‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 4)Chapitre 3 sur 94 · XXIV · texte numérisé non relu

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^ Le NoO;, comme le [xlvoc, semble la faculté de connaissance inhérente au ^v\i6ç : voOç èvt 6u(X(T), èv cpplffiv, 8u[ji<T) vostv, çpéat voetv. Mais, parfois, le 6u(x6ç semble s'identifier avec la ^\>xri, de sorte qu'il n'y a plus d'autre différence dans les faits psychiques que celle qui résulte de la vie de l'àme agitée par la passion et le désir, et de la vie du NoOç, source des pensées calmes et pures.

LA PSYCHOLOGIE DES POÈTES 9 plèlement du corps II reste une image de l'un comme de l'autre, la vaine apparence d'un corps qui n'a qu'une vaine apparence de vie et de pensée. Cependant la personnalité, l'identité personnelle demeure. Achille mort non seulement parle et pense encore : mais il reste lui-même, Achille.

Les morts ne sont à proprement parler ni des âmes ni des corps : ce sont des fantômes, des ombres, etSwXa, cxiat, des crânes vides, aasv/^va xàpY,v!x, sans pensée, sans conscience, sans cœur, à<ppà8££ç, àxT^pcoi, sans voix et n'ayant plus qu'un cri aigu et faible, comme le cri perçant de la chauve-souris, Tpc'Cetv Ces êtres étranges, dont la vie est un rêve, qui n'ont plus de corps et n'en gardent que l'ombre, qui flottent à la hmite indécise de l'être et du non être, sont cependant éternels. Ils ont, dans cet état mystérieux, el'owXov Cw^ç, quelque chose de divin : ce sont les héros, les démons, les Dieux Mânes^ divi Maries. Ils habitent l'invisible Hadès, placé par les Grecs tantôt dans les profondeurs sombres de la terre, utco xeuôecri YaiYj;, où ne pénètrent jamais les clairs et doux rayons du soleil, tantôt dans la région vague et lointaine de l'Ouest, dans ùn pays également sans soleil, au-delà du fleuve Océan, qui enveloppe la terre. Ils peuvent, il est vrai, momentanément retrouver plus de vie réelle, et avec la vie la pensée, la conscience, la parole : mais c'est à condition de retrouver le principe de la vie, le sang. De là l'empressement des ombres évoquées par Ulysse pour venir boire le sang des victimes égorgées ; de là les sacrifices sanglants faits aux morts pour prolonger ou leur rendre pour quelques moments la vie ^.

^ Il est manifeste que les visions des songes ont fourni la première donnée à celte conception des âmes dans l'Hadcs.

2 Hom., OcL, VII, 556; X, 495; XI, 220-222-601. //., IX, 245; XVIII, 419 ; XXIII, 100-103; 65. Conf. Naegelsbach, Homer. Théologie. M. Ravaisson (Acad. des Inscript. Mém. lu le 30 avril 1875) prétend que, des le temps d'Homère, les Grecs croyaient universellement à une vie future, qui ne doit point finir, et qui implique même un certain degré de béatitude. Cette croyance confuse et grossière lui paraît méiue remonter au-delà d'Homère. La plus ancienne divinité des Grecs est la terre, qui récèle le feu, père des astres, source de la chaleur, de la lumière et de la vie, matière et substance de l'âme. Le culte des morts, le premier des cultes qui se lie au

Il est difficile de voir dans cette conception autre chose qu'un pressentiment vague et obscur de l'immortalité de l'âme, doctrine qui pousse à ses conséquences extrêmes la distinction de l'âme' et du corps, la distinction d'essence, bien entendu. On prétend que cette opinion a été clairement formulée pour la première fois par Phérécyde ou par Pythagore. Il est plus conforme à la nature des choses, et aussi plus en accord avec les témoignages de l'antiquité, d'y voir une tradition, iraXato; ^ih ouv 'scTTt Ttç Xdyo; ^, qui se dérobe, par son ancienneté même, à la recherche et à la vue de l'histoire. Dans les monuments postérieurs à Homère, elle prend une forme plus précise et plus philosophique. L'Hymne homérique à Gérés ^ ouvre aux initiés des mystères d'Éleusis la perspective et l'espoir d'une vie plus heureuse au-delà de la vie présente, et c'est un écho de cette tradition conservée dans les mystères et la théologie orphique que répètent Pindare et Sophocle, ce dernier disant que les initiés seuls, après la mort, auront le privilège de vivre ^, et l'autre, que l'initié seul peut savoir que la fm de cette vie est le commencement d'une autre vie, d'une vie divine ^. La puissance de la mort triomphe du corps et le détruit : mais l'âme reste vivante ^ ; l'expression trahit ici l'incertitude de la pensée : l'âme est désignée dans ce passage comme une image vivante de la vie^ Çô5v alwvoç el'SwXov, mais qui, en opposition avec le corps qui se dissout et périt, persiste et demeure, AeiTretai.

culte de la terre et du feu, atteste, dit le savant académicien, la croyance à la persistance de la force vitale, dans une vie d'au-delà. 1 Plat., Phced., 70, C.

3 Fragra. 750.

Totç ôè yàp [xovotç exe?

4 Pind., Fr. tlir., 8.

olÔEv (j-àv ptoTOu xeXeuxdrv, olôcv Se AïoçSoTOV àp)(àv.

s Id., Id., 34.

6avaT(i) TCpiaôevet, Cw'v

ôà XetTtsxat aîtovoç eî'ScoXov.

Les philosophes ont donc reçu ces notions psychologiques ou métaphysiques sur l'âme des croyances religieuses : elles font partie de la conscience morale des Grecs, comme peut-être de tous les hommes, sans avoir pris partout le même degré de force et de clarté. Je n'insisterai pas sur les éléments psychologiques que contient la théologie des poésies orphiques. Malgré les parties plus anciennes qui s'y peuvent rencontrer, ces poèmes sont certainement au moins dans leur forme Fœuvre d'un faussaire, Onomacrite K Dans cette conception, de tendances panthéistiques, ôn retrouve encore l'opposition de la matière représentée par le Temps, condition nécessaire et forme universelle de tous les phénomènes, et par le Chaos -, l'espace, et de l'esprit représenté par le divin Éther, dans le sein duquel le Temps engendre l'œuf du monde ^, et qui devient le père de Phanès Éros, appelé aussi Métis. C'est lui qui donne à toutes choses le mouvement, la forme, l'ordre, x6(7;j.ov, c'est de lui que l'âme humaine tire son origine

1 Onomacrite, d'Atliènes, vivait, au temps de Pisistrate et de ses fils (561-510). Il avait recueilli et révisé les textes des poésies orphiques, et il s'y permit de telles interpolations et altérations qu'il fut banni par Hipparque.

2 Le Chaos ne semble se distinguer du Temps que comme le plein se distingue du vide. C'est la réalisation matérielle du temps. La durée est la plus vide des abstractions, tant qu'on n'y ajoute pas la notion d'une chose qui dure. Sans l'àme, dit Aristote, c'est-à-dire sans la Vie, point de Temps. M. Renouvier, Logiq., t. III, p. 14-2, trouve entre ce système et celui de M. Herb. Spencer des rapports singuliers : « Ses, véritables analogies (de la philosophie de M. Spencer) sont dans telle Cosmogonie de la haute Antiquité : Du Chaos naquirent l'Érèbe et la Nuit; de l'Érèbe et de la Nuit l'Éther, l'Amour et l'Entendement. C'est bien le Chaos, en effet, c'est bien l'Érèbe et la Nuit qui sont représentés par le sujet primitif de Yhypothèse nébulaire, ainsi que M. Spencer l'appelle, c'est-à-dire par la matière composant le système solaire à l'état diffus. Le soleil lumineux est bien l'Éther, dont les vibrations engendrent la lumière, et l'Amour et l'Entendement répondent bien aux sentiments et aux idées, ramenés par la conversion des forces aux ondulations de la nébuleuse condensée, qui est le soleil ».

On sait en effet que la philosophie de M. Spencer repose sur la transformation et l'équivalence des forces, qui ont toutes leur origine commune dans les vibrations solaires communiquées de proche en proche à certaines particules élastiques des cor()s, et qui deviennent tour à tour chaleur, force vitale, force nerveuse et enfin force sensitive, intellective et volontaire.'

Le rapprochement me paraît quelque peu forcé, puisque les Orphiques posent à l'origine des choses, non pas une force unique, mais un dualisme de forces.

3 L'œuf est ainsi l'image de l'union de la matière et de l'esprit. * Lobeck, Aglaoph.y p. i97,

Nous retrouverons d'ailleurs presque les mêmes spéculations dans Phérécyde, qui en a peut-être fourni les traits principaux.

Entre la théologie des poètes et la philosophie proprement dite, Aristote place comme une phase intermédiaire, comme une forme mixte, les spéculations de quelques penseurs qui cherchent à se faire une conception générale des choses, et tentent un effort quoique impuissant pour sortir du vague et de l'arbitraire des mythes poétiques ^. Aristote nomme Phérécyde et fait allusion, sans les nommer, à quelques autres. Le caractère commun qu'Aristote établit entre les idées de ces écrivains, et qui les distingue des doctrines des Orphiques, c'est de poser comme premier, comme principe, le parfait, to apicrtov. Il faut se souvenir de ce jugement d'Aristote pour bien entendre et exactement interpréter le peu que nous avons conservé des écrits de Phérécyde.

Phérécyde de Syros était un contemporain de Thaïes, du roi de Lydie, Alyatte, et a dû naître, d'après Suidas, vers la XLVe Olympiade (600 ans av. J.-Gh.), et mourir vers la LVIII« (548 av. J.-Ch.). Comme l'historien Cadmus de Milet, il passe pour être le premier écrivain grec en prose ^. Son ouvrage, intitulé 'E7rTà[j.u/oç, était une théologie, qui posait à l'origine des choses, et comme principes premiers trois êtres éternels : Jupiter, le Temps, la Terre. La Terre, et peut-être aussi le Temps 3, doit être considérée comme l'élément vague et informe, mais préexistant éternellement, de la matière ; tandis que Jupiter, qui pour former le monde, lui donner l'unité, l'identité, l'harmonie, se transforme en l'Amour, représente évidemment une force motrice, intelligente, sage, et dont la bonté, l'amour, constitue un attribut essentiel. Le dualisme grec se montre encore ici, mais plus clair et plus pur, puisque la Pensée, le Parfait, TO apicrxov, est, suivant Aristote, pour Phérécyde, le vrai

1 Met.^ XIV, lOOi, b. 8, oc' ys [xe (x t y jji év o t aÙTiov(-/a\)T(p ^-(x (j.uOtxwç aTTavra Xéyetv-

2 Siiid., V.

3 Puisqu'il fait naître du temps, l'eau, l'air (xo TrvsOp.a) et le feu.

Premier. Que pensait-il de l'âme même de l'homme, c'est ce qu'il est assez difficile de savoir et de dire; Porphyre nous apprend que par des noms symboliques, tels que ceux d'ahmies, de fosses, d'antres, de portes ^, il désignait les générations et les disparitions, c'est-à-dire les transformations et migrations des âmes ce qui prouve du moins que l'âme humaine était, pour lui, un principe distinct et séparable du corps, survivant à la corruption qui atteint nécessairement celui-ci, et peut-être éternel ^. Nous retrouvons, dans les Cosmogonies théologiques d'Épiménide et d'Acusilaiis, qui nous sont d'ailleurs très imparfaitement connues, la même tendance, d'opposer au principe sans forme de la matière, un principe supérieur, qui se présente tour à tour ou à la fois comme une forme du temps, comme un moteur, et sous le nom de l'Amour comme une loi de la production de l'ordre et de la beauté des choses de la nature. D'après Damascius ^ : « Épiménide avait imaginé deux principes, l'Air et la Nuit ; mais il est évident qu'il plaçait tacitement un principe unique antérieur et supérieur ^ aux deux autres, qui engendrent le Tartare... De ces deux principes ^ naît encore (outre le Tartare) ce qu'il appelle le wmjen intellectuel , Y) vo7]T75 {ASffdTTqç, parco qu'll se porte également aux deux extrêmes, xoxe àxpov xat ro TTÉpaç. Acusilaiis pose un premier principe qu'il déclare absolument iaconnaissable ^. Deux principes inférieurs, (xsrà ttjv [Jiiav, dont l'un, la Nuit, joue le rôle de rilhmité, de l'informe, aTcsipta ; l'autre, i'Érèbe, celui de la

^ Porpliyr., de Antr. Nymph., c. 31. jxuxoùç v.a.\ êoOpouç xai àvxpa xa\ 6upaç

2 Porphyr., f/e Antr. Nymph., c. 31. ôtà toutwv aîviTTOtJi,évou Ta; xwv «^uxcov yev£<7£tç xai àuoyevéaetç.

3 Cic, TuscuL, I, 16.

4 De Princ, p. 383.

5 De Princ, aty?) Tijj.vja-avTa ty^v (xcav upb xwv Suoîv.

^ 6 Le texte, probalîlement mutilé, ne permet pas de déterminer avec certitude si l'intelligence, considérée comme un milieu, une limite, un point central, où se rencontrent et se pénètrent les extrêmes des choses, est née de l'air et de la nuit, ou de deux autres principes. On ne sait, en un mot, à quoi rapporter : è| wv ôuo Ttvât;.

' Et qui doit être Le Parfait, suivant l'observation d'Aristote, qui donne pour caractère à toute cette catégorie de penseurs de concevoir la perfection connue cause absolument première.

u HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

limite, irspaç. De ces deux principes naissent trois êtres, trois personnes intellectuelles, rpsTç voTjxàç uTcocxadet; : l'Ether, l'Amour, la Raison (M-^nç). »

Le sentiment grave, moral et religieux qui inspire les poésies des Élégiaques, des Gnomiques, et les maximes des Sept Sages ^ , a un caractère beaucoup trop, sinon exclu sivem'ent pratique, pour qu'il nous soit permis de nous y arrêter. Dicéarque disait avec raison de ces derniers qu'ils n'avaient été ni des cocpoi ni des cpiXoaocpot, car ils n'avaient pas recherché la science pour elle-même, et ce n'étaient que des gens avisés, d'un grand bon sens, cuvstouç, qui s'étaient surtout appliqués à donner de bonnes et sages lois à leurs concitoyens, vo[jt.o9£Ttxot 2. H est vrai que ces législateurs, ces hommes d'État, suivant la notion à peu près universelle qu'on se faisait alors de la politique, se sont crus tenus de fonder dans la pratique et à l'aide de la loi, la vie morale, et ont été par conséquent obligés de refléchir sur les principes de la vie morale : mais ces réflexions, ces conceptions, issues d'un intérêt pratique, toujours appliquées à des cas concrets et particuliers, n'affectent dans aucun de ces sages le caractère général, systématique et spéculatif qui constitue la science, et quoi qu'on rencontre dans ces maximes des pensées que la philosophie relèvera plus tard, par exemple : Connaistoi toi-même ; Prends pour guide la raison, ce serait en méconnaître le sens et la portée que de leur attribuer une valeur philosophique. On peut signaler ce progrès des idées morales, ce développement de la conscience religieuse, comme une préparation à la science philosophique, et particulièrement comme un prélude poétique ou pratique de la psychologie; mais nous croyons que c'est une exagération de le considérer comme une partie intégrante de cette science, et de lui donner une place dans sou histoire.

• Démétrius de Phalère pose le commencement de cette série sous l'Archontat de Damasios (01. 43, 3 = 605 av. J.-Ch.). Le nombre est loin d'en être constant. Ce sont : Thaiès, Solon, Bias de Pryène, Pittacus ^symnète de Mitylène, Périandre, tyran de Corinthe, Ghilon de Lacédémone, Cléobule de Lindus. • 2 Diog. L. I, 40.

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