^xouffev r^ ^pijlt) yivecrOai a'jyxaTâOeai;, oùdà ttjc Soic^C (ipX^^) è^i^ato ttjv arffOr,<Tiv, ôXX'èl lautr,; àY*»*Y^î *^'* T«î itpoUiÇ cçdtvv) |iT) 8eo(i£vT) toO icpo^rtOe^rdai. G*est ce que rontestaient les Stoïciens, mais avec des distinctions snbùies et des explications très embarrassées. Ils disaient, en effet, tantôt que ni Paction, ni le dé&ir même ne sont possibles sans l'acquiescénnfnt, et qne c'est pure folie de croire qu'on peut désirer sans céder et uns acquiescer à la représentation ; tantôt ils n connaissaient que les dieux qui nous envoient aes représentations fausses n'exigent pas que nous y cédions, que nous y consentions, mais seulement que nous agis.sions et que nous désirions ou voulions conformément à ces phénomènes représentatifs C'est l'infirniilt^ humaine qui fait que nous transformons cette impulsion instinctive i de telles représentations en un consentement ferme et clair. Plut., adv. Col.^ 47, 13 xbv Oebv <{/euSe'.; êiiicoteiv çavxaaca; xat Tov eroçbv, où avyxaTZTiOeiilvcov oû5è Eixovtcdv fiscopiêvou; Yit&Âbv, àXXà icpxxt6vtmv (i6vov xa\ ôp|icovtci)v èici xb 9xtv6|i.evov TipL&; Si fauXouc ^vxaç ûic'at(7Qeveîac ovYxaxaxt6eo6a(.

§ 3. — La Psychologie de Caméade.

Entre Arcésilas qui meurt en 241 et Caméade qui avait pris, sans doute avant 155, date de son ambassade à Rome S la direction de l'Académie, se succèdent, dans le scholarchat, quatre philosophes *. Le premier d'entre eux est Lacyde, de 241 à 215, qui laissa, dit Suidas, des écrits sur la philosopliie et sur la nature, ou l'histoire naturelle, icepl (pùdccoç. Il eut pour disciples connus Aristippe deCyrène,Paulus, Timothée, Teléclès et Évandre. A sa mort, causée par une paralysie provoquée par des excès de boisson, ses deux disciples, Teléclès et Évandre présidèrent en commun l'École, de 215 à une date inconnue, où ils furent remplacés dans le scholarchat par Hégésinus ou Hégésilaûs de Pergame, prédécesseur immédiat de Carnéade.

De ces quatre philosophes et de leurs disciples nous ne connaissons guère que les noms, presque rien de leur vie, absolument rien de leurs doctrines. Nous savons seulement par Gicéron que Lacyde maintint intacts les principes et le système de son maître, et les termes dont il se sert nous autorisent à penser qu'il en fût de même de ses successeurs 5. Sa philosophie, dit Numénius ♦, fut, au commencement , àpÇxjievoç 5, celle d' Arcésilas, à savoir que l'homme ne voit rien, n'entend rien d'évident et de vrai, [urfiï^ ut^tc 6pxv [xT^re âxoueiv EvapY^; ^ ûyi^ç. Toutes nos sensations sont trompeuses ; aucune ne répond à son objet.

Toutefois, à l'occasion d'un vol domestique, dont il n'avait

* Où il fui accompagné de Crilolaûs le përipatéticien et de Diogène le stoïcien.

* Cic., Acai Pr., 2, 12. Carneades qui quarlus ab Arcesila fuit. Audivit enim Heg^nnm, qui Evandrum audierat, Lacydis discipulum, quum Arcesil» Lacydes (îiisset.

' Cic, Acad. Pr., 2, 6. Cujus (Arcésilas) ratio... priroom a Lacyde solo retenta •st ; post antem confecta a Carnéade.

* Eus., Pr. Ev., XIV, 7. 4, 734. d.

^ Est-ce à dire que plus tard il la modifia?

pu surprendre les auteurs, ses esclaves, qui lui objectaient constamment avec malice que ses sens et sa mémoire le trompaient et ne pouvaient pas, comme il renseignait, ne pas le tromper, il se laissa aller à leur dire, si du moins il faut en croire Numénius, qu*autre chose est la spéculation et le langage de TÉcole, autre chose la pratique et le langage de

la vie : aXXcDç, a> TcalfSeç, ev toTç SiarpiSatç Xéycxai 'y^fxTv, oLAXcoç Sa

ÇûfjLKv *. Les théories qui ne peuvent pas supporter répreuve de l'expérience ne sont pas destinées à vivre.

Carnéade de Cyrène, fils d'Épicomus (ou Philocomus), né vers 218 av. J.-C, mort en 129, à 90 ans, est appelé le fondateur de la troisième Académie. Si Lacyde n'avait fait que garder et continuer la doctrine d'Ârcésilas, Carnéade tout en se rattachant aux principes de ce dernier ^ semble avoir donné à ses idées des développements importants, en avoir fait un système mieux élaboré et un tout mieux organisé 3. Il n'a rien laissé d'écrit, si ce n'est des lettres dont l'authenticité dès l'antiquité était douteuse ; ce sont ses disciples, et particulièrement Glitomachus, qui, dans leurs ouvrages, ont fait connaître et ont exposé son système *.

C'était un homme ardent au travail, passionné pour la philosophie, où il s'acquit une grande renommée, un polémiste des plus redoutables. Il avait étudié à fond les ouvrages des Stoïciens \ particulièrement ceux de Chrysippe à la réfutation desquels il semble avoir dû sa vocation philosophique ; car il disait volontiers :

El fx^i yip >iv XpufftiTTCoç, oix Sv t,v l^bi ^

« Eus., Pr. Ev., XIV, 7, i3, 736, c.

* Gic, Acad. Pr., 2, 12. Carnéade^... in eadem Arcesilae ratione m»nsit. Eiis , Pr, Ev.f XIV, 7, 15, p. 736, d. Xiycov àTwyîj t^pi^^aTO y; xai 'ApxeocXxo;.

' Cic, Acad. Pr., 2, 6. Cujus (ArcesUas) ratio... conficta a Carnéade.

* D. L , IV, 65. T3t 3è Xoiwà aCtoO ot |x«8r,T3tî (JvvlypaHj/xv- aùrb: t\ xxTsXiicev ovdÉv. Glitomachus (Cic, Acad. Pr., t. 30; avait écrit i livres : De susUnendU astensionibus. (l'est de cet ouvrage que Cicëron a tiré l'ciposé de la doririne de Carnéade. qu'il dit lui-même avoir emprunt!^, de Glitomachus : t A Ciitomaclio samara, qui usque ad senectutem cum Carnéade fuit. »

c Si Ghrysippe n'avait pas existé, je n'existerais pas moimême. » Il avait suivi les leçons de Diogène le stoïcien, et n'était étranger à aucune des parties de la science philosophique*. Sa vie paraît avoir été des plus honorables ' et il n'y a aucune raison de contester ce que dit Quintilien, que s'il niait dans ses discours la justice, il l'affirmait par ses actes 3. Son talent d'exposition, surtout par la grâce et la force de sa parole, fit une impression profonde sur les Romains et particulièrement sur la jeunesse, si profonde que Gaton proposa et obtint qu'on renvoyât le plus promptement possible l'ambassade athénienne ^.

Tout en restant en général attaché à la doctrine sceptique, à laquelle il donne une forme plus travaillée, plus achevée, c'est-à-dire en argumentant sur toutes les questions dans les deux sens contraires, en réfutant par les mêmes arguments que les Pyrrhoniens les théories dogmatiques des autres philosophes, Carnéade se sépare d'Arcésilas ^ sur un point unique mais considérable. Il vint en effet soutenir que l'homme, parce qu'il est homme, ne peut pas douter de toutes choses, qu'il y a une différence entre ce qui est obscur et caché, et ce qui est incompréhensible, et que si tout est incompréhensible, tout n'est pas pour cela obscur et incertain. Et d'un autre côté, son doute, au moins apparent, dans

> Cic, Acad, /V., H, 30. Id., Acad. Post., F, M. Nullias philosophi» partis ignanis.

* Diogène cite un beaa trait de sa force d*âme ; il était déjà vieux quand il devint sobitement aveugle. Il s*en aperçut un jour, que croyant la nuit venue, il ordonna à son esclave d*allumer une lampe. Celui-ci, en la rapportant, dit à son maître : voilà la lampe. Carnéade reconnut alors son milheur, et s«i borna à lui répondre avec une parfaite sérénité : Eb bien ! prends le livre et lis.

3 fnstit. Or., XII, 1

* Plut., Coi. MaJ., 2i. *H KapveoéSou X«P*î ^î Wvaiitç te icXet<rrv]... any\p virepçyn; fie, Acad. Pr.. 2, 25; d« Orat., II, 37.

s Numénius, à tort suivant moi, ramène toute la philosophie de Carnéade à celle d'Arcéâilas. D*après les termes dont il se sert (Pr. Ev., XIV, 8. p. 737, b), il semble que depuis Arcésilas, TÉcole avait subi une longue période d'éclipsé; car, dit il, c'est Caméaiîde qui ralluma la bataille après un long délai, Ôià (laxpoO ty)v lAdéxov àvsvéai^e. 11 y a, en effet, près de cent ans entre la mort d'Arcésilas, 241, et le scholarchat de Carnéade.

les choses spéculatives, va si loin qu'il prétend que rien n'oblige à adhérer à cette proposition mathématique, la plus évidente, semble-t-il, de toutes les vérités, à savoir que des quantités égales à une même quantité sont égales entre elles *.

En morale, accentuant et précisant le principe déjà posé par Arcésilas dans l'idée de l'euXo^ov, il affirme qu'il y a des choses vraisemblables, et fonde la théorie de la probabilité K « Les Académiciens, dit Sextus, posent un bien et un mal. non pas comme nous, Sceptiques (hypothétique et relatif), mais en quelque sorte absolu, parce que cette idée est accompagnée chez eux de la conviction que la probabilité est en faveur de ce qu'ils soutiennent ^ ; en quoi ils s'écartaient, comme le remarque avec raison Sextus, du vrai principe sceptique. Comme Aristippe, Épicure et le péripatéticien Hiéronymus de Rhodes, il exclut de la définition du bien la vertu ou l'honorable, honestcLs ; car, suivant lui, le bien consiste à user des principes naturels de la yïQ^pr'mcipiis, J'entends le mot j9rinci|>ia dans le sens d'àp/al, principes moteurs de l'être, qui lui font appeler et désirer ce qui est conforme à sa nature, naturalihus frui, frui lis rébus quas primas natura conciliavisset *. U y a donc des principes naturels, directeurs de la vie.

> Galen., de Opt, doctr., c. 2, p. kb

' Sext. Emp., P. Hyp.y I, 290. mtOeoOatte xa\ iriOavbv clva^ t. çavtv.

' Id., I, 226. iiexà ToO tceiceterOai oti ici6av&v c(m p&XXov 8 /.éyovaiv e7vaci Cicâp^siv \ TO tvâvTiov.

4 Cic, tieFin.f 2, 11. Mais, d'un aulre côté, Gicéron {Acad. Pr., 2, i2) dit qoe cos définirions étaient introduises pour être opposées aux Stoïciens, et non dans le sens d'une approbation. Il est vrai que Caméade soutenait avec tant de force et d'éloquence le sentiment du philosophe inconnu Galliplion, à savoir que la fin de la vie doit réunir le plaisir et la vertu, qu*il paraissait Tapprouvor : ce qui ne l'empêchait pas de prétendre habituellement que la vertu suffisait pour être heureux (fvactf/., V, 29). quod quidem Cameadem dûputare solitum accepimus Son sentiment véritable se dérobe à nous, et cela ne doit guère étonner, puisque Clitomachus, son disciple dévoué, son ami, qui ne se sépara jamais de lui, avoue qu'il n'a jamais pu comprendre la vraie pensée de son maître, nunquam se intelligere potuisse quid Cameadi probaretur.

n est évident que nous avons affaire à un scepticisme encore plus modéré et limité que celui d'Arcésilas *, si modéré que notre philosophe se présentait lui-même, dans le problème moral de la fin de la vie et de la nature du souverain bien, comme un arbitre impartial etdésintéressé, tanqxiam honorarius arbiter^^ entre les Péripatéticiens et les Stoïciens, qui, disait-il, divisés sur les mots, sont au fond d'accord sur les choses 3. On saisit ici, dans cet essai de conciliation entre le Portique et le Lycée, un germe d'éclectisme.

Cet éclectisme se manifeste plus vivement encore dans la solution du problème du libre arbitre et de la fatalité des causes, où, en niant le déterminisme et la nécessité, il se rapproche, sans accepter ses arguments, de la doctrine d'Épicure, à savoir qu'il y a une causalité libre. D'un autre côté il nie le principe de la finalité, par suite l'existence des Dieux, la divination qui la suppose, le hasard dont il prête la théorie à Épicure, et s'accorde avec lui pour contester qu'il y ait un droit antérieur et supérieur aux conventions humaines etpourtrouverl'uniqueprincipedudroitdans l'intérêt, et le déclarer par suite, comme lui, changeant et divers, suivant les temps comme suivant les lieux*. En dehors de ces idées, qui se rapportent toutes à la psychologie, nous ne trouvons rien dans Carnéade qui ait rapport aux autres parties de la philosophie. L'art même, chez ce grand artiste de la parole , n'a été , que nous sachions , l'objet d'aucune réflexion systématique et d'une théorieliée. C'est en passant, et au milieu d'un mouvement d'idées tout différent, qu'il jette ce mot profond, qu'aucun art n'a son principe en luimême : Nullam esse artem qu^ ipsa a se proficiscereiur 5, mot que répétera Cicéron en le modifiant légèrement : aucun art

* Cic, Acad. Pr., 2, 18.

« Cic., Tuic, V, il.

3 Id., de Fin. Non esse rerum stoîcis eu m peripateticis controversiam, sed nominaoï.

* Laclant., Itut. Div., V, U.

* Cic., de Pin., V, 6.

ne peut accomplir sa fonction en restant enfermé en luimême : nulla ara in se iota versatur.

Nous allons exposer par ordre les diverses thèses psychologiques développées par Garnéade; mais nous n'avons pas le droit de dire que c'était là ce qu'il pensait réellement, puisque le plus familier de ses disciples n'a jamais pu deviner le fond sincère et dernier de sa pensée. Garnéade a été, malgré les apparences, plus profondément sceptique que les Sceptiques mêmes, parce qu'il a voulu laisser ignorer, même sur la question du doute, ce qu'il croyait ou vrai ou le plus vraisemblable. Si l'on peut saisir quelque chose de ce protée insaisissable, il semble que le seul but sérieux qu'ait poursuivi cet infatigable discuteur, c'est de mettre l'esprit humain en garde contre les opinions téméraires et précipitées, de lui montrer les limites et les faiblesses de la raison, qui se laisse si facilement imposer, par l'art de la dialectique et le charme de l'éloquence, les opinions les plus contraires sur le même sujet ^

Nous commencerons par la théorie de la connaissance. Garnéade croit à la connaissance, à une connaissance, il est vrai, qui n'est pas certaine et évidente, mais qui est probable, vraisemblable, et qui peut nous servir de règle dans les recherches spéculatives comme dans la vie pratique K Voici comment il expose cette double thèse : à savoir qu'il n'y a pas de certitude absolue, mais qu'il y a une probabilité dans la connaissance.

La connaissance sensible, la représentation, y\ (pavrad^a, est la source première, l'origine nécessaire de toute connaissance ; toute connaissance, même rationnelle, tout jugement,

' Cic, Acad. Pr., 2, 3i et 35. Quod ex animis noslris assensionem, id est, opinationem et teinetitaieni extraxisset. C'est Clilomachus que cite ici Cicëmn.

* Gic, Acad. Pr , 2, 10. Volunt enim (c'est certainement (Umëade qui est ici visé) probabile aliquid esse et quasi verisimile, eaque se uli régula et in agendi viu et in querendo ac disserendo. Le in0av6v et la ici0av6TY)c s'appellent aussi

LA PSYCHOLOGIE DE U NOUVELLE ÂCADÉIf lE 3t

XiSyo;, se ramène à la représmitation. En effet, il faut bien que l'objet dont la raison juge, rh xpivdfxtvov, apparaisse au sujet : or aucun phénomène ne peut nous apparaître sans la sensation, qui, en soi, est dépourvue de raison *. Toute pensée est suspendue à une sensation. Les Dieux eux-mêmes, s'ils existaient, s'ils vivaient, ne pourraient vivre et penser qu'à l'aide de sens ; on ne les peut concevoir qu'en leur accordant la possession de tous les sens de l'homme, du plus infime même d'entre eux, le goût ; bien plus, comme leur entendement devrait embrasser un plus grand nombre d'objets, il faudrait leur attribuer un plus grand nombre de sens *. La pensée et la vie sont liées à un organisme sensible et à la sensation qui dépend de la possession de cet appareil organique. C'est parce qu'il a la sensation en partage que l'être animé est conçu comme être animé 3. Mais si l'on prouve que la sensation ne peut pas réellement saisir son objet, atteindre vraiment les choses, on aura prouvé qu'il n'y a pas non plus de connaissance rationnelle, ni de critérium intelligible de la vérité; ni la raison, ni la sensation, ni la représentation ne nous permettent de juger les choses. Tous ces moyens de connaître sont trompeurs ou du moins faillibles. C'est ce que Carnéade veut démontrer.

Admettons que ce critérium de la vérité existe, il ne peut exister sans l'affection sensible, c'est-à-dire sans un état subjectif et passif qui vient d'une action exercée sur l'esprit, ou )(ju>pU ToO iiA TTjç evepye^aç ôç^jTaToii *. Car puisque c'est par la faculté de la sensation que l'être vivant diffère de l'être sans vie et sans àme^ ««f u/.(ov, c'est nécessairement par cette faculté que l'être vivant se connaîtra lui-même et connaîtra

* Seit. Emp., adv. Math., VII, 165. aicb çavTaff^a; ykp outo; (6 X6yo() â^^* ytxoLi... çavTjvat 8è où8àv B^vonat x<^P'tc ty)c àX6Yov atoOi^vEwc. On reconnaît le principe psychoiogiqae d'Aristote : oOx ïaxi voetv aveu çavxaffîac.

> Id., id , IX, 139, 140.

' Id , id.j IX, 139. 9C&V Yttp C&ov atvOiqasc»; \uxoxri voclTai C^ov.

« L*acte, èvipYeia, est attribué id à l'objet externe ; la facnlté esl passîTe.

les autres choses. Si la faculté de la sensation n*était pas susceptible d'être mue, si elle n'éprouvait aucune impression, aucune modification, si, en un mot, elle était àicxO-iQc elle ne serait plus sensation et ne pourrait connaître quoi que ce soit. Ce n'est ainsi que par une modification qu'elle subit, par une impression qu'elle éprouve, que la sensation révèle et fait connaître les choses, ev8eixvuci tx itpi^iLOL'cd, Le phénomène physique, l'état passif de l'âme dû à l'acte de l'objet sera donc le seul critérium possible, et cet état mental, tout subjectif, doit nous faire connaître et lui-même et le phénomène extérieur qui Ta produit et causée Mais cet état psychique, c'est la représentation : il faut donc dire que la représentation est un état psychique passif de l'être animé qui lui représente et lui-même et Vautre^ c'est-à-dire l'objet*.

Par exemple, si nous regardons quelque objet, dit Antiochus 3, nous disposons d'une certaine façon nos yeux, notre vue, et cette disposition de l'appareil organique est diflFérente de celle qu'il avait antérieurement à la volonté de regarder et à l'acte de voir. Il y a donc eu modification, àXXo^co<iiç, et cette modification nous fait saisir deux choses, la modification même ou la représentation d'abord, et, en second lieu, l'agent qui a causé la modification, c'est-à-dire l'objet visible.

Il en est ainsi de toutes les sensations.

Ainsi donc, de même que la lumière se fait voir elle-même et fait voir tout ce qu'elle enveloppe, de même la représentation, qui est l'élément prédominant et caractéristique de

* Sext Einp., adv. Maih.^ VU, 160. aÛToO èvSetxTtxov o^etXei thyx^^c^v *s\ ToO i(iicotT)(javtoç aùxb f atv6(ievov.

s II y a là ane analyse incomplète, mais déjà profonde, de l'acte de conscience dont le caractère est précisément de se dédoubler dans Tétre. Car même lors(iue rame, en se repliant sur elle-même, se connaît comme connaissante, cUe se connaît comme connaissant quelque chose, considéré comme existant hors d'elle, ou comme différent d'elle, etepov. Dan^ tout acte de connaissance, il y a un fait de conscience, et dans tout fait de conscience, la connaissance d'un objet. On ne peut connaître i Yide.

3 Cette citation semble prouTcr que Sextus emprunte à Anliochus l'exposé du système psycholo^que de Garnéade sur la sensation.

l'espèce animale, se manifeste elle-même, et manifeste en même temps l'objet qui l'a causée. Mais il arrive qu'elle ne manifeste pas toujours l'objet réel et vrai ; souvent même, comme un messager infidèle, elle nous trompe dans ce qu'elle nous rapporte. Il y a alors discordance, désaccord entre elle et les choses qui nous l'envoient ^ U est donc certain que ce n'est pas toute représentation, mais seulement la représentation vraie qui peut être considérée comme critérium de la vérité. Mais comme il n'y a pas de représentation vraie à laquelle ne puisse être parfaitement semblable une représentation fausse , comme à toute représentation vraie , par exemple celle d'un œuf réel, on peut opposer une représentation fausse et cependant semblable à la première par tous ses caractères visibles *, par exemple celle d'un œuf en cire 3, le critérium consistera dans une représentation qui peut représenter le faux comme le vrai. Or une telle représentation ne peut pas être dite cataleptique^ compréhensive, puisqu'elle peut ne pas saisir son objet réel, et, si elle n'est pas cataleptique, elle ne saurait être réellement un critérium.

Cette argumentation vise à réfuter la doctrine de la perception sensible des Stoïciens. Ceux-ci considéraient comme caractère distinctif de la représentation cataleptique ou compréhensive, le fait qu'elle ne saurait être ce qu'elle est, si elle ne venait pas réellement de l'être réel qu'elle représente, oVa

* Cicéron (Acad. Pr., 2, 26) analyse en quatre propositions les pas du raisonnement qui démontre, d'après Caméade, que rien ne peut être connu, compris, perçu :

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