‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 4)Chapitre 11 sur 94 · XÉNOPHANE · texte numérisé non relu

XÉNOPHANE

En opposition avec cette doctrine de l'Être considéré comme un devenir incessant et universel, insaisissable, inconcevable, impossible, les Éléates avaient antérieurement élevé la théorie de l'Être absolument un, et absolument immuable : et c'est encore un Ionien qui avait imprimé à la philosophie cette tendance nouvelle. Xénophane est de Golophon, patrie de Mimnerme : il y a une grande diversité d'opinions sur la date, même approximative, de sa naissance, qu'Apollodore, suivi par Sextus Empiricus, Eusèbe et Diogène de Laërte, place à la LX® Olympiade, c'est-à-dire entre 620 et 616 avant J.-Gh. ^. Sa vie a été fort longue, Lucien la porte à 91 ans, et Gensorinus à plus de cent. Il quitta son pays natal pour des raisons qui nous sont restées inconnues, et se rendit en Sicile où il habita tour à tour Zancle et Gatane. Il semble certain qu'il vécût aussi à Vélie ou Élée en ItaUe 2, puisqu'il est universellement considéré comme

1 Karsten pour concilier autant que possible les témoignages divergents, place arbitrairement la naissance à l'Ol. 45 = 600 av. J.-C, l'époque de sa célébrité à roi. 60 = 540, la date de la mort vers la 70« 01. = 500. De la sorte il était un enfant quand Epiménide était un vieillard ; il a pu dans sa jeunesse connaître Anaximandre parvenu à la maturité ; il a été contemporain de Pythagore, et son extrême vieillesse aura pu voir la jeunesse d'Hiéron. D'un passage de Diog. L., IX, 19, tiré de Xénophane même, il résulte qu'il a commencé ses travaux à 25 ans. « Voici déjà soixante-dix années que je mène ma vie agitée et mes études laborieuses sur la terre de l'Hellade, et outre ces années, j'en compte vingt-cinq autres depuis ma naissance. » D'un autre de ses fragments conservé par Athénée {Deipn., II, 54) « Quel âge avais-tu lorsque le Mède arriva ? » on peut conjecturer que c'est peu de temps après l'expédition des Perses sous Harpage qu'il a quitté son pays. Or cette expédition a eu lieu en 544 : il serait donc né vers 569. C'est la date qu'adopte M. Uebervveg.

2 C'était une colonie de Phocée.

le fondateur de l'école éléatique, et qu'il en célébra la fondation, qui eut lieu dans l'Olympiade LXI, dans un poème de 2000 vers ; car c'était un poète, qui avai< laissé de nombreux ouvrages de forme épique, élégiaque et iambique, et c'est sous forme poétique, dans un ouvrage dont le titre : de la Nature i, ne lui appartient peut être pas, qu'il exposa ses doctrines philosophiques.

Cette philosophie, dans sa tendance essentielle, a un caractère profondément théologique, et constitue une sorte de réaction contre la mythologie polythéiste 2, dont Hésiode et Homère sont les représentants. Il n'y a qu'un Dieu : ce Dieu est éternel ; il n'est point né et il ne peut pas périr ; il est une essence indivisible : il ne voit pas par une partie de lui-même ; il n'entend pas par une autre ; il voit et il entend par tout son être ; il est immuable et immobile ; non-seulement il est exempt de tous les vices et de toutes les passions que, par une audace impie, lui attribuent Homère et Hésiode, mais il est au-dessus de toute hmitation ; non-seulement tout son être voit, tout son être entend ; mais tout son être pense, et pense tout sans peine et sans effort 3. Il est tout esprit, tout pensée, et pensée éternelle*.

Mais qu'est-il ce Dieu ? il est la nature entière des choses, dont l'essence est l'unité : Xénophane est le premier, dit Galien, qui ait soutenu que tout est un, et que cet un universel, c'est Dieu 5. Le monde devrait donc être éternel, impérissable comme Dieu même qui se confond avec lui, ou dont il est au

1 Stob., Ed. Phys., I. 294...,. « Xénophane écrit dans son ouvrage : De La Nature. » Diog. L., IX, 22. « Parménide 6cà uotv]{i.âTtov cpiXodoçeî, comme Hésiode, Xénophane et Empédocle ».

2 7tXaa(jLaTa twv TipoTÉpwv, comme il l'appelle dans un assez long fragment (Athen., XI, 462).-

3 Fr. 1, 2 et 3.

ouXoç opà, o\)\oQ 5à vos?, ouXoç Ô£ xàxouEt.

àXX' àitâveuÔe uôvoio voou çpevt Tîâvxa xpaôac'vet.

^ Diog. L., IX, 19 : (nj(X7ravTa z' elvai voOv xai çpovrjffiv xat àtôiov. 5 Galen., H. Philos., c. 3 : xb elvac Tcàvxa ëv, xa\ xoOxo uTîdtpxeiv 6ebv.

XÉNOPHANE il

moins la manifestation extérieure. Mais il est difficile de croire que Xénophane ait enseigné l'immuabilité des choses do la nature, puis qu'il a eu lui-même une théorie physique, ionienne dans sa tendance, et il est plus probable qu'il aura insisté sur la difficulté de comprendre le phénomène changeant et mobile sans en nier la réalité.

Le fait seul qu'Aristote ne mentionne pas Xénophane dans son traité de F Ame, prouve que la psychologie tenait peu de place dans ses spéculations. S'il est vrai qu'il confondit Dieu et le monde, dont l'essence commune est l'unité, il faut reconnaître que ce panthéisme est un panthéisme spiritualiste, puisque cette essence une, infinie, inconditionnée, immuable, est un esprit, et la pensée. L'être se confond ainsi avec la pensée, qui absorbe toute existence. L'âme, sujet de la pensée, remplirait donc dans le système de Xénophane une place plus grande en réalité qu'en apparence. Mais on ne sait comment mettre en rapport avec les principes de cette métaphysique les maximes qu'on lui prête sur la nature et la valeur de la connaissance. L'âme humaine est, pour lui comme pour tous les philosophes de son pays et les philosophes antérieurs, un TcveOixa ; mais nous ne savons pas ce qu'il faut entendre par ce mot vague ; cette âme, cet esprit, qui devrait pourtant participer à la pensée, substance de tout être, ne lui paraît pas capable de connaître rien avec certitude : « Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais un homme qui connaisse quelque chose avec certitude, non pas même ce que j'expose ici moi-même sur les Dieux et sur le monde : et si quelqu'un avait cette chance heureuse d'exposer la vérité certaine et parfaite, il ne pourrait cependant jamais savoir qu'il la possède. Sur toutes choses on ne peut se faire qu'une opinion qui, avec le temps, peut devenir plus claire, mieux fondée, se rapprocher davantage de la vérité, mais ne lui peut jamais être adéquate ^ ». Aristote, dans une phrase obscure, il est vrai, de la Métaphysique, confirmerait l'interprétàtion

^ Fr. 14, 15, 16.

sceptique que Ton peut donner aux fragments de Xénophane ^ « Il vaut encore mieux dire comme ceux qui ne reconnaissent que la sensation comme instrument de la connaissance, que d'adopter l'opinion d'Épicharme ou de Xénophane, qui voyant le mouvement emporter toute la nature, et sachant qu'il n'y a pas de vérité à affirm.er sur un objet incessamment changeant, prétendent qu'il n'y a absolument aucune possibilité de saisir la vérité ». C'est ainsi qu'on trouve dansDiogène^ que Xénophane soutenait que nous sommes incapables de comprendre quoique ce soit, et dans Sextus Empiricus ^ qu'il avait supprimé le critérium de la vérité. Cependant ce dernier constate que : « Suivant d'autres interprétations de sa doctrine, Xénophane ne supprimait pas toute connaissance, mais seulement la connaissance scientifique, infaillible, et qu'il laissait aux hommes la connaissance conjecturale ». Le renseignement d'Aristoclès ^ : qu'il faut, suivant Xénophane, rejeter le témoignage de la sensation et de l'imagination, et n'ajouter foi qu'à la raison pure » se concilie mal avec cette théorie de la vraisemblance.

Peut-être aussi Xénophane a-t-il voulu simplement marquer la difficulté d'arriver à la certitude, sans interdire à l'homme absolument cette espérance. Lui-même semble affirmer d'une manière très positive et très dogmatique son opinion sur la nature de l'être qui est un. On peut donc admettre que frayant la voie à Parménide, et commençant à distinguer la certitude de la probabiUté, il rapportait cette théorie du doute et de la connaissance conjecturale aux choses de la nature et au monde sensible.

Du vers :

àXX ' à7:àv£u6£ tzÔvoio voov (pp£vl Tràvxa xpaSatv£i

^ Met., III, 5. 1010. a. 1.

3 Adv. Math., VU, 18. Conf. Orig., PhU., X, 18. Epiph., Adv. Hœr., 1087. elvai ôè o"JÔàv àX-/]0éç.

^ Adv. Math., VH, 110. Pyi^rh. Hypot., 11, 18.

5 Euseb., Prœp. Ev., XIV, 17. -

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