Modératus
Bien avant cet ouvrage, sous le règne de Néron 2, Modératus de Gadès avait fait en onze livres une exposition savante et profonde de la doctrine pythagoricienne ^, d'où Simplicius a tiré les passages qu'il cite au premier livre de ses commentaires sur la Physique d'Aristote*. S. Jérôme prétend que Jamblique, dans son commentaire sur les Vers d'Or^ s'est beaucoup servi de cet éloquent philosophe ^. Porphyre rapporte qu'Origène, outre Platon, Numénius et autres pythagoriciens, pratiquait assidûment les livres de Modératus 6. Etienne de Bysance lui attribuait, en outre, cinq livres de Leçons pythagoriciennes nuGayopixai Il;(oXai.
' Dans son nepX Stob., Ed., I, 864. ty)v S'coç Iv oùdtatç xai Çwaîç
2 Néron, emp., de 54 à 68 ap. J.-Ch. Plutarque (Symp'., Vl'll, 7) 'raconte qu'il avait été un jour invité à dîner par Syllas de Carihage avec un nommé Lucius d'Etrurie, disciple de Modératus le pythagoricien.
3 Porphyr., V. Pyth., 48. Ttâvu auvextbç èv evôexa piêXioiç auvayaywv to apéaxov toÎç kv^ocLOi,
4 Corn m., LXV.
5 C- Hujln « In quo latissimo opère philosophas commentatus est lamblichus, imitatus ex parte Moderatum virum eloquenlissinum.
6 G. Christ., 111, dans Eusèbe {Hist. EccL, 1. VI, c. 19 : auvYjV toîç re Nou- {jiYlvîou... xai Moôepotxou. Conf. Niceph. Call., Hist. EccL, V, 13; Suidas, v,
7 Steph. Byz., v. TaSeipa.
D'après Modératus qui, suivant le mot de Porphyre, croit ne reproduire que les idées mêmes des maîtres de l'école, xo àpécxov xoiç àvSpàat, la Raison, dont l'unité est Tessence ^ voulant, comme le dit Platon, constituer d'elle-même la génération des êtres , sépara de soi la quantité , et la priva par là de toutes les formes et de tous les rapport s qui sont de son essence ^. Cette quantité, conçue par la privation de l'unité pensante 3, qui embrasse en elle toutes les raisons des êtres, est le paradigme, le modèle de la matière des corps. C'est cette matière que Platon et les Pythagoriciens appellent la quantité , xb TTOdov, non pas la quantité dans son idée incorporelle^, mais la quantité produite par privation, par dissolution, par extension, par division, par la séparation d'avec l'être. C'est pour cela que la matière paraît être le mal, puisqu'elle s'éloigne du bien. De cette quantité abstraite, de la notion pure de la quantité sans détermination aucune, comment Modératus arrivait-il à constituer la quantité concrète, c'est ce qu'on ignore. Cette notion de la matière considérée comme une substance sans forme, ce sont, dit Simplicius, les Pythagoriciens qui paraissent l'avoir conçue les premiers parmi les Grecs , et après eux, Platon, comme le raconte Modératus ; car celui-ci, ouxo:, pose le premier Un au-dessus de l'être et de toute essence ; le deuxième Un, qui est l'être réel et l'intelligible, xb ovxwç 'ov xai vo7|xdv, est ce qu'il dit être les Idées, TGt £i87j. Le troisième qui est le Psychique, participe de l'Un et des Idées et est l'espèce des êtres sensibles. La dernière et quatrième espèce d'êtres, quoique ne participant (ni à l'Un ni aux Idées) est cependant pourvue d'ordre, xsxodjjiTiGÔai, parce que l'Un et les Idées y apparaissent, s'y réflètent, xax "efjicpacTiv èxs^vwv, leur matière étant
1 Simplic, in Phijs., fo 50, b. ô Ivtaîoç Xôyoç.
2 Id., id., 1. 1. xaxà ax£pr,cnv aùxoO èxcopYjde xy^v ixoaoxYjxa, udvxtov aOxYjv oxepi^ffaç Tcbv aùioO Xoywv xa\ e'iôtbv.
3 Id., id., 1. 1. ToO iviacou Xoyou.
* Id,, id., 1. L où xb toç elôo; nôaow.
Chaignet. — Psychologie. 19
Tombre du non être, qui est primitivement dans la quantité, c'est-à-dire dans la matière intelligible, ou plutôt procédant de ce non être. Aussi Porphyre , dans son second livre sur la Matière citant et comparant les idées de Modératus, écrit ceci : « L'unité intelligible voulant, comme le dit Platon, composer de soi-même la génération des êtres par une privation de son essence, a séparé de soi la quantité, la privant de toutes les formes et de tous les rapports qui lui appartiennent à elle-même. »
C'est ce passage qui a fait dire à M. Ravaisson * : « Modératus de Gadès compte avec la matière trois principes des choses : la première unité, supérieure à l'être et à toute existence ; la seconde unité, qui est le véritable être ou l'intelligible, c'est-à-dire encore les idées ; la troisième, qui est l'âme, et qui participe et de l'unité absolue et des idées. » M. Vacherot a reproduit à peu près littéralement cette interprétation 2. « Ce philosophe (Modératus) comptait avec la matière trois principes des choses : la première unité, supérieure à l'être et à toute essence ; la seconde unité, qui est le véritable être, l'intelligible, les idées ; la troisième unité , qui est l'âme, et comme telle, participe de l'unité et des idées. Quant à la matière, Modératus essayait de la rattacher au principe divin. Dieu, selon lui, aurait séparé la quantité en s'en retirant, et en la privant des formes et des idées dont il est le type suprême. Cette quantité, différente de la quantité idéale et primitive qui subsiste en Dieu, était la matière proprement dite. » Zeller n'accepte pas ce sens; dans la phrase : 6 nxàrwv,
wç xat MoSspaTOç 'KJTop£"t* outoç yàp... aTrocpaivExat, il rapporte le
mot ouTo; à Platon et non à Modératus, et dans la phrase :
xaiTauxa 6 Xlop^pupio;... TrapaôÉjXEvoç yÉypapev, il veutvoirles paroles
de Porphyre, et non celles de Modératus, transcrites par ce dernier. Grammaticalement, les deux sens se peuvent sou-
* Ess. s. la Met. d'Ar., t. H, p. 336. 2 Hist. de l'Écol. d'Alex., t. I, p. 309.
tenir; car malgré le temps passé de Trapaôéfxevoç, on peut très régulièrement traduire : Voici les termes de Porphyre, qu'il a transcrits de Modératus. Quant au fond, il me semble que Simplicius aurait hésité à attribuer expressément à Platon la théorie des trois unités, qu'il n'a certainement pas professée, et si par Platon on peut entendre l'école néoplatonicienne , qui l'a , il est vrai , ainsi entendu , n'est-il pas au moins aussi vraisemblable que Simplicius pouvait la rapporter à un philosophe de l'école des néopythagoriciens? L'interprétation de MM. Ravaisson et Vacherot est donc , sinon la seule possible, du moins et de beaucoup la plus justifiée. Il en résulte que le Psijchique, c'est-à-dire le principe de la vie et de l'intelligence, est un des éléments de la nature des choses, que dominent l'unité absolue et l'intelligible placé au-dessus de l'intelligence.
Parlons maintenant de l'harmonie, non pas de celle qui a sa racine et son fondement dans les êtres corporels, mais de l'harmonie mathématique*, c'est-à-dire de celle qui se ramène à un nombre. Cette harmonie, considérée comme la cause qui établit la proportion et l'accord dans les choses disproportionnées et discordantes, Modératus la rapporte à l'âme ^ et cette âme est définie par lui comme le principe qui embrasse et contient les idées et les raisons des choses ^. C'est, comme dirait Platon, le lieu des idées des choses. Cette âme harmonifiante, mathématique est un nombre. Le nombre, pour en donner une définition générale, est un système de monades ou bien ledéveloppemxcnt, le processus de la pluralité venant de la monade et le retour de la pluralité à la monade d'où elle est partie, ou la quantité limitant les monades c'est-à-
* Stob., Ed., 864. où êv atoixaat èvtôpuixsv/^v, cXX'fJxi; è(yz\ \i.ix%ri\iaTiv.r\.
2 Stob., Ed., 864. tyiv xà ôiaçspovxa coTtcoaoOv (7y[j.[X£Tpa xa\ 7rpo(7r,Yopa àncpYaÇoixIvYiv.
3 Id., id., 862. (oç ôà Xoyouç TctpiixoMaav. Hippasus, le pythagoricien acousmatique, définissait l'âme : l'organe de l'intelligence du dieu Démiurge, xpinxbv xoct- (jLoupYoO ôeoO opYavov.
* Stob., Ed., 18, 20. e^xt ô'àptOjxoç toç èv xOtcw etTretv auaxyjfJLa (xovaSwv, Vj
dire que, quand la pluralité se trouve diminuée par des soustractions successives, la quantité privée de tout nombre prend une sorte d^essence fixe et stable , [jLovVjv re xal axà^tv ; car la monade ne peut retourner au delà de la quantité ^. C'est pourquoi on a eu raison de lui donner ce nom de monade, soit parce qu'elle est fixe et demeure, [^évet, absolument identique et invariable^ soit parce qu'elle est séparée et absolument isolée, {a.£{jt.ovw(76ai5 de toute pluralité. Quelques-uns font de la monade le principe des nombres, et de l'Un le principe des choses numérables 2. Cet Un concret est un corps divisible à l'infini, de sorte que les choses numérables diffèrent des nombres comme les corps des choses incorporelles. Les modernes, ot vewxepot 3, dit Modératus, posent pour principes des nombres la monade et la dyade, tandis que les Pythagoriciens posent pour principes des nombres tout ce qui sort par une série consécutive des termes, et qui produit ainsi la notion des nombres pairs et impairs ^.
Si Ton s'étonne de voir ainsi les nombres confondus avec les principes des choses, voici, dit Modératus, comment il faut s'expliquer l'origine de cette doctrine 5. Ne pouvant exposer clairement par la parole les idées premières et les premiers principes, xà Tipcoxa eï^vj xal xGcç Tipwxaç àp/^àç, parce qu'ils sont à la fois difficiles à comprendre et difficiles à expliquer,
7rpo7ioôt(7tJi.bç TiX^Oouç oltzo (Jiovaôoç àp^ofjievoç xa\ ocvaTioSiffixbç etç (xovaSa
1 Id., , L 1. J'imagine que cela signifie que la monade reste toujours une essence quantitative, ne perd pas la nature de quantité.
2 On sait que les pythagoriciens distinguaient entre la monade ou l'unité dans les intelligibles, c'est-à-dire la notion abstraite ou idéale de l'unité, et VUn, to ev, dans les choses numérables, c'est-à-dire l'unité concrète. Anonym., Vit. Pyth.y p. 44, ed. Holst.
3 Zeller pense que Modératus fait allusion à Platon et aux platoniciens pythagorisants.
^ Stob., Ed., 20. 'jiàcraç uapà xb e^Yi? xàç t&v optov £x6éaetç,ôi 'wv àpriotTS xai TzepnxoX vooOvtat. Étant donnés des points terminaux, s'ils quittent cette situation, s'ils se meuvent, ils créent, par la série de ces mouvements indéfinis, la série indéfinie des nombres pairs et impairs.
5 Porphyr., V. Pyth., 48.
on a eu recours aux nombres, à Fimitation des géomètres... Ceux-ci reconnaissant l'impossibilité de faire comprendre au moyen du langage seul des choses qui n'ont du corps que la formel ont recours aux tracés des figures et disent par exemple : le triangle, c'est la figure A, non pas qu'ils entendent que la figure particulière qu'ils ont tracée et qui tombe sous les yeux est le triangle même , mais parce qu'ils espèrent, au moyen de cette figure, faire mieux concevoir la nature du triangle. Les Pythagoriciens n'ont pas fait autre chose. Ils ont appliqué cette méthode à l'expression des raisons et idées premières 2, aux principes incorporels dont ils ont voulu exposer la nature, en les rapportant aux nombres où la démonstration est claire. C'est ainsi que pour expliquer la notion idéale de l'unité, de l'identité, de l'égalité, la cause de l'accord mutuel, de la sympathie, de la persistance dans l'être de toutes les choses 3, de Fimmuabilité , ils Font nommée FUn, xo Ev ; car cette unité qui se trouve dans les choses particulières est opérée dans leurs parties et l'accord mutuel de ces parties est constitué par la participation ^ de la cause première.
Ce ne sont pas seulement les Pythagoriciens qui adoptent ces idées ; tous les philosophes ont également établi certaines puissances causes de l'unité et maîtresses des choses s, et d'autres puissances, causes et raisons d'être de l'inégalité, de la dissemblance, de Fopposition. Ceux qui les appellent des noms de FUn et de la dyade, ne diffèrent pas^ de ceux qui
1 Porphyr., V. Ptjth., 48. xà c-wfjLaioeiSri. Le traducteur latin dit : Formas incorporeas. Il a eu sans doute un autre texte, ou n'a pas compris le texte qu'il avait sous les yeux.
2 Porphyr., V. Pyth., 49. è.Ti\ t&v upcottov Xoywv xa\ £ÎSa>v.
3 Id., id., 1. 1. TO aîxtov ty]? orufi-Tcvota; xa\ xri; crufjLuaOsc'aç xa\ xriç (TwxY)ptaç xiôv oXiov. On voit ici l'influence de la teclinologie des Stoïciens, en même temps qu'un développement plus complet, dû sans doute à celte philosophie, de l'idée de l'harmonie causante, d'origine vraiment pythagoricienne.
Id., id.y xaxà [xexouaîav. L'idée comme la formule sont évidemment platoniciennes.
5 Id., 50. ôuva(xei? xcvàç... ivonoiov; xa\ ôiaxpaxY)xixàç xcov oXwv.
6 Considération tout éclectique.
les appellent dyadiformes , hétéroformes anisoformes.
Il en est de même de tous les nombres, car chaque nombre représente une certaine puissance 2. Ainsi, il y a dans la nature des choses quelque chose qui a commencement, milieu et fin; les Pythagoriciens ont appelé cette idée, cet être 3, le nombre trois. Tout ce qui a un milieu est, selon eux, triniforme, TpisiSéç, et parfait, et tout ce qui est parfait est tel par ce principe triniforme. La suite des nombres de la série numérique, 01 ïlr^q, réunis sous une seule idée, dans Fidée d'une seule et unique puissance, est représentée par la décade, dont le nom vient de ce qu'elle embrasse pour ainsi dire tous les nombres C'est pourquoi dix est le nombre parfait ou mieux le plus parfait des nombres parce qu'il contient en lui-même toutes les différences numériques , toutes les formes de rapports, toute espèce de proportion ^. Car puisque la nature du Tout est déterminée par les rapports et les proportions des nombres, puisque tout ce qui naît, s'accroît et s'achève , marche suivant des rapports numériques, et puisque la décade renferme tout rapport, toute proportion , toute forme des nombres , comment le nombre dix ne serait -il pas parfait ? et comme nous avons vu plus haut que la cause harmonifiante qui ramène à la proportion et à l'unité les choses multiples , diverses et discordantes, est rapportée par Modératus à l'âme, la décade est naturellement l'expression figurée, le symbole numérique de l'âme.
Il est certain qu'en faisant ainsi des nombres les symboles des idées que le langage ordinaire est, suivant lui, impuissant à rendre avec une clarté suffisante, Modératus transformait singulièrement la vraie doctrine du pythagorisme, pour qui les nombres sont les choses mêmes, parce que les
* àvtCToetôèç, iTepoetôeç.
2 Porph., V. Pyth.y 51. 71a; yàp xaToc rtvtov Suvaaewv Té-raxTat.
3 eîôoç, cpyfftç.
ôexaç... ôe/aç-
5 Porph., V. Pyth., 52. irôcaav Siaflpopàv àpi9[j.oO xai Tcav elSoç Xôyou xai ivaXoyîav.
choses ne sont que des rapports. Cette transformation, opérée avec conscience sous Tinfluence de Tesprit éclectique, avait sans doute pour but de trouver dans le système une métaphysique et une psychologie plus conformes à celles qui avaient pris possession de la généralité des esprits, d'incorporer, pour ainsi dire, le pythagorisme dans le platonisme renouvelé qui s'en rapprochait de lui-même par tant de côtés, sans abandonner, en apparence, le principe propre et distinctif de l'école.
I 3. — Apollonius de Tyane.
Si l'on trouve , et avec raison , bien peu considérable la contribution de Modératus au développement de la philosophie et de la psychologie, le rôle d'Appollonius, de Tyane, son contemporain et adepte de la même école est encore plus faible sous ce double rapport. Son rôle, ou peut-être seulement le rôle que lui fait jouer son biographe, Philostrate,
' Apollonius de Tyane, en Cappadoce, né sous Auguste, a vécu au i*'^ siècle de notre ère, sous Claude, Caligula, Néron, et meurt peu après l'avènement de Nerva (96 ap. J.-Ch.). Les uns portaient la durée de sa vie à 100 ans; d'autres la réduisaient à 80 ou 90 (Philostr., V. ApolL, VIII, 27 et 29). Suidas (v.) prétend que pour obéir au précepte de Pythagore, il garda le silence pendant cinq ans. Il voyagea, d'après son biographe Philostrate, en Egypte, dans la Chaldée, dans la Perse, dans l'Inde, et il n'y a pas de raison de mettre en doute la vérité historique de ces voyages qu'explique suffisamment l'attrait irrésistible qu'exerçait alors la science vague et mystérieuse des Orientaux sur les esprits grecs. Sa vie toute merveilleuse, telle du moins qu elle nous est racontée, est, suivant le mot de Lucien {Alex., 5), une vraie tragédie, c'est-à-dire a une forme romanesque, mythique, théâtrale. On le représente comme pratiquant la magie, accomplissant toute espèce de miracles, étonnant les hommes par l'austérité de sa vie, et s'élevant par là au-dessus même de Pythagore. Sa biographie, où il est difficile de séparer la légende de la réalité, écrite par Philostrate à l'instigation de Julia Domna, femme de Septime Sévère, semble avoir eu pour but d'en faire un saint, qui puisse être mis en parallèle avec J.-Ch. Cependant, cette intention ne s'aperçoit guère dans l'ouvrage de Philostrate, où l'on ne relève aucune trace de tendance polémique. Il avait écrit un livre Swr les Sacrifices, iispi ôycricov (Eus., Praep. Ev., IV, 13, p. 150), une vie de Pythagore (Porphy., V. Pyth., 2. lamb., V. Pytii., 254-256), un livre sur la divination astronomique {Phitoêtr., 171-31) et un grand nombre de lettres. Apulée {de Magia, § 90) le cite
est de recommander par un tableau de perfection morale réelle et vécue, les principes et les préceptes de philosophie morale et religieuse qui se rattachaient au nomdePythagore. Il est représenté comme un être supérieur à l'humanité, et tenant le- milieu entre la nature humaine et la nature divine ^ La philosophie n'est pour lui que la connaissance de Dieu et du vrai culte qui lui est dû. Ce Dieu est partait et parfaitement bon ; les représentations de la mythologie égyptienne, tout autant que celles de la mythologie grecque, en défigurent et en déshonorent l'idée.
Cet Apollonius , tant célébré par l'opinion publique , dit Eusèbe^, s'exprime comme Porphyre, au sujet du Dieu premier et très grand. Pour rendre au divin, tou ôstou, dit-il, l'hommage qui lui convient le mieux, pour se le rendre plus propice, plus favorable qu'à aucun autre homme, il ne faut, à ce Dieu que nous appelons Premier, qui est unique, séparé et distinct de toutes choses s, par lequel nécessairement nous connaissons les autres dieux, il ne faut sacrifier ni feu ni aucune chose sensible ; car il n'a besoin de rien et il n'y a rien de ce que la terre engendre, ni plante, ni animal, ni air, qui ne soit entaché de quelque souillure et indigne de lui. Ce que nous lui devons offrir, c'est le meilleur de nous, non pas même des paroles qui sortent de la bouche, mais notre esprit qui n'a pas besoin d'organe*. Au-dessous de ce Dieu
comme un magicien célèbre : « Ego ille sim... vel is Moses vel Apollonius... vel quicumque alius post Zoroastrem et Hostanem inter magos celebratur. » Origène (c. Cels, VI, il) le nomme un philosophe et un magicien, un thaumaturge, et s'appuie sur des mémoires biographiques, otuo [xvy^jjLata, écrits sur Apollonius par un certain Moiragène que cite Philostrate (F. ApolL, I, 2, 2) qui les déclare insuffisants et incomplets. Conf. Baur, Apo//omMS von Tyana und Christus, Tûbing. Zeitsch. f. Theolog., 4832), Rayser, Philostratorum quse supersunt omnia, Zurich, 1853; Philostratorum opéra, ed. Westermann, Didot, Paris, 1848.
^ Philostr., V. ApolL, VII, 38. (puaiç 6e;'a xai xpsiTxwv ocvôpcoTrwv . Eunap,, Vit. Soph., Proœm., p. 3. ouxerc ^tXôaocpoç, àXX'y)v ti Oewv xe xai àvOpwuwv [xéaov .
2 Prdep. Ev., IV, 13.
3 C'est l'idée de la transcendance.
^ Eus., Pr. Ev., IV, 13, p. 150. voOç 8s èaxtv outoç opyavou {xy) ôeofisvoç.
Premier, il en est d'inférieurs qui eux-mêmes ne sont pas égaux entr'eux en dignité d'essence. La première de ces divinités secondaires est le soleil, la plus pure manifestation visible du Divin.
La création et Tadministration du monde sont conçues suivant les idées de Platon. Toutes les choses sont déterminées d'avance par le Destin. Le monde est un être vivant, mâle et femelle , qui se suffit à lui-même : il a une âme et une raison.
L'homme est d'essence divine et peut par la sagesse devenir un Dieu. Son âme est immortelle et même éternelle; elle passe d'un corps dans un autre, mais dans tout corps elle est en prison, enchaînée à la sensualité et aux impulsions désordonnées de toute espèce, dont la philosophie a pour objet de l'affranchir.
Il faut se connaître moralement soi-même pour arriver à la vertu et à la sagesse. Celui qui pratique toutes les vertus, qui garde sa vie entièrement pure, et sait adorer Dieu d'une adoration vraie, saura tout, il connaîtra les choses les plus cachées à l'homme, aura la prescience de l'avenir * et le don même des miracles 2. Il est singulier que ce pythagoricien témoigne assez peu d'estime pour la théorie des nombres, caractère distinctif de l'école. Il recueille , reproduit et semble recommander la réponse que lui fit le brahmane Jarchas : « Nous ne sommes pas les esclaves du nombre , et le nombre n'est pas notre esclave. Nous ne nous distinguons que par la vertu et la sagesse 3. »
* Phil., V. ApolL, III, 18. TiiieXc rravra Ytyvto<T/.oiJi.ev, disent les Brahmanes. Id.y VII, 14. Apollonius est dit : â -ze e'tôwç uâvTa. Id., VII, 11, 6. « Si vous restez purs, dit-il à son disciple, upoYtyvfoTxstv àioai,). «Les Homélies Clémentines qui se rapprochent beaucoup de l'ouvrage de Philostrate et ont un caractère pythagorisant, donnent aussi le don de l'omniscience à leur prophète de la sagesse.
2 On lui en attribue un grand nombre, entr'autres un mort ressuscité. Vit. ApolL, IV, 44.
3 Vit. ApolL, III, 30. oiîxe r\]xzXz àpiOjxô) âouXeuotxev, ouxe ô àptôpLo; y)(jlÎv, àXX'aTîb (Toçîaç te xai àpeTÎ); 7rpOTi(X(6{Jie6a.
Sur la foi d'une lettre *, que sans doute il n'estime pas authentique, mais qui lui parait exposer une doctrine conforme à ses sentiments philosophiques, M. Ravaisson lui attribue ledogme stoïcien sur laDivini té, considérée comme substance sans formes, mais susceptible de revêtir toutes les formes possibles^. « Aucune chose n'est sujette à aucune espèce de mort, si ce n'est en apparence, de même que, si ce n'est en apparence, aucune chose ne naît. Car ce qui passe de la substance, il oùaioLÇy à un être déterminé, cpucrtç, paraît être une génération et ce qui passe de l'être déterminé à la substance, par la même raison, paraît une mort; mais en réalité rien ne naît, rien ne périt jamais. Seulement tantôt Tinvisible se manifeste par le fait de la densité de la matière, tantôt le visible devient invisible par le fait de la ténuité de la substance... Ce qui, tantôt rempli, apparaît par suite de la résistance de la densité matérielle , bientôt devient invisible , s'il est vidé, par suite de la ténuité de la matière ^. La substance première, 7) U TTpwTY) oû(jta, seule agit et souffre, devient pour toutes choses un Dieu, cause universelle Les noms et les figures diverses lui enlèvent son essence propre et le déshonorent, et c'est alors qu'on entend des gémissements et des larmes quand, par un changement de lieu, mais non d'essence, un homme devient un Dieu. »
Sans parler du caractère suspect du document, il me paraît difficile d'attribuer à un pythagoricien la doctrine de ce panthéisme matérialiste absolu , où Dieu lui-même et l'âme sont matière, tandis que la métempsychose entraîne la distinction de la matière et de l'esprit.
* Philostr. quse supersunt... Accedunt Apollonii Tyanensis Epistolm. Olearius, Leips., 1709, t» 25-26.
^ Oàvaxoç où8e\ç oùôlvoç.
3 Le terme uXy] est identifié à celui d'oùffta dans les formules 6tà XeTiTOTYjta Tr)<; oùffîaç... 6tà XeuTOTYjTa ryjç uX-o?. La substance est donc tour dans l'état dense et dans l'état tenu, dont les vicissitudes et les alternatives créent les apparences de la génération et de la mort.
^ Le texte : %àai yiYvojjievY) uàvTwv Gebç ai'ôcoç, même avec la restitution d'ai'Ttoç, est encore bien obscur.
§ 4. — Nicomaque de Gérase et Ouatas.
Ce n'est point tout-à-fait ainsi qu'a compris le pythagorisme et particulièrement la théorie des nombres Nicomaque de Gérase, en Arabie, qui appartient au ii^ siècle ap. J.-Chi. Dieu, en tant que monade, porte bien en soi toutes les choses, mais en germe^, comme l'unité contient en soi, d'après Pythagore, tous les nom^bres qui s'en développent 3. Mais il y a, comme l'a dit Platon, deux sortes de choses : les unes, sensibles, sont celles que nous fait connaître la sensation ; les autres, supra-sensibles, sont celles que nous fait connaître la raison. Les unes sont corporelles et changeantes, les autres incorporelles, éternelles, immuables. Ces êtres immuables et réels ce sont les Idées, les qualités universelles, les causes immatérielles qui se communiquent aux choses sensibles et par lesquelles celles-ci deviennent ce qu'elles sont *. Elles deviennent ce qu'elles sont parce qu'elles sont ordonnées par la Providence et par la Raison démiurgique d'après les Idées, et ces Idées, ces nombres, sont le principe, le modèle archétype ^ des choses et même des sciences, qui les précèdent dans la pensée du Dieu artiste, où ils sont pour ainsi dire la raison ordonnatrice et exemplaire de tout le
1 II est në vers 117. Ses ouvrages publiés sont :
1. Nicomachi Geraseni Arithmeticse lib. II, éd. Fr. Ast , dans lamblichi Chaicidensis Theologoumena Arithm^Aica, Leips., 1817.