‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 4)Chapitre 17 sur 94 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Empédocle, de la riche et florissante ville d'Agrigente en Sicile, a fleuri vers la LXXXIV*^ 01. =z 446 av. J.-Gh. Postérieur à Héraclite, à Pythagore et à Parménide, dont il ressent l'influence, et dont les systèmes opposés ont laissé leur trace dans sa philosophie, il est contemporain d'Anaxagore, qui est plus âgé, mais dont les ouvrages avaient cependant, au dire d'Aristote, un air plus jeune, et de Zénon l'éléate, qui, plus jeune, fut Fauteur d'un commentaire exégétique sur son poème de la nature. Cet ouvrage et les xa6ap[j.oi, dont il ne nous reste que des fragments ^, sont les seuls qu'on puisse considérer comme authentiques parmi les écrits assez nombreux et d'un contenu très divers que lui attribue Diogène de Laërte 2. H s'était occupé, le premier, de fonder l'art oratoire ; il avait pratiqué et enseigné la médecine, la divination, et avait même fait des miracles; il n'était pas resté étranger à la politique, et s'était misa la tête du parti démocratique d'Agrigente. Gomme philosophe, il appartient, suivant Aristote, à l'école d'Ionie, ce qui est vrai, si l'on veut dire que sa philosophie est presqu'exclusivement une philosophie de la nature; mais il ne faut pas oubher que dans le point de vue de la philosophie ancienne, qu'accepte Aristote , l'âme aussi est un être de la nature , et que cette physique est si générale et si vaste qu'elle embrasse ce que nous appelons la psychologie. Il y a quatre causes matérielles

1 480 vers en tout.

EMPÉDOCLE 83 des choses ^ de ce monde, primitives, indépendantes, simples, existant par soi; Empédocle ne les nomme ni éléments, ni principes, mais racines des choses : pt^wixaTa TràvxcDv. Ce sont Zeus, ou l'Ether igné, le Feu; Héré, ou Junon, l'air qui donne la vie, çpspsçêtoç ; Aïdonée ou Orcos, la Terre; Nêstis, ou l'Eau.

Outre ces causes matérielles, Empédocle pose, sans justifier autrement ni davantage leur existence et leur nombre, deux principes moteurs et intelligibles, deux forces actives distinctes de la matière et seules capables de lui donner le mouvement, la force et la vie : ce sont l'Amour, qui unit les éléments matériels et la Discorde qui les sépare : double mouvement, qui en s'équihbrant, en se faisant contre-poids, concourt à produire les choses individuelles, mais dont chacun, lorsqu'il exerce un empire exclusif, les détruit en les faisant rentrer dans une Unité absolue où toute différence est supprimée, ou dans une multiphcité infinie. L'amour est sagesse, harmonie, justice, bonté ; la discorde est fureur, folie, lutte sanglante 2. L'amour habite au fond des entrailles de l'homme, et y est le principe des sentiments les plus délicieux de l'amitié, de la concorde, de la joie, et de ces doux rapports auxquels préside Vénus ^, L'un est cause de la laideur et de la haine, l'autre est cause des relations affectueuses et des penchants que les êtres éprouvent les uns pour les autres. Ces deux principes sont suprasensibles ; ils échappent à la prise de nos sens ; c'est avec la raison et non avec les yeux qu'on les peut voir

Ces deux principes, qui ne sont que les deux moments séparés de la force motrice et intelligente, Empédocle est le premier qui les ait posés dit Aristote, c'est-à-dire qu'avant

^ Philopon, Phys., I, lett. C, p. 3. ta uXtxa aÎTia. " -

2 ^iXÔtflÇ ÈTlCCppCûV, "ApfJlOVCY) 6£[JL£pa)7ltÇ, SxOpyTj'

Netxoç oùXôfxevov, {xatvofxevov, ô/jpii; acjxaxoeo-a-a-

3 Fragm. v. 82 sqq.

* Arist., Met., I, 4.

Si HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

Anaxagore, qui les réunit dans son principe unique du Nouç, il a conçu le principe des choses comme une puissance intellectuelle et morale.

Il n'y a pas de naissance, il n'y a pas de destruction finale : il n'y a" que combinaison ou séparation des éléments, [j.t^t; et SiàXXa^tç ; car il n'est pas possible que l'être naisse du non-être, et il n'est pas possible que l'être cesse d'être.

Ce sont les deux forces motrices de l'amour et de la discorde, qui, comme des artistes sublimes, composent les choses de la nature, en mêlant les éléments dans des proportions diverses mais toujours harmonieuses^ tantôt faisant un de plusieurs, tantôt faisant plusieurs de un ^.

Chacun de ces principes dont l'un peut être considéré comme le bon, et l'autre comme le mal, ou plutôt comme leur cause, domine tour à tour ^, par une loi fatale et inexplicable, ou du moins inexphquée. Quand c'est l'amour qui exerce sur les éléments un empire absolu, qui chasse du monde l'action de la discorde, il Ic/^xxov idraro 'Nelxoç, les choses individuelles se ramassent en une sphère infinie, parfaitement uniforme, parfaitement une et immobile, où tout est confondu et indistinct, sans différence : c'est le Sphairos, ScpaTpo; xuxXorspTjç [xovtTi TreptYiyév yatcov, ce qu'Aristote appelle [xTy[jLa. et ev. Quand c'est le tour de la discorde de régner sur les éléments, elle divise, sépare à l'infini les éléments constitutifs des êtres ét des choses, dont la forme et l'existence individuelle, dans un cas comme dans l'autre, sont détruites. Le passage de l'un de ces états du monde à l'autre ne se fait ni tout d'un coup ni complètement, mais lentement et peu à peu, et c'est dans ces périodes intermédiaires de transition entre la division infinie et l'unité absolue que peuvent apparaître la vie des êtres et la forme des choses, exclues de l'une comme de l'autre de ces périodes extrêmes 3,

1 V.. 126 sqq.

2 V. 147. ev (xépet xpaxeouai.

EMPÉDOCLE 85 Toute chose en ce monde a reçu en partage la vie, la pensée et la raison ; la vie se manifeste par la fonction de respiration ; aussi tout être respire et expire, et le phénomène s'accomplit non pas seulement par un organe particulier et spécial, tel que le larynx chez l'homme, mais par le corps tout entier ^ Empédocle étendait-il cette notion de la vie jusqu'au règne inorganique ? on n'en voit rien dans ses fragments, mais pour le règne végétal, la chose n'est pas douteuse : « Nous surprenons la vie, dit Arislote 2, non seulement dans les animaux, mais encore dans les végétaux ; chez les uns la vie est patente, manifeste ; chez les autres secrète et cachée On se demande si

les végétaux ont une âme, s'ils ont la puissance de désirer, de soufTrir, de jouir, de discerner. Comme Anaxagore, Empédocle soutient qu'ils sont mus par le désir, qu'ils sentent, qu'ils jouissent, qu'ils soullfrent... il leur attribue la différence des sexes, quoique non séparés, et leur donne la raison, vouv, et la connaissance. »

Aristote va même plus loin : « Ceux qui ont tourné leur attention sur le fait de la connaissance et de la sensation, pour ne pas séparer les choses à connaître et l'âme qui les doit connaître par une opposition telle qu'elle rendrait inexplicables la connaissance et la sensation, ceux là ont soutenu que l'âme est le principe des choses s. Les uns ont admis plusieurs principes, les autres un seul. C'est ainsi qu'Empédocle a composé l'âme de tous les éléments, et fait de chacun d'eux une âme ^. » Ainsi non-seulement les éléments seraient animés, mais ils seraient chacun une âme.

Cette opinion est si étrange, elle se comporte si mal avec les autres théories d'Empédocle que Zeller, malgré l'autorité d'Aristote, ne croit pas pouvoir la lui attribuer, et je partage ce sentiment.

2 De Plant., I, 815, a. 15.

3 II est impossible de mieux marquer l'origine psychologique de cette philosophie de la Nature.

* De An., I, 2, 6.

Quoi qu'il en soit les végétaux ont une âme et sont des animaux ; leur âme est de la même nature que celle des animaux et que celle des hommes. Leur génération est ovipare, lùoxoxd fxaxpot SÉvBpea 1. Les feuilles des arbres sont des espèces de cheveux; de plumes, d'écaillés. Leur croissance et leur développement viennent de la chaleur répandue et disséminée dans la terre; les racines se dirigent vers le bas, parce que c'est la direction naturelle de la terre, et les branches s'élèvent en haut, parce que c'est le mouvement naturel du feu.

Tous les êtres ont la vie, la sensation, la raison ; d'où vient donc et en quoi consiste leur différence spécifique et leur individualité? Suivant la diversité de leur constitution physique, qui dépend elle-même des diverses proportions des éléments combinés et mélangés qui les constituent, varient en degrés les intelligences des hommes, et nous pouvons ajouter des êtres 2. Les êtres, nés de la combinaison des éléments matériels réunis et séparés par l'influence combinée des deux principes de l'amour et de la discorde, ne sont pas tous nés à la fois ; il y a succession lente et insensible, oùx acpap hXk ' i%i\y\]x-j., parce que c'est non par un saut brusque, mais par une longue série d'états intermédiaires et transitoires que le monde passe de la période de l'unité absolue à la période d'absolue et infinie multiplicité.

Les végétaux sont les premiers des êtres vivants qui sont sortis de la terre, ils ont été produits avant même que le soleil ne tournât autour d'elle, avant que le jour ne se distinguât de la nuit 3. Il ne se produit plus d'espèces nouvelles, parce que le règne végétal a été créé à une époque où le monde, encore dans la jeunesse et la vigueur, imparfait et incomplet, cherchait à se compléter, tandis qu'aujourd'hui, arrivé à son entier achèvement, il a perdu sa force de génération ^.

1 De Gen. An., I, 23.

3 Plut., Plac. Phil., V. 26.

Arist., de Plant., 1, 2, 817, b. 15.

EMPÉDOCLE 87 Ce sont les idées que Lucrèce a adoptées et qu'il expose en vers admirables :

Nunc redeo ad mundi novitatem et mollia terrœ Arva ; novo fetu quid primum in luminis oras Tollere, et in certeis credunt committere venteis. Principio genus herbaruni viridemque nitorem Terra dédit circum colleis ; camposque per omneis Florida fulserunt viridanti prala colore : Arboribusque datum est varieis exinde per auras Crescundi magnum immissis certamen habenis ; Ut pluma atque pilei primum setseque crcantur Quadrupedum membris et corpore pennipotentum, Sic nova tum tellus herbas virgultaque primum Sustulit : inde loci mortalia corda creavit i

Sed quia fmem aliquam crescundi débet habere, Destitit, ut mulier, spatio defessa vetusto.

L'origine de l'homme est singulière, bizarre: sous l'empire de la discorde, les membres des êtres qui composeront plus tard des organismes vivants, ont été produits isolément et séparés les uns des autres : on voyait des têtes sans cou, des bras sans épaules, des yeux sans front. C'est l'amour dont la puissance réunit entr'eux, dans un ordre harmonieux, ces membres dispersés, ces fragments épars d'organismes, et en fit des êtres uns et vivants 2.

Ce n'est pas que l'amour, et encore moins la discorde, soient des causes finales : ce sont des causes efficientes ou motrices, mais qui, parfois agissent comme des causes finales. Partout où cette réunion de membres isolés se trouve être ce qu'elle eût été si elle eût été faite en vue d'un but, evsxa tou, ces harmonieuses créations survécurent ; là où il n'en fut pas ainsi, comme lorsque des membres de bœufs et des membres d'hommes se réunirent pour un instant, les monstres ainsi nés périrent bientôt 3. C'est par cette production monstrueuse pri-

» V. 781 sqq.

V. 306 Conf. Arist., de Cœl., III, 2; 300, b. 29; id., de An., III, 6. V. 310-316. noXkot. pièv à[jLçi7i:p6(TWTTa xa\ àfjKpto-Tcpva eçuovxo

PouyevY], àvôpoTiptopa

àvSpoqpur] pouxpava- Conf. Arist., Phys., II, 8, 188, b. 29; id., II, i, 196, a. 23.

mitive qu'Empédocle expliquait les caractères de certaines organisations qui paraissent défectueuses ; ainsi il soutenait que si tel animal avait telle épine dorsale, c'est parce qu'au moment où les éléments qui l'ont formé se combinaient, l'épine se trouvaient tordue et comme brisée L'ordre des parties, leur rapprochement en une seule forme, leur coopération à une fonction commune, ne vient donc pas d'une fin conçue et voulue d'avance : c'est le résultat d'une sorte de sélection qui essaie mille combinaisons périssables, jusqu'à ce qu'il s'en rencontre une qui persiste et dure, parce qu'elle répond aux conditions nécessaires de la vie 2.

Dans les hommes, comme dans tous les êtres, le semblable désire son semblable et se porte naturellement vers lui : la pensée n'est qu'un mouvement particulier de ce genre, c'est-àdire un mouvement du semblable au semblable. Nous pensons toutes les choses par l'élément qui correspond en nous à ces choses mêmes. « Nous voyons la terre par la terre ; par l'eau, l'eau ; par l'air, l'air; par le feu, le feu; par l'amour, l'amour ; par la discorde, la discorde ; car ce sont là les principes d'où tout est formé, et c'est par ces principes que les êtres et les hommes pensent^ jouissent et souffrent ^. »

Il faut remarquer que le mot âme, <J>u;(7^, ne se trouve pas dans les fragments d'Empédocle, et que la vie, la sensation, la pensée semblent être pour lui des modes d'aetion, des propriétés naturelles et pour ainsi dire identiques en soi^ et différentes seulement en degré, de la composition et de la combinaison des éléments matériels de l'être. Nous ne voyons pas en lui l'âme séparée par son essence et ses attributs du corps ; la pensée

1 Arist , de Part., An., I, i, 640, a. 19.

3 Le principe de la finalité, qui perce dans celui de l'Amour et même de la Discorde, ne parvient pas encore à se dégager nettement, et, comme Socrate l'observe, même Anaxagore, après l'avoir aperçu, posé , semble l'oublier à chaque instant , et ne sait pas s'en servir. La contradiction réelle ou apparente de la cause finale et de la crtuse efficiente, trouble toutes les conceptions et arrête le développement naturel des plus grands principes.

EMPÉDOCLE 89 n'est que la sensation, un degré supérieur, si l'on veut; mais la sensation est un phénomène purement physiologique i. La connaissance s'opère par le mouvement du semblable vers le semblable, elle naît donc, comme les choses, du mélange des éléments matériels du corps. En particulier c'est dans le sang, où les éléments sont le plus parfaitement mélangés^ que résident la pensée et la conscience, c'est par le sang que nous pensons. Tw ai'xari (xàXtcTTa cppovsTv 2 et surtout par le sang du cœur : « Dans les flots du sang qui circule avec violence est nourrie (la pensée ^) ; c'est là que se meut l'intelligence de l'homme ; car chez l'homme le sang du péricarde est la pensée même.

aljxa yàp àvôpœ-Tiotç TcepixàpSiov iazi v()Y|[jt.oc

« Les êtres dans lesquels les éléments semblables, homogènes, ni trop peu ni trop nombreux, ni trop petits ni trop grands, ont été mélangés, ceux-là ont l'intelligence supérieure et les sensations les plus délicates ; ceux où la combinaison se fait tout autrement sont le contraire ; ceux dans lesquels les éléments sont espacés et lâches ont l'esprit épais et l'intelligence lourde ; ceux où ils sont denses et serrés sont vifs et actifs. Ceux chez lesquels ce mélange bien proportionné se réahse dans un organe spécial, ont là une supériorité spéciale : c'est ainsi que les uns sont des orateurs, les autres des artistes, parce que, chez les uns, cette heureuse combinaison s'est faite dans les mains, les autres dans la langue. On s'explique de même toutes les autres supériorités ^. » En un mot, comme le dit lui-même Empédocle :

1 On ne sait où Théodoret {Cur. Grsecor. Affect., v. 18, 72), a trouvé qu'Empédocle faisait dé l'âme un [jLîyfxa èl aîOeptoôouç xa\ àspdjôouc oOc-ta;.

2 Theophr., de Sens., 10.

3 V. 372. Le fragment incomplet ne donne pas le sujet de irsO^iatxjjLévY]. C'est évidemment [XTjxtç.

5 Theoph., de Sens., 10 ; Plut., Plac. Phil., v. 23, 25, 27. La froideur du sang est, d'après Empédocle, la cause de la faiblesse et des lacunes de l'intelligence (sanguis circum praecordia frigidus. Virg.); le sommeil et la mort viennent de ce que le fou s'échappe du corps.

suivant la diversité de la constitution physique varient les degrés

et les spécialités de l'intelligence.

Bien qu'on trouve dans les Fragments une vague allusion à une différence entre la sensation et la raison, il n'y en a pas d'essentielle, et Empédocle n'en pouvait guère admettre, puisqu'il n'y a pas, dans son système, place pour une différence entre le spirituel et le corporel, Démocrite et Empédocle soutiennent que la sensation est la pensée même, et comme la sensation est une altération, àXXotwdiç, ils prétendent que ce qui nous apparaît par la sensation est la vérité même » Ce doit être là une conclusion qu'Aristote tire et a logiquement le droit de tirer des principes d'Empédocle, mais qu'il ne semble pas que ce dernier ait jamais expressément formulée : au contraire, il recommande de se défier des sensations et se plaint de la faiblesse de l'intelligence : « Bien faible est l'intelligence (7raXà(j.at), contenue et répandue dans nos organes ; bien des accidents graves lui font obstacle et émoussent nos pensées. Les hommes éphémères, qui ne peuvent parcourir et connaître que l'espace si court d'une vie si pénible, qui disparaissent et s'évanouissent comme une fumée, ne connaissent chacun que les choses en présence desquelles il s'est trouvé personnellement dans le cours agité de sa carrière : et cependant, tout le monde croit et se vante de connaître le tout des choses. Vaine présomption ! Car les choses ne se laissent ni voir aux hommes ni entendre ni comprendre d'eux, même par la raison, ouxe voo) -rteptXTjTrxà. Fais-en l'épreuve, et tu te convaincras que ton savoir ne pourra s'étendre au-delà des limites de l'intelligence humaine, bornée et faible ^ . »

Empédocle n'ébauche même pas une théorie de la connaissance ; ses préceptes logiques ont un caractère très général : « Cherche en toute chose l'évidence ; dans l'ordre des choses visibles, ne crois qu'au témoignage de tes yeux ; dans l'ordre

1 Arist., Met., IV, 5, 1009, b. 12.

V. 36 sqq. Malgré cela, il prétend avoir trouvé la vérité, et une vérité certaine et évidente : <rù ô 'àxoue Xoywv aioXov oùx àiîaxTiXov.

EMPÉDOCLE 91 des choses qui s'adressent à nos oreilles, n'ajoute foi qu'à ce que tes oreilles ont entendu », c'est-à-dire que la connaissance a un caractère absolument expérimental, et l'expérience est personnelle comme toute sensation. « Mais d'ailleurs, ajoute-t-il, garde-toi d'ajouter foi aux sens, et cherche partout l'évidence avec ta raison ^ . »

On surprend ici un commencement de distinction qui, dans les données du système, ne peut être qu'une différence de degré, et provenir de la différence des proportions dans lesquels est le mélange qui constitue chaque être et chaque activité de l'être.

La sensation, qui est la forme nécessaire de toute connaissance, s'explique par les émanations : « D'après Empédocle, dit Platon ^, les choses émettent des sortes d'émanations qui se dirigent vers les pores et les traversent. De ces émanations, les unes sont appropriées à certains pores, les autres à certains autres, et elles sont, les unes plus petites, les autres plus grandes. Ainsi, par exemple, la couleur est l'émanation des objets appropriée aux pores de la vue ». Théophraste confirme ce renseignement en le répétant : « Empédocle dit que la sensation est produite par l'appropriation des émanations des choses aux pores de chaque sens, les émanations de chaque objet sensible s'adaptant aux pores de son sens propre ^. » C'est ainsi de la différence des pores à laquelle correspond une différence analogue des émanations que vient la différence des sensations ^. La sensation de l'ouïe s'opère lorsque l'air, qui se trouve en suspension dans l'intérieur de l'oreille, vient à frapper brusquement les parois de la conque de l'oreille, comme dans une trompette. L'odeur est produite par l'air 5, la saveur vient de l'eau qui contient en suspension tous les genres

1 V. 58 sqq.

2 Men., 76, c.

3 Theophr., de Sens., 7.

* Plut., Plac. Phil., IV, 9, 3.

5 Id., id.

de saveurs, insensibles à cause de leur exiguïté La vue, qui, avec le tact, nous fournit les notions les plus claires et les plus sûres 1, s'explique comme il suit : « De même que celui qui se propose de sortir pendant une nuit d'hiver prépare sa lampe qui doit jeter autour de lui l'éclat de ses rayons enflammés, l'allume et la place dans une lanterne, dont les cloisons transparentes servent à écarter le souffle des vents, tout en laissant passer le feu qui éclairera les objets placés sur sa route d'au- . tant plus vivement que la lumière aura un éclat plus intense, de même, le feu naturel enfermé dans les membranes de l'œil, protégé contre l'humidité sous ses cloisons diaphanes, emplit l'orbe de la pupille, et, à travers ces voiles légers, rayonne et se répand au dehors sur les objets 3, » Ainsi, dit Aristote, Empédocle croit que l'œil est de feu, et que la vision a lieu, quand et parce que la lumière sort de l'œil : cependant, ailleurs, il professe que la vision est produite, par les émanations des objets visibles ^. C'est une contradiction manifeste qu' Aristote signale sans chercher à la lever.

Ce n'est pas la seule ni la plus grave qu'on remarque dans ces essais encore informes et incomplets d'une philosophie qui, à peine, a conscience des problèmes qu'elle veut résoudre^ et n'est pas en possession d'une méthode sûre et réfléchie de recherche, de contrôle et de démonstration.

Nous avons vu que, d'après les données du système, qui est absolument physique, il n'y a aucune place pour la distinction d'une essence spirituelle et d'une essence corporelle. La pensée, le sentiment, la sensation, le plaisir et la souffrance, sont des fonctions des éléments matériels réunis et divisés, dans des proportions diverses, par la discorde et par l'amour. Il n'y a donc pas d'âme dans la philosophie d'Empédocle, et, cependant, il admet, il enseigne expressément une migration des âmes :

1 Arist., de Sens., l.

* Arist., de Sens., 2,

« C'est une nécessité fatale, c'est un décret antique, éternel des dieux, confirmé par leurs serments solennels^ que l'homme qui a souillé sa mam de sang, ou aura trahi son serment, soit exilé des dieux pendant 30,000 années (wpaç), et naissant successivement, sous diverses formes mortelles, change de conditions de vie, toujours malheureux dans toutes. Tel je suis moi-même aujourd'hui exilé des dieux, cpuyàç GedOsv, errant, subissant l'influence de la funeste discorde, tombé sur la terre, au miheu des hommes, rampant dans ce vaste désert ténébreux, déchu de quel comble de félicité et de gloire, après avoir été homme, femme, arbre, oiseau, poisson, pleurant, gémissant et stupéfait à la vue de ce séjour désolé »

Ainsi, il y a dans l'homme et dans tous les êtres quelque chose d'identique et de permanent, sinon éternel, de vivant du moins qui, pendant une longue suite de périodes du temps, survit à tous les changements apparents et s'enveloppe successivement d'une chair nouvelle, comme on change de vêtement.

La chair, mot singuher dans la bouche d'un philosophe du siècle av. J.-Gh. , la chair change et périt . il y a donc quelque chose de différent d'elle qui subsiste. Mais que subsiste-t-il donc, si ce n'est une âme ? Cette âme que peutelle être qu'un composé des principes matériels, dont le corps est formé, et qui ne pourrait en différer que par un rapport numérique différent des parties qui entrent dans la combinaison, sans qu'il soit nulle part fait la moindre allusion même à cette simple différence de degré ^.

^ Fragm., v. 1.

2 V. 4U. Heeren (Stob., EcL, Phys.y 1, 1050) donne la leçon àXXocoxpwTi, Wakefield (Lucret., III, 613, et IV, 56) àXXoxpwrt, Karsten, aloXoxpwxi.

Cependant, on trouve dans Plutarque {de Exilio., 18, le renseignement suivant: où yàp ccï\ia, 9-/)0-\v) yjfjiîv oOôè TiveOjjia cruyxpaôév, oùacav xat ocp^V irapea-

Xev, àXX' èx toutwv to crtbfj^a aufjLTréTrXaaxat, yoyevèç xai 6vy)t6v. L'âme vient d'ailleurs ici-bas, et cet exil on le dissimule, sous le nom plus doux de naissance, yévefftv.

Quoi qu'il en soit, dans cette succession de formes, les meilleures conditions de vie sont pour les êtres qui ont été les meilleurs dans leur vie antécédente. Ils deviennent à la fm devins, poètes, médecins, princes, rois ; d'eux naissent les dieux honorés qui vivent avec les Dieux immortels, libres des soucis de l'humanité et affranchis de la loi fatale de la mort ^.

C'est à ces idées, dont le caractère orphique et pythagoricien est manifeste, qu'il faut rattacher les règlements sur l'interdiction de la nourriture animale, et qui, pour être logiques, auraient dû interdire également la nourriture végétale, tandis que quelques végétaux seuls sont prohibés, les fèves, par exemple,

Y a-t-il, dans cette philosophie, place pour un Dieu véritable ? Une des objections qu'Aristote fait au système le laisserait supposer : « Empédocle, dit-il qu'on pourrait croire conséquent avec lui-même, tombe cependant dans la même contradiction que les autres philosophes. Il pose en effet un principe, la discorde, comme cause de la destruction ; et cependant on n'en voit pas moins ce principe de destruction engendrer tous les autres, excepté l'Un, ro £v ; cartons les autres êtres, excepté Dieu, proviennent de la discorde. S'il n'y avait pas, dans les choses, le principe de la discorde, tout serait ramené à l'unité ; car lorsque les éléments se rassemblent et s'unissent, la discorde disparaît. Il suit de là que Dieu, l'être heureux par excellence, connaît moins que les autres êtres, car il ne connaît pas tous les éléments, puisqu'il n'a pas en soi la discorde, et que la connaissance s'opère du semblable par le semblable 3. »

2 Arist. Met., IH, 4,

3 Aristote fait en outre remarquer que si la Discorde est cause d'être tout aussi bien que de destruction, de son côté, l'Amour est tout aussi bien cause de destruction que d'être ; car lorsque l'Amour réunit tous les êtres et les fond dans l'Unité absolue, il

Quelle peut être la nature de ce Dieu? Si, comme le dit Aristote, c'est l'unité absolue, to ëv xo [j."ty^u.a, il est le ScpaTpoç; mais, alors, c'est la nature même, avec ses éléments et ses forces motrices, avant qu'aucun principe de distinction, de séparation, de mouvement, se soit manifesté en elle, c'est-àdire dans la confusion inerte du désordre, du chaos et de la nuit. On ne peut guère à ce Dieu appliquer les attributs que lui donne Empédocle dans des vers qui rappellent la doctrine et presque les termes même de Xénophane : (c Nous ne pouvons approcher la divinité ; elle est invisible à nos yeux ; elle se dérobe au contact de nos mains ; et, cependant, ce sont là les deux sens qui impriment dans notre esprit, cppéva, les convictions les plus solides. Dieu n'a pas, comme l'homme, une tête sur un corps, des bras attachés à ses épaules ; il n'a pas de pieds, pas de mams ; il n'est qu'un esprit saint et infini, et dont la pensée parcourt avec rapidité l'immensité du monde :

'AXXot cppir]V tepT) xal àôéacpaTOç ÏTiltio jjlouvoç cppdvTtGi xd(r[jt.ov airavra xaTataaouda ôoTjaiv'^.

Ce Dieu d'un autre côté n'est pas la discorde, cela est évident, d'après les noms qu'il lui donne, et il ne peut pas être l'amour, qui n'est pas, dans le système, un principe unique ni supérieur, et qui, comme Aristote l'a vu, produit les mêmes effets que la discorde elle-même.

Au miUeu de ces lacunes et de ces contradictions, si nous cherchons ce qui peut concerner la psychologie dans ce système, nous trouverons en réalité bien peu de chose : le plus impor-

détruit tout ce qui n'est pas cette Unité. Enfin Empédocle n'assigne aucune cause au changement, se bornant à dire qu'il en est ainsi, comme si le changement était nécessaire; mais il ne présente aucune exphcation, aucune raison de cette nécessité. Il semble même que cette puissance est celle du hasard, et que la doctrine d'Empédocle a quelque analogie avec la théorie de Darwin, qui adme.t que c'est un heureux liasard, qui, au milieu de l'éternel massacre des faibles, de la destruction de formes et d'organismes innombrables, en sauve quelques-uns plus appropriés à certaines circonstances toutes fortuites de leur existence et de leur développement.

1 V. 389-396. C'est le seul passage où nous voyons par une dénomination particulière, çpyjv, attribuer une sorte de substantialité à ce qui pense.

tant sous ce point de vue, c'est que ce physicien qui adopte presque toutes les doctrines d'Héraclite, pour expliquer la vie, le changement, le devenir, la destruction, le monde enfin, est obligé d'ajouter aux principes matériels, deux forces morales, deux forces psychiques, dont les noms seuls révèlent le caractère. Il a beau ne pas avoir nommé l'âme, ce n'est que dans une âme et dans l'analyse de l'âme qu'il a trouvé ces facultés de la haine et de l'amour, qu'il emploie à l'explication des choses, et si ce n'est pas expressément l'âme, ce sont du moins deux forces, qui ne peuvent appartenir qu'à une âme, qu'Empédocle considère comme les racines et les fondements des êtres et des

choses, pt^topt-axa ttocvtcdv.

Page 1