CHAPITRE TREIZIÈME
DIOGÊNE d'APOLLONIE
Aucun renseignement certain ne fixe l'époque de Diogène d'ApoUonie avec quelque précision. On sait qu'il faisait mention dans son ouvrage de l'aérolithe tombé à JEgos Potamos, 01. LXXVII ou LXXVIII 1, c'est-à-dire qu'il est postérieur à cette date. D'un autre côté Simplicius le cite comme le dernier des philosophes purement naturalistes, et le signale comme un compilateur qui a emprunté presque toutes ses idées, les unes à Anaxagore, les autres à Leucippe ^. Ses écrits confirment l'opinion, partagée par la plupart des anciens, qu'il a été un contemporain d'Anaxagore, et plus jeune probablement que ce dernier. Il était né à Apollonie, en Crète, et vint à Athènes où il courut des dangers ^ semblables sans doute à ceux qui avait menacé Anaxagore et auxquels Socrate succomba. Diogène de Laërte ne connaît de lui qu'un seul ouvrage intitulé : De la Nature. Simphcius tout en disant qu'il n'a eu que celui-là entre les mains, croit cependant qu'il en avait écrit encore d'autres, parmi lesquels il cite un traité : De la nature de l'homme, qui pourrait bien n'avoir été qu'une section du premier. Nous n'avons conservé qu'un petit nombre de fragments, mais assez
1 Stob., Ed. Phîjs., \/h08. La Chronique de Paros donne la date de 01. 77, -3 = 467 ; la Chronique d'Eusèbe, celle de 01. 78, 4 = 465, et Diodore et Denys d'Halicarnasse celle de 01. 78, 1 = 468.
2 Ar., Phys., f. 6, a.
3 Diog. L., IX, 57. .
Chaignet. — Psychologie.
complets pour nous donner une idée des principes généraux de son système, qui est à la fois une physique et une psychologie. Car il semble avoir connu les difficultés du principe dualiste d'Anaxagore, et n'a trouvé pour les éviter, d'autre moyen que de confondre la nature et l'esprit, qu'avait distingués et séparés par une différence d'essence son contemporain.
« Au commencement de toute science, il faut poser un principe inébranlable, et tout en déduire par une exposition simple et grave ^. » On n'a pas remarqué que pour la première fois apparaît ici la préoccupation des conditions formelles de la science pour laquelle Diogène exige, non-seulement la clarté et la dignité de l'exposition et delà forme littéraire, mais un principe unique et un principe indiscutable, inconcussum quid, àva{i.cpt(jê75T7iTov^ comme forme logique de toute science.
Quel est ce principe ?
c( Tout ce qui est n'est qu'une modification d'un seul et même être, est au fond une seule et même chose. Sans cette identité substantielle, il ne pourrait y avoir aucune communication, aucun mélange , aucune production , aucune destruction , aucune influence réciproque et mutuelle des choses les unes sur les autres. On ne verrait pas la terre produire une plante, ni un animal engendrer un animal ^ » . « Toute chose dans laquelle nous voyons se manifester production ou passivité, To 7roi£"tv xal ro Tràçj/^siv, suppose l'unité substantielle de nature, [ji^av etvai ttjv uTcoxeifAsvYjv cpu(jtv ^. ))
« Cette substance, principe unique de tout est l'air, infini, éternel, immense, tout puissant, tout connaissant ^. »
« Ce principe possède une vaste intelligence ; car il ne serait pas concevable sans la pensée ; tout en ce monde fut distribué avec un tel ordre, que tout eût sa mesure, que tout fut disposé avec une beauté parfaite ^ ». <r C'est à ce principe que les
1 Fragm. 1, Panzerbieter.
2 Fragm. 2.
3 Ar., de Gen. et Corr., 1, 6.
4 Fragm. 3.
5 Ainsi, l'Ordre est ami de la Raison, et en est la marque comme la mesure.
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hommes et les animaux doivent la vie, Fâme, la pensée... et la preuve, c'est que c'est en respirant l'air, qu'ils vivent, et que quand cet air leur manque, ils meurent et leur raison s'évanouit »
d Ainsi ce qui possède la pensée, ce qui en contient l'essence c'est l'air; c'est par l'air que sont gouvernées et ordonnées toutes choses ; car c'est son essence ^ de pénétrer en tout, de tout imprégner, d'être partout : il n'est pas une seule chose qui n'en possède une part. Mais pas une chose n'en participe de la même manière : les formes, les modes, les degrés de cette participation à l'air et à la pensée sont infiniment variés.
L'âme de tous les animaux est par conséquent le même air, plus chaud que l'air extérieur où nous vivons, plus froid et de beaucoup que celui du soleil. Mais cette chaleur, constitutive de l'âme, n'est la même dans aucun animal ni dans aucun homme ; il y a, entre toutes les espèces comme entre tous les individus de chaque espèce, une différence variable qui n'est pas grande, il est vrai, mais telle enfin, que, malgré leur identité de nature et de substance, aucun être n'est absolument semblable à un autre être... C'est parce qu'il y a un nombre infini de différenciations, que les animaux sont différents les uns des autres, qu'ils ne se ressemblent parfaitement ni par la forme, ni par le régime, ni par l'intelligence. Et cependant tous vivent, voient, entendent par le même principe, l'air, et c'est à ce même principe qu'ils doivent toutes les autres formes de la pensée 3. »
L'âme a non seulement la faculté de connaître : elle a aussi celle de mouvoir et d'ordonner ; et elle a l'une et l'autre de ces facultés parce qu'elle est de l'air : c'est, dit Aristote dans une
1 Fr. 5.
^ £00 ç. Mullach change sans raison cette leçon en v6o; qui ne serait qu'une répétition.
3 Fragni. 6. xac (xoi ôoxeet xb xy)V v6y)(tiv e^ov elvac 6 àrip xaXeofJievoç Ùtio Twv avOpcoTCwv xa\ Ûtco toutou TcâvTa xat xuèepvSo-Oat xal uâvTcov xpaTÉscv aÙToO yâp \koi (ou ano yap \ioi toutou^ ôoxeet vooç (eôoç Simplic.) eivat xai èui Tiàv àçtyOat xai TiavTa ôtaTiÔévat xa\ ev uavTi èvelvai.
^ De An., 1, 5, 15.
phrase un peu obscure, parce que l'air est le principe de tout, que l'âme peut connaître ^ ; c'est parce qu'il est le plus léger des corps, que l'âme est à la fois susceptible de se mouvoir et capable d'imprimer le mouvement qu'elle possède.
L'âme est de l'air ^ ; voilà pourquoi le sperme des animaux est aériforme. La pensée vient de l'air, qui, avec le sang qu'il pénètre, baigne tout le corps, par le moyen des veines, dont Diogène fait une description anatomique d'une exactitude vantée par Aristote ^.
On ne sait pas trop ce que veut dire Plutarque quand il remarque que Diogène a placé le Tjysjjiovixdv de l'âme dans le ventricule artériel (c'est-à-dire gauche) du cœur, lequel est de nature aériforme. Entend-il la faculté supérieure de l'âme, la raison, comme le faisaient les stoïciens, dont il est difficile de croire que Diogène ait devancé ainsi les distinctions subtiles ? Entend-il par 7]y£[ji.ovixov le siège de l'âme, ou plutôt ne voudraitil pas tout simplement dire l'âme est ce qui commande au corps, xo xr^ç ^oyi\ç Tjyejjiovixov ? Car si la doctrine de Diogène pose l'unité de substance et l'identité d'essence, elle laisse subsister la différence de degré : il peut donc y avoir encore une différence entre l'âme qui commande et meut et le corps qui est commandé et mû.
Diogène ébauche grossièrement et très imparfaitement une théorie de la sensation, que peut être il ne confondait pas avec la raison.
« De même qu'il ramène à l'air la vie et la pensée, Diogène y ramène aussi les sensations : c'est pourquoi l'on doit croire qu'il est d'avis que la sensation a lieu par le semblable ; car l'action et la passion ne seraient pas possibles si les choses ne
1 Puisque toute chose est de l'air, et que la connaissance n'est qu'une assimilation, un rapprochement, un rapport du sujet et de l'objet, il est nécessaire que l'àme soit de l'air.
"2 Stob., 1, 62, 796. àlpoç (l^ux"*!^- J- Philop., deAnim.,c. 7. àpxV'^^^ ovtwv Tov àepa Xéyovxeç (Diogène d'ApoUonie et Anaximène), ex toutou xai tyjv 'Asyov.
« Simpl., f. 33.
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venaient pas d'une seule et même substance. L'olfaction est produite par l'air qui entoure l'encéphale ; cet air est dense, et la combinaison qui le constitue est en proportion avec celle qui constitue les odeurs : voilà comment il y a sensation de l'odeur. Lorsqu'au contraire cet air est léger et distendu, la proportion nécessaire n'existant pas, il n'y a pas sensation. L'ouïe a lieu lorsque l'air contenu dans les oreilles est mû par l'air extérieur et transmis jusqu'à l'encéphale. Les yeux voient quand les images apparaissent sur la pupille, et quand celle-ci se mêle avec l'air externe, entre en contact avec lui, il y a sensation. La preuve, c'est que lorsqu'une inflammation des veines ne permet pas le mélange avec l'air interne, quoiqu'il y ait image sur la pupille, on ne voit pas. Le goût s'opère par la langue, et par la nature ténue et moelleuse de cet organe. Sur le tact, Diogène ne dit rien de précis ^ . »
En un mot la sensation s'opère par l'air, comme toutes les fonctions de la vie, par un mouvement qui met en communication, au moyen des organes, l'air extérieur qui est en toutes choses avec l'air interne, contenu dans chaque organe des sens et « qui est une petite partie de Dieu, jjiixpo/ ii,6piov tou ôsou 2. »
« Voici comment Diogène explique que se produisent le plaisir et la douleur. Lorsqu'une grande quantité d'air s'est mêlée au sang, et, conformément à sa nature se répandant dans tout le corps, en allège le poids, naît le plaisir. Lorsqu'au contraire, contre sa nature, l'air n'a pas pu se mêler au sang, celuici devenant plus languissant, plus faible et plus épais, se produit la douleur.
Ce sont les mêmes causes qui produisent la maladie et la santé.
La pensée est opérée par l'air pur et sec ; car l'humidité arrête l'acte de l'intelligence. C'est pour cela que dans le sommeil, les vapeurs de l'ivresse, les indigestions, la pensée est moins active.
1 Theophr., de Sens., 39, 40, 41.
2 Theophr., id., 42.
Que l'humidité affaiblisse l'intelligence, on en a la preuve par le fait que si les autres animaux sont moins intelligents que l'homme, c'est qu'ils respirent un air, et prennent une nourriture qui, sortant immédiatement de la terre, en a conservé toute la -fraîcheur. Il est vrai que les oiseaux respirent un air pur et sec ; mais ils ont la même constitution que les poissons : c'est-à-dire qu'ils ont une chair rigide qui ne permet pas à l'air de circuler dans tout le corps et qui l'arrête dans le ventre. C'est pourquoi ces animaux digèrent très vite, et sont privés d'intelligence, acppov.
Les végétaux, qui n'ont pas de vide à l'intérieur, et ne peuvent respirer l'air, sont absolument privés de la pensée, et par la même raison : il y a en eux beaucoup d'humidité qui empêche l'air de se répandre dans tout le corps ^. »
Il semble que Diogène ait été amené à ce principe que l'air est la substance unique de toutes choses et de Famé, par l'idée du mouvement. La vie et la pensée sont mouvement ; le principe de la vie et du mouvement ne peut être qu'une substance mobile elle-même : car on ne comprendrait pas qu'une substance immobile contint le mouvement et en fût la cause. Or parmi toutes les substances, celle qui parut le mieux répondre à toutes les conditions nécessaires pour expliquer le mouvement, c'est-à-dire la vie et la pensée, c est l'air : et de là la doctrine de Diogène, d'après laquelle le mouvement, la vie et la pensée sont les attributs immanents de l'air.
1 Tlieophr., de Sens., 44.