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CHAPITRE DIXIÈME

Dans la conception pythagoricienne de l'âme, il y a sur les philosophes antérieurs un progrès évident. Le nombre considéré comme principe de vie et de mouvement, d'ordre et de beauté, n'appartient plus aux éléments matériels, à la pluralité sensible. L'être n'est ni l'eau ni l'infini^ ni le mouvement, ni l'air. L'essence de l'âme, comme de toutes choses, est un nombre, c'est-à-dire un rapport, c'est-à-dire encore une idée, une forme et une détermination de la pensée. La réahté est posée comme idéale et non plus comme sensible. C'est un pas manifeste vers une philosophie idéaliste, une philosophie de l'esprit. Mais d'un côté ce nombre est, pour les pythagoriciens, issu de l'un premier et l'un premier est un composé, un mixte du fini et de l'infini ; il est une réalité concrète, un germe vivant : il a une grandeur. De sorte que par là la conception pythagoricienne se rattache encore à la physique, et le nombre de l'âme redevient une substance matérielle, du feu ; de l'autre, ce nombre restant un nombre mathématique, l'âme et l'être, même réels, risquent de s'évanouir dans un pur rapport mathématique, c'est-à-dire une abstraction.

Ce pas, dont se gardent les pythagoriciens, mais au prix de nombreuses inconséquences et de nombreuses contradictions, sera fait par les éléates, dont Parménide développe la doctrine, sur laquelle la philosophie du nombre n'a probablement pas été sans influence. C'est ce qu'expriment sans doute les traditions plus ou moins fondées qui nous rapportent que Parménide se hvra à la philosophie sous l'impulsion du pythagoricien Ami-

nias, et qu'il éléva un Héroon à un pythagoricien Diochaites, pour lequel il avait éprouvé une vénération presque religieuse. Il passa même plus tard, comme Zénon, son disciple, pour un pythagoricien : exagération manifeste, car il est évident que sa doctrine n'est que le développement plus complet et plus logique des principes de Xénophane.

D'après les renseignements de Platon, qui ne concordent pas, il est vrai, avec le détail, donné par Diogène, qu'il avait déjà atteint une grande réputation en 505 (01. LXIX), on place généralement la naissance de Parménide à Élée vers 529. C'est une des grandes figures de la philosophie ancienne : « Je crains, dit Socrate, dans le dialogue de Platon, que nous ayons mauvaise grâce à critiquer MéUssus et ceux qui soutiennent que tout est un et immobile ; mais je l'appréhende moins pour eux tous ensemble que pour le seul Parménide. Parménide me paraît inspirer à la fois le respect et une sorte d'effroi, pour me servir des expressions d'Homère. Je l'ai fréquenté moi fort jeune, et lui déjà âgé, et il m'a semblé qu'il y avait dans ses discours une profondeur tout à fait incroyable ^ ». Ailleurs Platon l'appelle le Grand Parménide.

L'unique écrit de ce grand esprit était un poème sur la nature dont il ne nous reste que 150 vers. Ce poème était divisé en deux parties : l'une traitant des choses parfaitement certaines, de la vérité, de l'être véritable, xk Trpoç àXT^ÔEtav, l'autre qui avait pour objet les choses sensibles et changeantes, et qui ne sont jamais capables de produire dans l'esprit qu'une connaissance conjecturale, une opinion, rà irpoç So^av, est désignée par Suidas et Proclus sous le titre de Physique ou Physiologie, et par Plutarque sous celui de Cosmogonie. On lui attribue en outre d'avoir pratiqué dans son enseignement la méthode dialectique, c'est-à-dire par demandes et par réponses, méthode que systématise jusqu'à la subtilité son disciple Zénon, et qui, corrompue par les sophistes, sera purifiée et rétablie par Platon.

1 Theœt., 184, a.

Après une belle et poétique introduction, le poème de Parménide établit par affirmation pure :

Qu'il n'y a pour la science que deux principes possibles : L'un, que l'Être est, et que le non-être n'est pas : c'est le principe vrai et évident ; l'autre, que l'Être n'est pas et que le non-être est nécessairement : principe faux, et il est faux parce qu'il est inconcevable ^ On ne saurait connaître le non-être; car on ne peut pas l'atteindre ; on ne saurait pas davantage l'exprimer en paroles. Il se dérobe à la pensée comme au langage, et cela par la raison que penser et être c'est tout un. La pensée et son objet ne sont qu'une seule et même chose ^. Il y a donc entre l'Être et le non-être une opposition inconciliable et une contradiction absolue, et c'est être aveugle, sourd et réellement stupide et sans raison que de vouloir soutenir à la fois l'identité et la différence de l'Être et du non-être 3. De ces deux principes, l'un est posé par la raison qui est infaillible dans ses jugements et ses intuitions et qui force F assentiment ; l'autre par l'opinion, qui nous trompe, et qu'il ne faut pas croire *.

1 L'impossibilité de concevoir qu'une chose est est donc la preuve certaine qu'elle n'est pas,

2 V. 94. TtoÙTov S'èairt voetv re xa\ ouvexev IgxX vorjixa. V. 40. xb yàp aùxb voeîv ècTtv ôè xa\ elvac.

M. Zeller veut lire ïaxi, et traduit : « Il n'y a à pouvoir être que ce qui peut être pensé. » V. 45. y^py] xo Xéyscv xb voeîv xb ôv ï[i\}.eyai, qu'on traduit tantôt : « La parole, la pensée, l'être, ont nécessairement réalité », tantôt : « La pensée et la connaissance doivent être nécessairement l'être ». Dans ce dernier sens, Parménide aurait exposé l'idée même de Maine de Biran, à savoir, que cette force qui nous fait penser et que nous trouvons dans notre conscience est la forme première sous laquelle, antérieurement à l'expérience ou plutôt indépendamment de l'expérience, nous nous représentons la cause et la substance des phénomènes extéiieurs, que la sensation saisit dans l'état mobile du devenir.

* V. 29 et 30; 53-55, 89. xpîvac Xoyw -Xeuarae v6tp. Il oppose le xocjxoç èîtecov àitaxriXoç, ce charme vain et menteur des' conceptions'et des théories sur la nature, à l'exposition sincère et fidèle de la véritable réalité : ucaxoç Xoyo; vi5è v6y;(xa, àfjiç'i; àXY]6eÎYîç. Comparer encore les v. 92 et suivants :

Tiàvx' ovo[x^ laxcv oaffa ppoxo\ xaxeôevxo ueTtotôoxeç etvai àXyjOy], . ytveffôat xe tiolX oXXu<78ai, elva: xe xat où/t xat xoTcov àXXaaffecv, ôtâxs xpoot. cpavbv àp-etêeiv.

« Devenir et disparaître, être et n'être ças, changer de lieu, changer de couleur, tout cela n'est qu'une suite de mots vides inventés par les hommes. »

Il y a ici deux distinctions corrélatives considérables posées pour la première fois avec clarté : d'un coté le monde de l'Être auquel correspond la raison qui le saisit par une intuition directe et certaine ; de l'autre le monde du non-être que les philosophes antérieurs conçoivent comme un mélange inexplicable, une confusion impossible de l'Être et du non-être, et auquel correspond l'opinion avec ses hésitations, ses incertitudes et ses erreurs

Mais cette opposition n'a pas au fond de réalité et le système même la détruit en supprimant l'un des termes 2. Le non-être n'étant rien, il ne reste évidemment que l'Être. Il y a plus : l'opposition se fond non seulement entre les diverses espèces apparentes d'êtres objectifs, mais l'opposition entre le sujet qui pense et Tobjet pensé s'évanouit également. La pensée est identique à son objet, et par conséquent le sujet est identique à l'objet. L'Être est absolument Un, et absolument tout : il est immuable et immobile ; on ne peut pas dire qu'il sera ou qu'il a été, puisqu'il est maintenant, puisqu'il est partout à la fois, puisqu'il est tout ^.

L'être de l'Être est continu ; c'est la continuité de l'Unité absolue qui ne souffre aucun intervalle, aucune suspension, aucun temps d'arrêt. Il est donc éternel : car qui lui aurait donné naissance? L'Être ne saurait naître de l'Être : cela est contradictoire, puisqu'il serait avant sa naissance. Il ne saurait non plus naître du non-être qui n'est rien. Il n'y a pas pour l'Être de commencement, de devenir La raison ne peut concevoir que de l'Être il devienne autre chose que l'Être, c'est-àdire lui-même ; il ne devient donc pas : il demeure. Le devenir de l'Être est proprement l'identité. Il n'y a ni changement ni mouvement, par conséquent pas de devenir. C'est l'identité abso-

* V. 48. 01 ôà cpopsOvTat... V. 47. à(xyi5(avtY) yàp èv aùrcov ori^ôecTiv lôuvei nXayxxbv voov.

2 Après avoir dit, v. 34. atTiep ôôo\ [xoOvai SiÇïjatoç, il conclut, v. 57. Movo; ô'^Tt [jlOOoç 65oto XecTOxat.

3 V. 61... èus'i vuv ecTTiv 6[xcO Trav ev ^uv£;(£i;.

* V. 65, 66, çuffiç où yàp eovtc xat àp^r,.

lue ^ Il est indivisible, partout et toujours semblable à lui-même ; il ne contient jamais ni plus ni moins d'être : il est tout entier plein d'être. L'Être est inséparablement et sans aucune discontinuité uni à l'être, et il n'y a pas d'autre être que l'Être. Le devenir disparaît, et la mort est inconcevable ^. Tout cet ensemble que les hommes appellent le Tout, où ils croient voir multiplicité, naissance et mort, être et non être, changement de lieu, changement de couleurs et de formes, ne constitue qu'un être unique, toujours identique à lui-même, simple et sans parties, immuable et immobile. Sans commencement, sans fin, on peut donc le comparer à une sphère.

Mais à quelle réalité objective Parménide appliquait-il ce nom d'Être, et les attributs essentiels qui le déterminent? Ce n'est pas chose facile à dire. Il n'y a rien qui autorise à croire que ce soit Dieu ^, quoique Xénophane ait eu déjà une pensée analogue. C'est encore moins le monde et la nature ; car le monde phénoménal s'évanouit dans un système qui nie toute pluralité, toute diversité, tout changement, tout mouvement. D'un autre côté que peut signifier cette doctrine de l'identité de la pensée et de l'Être? Et comment concevoir qu'un philosophe qui a conçu l'Être à la fois comme Unité absolue et comme pensée, ait pu avoir une théorie physique qui se rattache sensiblement à la physique ionienne, et à celle des pythagoriciens.

Il semble que sur la trace de cette dernière école il ait voulu non pas nier le devenir, ni la pluralité, ni le changement, mais cherché l'essence et la vraie notion de l'Être ailleurs et au dessus de l'être sensible, en dehors de la multiphcité et du mouvement. L'être vrai des choses n'est pas ce qui nous en apparaît ; ce ne sont pas ces qualités changeantes, qui passent, naissent et disparaissent ; c'est au contraire ce qui en elles demeure

^ V. 85. twÙtovt' ev twutwte {jlsvov xaO' Icoutots xeîtat.

2 V. 76. Ttoç YÉveffi; |j.àv à7t£cr(3eaTat v.oà àucffxoç oXeôpoç.

3 C'est cependant l'interprétation de Brandis; mais les passages d'Ammonius sur Aristote, de Interp., f. 58 et d'Aristote même {de Xenoph. Mel. et Gorg., c. 4, p. 978, b. 7) ne me paraissent pas avoir la significMion qu'ils leur donnent.

Chaignet. — Psychologie.

identique à soi-même, et se dérobant à la sensation trompeuse n'est saisie que par la raison. Le réel des choses c'est leur Unité et cette unité est une idée, une pensée. C'est cette pensée, c'est cette Unité que doit poursuivre la science pour résoudre le vrai problème de l'Être, encore qu'il ne faille pas négliger tout cet ensemble d'apparences que nous connaissons par les sens, mais qui n'ont pas plus de réalité que les sens n'ont de véracité.

Si nous les consultons, au lieu d'un principe nous en poserions deux, opposés l'un à Tautre à la fois par leur substance et leurs qualités : l'Un est le feu et la lumière, substance légère et rare ; l'autre est la nuit, substance grave et dense. Toute chose est, dans ce système, qui est faux ^, le mélange et le rapport de ces deux éléments contraires^ dont un seul est vraiment existant, car il correspond à l'Être, et l'autre au nonêtre. Parménide symbohse à la façon mythique cette opposition par celle du mâle et de la femelle. Au milieu de l'univers formé de sphères concentriques, siège, comme la Hestia et le feu central des pythagoriciens, une déesse, qui a produit les choses et engendré les dieux, et qui maintient dans l'ordre le Tout de l'Univers.

Chaque chose, et l'homme par conséquent, est composée du mélange de ces deux éléments; mais l'un d'eux, le lumineux ou le chaud, est le principe de la vie, est l'âme, dont le nom est chez lui, non pas ^^jr^, mais Nou;. Tout être qui est pense; (( car ce qui est est en toute chose et en tout être la même chose que ce qui pense ^ : à savoir, l'organisme naturel, cpuai; (jieXscDv », c'est-à-dire, j'imagine, le mélange des deux éléments. « Mais l'élément dominant est la pensée. » On ne sait trop comment concilier ce passage, d'où il résulte que Parménide ne distinguait pas deux facultés de connaître et confondait la

^ V. 114. ...èv w 7ie7i:>>av/;}jLévoi etac'v.

2 V. 147. ...TO yàp auTO

'^OTTtv o'Kzç) cppovéec, (xeXéwv cpucrtç... ...TO yàp TtXéov éail vôr][xa.

sensation avec la raison ^, avec les passages précédemment cités où il les oppose si fortement l'une à l'autre, et où il fonde l'impossibilité du non-être sur l'inconcevabilité de sa notion rationnelle, qui n'est qu'une fausse opinion transmise par l'intermédiaire trompeur des sens.

Ce qu'on peut supposer de plus satisfaisant pour résoudre cette contradiction, c'est qu'il concevait l'esprit, Nouç, non comme un mélange, un composé, mais un tout parfaitement un, quoique matériel dans sa substance. Il n'y a pas de parties dans l'âme : elle agit tout entière dans chacune de ses pensées ; mais il y en a de claires et il y en a d'obscures ; les unes sont celles où domine l'élément du feu, les autres celles où domine l'élément du froid.

Il ne faut, d'après Parménide lui-même; attacher qu'une importance médiocre aux résultats toujours douteux de l'observation expérimentale et de la science physique. Si nous faisons donc abstraction de cette partie de son système, le reste est à peu près ce qui suit :

La pensée pose l'existence de son objet ; ce qui est. pensé est ; ce qui n'est pas pensé et ne peut l'être n'est pas. Tout ce qui est pensé est donc, est l'Être, c'esi-à-dire est Un ; de plus, l'être est la pensée même : ce qui est pensé, c'est une pensée. L'être pensé et la pensée de l Être ne sont qu'une seule et même chose 2. Nous sommes donc arrivés déjà à la théorie de l'Unité absolue, de l'identité du sujet et de l'objet. A ce point

^ C'est d'ailleurs ainsi que l'interprète Théophraste, de Sensu, 3, Aristote, Met., IV, 5, 1009, b. 12, et Diogène de L., IX, 22. Bonitz, sur le passage de la Métaphysique, dit : « Ceterum quod Aristoteles Empedoclem, Parmenidera Anaxagoram, idem statuisse dicit aî'(i9r](7iv et çp6vr]criv, cavendum est ne ejus auctoritati nimiumfidei tribuamus... niniirum illi versus (les vers de Parménide cités par Aristote), ex ea sunt carminis parle, qua ia Tipbç ôo^av exponit philosophus, et obtemperans vulgatis opinionibus veritatem assequi ne ipse quidem sibi videtur. »

2 Dans quelle mesure Parménide a-t-il eu conscience de la portée de sa proposition : l'être et la pensée sont identiques, c'est ce qu'il est difficile de déterminer. Brandis ne veut pas y voir l'idéalisme subjectif moderne : il n'y a de réel que la pensée; et je pense qu'il a raison ; mais je ne puis m'empêcher de croire que Parménide entendait que la pensée est un attribut inséparable de l'Être, et par conséquent que tout être pense, précisément parce que l'être seul est pensé. Mais il se pourrait que par pensée Parménide entendit la sensation, même la plus sourde et la plus obscure.

de vue qui intéresse si non la science de l'âme, du moins la théorie de la connaissance, le système éleatique mérite une place dans l'histoire de la psychologie : c'est l'application idéaliste du grand principe que la pensée est une assimilation du sujet et de l'objet. Si l'esprit peut connaître la chose, c'est qu'il peut la contenir, et qu'elle a en lui sa demeure naturelle : or l'esprit est le lieu des idées : donc Ja chose qu'il reçoit en lui pour la comprendre n'est qu'une idée. La différence entre le contenant et le contenu, entre le fond et la forme n'est fondée ni dans les choses ni dans les pensées. Telles seront les conclusions où aboutira l'idéalisme moderne et dont il importait de signaler le germe dans la doctrine des éléates, et du plus grand d'entr'eux, de Parménide.

Zénon d'Élée, le disciple et l'ami de Parménide ^, a partagé toutes ses convictions philosophiques, mais au lieu d'en démontrer la vérité par des preuves positives, a cherché à réduire à l'absurde la doctrine opposée, à savoir la doctrine qui soutient la réalité de la multiplicité et du mouvement. Cette méthode de réfutation, qu'il maniait avec une extrême force et une rare habileté^ mais qui manifestement a frayé la route à la sophistique et à l'éristique, est sans doute la cause pour laquelle Aristote le nomme VInventeur de la Dialectique ^ : c'est son seul titre pour figurer dans l'histoire de la psychologie.

1 Né vers 490-485.

2 Sext. Emp., adv. Math., VII, 7; D. L., VHI, 57; IX, 25.

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