HÉRACLITE
de l'état d'eau à celui de vapeur sèche et de flamme brillante
L'âme humide est une âme imparfaite et grossière ; l'âme sage et bonne est une âme sèche, et comme un rayonnement pur de toute humidité 2. C'est pour cela que les climats secs et chauds sont favorables au développement de l'intelligence, et au perfectionnement moral de l'âme ^. Plus le feu divin qui l'alimente est chaud et sec, plus l'âme est sage et parfaite. L'âme est comme l'éclair; de même que celui-ci illumine le nuage qu'il fend, de même l'âme rayonne et étincelle pour ainsi dire à travers le corps qu'elle pénètre et traverse Toutes les manifestations de la vie ne sont ainsi que des rayonnements et pour ainsi dire des fulgurations de l'âme se faisant jour à travers le corps. Cette flamme de la vie et de la raison s'alimente du feu extérieur, de l'âme universelle qui enveloppe et contient tous les êtres individuels, et qui possède seule la vie, la raison et l'intelligence ^. Ce feu éternel, substrat du mouvement éternel, donne la vie à tous les êtres qui l'ont en partage; en se répandant et en se divisant, il crée les individus, et il les vivifie, les développe, les alimente. C'est ainsi que le souffle unique qui sort de la bouche du musicien, en pénétrant et en se divisant entre les divers trous du chalumeau, crée autant de sons distincts et individuels 6. De plus en se répartissant dans les
èxTirjpoxTtç, c'est la paix qui réconcilie les oppositions, opLo^oyc'av xa\ e'tpvivr.v. Diog. L., IX, 8 (fragm. 28, b,) mais ces mouvements n'en sont qu'un, circulaire et éternel.
1 Clem. Alex., Strom., VI, 2, 624. -^"JX^I'''' Oavaxoç uSwp ysvécrôat... uSa-co; ôè 'l'u/Yi (ytyvETat). Conf. Phil., de Mund. ïncorrup., p. 958.
2 Stob., Serm., V. p. 74. av-i) ^u^yi (et une autre leçon donne aùyyi l'opri) crocpo)zâvr, xa\ àpiar ■/)... Galen., « Quand l'âme devient humide, elle perd la raison, et voilà comment s'explique la perte de la raison chez l'homme qui a trop bu : le vin a trop humecté son âme (fr. 59), et c'est ainsi que le Dieu du Vin est le Dieu de la Mort; car devenir humide, pour l'âme, c'est mourir (frag. 70). »
3 Euseb., Prœp. Ev., VIII, U. C'est pour cela, dit Philon, que la Grèce seule enfante de véritables hommes, à<]>£uoS)ç àvOpfoTroyovei.
^ Plut., Vit. Rom., c 28, (oauep aarpaT^Y) vé^ouç ÔcauxafJilvY) toO a(iô\iot.zoQ. ^ Sext. Emp., adv. Math., VII, 127. to nepiexov T][jLàç Xoycxov xs Ôv xai qpp7]vy)p£(;.
6 Tertull., de An., c. 14. In totum corpus diffusa, et ubique ipsa, velut flatus in calamo per cavernas, ita per sensualia variis modis emicet.
diverses parties de l'organisme humain, cette âme du Tout ^ crée et développe dans l'individu autant de facultés distinctes et particulières.
Héraclite est le premier qui semble avoir conçu nettement et mis en relief la distinction des facultés de l'âme, et reconnu dans l'intelligence une faculté par laquelle elle atteint l'universel. Cette faculté qu'il nomme la raison, 6X6yo;, est déterminée avec plus de précision par le terme de 6 ^uvo;, c'est-à-dire la pensée de tous, ce que reconnaissent d'un commun accord tous ^ les hommes, et qui constitue comme le fond commun de leur essence intellectuelle. C'est cette raison générale qu'il faut suivre, comme dans un État on suit la loi qui s'impose à tous, parce qu'elle est l'expression de la pensée et de la volonté de tous 3.
Il semble que cette raison soit celle qui, venue de l'âme universelle qui nous enveloppe, principe vivant et intelligent du tout, contenant en soi les raisons universelles des choses, pénètre en nous avec l'air extérieur par l'appareil respiratoire mais ne se divise point entre les organes, ne s'y localise point, ne s'y particularise point, et au contraire garde, autant que cela est possible à l'individu, la plus grande généralité possible. C'est par là que l'individu reste en communication avec l'universel, c'est-à-dire avec Dieu, avec le vrai, avec le bien ^; c'est par là que l'âme individuelle même reste infinie,
1 Nemes., deNat. hom., c. 2, p 28. Tf,v jxsv toO tzolvxoq ^vxrc^-
2 Tous, et non pas seulement le grand nombre ; « car le grand nombre est inintelligent ; il entend, et cependant il est comme un sourd ; il assiste aux choses, et c'est comme s'il n'y était pas (Clem., Strom., v. 604-, a. àxo-jcravxsç xwçoîç eoîxacri.. Tcapéovxaç àuiivat). Quelle est la raison, quelle est l'intelligence du grand nombre? Ils suivent les chants des poètes qui les trompent; les méchants sont très nombreux, et il y a un bien petit nombre de bons » {id., id., 576 a ), xîç yâp aùxwv vooç r, <ppr|V ; ôr|{J,(ov àotôoTat e-jrovTat .. tco>.Xo\ xaxoi, oXcyoi Sà àyaOoc)-
3 Stob., Serm., IV, 48. Sext. Emp., Math., VH, 133. Ssî éVedôai ^uvà)- ^uvo: yàp 0 xoivoç (Xôyoç).
^ Sext. Emp., 11. 129, xoOtov 5y| tov Ôetov Xôyov xaô' 'HpaxXetrov St'àva- TWOTiÇ CTTiâcravTeî vo£po\ yivô(xe6a.
5 Sext. Emp., 11 126 : « L'homme, d'après HéracHte, est pourvu de deux instruments pour connaître la vérité : la Sensation et la Raison. La Sensation, qui lui paraît, comme aux physiciens dont nous avons parlé antérieurement, très peu sûre, tandis qu'il pose la Raicon comme le critérium, comme le juge infaillible de la vérité.
HERACLITE
et garde l'immensité de son essence rationnelle : c'est en vain qu'on voudrait chercher à poser des limites à l'âme ^
Mais comme le seul fait d'entrer dans un être individuel, divise, partage et par conséquent alTaibht, éteint cette raison universelle, les hommes n'en ont qu'une étincelle obscure et ils écoutent leur sens propre, IBia cppdvTjctç, leur pensée individuelle et leur volonté personnelle, o'tYiaiç, qui les égare, et qui, semblable aux fureurs de l'épilepsie, les pousse à l'erreur et au mal. C'est une déviation de la direction et du mode d'action de cette âme qui meut et ordonne tout ^.
Le corps est cause de cette déviation du mouvement, essence et pour ainsi dire substance de notre âme; le corps non seulement affaiblit cette force motrice et diminue notre vie : on peut même dire qu'il la tue ; et comme notre vie actuelle est précisément liée fatalement à un corps , on peut dire que cette vie est la mort de l'âme, que le corps est un tombeau où elle est ensevelie ; ce n'est que lorsque nous en serons délivrés que l'âme retrouvera véritablement et reprendra sa force et son mouvement*, c'est-à-dire sa vie.
Mais cette Raison n'est pas la Raison de n'importe qui : c'est la Raison commune, la Raison divine ».
1 Diog. L., IX, 7. ^\>x^^^ Ttetpaxa oùx Sv eisupoco Tiaaav ETiiTcopeuofxsvoç oôov ouTw Paôuv Xoyov 25(61.
2 Id., 1. 1., 129, sqq. « De même que des charbons qu'on rapproche les uns des autres et du feu s'embrasent, et que si on les écarte ils s'éteignent, de même cette faculté de la Raison, Xoyixy] ôuva[j.iç, qui a pénétré en nous par les canaux des sens, séparée de la Raison universelle qui nous enveloppe, et de qui elle, lient sa nature, (^(wptî^eTai xr]ç upbç to Trepie^ov cufxcputaç ô èv r\\iXv voOç), n'ayant dans notre corps qu'une demeure passagère, comme un hôte inconstant, devient par cette séparation même, presque sans raison, outw xa\ r| sTri^svwOsïaa toîç r,[jL£T£poi; <T(ijjj.aTiv àub ToO uspié/ovro: (J-oîpa, xarà (xàv y(or)i<7[iov o-^sSbv aXoyoç ytvexat. Mais cependant, par suite de la communauté, de l'identité de nature et d'essence qu'elle a avec le tout, cette Raison commune et divine, devient le critérium de la Vérité, et Héraclite dit : ce qui vient à l'esprit de tous est certain, car il est saisi par la Raison commune et divine, tandis que, par la raison contraire, ce qui ne se montre qu'à l'esprit d'une partie est douteux et faux ».
3 Sext. Emp., 1. 1., 133, xoO Xôvou ôà eovxoç |uvoO, î^wouatv 01 tzoWoX (oç 'i5tav é'xovxsç 9p6vr,(nv rj ô 'eaxcv oùx àXXo xt àXX' l'^riyqaiç xoO xpouou xr,ç xoO uavxbç O'.or/.-firreMÇ.
^ Sext. Emp., Hypot., III, 230 oxe {xèv yàp ti{jl£Îç ÎJtbjxev, xà; ri[jLtbv xeôvavocc
xat èv TiiAÎv xeôctçÔat- oxe ôè y\\i.tXç àuoôvi^axoixev, xàç àvaêioOv xai Ç^v.
Philo. Allegor. Leg., I, p. 60.
Le sommeil augmente encore l'influence funeste du corps sur l'âme. Nous avons vu que c'est par l'appareil respiratoire et par l'activité de tout le système organique des sens que la vie s'alimente, que la flamme intérieure se nourrit du feu extérieur qui Tenveloppe et l'environne. Le sommeil en arrêtant ou en diminuant l'activité de cette communication avec le réservoir de la vie et de l'âme universelle ^, diminue pour ainsi dire la quantité de vie de Lêtre individuel; le feu intérieur baisse, pâlit, semble s'éteindre pour ne se rallumer qu'avec le réveil, qui rouvre les canaux de cette transmission fermés par le sommeil.
Tant que l'échange alternatif, le renouvellement périodique de sa substance continue de s'opérer, l'âme, malgré le changement incessant qu'elle éprouve, comme toutes les choses de ce monde, l'âme se conserve dans sa forme et dans son identité. Quand le corps meurt, l'âme individuelle qui l'animait et qu'il animait, meurt également ^ ; ce qui veut dire simplement que la particule de feu qui s'était séparée du tout pour vivifier cette matière, retourne au feu universel d'où elle était sortie, et en accroît Tintensité comme la quantité. C'est ainsi, comme nous l'avons déjà dit, que la mort d'un être particuUer alimente et augmente la vie générale, et que la naissance et la vie de l'individu semble comme une mort ou plus exactement une diminution de la vie universelle^ du feu et de l'être divin. Il n'y a donc pas de différence de nature entre l'homme et les dieux : c'est une même substance qui passe par différents états, dont
1 Sext. Emp , adv. Math. y VII, 127 : « Dans le sommeil, tous les canaux delà sensation étant fermés, uopcov, notre raison est séparée de ce rapport naturel avec le milieu qui enveloppe, ytopci^sxai ttîç Ttpbç xb izepuxov GuiKpvta.ç, et il ne reste plus de communication que par la respiration, qui est pour ainsi dire la seule racine, otovsc Tivoç pcC-^ç, par où nous sommes rattachés à la vie ». Héraclite appelle plus loin notre âme o[j.oeiô->ii; oXw. Conf., frag. 64..
2 Par une contradiction que je ne me charge pas d'expliquer, Heraclite maintenait peut-être, au moins dans les termes, l'existence individuelle après la mort. Mais les fragments dont on tire cette conséquence ne paraissent avoir qu'une signification morale, pratique, et non une valeur philosophique, à 'exception d'un seul où il est dit que les âmes dans l'Hadès ne conservent qu'un sens, celui de la respiration. Plut , de fac. Lun., c. 28.
HERACLITE il le mouvement incessant du devenir fait tour à tour un homme et un dieu : de sorte qu'à le bien entendre on peut dire que les dieux sont mortels, puisqu'ils deviennent des hommes, et que les hommes sont immortels, puisqu'ils deviennent des dieux ^, ou, ce qui est plus exact, toute vie est divine, toute âme est un Dieu, et comme l'avait déjà avancé Thalès, tout, dans l'univers, est plein de dieux, parce que tout y est plein d'êtres, plein de vies, plein d'âmes 2.
C'est à l'aide de ces principes qu'il faut expliquer la distinction de la connaissance sensible et de la connaissance rationnelle, et la contradiction apparente par laquelle Héraclite soutient à la fois l'infaillibilité de la raison, ce feu, cette lumière qui ne peut pas ne pas nous éclairer ^, et l'impuissance de l'homme à connaître la vérité et à posséder la science ^. La raison est la faculté de comprendre l'universel, et l'universel seul a cette faculté absolue et complète. L'individu ne la possède qu'en tant qu'il participe et dans la mesure où il participe à ce feu universel, et c'est le privilège de l'homme de pouvoir étabhr, c'est la gloire de l'homme de génie de maintenir pleine et vive cette communication avec l'universel qui constitue la raison et la vie rationnelle ^ et morale, la sagesse et la science.
La morale d'Héraclite ^ est intimement liée à sa doctrine métaphysique. Cet être infini qui nourrit de sa flamme, éternellement en mouvement, la vie des êtres individuels, qui, absorbé
1 Max. Tyr., Dissert., XXI, p. 304. 6eo\ ôv^xol, avÔpwTiot àôàvaxot- Heraclit., AUeç). Homer., c. 2i. Clem. Alex., Pœdagorj. III, p. 215.
2 Diog. L., IX, 7. Travxa «l'y/wv eîvai xa'i Sai[x6va)v TrXv^p-*^.
Clem., Pœdag., 11-10, p. 196, XricreTai jj-àv yàp îWç to a'ia9r,Tov çcoç xtç- to ôà voviTov, àôuvaTOV ècmv r,, (x>ç ÇY)cr\v 'HpaxX- to \ir\ ôOvov Tcoxe, ucoç av xi; XaOoi-
^ Conf. plus haut p. 35, n. 3.
^ Sext. Emp., Math. VII, 132.... xaxà (xex6)^Y]v xoO Qziov Xoyou Tiavxa Tcpàxxofxev xe xai vooO(j.£v.
^ Malgré sa misanthropie souvent amère, ce xoxxugxyjç o'/\oloi5opoç, (Diog. L., IX, 1, 20) avait encore le sentiment de la dignité humaine : le mot que traduit d'une façon si vive et si humoristique le moraliste anglais Stuart Mill {Ulilitarism., 11, li) : « Mieux vaut un homme mécontent qu'un cochon satisfait » est d'Heraclite : éxépa yàp iTïTîoy YiôovYj xai xuvbç xat àvôptouou.
par la respiration, répare les pertes incessantes de l'âme, cette substance qui est la raison universelle est nécessairement aussi le vrai bien, la vraie loi morale. On la reconnaît à cette marque : elle se trouve la même en tous, ^uvo;. La sagesse consiste donc à ne pas se mettre en opposition, à ne pas entrer en lutte avec la raison commune, avec la volonté raisonnable de tous C'est là la loi morale, à savoir la loi qui est en tous et qui commande à tous. Sa puissance n'a d'autres bornes que sa volonté : cette loi suffit à tous, et domine tout ^. Toutes les lois humaines découlent de cette loi unique et divine. Aussi tout peuple doitil défendre ses lois, comme il défend les remparts de sa ville 3.
Mais l'orgueil qui ne veut écouter que son sens propre, qui se révolte contre cette discipline morale, est un vice qu'il faut éteindre avec plus d'empressement qu'on éteint un incendie et qu'il est plus difficile d'éteindre encore ; car l'homme consent parfois à payer au prix de sa vie la satisfaction de sa passion propre, de son désir personnel, de son plaisir ou de sa colère ^, de son orgueil, en un mot. Craindre la loi, c'est déjà la justice ; c'en est du moins le principe. Les hommes n'en connaîtraient pas même le nom, s'ils n'éprouvaient cet effroi mêlé au respect qu'inspire la loi 6, La soumission de la volonté individuelle et de la raison personnelle à la raison et à la volonté de tous, cause à l'âme une satisfaction douce qu'Héraclite ne voulait pas appeler un plaisir et qu'il qualifiait d'eùapédTYjatç, la bonne joie Car il n'est pas vrai que ce soit un bien pour l'homme
1 Cette loi est une pour tous, et l'art de conduire sa vie, suivant l'ordre, est la même pour tous les hommes. C'est ce qu'expriment les titres que Diodote et d'autres donnaient par interprétation à l'ouvrage d'Heraclite : 'Axpiêàç oiâxio-fjia itpbç cr6a6[j-Yiv pîou, aXXoi rvc6[xy)v yjOcbv r; TpoTTOU x6o-[J.ov svbç xtov ^Ufxuâvxcov. Diog. L., IX, 12.
^ Stob., S&rm., IV, p. 48. xpecpovTai yàp uàvxsç Oi àvOpwuivoi vôfjioi vub èvbç ToO 6ecou... è|apx£Î Tuacri xai Tieptyi'vexat-
3 Diog. L., IX, 2.
4 Id. id., 16.
5 Aristot., Polit., V, H, 1315 à 27. Ethic. Nie, H, 2, 1105 à 7. Umhl, Protrept., p. 140. Plut., Coriol, p. 224 ; de Ira, 457 ; Amator., 755.
6 Clem., Strom., IV, 479. A!x-^ç ovofia, <p-q(7\v, oùx av Y)ôe(Tav, ei xauxa {jitq rjv (la loi et la crainte ou plutôt la crainte de la loi).
7 Theodoret., IV, 984.
HÉHACLITE i3
d'avoir ce qu'il désire ^ ; et cependant il suit plus volontiers les impulsions de son caractère, qui est pour lui comme pour un Dieu ; car c'est là pour ainsi dire sa nature même 2.
Nous avons vu qu'au-dessus du tourbillon incessant qui entraîne toutes choses, Héraclite posait une loi, un principe régulateur du mouvement, une âme consciente du monde, qui y maintient une sorte de permanence et de fixité au milieu même de la mobilité Mais comme il s'était peu clairement exprimé sur la nature et l'essence de ce principe supérieur et souverain, comme il n'en avait pas nettement marqué la fonction et l'action, comme il laissait sans raison et sans cause ce devenir, il passa presqu'inaperçu dans l'ensemble du système, qui parut, aux yeux de ses partisans comme de ses adversaires, aboutir exclusivement à la proposition : tout passe et change incessamment, et change en son contraire : rien ne demeure identique à soi-même ^. Aristote, aussi bien que Platon, reconnut et signala l'erreur de cette proposition qu'avaient poussée à ses conséquences extrêmes les sophistes et prouva que le devenir lui-même, et le principe logique et intellectuel qui le formule, disparaissent et s'évanouissent pour faire place au néant et à la négation absolus, que le changement ne peut
^ Stob., Serm., III, 4-8. àvôpfoTtotç yi'vecrôat oxôcra ôéXo'jtiv, o-jx ajjieivov.
2 Alex. Aphrod., de Fato, p. 164, v]0o? yàp àvepwTro) 5a;[j.wv, xaxà xbv 'HpaxX. tout' è<7Tt cpuatç.
3 Le changement dans Héraclite est développement ; il consiste dans le rapport et le lien des contraires qui se servent tour à tour les uns aux autres de cause et d'eiîet. Cette unité des contraires en est la Raison, la Loi, Xôyoç, et une loi universelle, Xoyo; xo'.voç. Mais cette harmonie revient sans cesse sur elle-même, comme la corde harmonieuse de l'arc et de la lyre, TzakivTporcoç àpfxovco oxcoa-uep tô^ou xa\ Xuprjç. Fr. 45. Chaque chose, comme chaque état mo.mentané d'une chose, n'est qu'un point de transition pour le progrès d'un stade du monde au stade opposé. Le vivant se transforme en mort et le mort en vivant, la terre et l'eau en feu, et le feu en terre et eau.
^ Hegel se reconnaît dans Héraclite, et déclare qu'il n'y a pas une seule proposition du vieux philosophe grec qu'il n'ait admise dans sa Logique.
s Cratyle professa que l'homme ne peut et ne doit rien dire, rien exprimer, mais se borner à indiquer du doigt le phénomène qui passe sous ses yeux. (Arist., Met., IV, 5, 1010 à 10, Plat., Cratyl. 384 a.) Il reprochait à Héraclite d'avoir dit qu'on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve, car en réalité on ne peut pas s'y baigner même une seule fois.
ni être ni être conçu sans la supposition d'un être permanent et identique à lui-même, et que la doctrine du devenir absolu ruine à la fois toute existence et toute connaissance, et l'existence comme la connaissance du devenir même ^, en anéantissant le principe de contradiction, fondement de toute pensée. La même chose est à la fois et n'est pas sous le même rapport. Tout est vrai et faux en même temps. Tous les contraires s'identifient ; tout est un, et cet un c'est le néant : où Trepl tou Ev
etvai xà ovxa 6 Xoyoç 'écrrai aÙTo"tç, àAXct Tispl tou ixt^Sév ^.
La philosophie du langage est- une partie de la psychologie, et Héraclite ne l'a pas entièrement omise. Suivant lui chaque chose a son nom naturel. Les noms sont des ouvrages de la nature, cpucrewç ^■'/^[j.touûYT^'xaTa. Le mot est une propriété, une vertu de la chose, qui la suit comme son ombre. De même que la nature a institué pour chaque objet sensible un sens propre, l'œil pour la couleur, l'oreille pour le son, de même l'acte de dénommer est le sens naturel qui nous rend aptes à trouver le nom que les choses portent avec elles, comme elles portent leur couleur et leur figure. Il n'y a à nommer réellement, que Celui qui trouve ce nom objectif : celui qui ne le fait pas émet un vain bruit 3. De là on peut conclure que c'est dans le nom, s'il est bien appliqué, que se laisse le mieux et le plus sûrement chercher et reconnaître la vraie nature de la chose*, t7]v
Zik Twv ovo[xàTcav stti t7]v twv ovtcov yvôoaiv 68ov ^.
1 Platon, Theset. 157, 179, 182. Arist., Met., IV, 5, 1010. a. 7, id. 1005, b. 23.
2 Arist., Phys., I, 2, 185, b. 22.
3 Ammon., ad Ar. de Interpr , p. 24.
4 Procl., ed. Cous., t. IV, 12.
^ Leibn., Noui). Ess., III, 7... « Une analyse exacte de la signification des mots ferait mieux connaître que toute autre chose les opérations de l'entendement ».