CHAPITRE SIXIÈME
HERACLITE
En reprenant l'ordre des temps, nous rencontrons maintenant le vraiment grand Héraclite, avec lequel la philosophie émigré de Milet à Éphèse : il doit avoir fleuri vers la soixanteneuvième olympiade ^ et a vécu, d'après Aristote soixante ans. Nature mélancohque et chagrine ^, dédaigneux de la science des livres ayant la prétention de ne rien devoir qu'à luimême 5, il n'écrivit qu'un seul ouvrage, incomplet, dont les idées étaient parfois contradictoires et dont le style, obscur jusqu'à être inintelligible, lui valut le surnom mérité de crxoTstvoç, le ténébreux'^ .
Cet ouvrage, cité sous deux titres : Les Muses et De la Nature, fut divisé par les disciples ou les commentateurs s, en trois traités, Xdyouç, intitulés : le premier, du Tout ; le second, la Politique ; le troisième, la Théologie ^.
1 504-500 av. J.-Ch., né vers 520-516.
2 Diog. L., VIII, 52. ^;
3 Id., IX, 6, ÛTib iJ-eXayxoXcaç.
^ M., IX, 1 et VIII, 6. 7roXu[xa9cr] voov où ôcôacrxet. Clem. Alex., Strom. 1, p. 315. Athen. XIII, 610. Procl., in Tim., f. 31. 5 D., 1. IX, 5, Suid., V.
^ Id., IX, 6. xà [JLsv rj[xtT£Xo, xà ôè aXXoTs aXXto; e^ovTa ypa-j'a'..
' Arist., de Mundo, c. 5. Cic , De Nat. D., 1,26. « Dicis occulte, tanquam Heraclitus, id.y III, U. Qui quoniam quid diceret intelligi noluit, omittamus ». Clarus ob obscuram linguam, dit avec quelque préciosité. Lucrèce, I, 639.
8 Ils étaient fort nombreux. Diogène (IX, 15), cite Antisthène, Héraclide, Cléanthe, le grammairien Diodote.
9 Diog. L.,1X, 5 et 12.
Tout le monde s'accorde à placer le point central de la doctrine d Héraclite dans la proposition que l'être est le devenir, que l'essence de l'être est le mouvement Tout ce qui est change sans cesse, et rien ne demeure; la vie même, et la vie de rhomme également, est soumise à ce changement perpétuel et éternel ; pour l'être vivant, l'immobilité, le repos, la permanence, c'est la mort 2. Ce n'est pas seulement le fleuve qui, coulant sans cesse, change sans cesse; nous aussi qui y entrons, nous changeons ; en sorte qu'on peut dire que nous entrons et que nous n'entrons pas, que nous sommes et que nous ne sommes pas dans le même fleuve ; car ni nous ni les eaux du fleuve ne sommes restés les mêmes. Les contradictoires sont donc vraies ^. Non-seulement tout change, mais tout change en son contraire, èvavrta po-/]. La vie et la mort, la veille et le sommeil, l'Être et le Non être sont identiques. L'idée fondamentale de la doctrine semble être l'identité absolue ^,
Il est donc tout à fait nécessaire que Thomme ne puisse jamais arriver à connaître la vraie essence, la vraie raison des choses 5 : son esprit est la proie du même mouvement, du même changement qui les entraîne ^. Il n'y a pas de science d'un objet qui change sans cesse ; il n'y a pas de science pour un sujet qui change sans cesse.
Mais cependant ce changement constant est dominé par une loi supérieure, par un principe dernier, inconditionné, qui y
1 Arist., de An., 1, 2, 405, 28. èv xtvyjcrst ô'eTvac xà ovxa ; id., Met., 1, 6. «TtâvTcov Tojv aicrÔT^Ttov àe'i peovxcov xat eTccaxriiXY)? Tïspt avxoO oùx ou(TY)ç.
Diog. L., IX, 8; uavxà peïv Ti:oTa[ji,oO ôîxrjv. Conf. Sçxt. Einp., Hyp., III, 115. Plat., Crat., 402 a.
2 Plut., dePlacit. Phil.,\, 23.Yipe[xcav xai diraaiv ex Ttov oXtov avr^psc ecjTi yàp TOUTO xtov vexptov.
3 Heracl., Alleg. Hom., c. 24, f. 72. TroxafJLOîç xotç aijxotç IfJiêatvofjLev xe xa\ oùx £{Jiêatvo[jL£v. Plut., de El, p. 392. o\)dï ôvvjxyjç oùcrca; ô\; â^oLabai xaxà
^ Plut., Consol. adApolL, c. 10. xaùxo x'svi ^wv xai xeQvy^xoç, xa\ xo £Ypr,yopbç xai xb xa6evÔ£tv, xa\ véov xa\ yyjpatov. Etym. Magn., v. jStoç* xœ oîlv pîto ovo(xa ixàv' [Bco;, ^pyov ôà 6avaxoç.
Arist., lihet., III, 5. xoO Xoyou xoO S'èovxoç ûce\, îoc^uvexot avOpwTiot yc'yvovxat.
6 Hippocrat , TzspX 6io('!xy]ç, I, c. 4. xb S'aOxb xa\ cp'jTtç k^^ptli^iov.
HERACLITE 33
échappe, cause consciente de l'ordre du monde et qui peut-être, malgré le nom qu'on lui donne quelquefois, etiji.ap[jt.£vïi, est une cause finale ^ ; s'il ne s'élève pas à la notion claire d'un esprit, d'une raison qui ordonne le monde d'après des fins, du moins Héraclite commence à élever le principe de l'ordre au-dessus d'une loi aveugle et inconsciente dans son action souveraine.
La matière est une force, ou du moins la force est l'essence de la matière C'est cette force à la fois immanente et transcendante qui explique et règle le mouvement, mouvement qui est la loi universelle de la vie et la loi de la vie universelle. Mais cette force, essence de la matière, semble être une pensée, et l'on entend, non sans surprise et sans admiration, cette grande parole que répétera Anaxagore : C'est la pensée qui gouverne le monde, ex tou tppovouvTOç ottox; xuêepvatai TO
La doctrine de l'unité universelle apparaît chez Héraclite avant d'apparaître chez Xénophane, mais sans y supprimer, comme chez ce dernier, la réalité des choses et des êtres individuels. Tout est un, et savoir que tout est un, c'est la science même 3, Cette unité ne va pas jusqu'à effacer la distinction de l'esprit et de la matière, dont il n'a pas sans doute une pleine conscience et que trouble certainement son système, en la maintenant. Les choses phénoménales changent, mais le mouvement qui les entraîne est éternel ; et puisque le mouvement c'est la force, nous tenons ici dans son germe, obscur mais réel, le principe de la conservation, de la persistance de la force : et à cette opposition de la persistance de la force et de la mobilité changeante des phénomènes, correspond Topposition de la science ou connaissance vraie et de l'apparence sensible ou connaissance trompeuse.
^ Il l'appelle aussi )6yo:, ôcxaîov, 7r6>,£[jLoç, TrocXcvTpOTro; a.p\>.o\'.T,, yvwtxr,, xb irepté-zov r)[xàç Xoytxovxe ov xac 9p£V7]p£ç, 6 Zeuç.
2 Plut., de Isid., 75.
Hippolyt., c. IX-9, 280. aocpov Ècttiv ev uavra îîSévai. C'est là sans doute ce qui explique que quelques auteurs en font un disciple de Xénophane. Diog. L., IX., 5, Suid., V.
CnAir.NET. — Psychologie. 3
Nous avons voulu présenter cet aperçu de l'ensemble de la doctrine "d'Héraclite avant d'entrer dans le détail de sa psychologie que nous allons maintenant exposer. Remarquons d'abord le principe et comme la racine profonde de tout le système : comment Héraclite est-il arrivé à cette pensée que toute chose change et change sans cesse, et ne possède de la permanence constitutive de l'être que l'apparence ? Où a-t-il saisi, comment a-t il surpris ce fait de la perpétuelle mobilité de l'être phénoménal ? C'est en lui-même qu'il l'a observé, et par l'observation de lui-même : il s'est examiné, étudié , observé lui-même, et c'est ainsi qu'il a vu, qu'il a su qu'il n'était rien de réel, du moins rien de permanent, d'identique, de fixe : IBi^vicjàaYiv È[j(.ea)u-
Tov ^ flSsi £03UTov (jLYjBàv ovTOL 2. Puisquo SOU csprit, commo
son essence entière, change à chaque instant, et change de pensée et d'objet, l'homme ne sait véritablement rien 3, Les yeux et les oreilles, qui sont cependant les deux sens les plus nobles et les moins imparfaits ne sont encore que des témoins grossiers et infidèles de la vérité^, quand l'âme qui les possède est barbare, c'est-à-dire n'entend pas, ne comprend pas leur langage. La sensation changeante, qui ne saisit qu'une mobile apparence, ne mérite aucune confiance. Or comme tout enseignement communiqué par autrui ne peut nous arriver que par les yeux et les oreilles, ce ne sont pas là des maîtres qu'il faille écouter et croire. On n'apprend rien dans les livres qui encombrent l'esprit et le corrompent, sans l'élever ni le nourrir 6. H faut s'interroger, s'écouter, s'observer soi-même.
1 Plut., adv. Col, 1118, fr. 73. Diog. L., IX, 5. jxaOeiv Tzâvxa Tcap' àauxoO.
2 Stob., Serm., XXI, p. 176.
3 fxr,8£v e'côoxa, comme le porte une leçon du passage de Plutarque, cité not. 1. Il n'y a pas de méthode pour arriver à connaître les limites et par conséquent l'essence propre de l'àme : tant cette essence est profonde, outw |3a6ùv Xoyov e'xet- Diog. L., IX, 7.
^ Origen., Philos., IX, 9... La vue, toute menteuse qu'elle est (Diog. L., IX, 7. Tf,v opaaiv lî^eûoeaOai), est supérieure à l'ouïe, Polyb., XH (x) 27.
5 Sext. Emp., adv. Math., VII, 126. xaxo\ jxâpTupeç àvOpwTioKTC o96aX(ioi xai tora ^apêapouç 4'^X°'Ç e'/ovicov.
s V. p. 31, not. 4. Procl.,m 7'm.,f.31. TioXujjiaOeivj vôov oO çuet.. Diog. L., VIII, 6. 7îoXY)(j.aO;/)v xaxoTt^vc/îv.
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Qui peut méconnaître dans cette proposition le principe même de la méthode psychologique, l'observation de conscience, considérée comme la source de toute connaissance vraie ? Gomme Socrate et comme Descartes, Héraclite renvoie l'homme qui veut savoir quelque chose à lui-même, à sa propre pensée, à l'examen de son propre esprit ; il prépare donc l'avènement de leur philosophie critique, s'il ne l'inaugure pas ^.
Cette analyse de la pensée par elle-même lui révèle, en opposition avec la sensation, et la dominant, une faculté supérieure, la raison, qui, se portant vers le général, donne seule une valeur à la connaissance 2. Tous les hommes l'ont en partage : mais en réalité bien peu en ont la possession pleine et actuelle ; la plupart préfèrent suivre les trompeuses indications de leurs sens : en sorte que l'on peut dire que l'homme ne possède vraiment pas la pensée, la raison, la science qui n'appartient qu'aux Dieux 3. L'homme, par rapport à Dieu, est ce qu'un petit enfant qui ne sait pas encore parler est par rapport à l'homme fait K
Toute imparfaite qu elle soit, c'est en consultant lui-même cette raison supérieure à la sensation, c'est en étudiant sa propre nature qui est mouvement et vie, que la nature entière des choses lui a apparu comme une vie ^, comme une vie éternelle et universelle, et obéissant dans ses mouvements alternés, dans ses alternatives de progrès et de réaction, à une règle, à une mesure, à un rhythme. Le feu de la vie s'allume et s'éteint
' Kuno Fischer. Gesch. d. Neuern Philos., t- I, p. 292. « Ihm (Descartes) erscheint die Viehvisserei, wie einst dem Sokrates die Gelehrsamkeit der Sophisten erschienen war, als Tand im Vergleich mit dem wirklichen Erkennen ».
2 Stob., Serm., III, 84. ^uvôv èaTt Tiàat xb «ppovôlv- Diog. L., IX, 7, tov ôè Xoyov
Orig., c. Gels., VI, eôvoç yàp àvôpcouetov [xàv oùx e^/st yvcÔ[jlyiv, ôeîov S'ex^'* ^ Id., id., àvYjp VTQTTioç r,xou(7e Tipbç ôa:(JLOvoç oxfOTTiep uaîç Tipbç ocvôpoç. s Notre moi est la seule cause, comme la seule substance que nous connaissions directement, et la notion que nous nous faisons de nous-même devient le modèle, le type d'après lequel nous concevons, nous nous représentons toutes les forces de la nature. C'est un fait ; mais il reste à l'expliquer. Cette analogie, ce rapport entre le moi et le non moi, nous serait-il possible de l'affirmer et même de le concevoir, s'il ne s'appuyait sur la réalité, sur quelqu'analogie dans les choses ?
en suivant une loi ^. Tout vit : toute fonction de l'être est une fonction vitale. La mort n'est qu'une fonction^, un mode de la vie. La mort d'un être est la vie d'un autre. La mort de la terre fait la vie du feu, la mort du feu fait la vie de l'air ; la mort de l'air fait la vie de l'eau, la mort de l'eau fait la vie de la terre 2. La mort de l'homme fait vivre les dieux ; la mort des dieux c'est la vie des hommes 3. Les formes et les modes de la vie changent et passent : la vie demeure ^. Cette vie est un feu : ce feu c'est une âme, c'est le feu éternel de la vie, Tiup à£t(;c5ov, dont tous les êtres phénoménaux ne sont que des degrés divers, des formes changeantes et passagères ^. Ce feu ne paraît pas avoir été pour Héraclite une substance matérielle fixe, déterminée et identique à elle-même^ semblable à l'un des quatre éléments de la physique d'Empédocle et d'Anaxagore. C'est le substrat immédiat, ineorporel ^ sinon immatériel, du mouvement et de la vie. Le principe de la vie est le feu, ou l'âme^ qui est dans sa substance une sorte d'évaporation chaude, légère et sèche, une vapeur qui se porte en haut ^. Le feu engendre la vie, et est en même temps le principe de l'ordre, de l'harmonie, de la beauté. C'est le feu artiste ^. Il est ou l'âme même ou la substance quasi immatérielle de l'âme. Aussi pour l'âme^ mourir, c'est devenir de l'eau ; naître, c'e^t passer, par un mouvement opposé 9,
* Clem. Alex., Strom., v. p. 559, fr. TîOp àetCwov, àTTTOfxevov (xeTpw xat àuoff-
ê£VVU[X£VOV (Jtéxpo).
2 Max. Tyr., Diss., XXV, p. 260.
3 Luc, Auct. vit., 14.
^ Diog. L., IX, 8. TTupbç à[JLOtgr,v tà uàvra.
5 Plut., de Ec, p. 388, f. 41. Trvpbç àvxatxEtêeaôai Tcàvxa.
6 Arist., de An., 1, 2, 405, àacojj-aTcoxaxov.
' Arist., id., id., xfjV àp^V Etvac cp/)ai ^j^u^V eî'Ttsp Tr,v avaSufitacrtv è^rj; TaXXa <Tuv:(7T-/iatv... Philop., in 1.1., C. S., 8. uOp £X£y£ ty]v topàv àvaôu(xcaariv ex x(x\iT'(\c, oùv eivat xai ty-jV 'i^\)yj(^.
8 Simplic, in Pliys., 8, a. n. 'HpâxXeixoç oà eîç xb Çtooyovov xa\ ôofJLtoupycxbv
XOO Tiupbç.
^ Le changement s'opère de l'un à l'autre contraire, et ce mouvement d'aller et de retour alternatif, qui construit le monde, s'appelle dans la langue symbolique d'Héraclite l'aile?^ en haut et l'aller en bas, bôbv avwxâxco xôvxe x6(j[jlov YCYV£a6ai xaxà xaùx/)v, Fragm. 32 et 9i. L'un de ces mouvements, celui de la production, yéveai;, c'est la lutte, c'est la division ; l'autre, celui qui les dissout par le feu