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CHAPITRE QUINZIÈME

Leucippe, d'Abdère, suivant les uns, de Milet^ suivant les autres, est désigné par Aristote comme l'ami, eTaTpoç de Démocrite. Quoique Théophraste lui attribue le Msya; Stà>co(T[j.oç, et d'autres le livre Trspi Nou, Aristote parle de ses ouvrages en des termes qui laissent croire que leur origine lui était suspecte. On ne sait rien de sa vie, on ignore même s'il a écrit 2, et en tout cas on n'a rien conservé de lui. Sa doctrine s'est identifiée avec celle de Démocrite 3, et tous les deux sont les fondateurs de la philosophie atomistique.

Démocrite est né à Abdère, colonie de Téos, et ville ionienne, dans roi. LXXX zz 460 av. J.-Gh. suivant Apollodore, ou dans l'Ol. LXXXIII = 470 suivant Thrasylle. Il déclare lui-même, « qu'il a parcouru la plus grande partie de la terre, qu'il a visité et étudié un grand nombre de pays et de peuples, et qu'il n'a pas eu de rival pour la science de la géométrie et de ses démonstrations par le tracé des figures, pas même ces Égyptiens si vantés, parmi lesquels il a vécu cinq ans ^. » Il reste un très petit nombre de fragments de ses écrits fort nombreux 5, qu'avait catalogués Gallimaque, et que Thrasylle avait eu la

1 Diog. L., IX, 3. La leçon MyjXioç semble fautive, Clem. AL, Protr., 43 d. et Simplic, Phys., fr. 7 a. donnent MilriaioQ.

2 Ar., de Xenoph., 6. èv xoiç AeuxtuTrou xaXou[jL£voiç Xoyocç. Théophraste lui attribue le Méyav Aiaxoapiov habituellement rapporté à Démocrite. Stob., Ed., I, 160, cite un livre de lui intitulé Ilepi NoO.

3 Ar., de Gen. et Corr., I, 8. %ep\ Tcavrwv èv\ Xoyo) Siwptxadt.

5 Mullach, qui en fait l'énumération et en donne les titres, les porte à 60.

LEUCIPPE ET DÉMOCRITE , 105 singulière idée de distribuer en tétralogies, comme les dialogues de Platon ^. La variété des sujets atteste des connaissances étendues pour son temps, et une passion de savoir que n'affaiblit pas l'âge, ni la .perte de la vue.

L'atomistique semble être une opposition à la doctrine de l'unité absolue des éléates et au dualisme d'Anaxagore : (( Leucippe et Démocrite ont résolu toutes les questions d'après une seule méthode et par un même principe. Tandis que quelques-uns des anciens (les éléates) avaient soutenu que l'Être est nécessairement un, immobile..., ils ont, eux, pris pour principe la nature telle qu'elle est. Leucippe a cru posséder une théorie qui, en accord avec les faits, ne supprime ni la production ni la destruction, ni le mouvement ni la multiplicité des êtres ; et tout en acceptant la réahté phénoménale, il soutient, avec les partisans de l'unité, qu'il n'y a pas de mouvement sans le vide, que le vide est un non-être, et qu'il n'y a pas d'être qui soit un non-être 2. » Tel est le jugement que porte Aristote sur les tendaiices de la philosophie atomistique, qui semble en effet s'être proposé de conciher les solutions extrêmes du problème métaphysique. Il est difficile de croire qu'elle y a réussi.

Les atomistes expliquent le monde par deux hypothèses : l'hypothèse des atomes, et Thypothèse du vide. Les atomes sont des éléments matériels, infinis en nombre, identiques en qualité, quantitativement différents, c'est-à-dire différents en forme et en grandeur, invisibles à cause de leur infinie petitesse, étendus cependant quoiqu'indivisibles, absolument pleins, c'est-àdire ne contenant aucun vide, par conséquent impénétrables et immuables. Ces atomes se meuvent, et ils se meuvent dans le vide, qui seul permet le mouvement dont ils négligent d'expliquer l'origine. Le vide est le non-être, qui a cependant un être relatif. Le mouvement produit les combinaisons des atomes,

* Son style avait, au dire des critiques, une couleur toute poétique : Cic, Or., 20. « Itaque video visum esse nonnullis... Democriti locutionem, quod incitatius feratur et clarissimis verborum luminibus utatur... poema putandum. »

2 Ar., de Gen. et CofT., 1, 8.

d'où naît la variété infinie des choses réelles. Quant à une cause

suprême et dernière, il est inutile de la chercher, car les choses étant infinies, ce serait chercher le commencement de l'infini. Il faut se borner à dire qu'il en fut ainsi dès le commencement ^:

Les différences qualitatives des choses viennent de la forme, pu(;[jL6;, de l'ordre de contact, 8ia6ty7^, de la position dans l'espace, xpoTriQ, des atomes qui entrent dans la combinaison, poussés par l'attraction du semblable vers le semblable, fait universel, nécessaire et inexphqué 2. Il n'y a pas, à proprement parler, de causes finales : tout, dans le monde, est le résultat de causes nécessaires ^. Ce lien causal nécessaire est la raison même des choses : c'est pour cela que Leucippe, dans son livre Tzepï Nou, pouvait dire : Rien n'arrive au hasard ; tout arrive par la raison de la nécessité ^.

De ces atomes, infinis en nombre et en figures, il en est de sphéroïdes, souverainement mobiles et ténus ^. Ce sont eux qui, en se combinant, forment le feu et l'âme, principe du mouvement et de la vie , de la sensation et de la pensée. « Quelques anciens ont considéré l'âme surtout comme le principe du mouvement, et comme ils s'imaginaient que ce qui n'est pas soi-même en mouvement peut encore moins mouvoir autre chose, ils ont conçu l'âme comme un être en mouvement. C'est pour cela que Démocrite dit qu'elle est une sorte de feu, quelque chose de chaud ; car les figures des atomes étant infinies, comme leur nombre, il donne le nom de feu et d'âme

1 Ar., de Gen. et Corr., H, 6, 742, b. 20. Cic, de Fin., I, 6 : « Motum atomorum nuUo a principio, sed ex seterno tempore intelligi convenire ». Cependant, S. Augustin, sans indiquer ses sources, prétend que Démocrite « Sensit inesse concursioni atomorum vim quandam animalem et spirabilem (peut-être pour spiritalem). » Ainsi, l'atome serait la cellule primitive, le germe vivant déjà organisé et doué de mouvement.

3 Ar., de Gen. et Corr., v. 8, 789, b. 2.

* Stob., Ed. Phys., 160. èx XoyouTs îta\ uTu'àvayxiiç. C'est une nécessité rationnelle. Lange, Hist du Mater., I, 22 trouve là une sorte de fin.

5 Stob., Ed., I, 900. aTtb xtov aTretpcov àxoixwv xaxà (7UVTru)(tav auvep^ojxlvwv (yuvtataffôai xàç 'i^My^é.c,. Conf. Heimsoeth, Democriti de Anim. Dodrina.

LEUCIPPE ET DÉMOCRITE 107 aux atomes sphéroïdes, semblables à ces poussières flottant dans l'air qu'on aperçoit danser dans les rayons du soleil qui passent à travers les fentes des portes. Ces atomes, semence universelle des choses, TravdTiepiJita, sont, pour lui, les principes de toute la nature. Telle est également l'opinion de Leucippe. Persuadés que, parmi les atomes, ceux dont la forme est sphérique forment l'âme, parce que cette figure est la plus propre à pénétrer partout, à mouvoir toute chose par son mouvement propre, ils ont conçu l'âme comme ce qui donne le mouvement aux êtres animés ^. « L'âme meut le corps, dans lequel elle se trouve, du même mouvement dont elle est ellemême mue, suivant Démocrite, car les atomes sphéroïdes qui la composent, étant en mouvement, parce que c'est leur essence de n'être jamais en repos, entraînent dans ce mouvement et meuvent tout le corps ^. » Grâce à cette nature essentiellement mobile des atomes sphériques, qui leur permet, et pour ainsi dire les contraint de pénétrer partout, « l'âme est répandue dans tout le corps, capable de sentir 3, » et peut-être même « dans le corps tout entier » sans distinction des parties sensibles et insensibles. Il résulte également de cette essence des atomes « que tout corps possède une certaine espèce d'âme, même les cadavres, puisqu'ils possèdent encore un reste de chaleur et de sensibilité, quoique la plus grande partie en ait disparu ^. »

« Voilà pourquoi les philosophes ont défini la vie par la respiration. Le milieu enveloppant, où sont les corps, pesant sur leurs surfaces, en chasse, par la pression, ceux des atomes qui fournissent aux êtres animés leur mouvement, parce qu'ils ne sont jamais eux-mêmes en repos ; mais les corps trouvent un moyen de réparation, de renouvellement de leurs forces épuisées, dans la respiration qui introduit en eux, avec l'air

* Ar., de An., 1, 2, 3.

2 Id., id., 1, 3, 9.

3 Id., id., 1, 5, 1.

* Sext. Emp., adv. Math., VII, 349.

5 Plut., Plac. PhiL, IV, 4.

aspiré, des atomes de même figure venus du dehors. Grâce à ce secours des nouveau-venus, les atomes internes, qui sont dans les êtres animés, peuvent n'en pas être expulsés, et sont en état de repousser Faction de l'enveloppant, qui pèse sur eux et les glace ; en un mot, les animaux peuvent continuer de vivre tant qu'ils peuvent remplir la fonction de respirer ^. »

« Démocrite détermine bien ainsi les effets produits par la respiration sur les êtres qui respirent : elle empêche l'âme d'être expulsée du corps. Mais il ne dit pas que la nature agit ainsi pour arriver à ce but ; car, comme tous les autres physiciens , il n'admet pas les causes finales. Il se borne à dire que l'âme et le chaud, c'est la même chose, se compose des atomes sphériques, que, ceux-ci, pressés par l'enveloppant qui cherche à les expulser du corps, trouvent dans la respiration un agent auxiUaire qui vientlà leur secours ; car il y a dans l'air des atomes en nombre infini, qui sont la matière première de l'âme, de l'âme identique à la raison, Nouç, et qui n'est qu'un feu, le feu étant le plus mobile des corps, parce qu'il se compose d'atomes sphériques, la plus mobile des figures. L'air extérieur aspiré entre dans le corps et y introduit ces atomes sphériques qui repoussent la pression de l'enveloppant, et empêchent l'âme, qui est dans l'intérieur des êtres animés, de se dissiper : voilà pourquoi respirer c'est vivre et cesser de respirer c'est mourir. Lorsque la force de pression de l'enveloppant l'emporte, et qu'il n'entre plus dans le corps une quantité suffisante d'atomes sphériques pour la repousser, parce que l'être n'a plus la force de respirer, alors la mort arrive. La mort est donc le départ de ces atomes sphériques expulsés du corps par la pression du milieu enveloppant ^. »

Ainsi, la fonction de la respiration opère deux choses : elle introduit de nouveaux atomes psychiques qui remplacent ceux qui sortent du corps, et elle empêche qu'il en sorte une trop

1 De An., i, 2, 3. .

2 Ar., de Resp., 4.

grande quantité ; elle conserve et elle reconstitue, elle maintient et elle répare l'âme. Par la perte partielle, plus ou moins considérable, de ces atomes, s'expliquent les phénomènes du sommeil et les cas de mort apparente.

L'âme, une fois sortie du corps, se disperse et se confond avec les atomes de l'air ; elle ne peut plus rentrer dans le corps qu'elle avait animé, ni garder en dehors de lui le lien de ses parties, son unité, son individualité, son être même^. L'âme est mortelle, et sa mort arrive en même temps que celle du corps ^. Tous les contes qu'inventent les hommes sur une vie qui suit la fin de la vie ne sont que des mensonges, nés de l'ignorance de la fragilité de la nature humaine et du sentiment profond des misères, des terreurs, des douleurs qui les assiègent pendant la vie présente ^.

Toute matérielle et mortelle qu'elle est, l'âme est cependant tout à fait distincte du corps. Le corps est une tente, dx^voç, où l'âme vient habiter pour un moment. L'âme est l'élément divin de l'être humain. Celui qui a souci des biens de l'âme désire une chose divine ; celui qui n'a de souci que pour le corps, qui n'en est que la demeure passagère, désire des choses humaines ^. L'homme doit faire plus de cas de son âme, "^/^yji, que de son corps. Une âme parfaite peut réparer les imperfections et les faiblesses du corps ; la force du corps, sans la raison, ■loyiGiJ.6<;, ne rend pas l'âme meilleure ^. La beauté du corps, qui n'est pas accompagnée de la raison, v6oç, est la beauté d'une bête ^. La noblesse, pour l'animal, consiste dans la supériorité de ses forces physiques ; celle de l'homme, dans sa beauté morale ^.

L'âme est ainsi partout opposée au corps qu'elle domine : les atomes invisibles, de forme sphérique, qui la composent, sont

1 Stob., Eclog., 1, m.

2 Plut., Placit. Ph., IV, 7.

3 Stob., 5erm., 120, 20.

4 Fr. 6. Mullach.

5 Fr. 128.

6 Fr. 129.

7 Fr. 127.

non seulement divins, mais des dieux : « Principia mentis... Deos esse dicit i> L'âme, la raison, l'intelligence qui en est formée est donc aussi un Dieu, comme les images qu'elle saisit et contemple « Democritus tum imagines... in Deorum numéro refert tum scientiam intelligentiamque nostram^. » Si elle n'est pas un Dieu, du moins elle est la demeure d'un Dieu, ^uy-ri

L'âme est pour Démocrite identique à la Raison, à l'Intelligence, à la Pensée, mais cette âme est répandue dans l'air ambiant, à l'état dispersé de matière psychique, d'atomes sphériques. L'air est plein d'âme : tout être qui absorbe de l'air, absorbe avec l'air ces atomes sphériques, c'est-à-dire absorbe du feu, absorbe de l'âme. Les végétaux qui contiennent quelque chaleur ont donc une âme.

Platon dira que l'âme est une plante du Ciel ; Démocrite dit que la plante est sur la terre une âme qui connaît et qui pense*. Non-seulement les végétaux, mais tous les corps ont une âme, puisqu'ils possèdent tous quelque degré de chaleur.

Dieu est un Esprit, Nouç, répandu dans le feu sphéroïde : il est l'âme du monde ^, dont il se distingue par la figure et la grandeur des atomes dont il est composé. C'est la matière infinie dont sont formées toutes les âmes. Mais cette matière chaude, ce corps de feu, est répandue dans l'univers entier, dans l'air plein d'âmes : ces atomes, par leur nature même, pénètrent dans tous les corps qui sont baignés dans l'air, et comme ces atomes, c'est l'âme même, on peut dire qu'à des degrés divers, dans la nature, tout vit, tout sent et tout pense 6.

Sur la question de la distinction de la pensée et de la sensation, on trouve dans les renseignements historiques des anciens

1 Cic, De Nat. D., 1, 43.

2 Id., id., 1, 12.

3 Fr. 1.

4 Ar., de Plant., 1, 815, b. 16. Theophr., de Sens., 71.

5 Stob., Ed., 1, 56; Cyrill., c. JuL, 1, i.

6 Theophr., de Se;is.,~i. ê'xad-ov... tôicoç ôè eul [xtxpoO (xoTpav e^eiv o-uvéo-eo);, Je ne vois pas de raison de changer comme Zeller [jiixpoO en vexpou.

LEUCIPPE ET DÉMOCRITE Hl sur la doctrine de Démocrite des contradictions qui peut être se trouvaient dans la doctrine elle-même, ou sont les conséquences logiques des principes qu'elle pose. D'après les uns Démocrite ne distingue pas la sensation de la pensée ; ce sont seulement deux états différents du corps, eTepwasiç^. Il croit que la pensée est sensation, et que la sensation est une altération, àXXoicoatç : d'où la conclusion que ce qui apparaît à la sensation est nécessairement vrai 2. Ces altérations sont dues à la pression et au choc ; de là la théorie des émanations qui seule peut permettre de concevoir un contact entre des corps qui restent éloignés l'un de l'autre.

Si la sensation consiste dans un contact, tout objet sensible est tangible ^. Pour que le corps sensible soit tangible à l'organe, il faut que l'organe ait des vides et de l'humidité afin qu'il puisse faire une place au corps étranger, du moins aux corpuscules qui s'en détachent, s'en échappent par émanation. Il résulte de là que chaque sensation se produit non seulement dans l'organe qui lui semble propre, mais dans tout le corps ; ainsi on voit non seulement par les yeux, on entend non-seulement par les oreilles, mais partout le corps, et, par suite, par toute l'âme ^. La localisation des sensations dans divers organes spéciaux s'explique par la quantité d'atomes qui pénètrent en plus grand nombre et avec une pression plus intense dans certaines parties

1 Stob., Ed., II, 765, où M. Zeller propose, avec toute raison, de lire Démocrite au lieu de Démociatès.

"2 Ar., Met., IV, 5. 1009, b. 12; Theoph., de Sens., 71. yîvsaôai [xàv exaaTov xai elvai xax' àXr,6£iav. Mais c'est une conséquence de son système à laquelle il semble vouloir se dérober, puisqu'il a réfuté (Sext. Emp., Math., VIII, 389), le principe de Protagoras que toute représentation est vraie, en lui opposant que la représentation contraire, à savoir que toute représentation n'est pas vraie, étant vraie elleinême, supprime la première. C'est l'argument renversé, que Sextus appelle uepirpouY]. D'après Sext. Emp., Math., VII, 140, il acceptait, avec Anaxagore, que nous ne pouvons connaître l'invisible que par le visible, que l'idée, tqv swotav, est le principe et le critérium delà science, et les sensations, le critérium du bien et du mal, alpéaewç xa\

3 Ar., (le Sens., i. Les images matérielles des choses pénètrent matériellement dans les organes des sens, et parvenant par ces instruments de transmission jusqu'à l'ànie, y déterminent des changements d'état qui sont précisément les sensations.

^ Theophr., de Sens., 54.

dont la composition se prête plus facilement à cette pénétration : car le semblable seul agit sur le semblable ^. Les organes sentent donc ce qui leur est semblable, et comme toute connaissance se ramène à la sensation, le semblable est connu par le semblable 2.

« Démocrite est d'avis que nos facultés de sentir et nos sensations possibles sont plus nombreuses que les sensations que nous sentons réellement, parce qu'il y a des objets sensibles qui nous échappent par leur multiplicité infinie et parce qu'il n'y a pas d'analogie entre l'objet percevant et l'objet perceptible ^. »

Entrant dans l'analyse de l'opération de chaque sens, Démocrite expliquait ainsi l'acte de la vision : « La vision s'opère par la réflexion des objets, '£{jt.cpa(jiç ; et il faut entendre ce mot au propre. L'apparition de l'objet n'a pas lieu immédiatement dans la pupille ; mais l'air placé entre l'œil et l'objet reçoit une empreinte sous l'impression simultanée de l'objet et de l'œil ; car de toutes choses, et aussi de l'œil, s'échappent incessamment quelques émanations, àTrop^oV) : ce sont leurs images, e'tSwXa, SetxeXa, pour ainsi dire leurs surfaces rapetissées. Sous cette pression et en même temps sous l'influence du soleil, l'air se condense et se soUdifîe ; il est en état de recevoir l'impression de l'objet, de prendre des couleurs variées, et de se refléter dans les yeux humides qui repoussent les parties solides et denses, et laissent passer les parties hquides. Voilà pourquoi les yeux humides voient mieux que les yeux secs... chaque sens ne perçoit bien que les objets qui lui sont homogènes, 6[xc$cpuXa'^. »

1 Ainsi, les organes naissent de la fonction, et la fonction naît mécaniquement d'une action extérieure et répétée : c'est tout à fait l'hypothèse de M. Herbert Spencer.

2 Theophr., de Sens., 63; — 50; Arist., de Gen. et Corr., 1, 7, 3!23, b. 10; Sext. Emp., adv. Math , VII, 116.

3 Stob., Ed., 7, 65, 16. Ed. Gaisford. Le texte est si altéré que Meineke ne l'a pas reproduit dans son édition. Un passage altéré de Plutarque (P/ac, IV, 10,3) répété par Galien (c. 24, p. 506) permet de croire que Démocrite soutenait que les animaux sans raison et les Dieux ont un plus grand nombre de sens que les hommes et que, parmi les hommes, les sages, aocpot, pourraient augmenter le nombre des leurs.

^ Theophr., 49, de Sens., 54 et 57. Heimsoeth, Democritl de Anima doctrina, 8 : « Imago — iterata continenter impressione ad hominem perfertur, ubi ab humidissima corporis parte recepta, in animam pénétrât. »

LEUCIPPE ET DEMOCRITE 1 1 3

Théophraste cependant reproche à Démocrite de n'avoir pas déterminé si la sensation se produit par les contraires ; car, dit-il, si la sensation est altération^ oLlloiov^év-qç, le semblable n'est pas altéré par le semblable, et la sensation semble avoir été produite par le contraire. D'un autre côté sentir, être altéré, c'est souffrir; or, d'après Démocrite, il n'est pas possible qu'un être exerce ou subisse une action, si l'objet de celte action est d'une nature différente de la sienne : et la sensation dans ce cas paraît produite par le semblable ^.

Plutarque^ croit voir dans la théorie de Démocrite la théorie des images, el'SwXa ; Théophraste semble en faire autant, tout en remarquant qu'il y a quelque contradiction entre l'image et l'empreinte : (.< Celui qui imagine une émanation de la forme de l'objet n'a pas besoin d'imaginer une empreinte imprimée à l'air par l'action du soleil, comme semble le dire Démocrite ^. » Aucun objet sensible n'a une essence propre; ils ne sont tous que des états de la sensation altérée, àlloioZaOon ; c'est de là que naît l'imagination c'est à-dire la représentation sensible. Maintenant on se demande comment, avec une telle théorie, Démocrite pouvait soutenir que, s'il n'y avait que du vide entre l'œil et l'objet, la vue serait très perçante et très sûre, et qu'on verrait même une fourmi au point le plus élevé du ciel.

Théophraste a bien raison de dire que toute cette théorie de la sensation laisse beaucoup à désirer. Il en relève avec justesse les nombreuses et manifestes contradictions ^, et particulièrement celle qui consiste à soutenir à la fois que les sensibles ne sont que nos sensations, et à les définir cependant par les figures des atomes. Il n'est pas moins contraire à la raison de distinguer entre les sensibles 6, et de donner aux uns, tels que le grave et le léger, le dense et le rare, le dur et le mou, une

^ Theophr., id., 50. Ar., de Sens., 2.

2 Plac. PliiL, IV, 13.

3 Theophr., 50, 51.

* Id., 63, V. p. 119, 4.

5 § 68 et sqq. axoTtov.

^ (XYi TïàvTwv ôfxotto; ocTioSoOvat Ta; a'tTtaç.

Chaignet. - Psychologie.

lU HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

réalité substantielle parce qu'ils sont constitués par le volume des atomes, tw pt-EyÉÔei, et de la refuser aux autres, tels que le doux, l'amer, le chaud, le froid, les couleurs, parce qu'ils sont constitués par les figures. C'est sous cette réserve et avec cette exception importante qu'il est vrai de dire avec Théophraste, que, dans la doctrine de Démocrite, tous les sensibles ne sont que des états de la sensation (xà ac<7ÔiQTà) Tcàvra, TiàÔTi t-^; alaÔT^cswç- Parmi les sensibles, les uns constituent des êtres réels, existant par eux-mêmes, xa6 ' aura cpucreiç ; les autres ne sont que des rapports, Tcpoçrvjv al'çôïicjiv ^/le rapport d'une propriété inconnue à la sensation qui nous est bien connue : il n'y a rien en elles qui soit analogue à la sensation produite. La sensation s'explique, nous l'avons vu, par le fait que les molécules émanées des choses extérieures sont mises en contact immédiat, à l'aide du mouvement, avec les organes des sens. Les sens n'ont pas de spécificité. Les sons, par exemple, arrivent à l'âme par le corps tout entier ; mais nous n'en avons la sensation que par l'oreille, parce que c'est là seulement qu'ils peuvent s'accumuler en quantité et avec une intensité suffisantes, tandis que les impressions produites sur les autres parties du corps, trop faibles et trop peu nombreuses, restent insensibles et pour ainsi dire s'évanouissent.

Ce qui prouve le caractère purement subjectif de la sensation, c'est qu'elle change suivant le tempérament, jjpàaei, l'âge et la disposition accidentelle. Ce qui est doux aujourd'hui est demain amer; ce qui est froid pour l'un est chaud pour l'autre. C'est donc bien véritablement la constitution, l'état physiologique propre, 7] SiàGeccç, qui est la cause de la notion que nous nous faisons

1 C'est ici, je crois, qu'on voit poindre pour la première fois la célèbre distinction des qualités primaires ou objectives et secondaires ou subjectives des corps. On la retrouve encore bien enveloppée dans le Timée de Platon; Aristote y substitue la distinction des sensibles conmiuns et des sensibles propres ; reprise par Descartes et Locke et défendue par Reid, combattue par Berkeley et par Hume, elle est aujourd'hui à peu près universellement abandonnée. Démocrite est loin d'y être resté partout fidèle. M. Janet [Psychol., p. 150) croit « qu'elle doit subsister dans ses bases essentielles. »

LEUCIPPE ET DÉMOCRITE " 115 des choses sensibles, akt'a xTjç cpavxac^aç. Aussi, voyons-nous la même sensation, xo aurb Tiàôoç, être produite par des objets contraires, et des sensations contraires produites par un même objet sensible ^

Les organes des sens ne sont pour Démocrite, comme pour Héraclite et Empédocle, que des canaux, des routes qui permettent aux atomes émanés des corps de se frayer un accès plus ou moins libre, plus ou moins large, en plus ou moins grande quantité, avec une force plus ou moins intense, dans l'intérieur de l'organisme. Mais cette transmission n'est jamais ni complète ni parfaite. Entre les corps émanants et le corps organisé qui doit en recevoir les émanations, il y a toujours et partout un intermédiaire qui est lui-même un corps, et par suite un agrégat d'atomes, l'air, dont les états très changeants peuvent et doivent nécessairement modifier les impressions du sujet sentant, en altérant le volume comme l'intensité des émanations qu'il reçoit ^. Par une contradiction aux principes du système ^, qui n'a pas échappé à Théophraste, quoique la sensation ne soit qu'un état de l'âme^ 7ià6oç, c'est cependant par la qualité de l'émanation, rw tcoiocv elvat ttjv àTcoppoVjv, par le volume, la figure, l'ordre, la position des atomes émanés des objets qu'il explique la diversité des représentations sensibles. Ainsi c'est par le volume des atomes qu'il explique la représentation

* ïheophr., de Sens., 67. L'explication du rêve se rattache parfaitement et naturellement à la doctrine de l'émanation. Les âmes, composées d'atomes, laissent échapper, comme tous les autres corps, des émanations qui en sont non seulement les images, mais, comme diraient les Égyptiens, le double. Ces atomes gardent les propriétés des corps comme des âmes dont ils émanent ; ils prennent des formes et des voix, et pénétrant dans le corps et l'âme de l'homme endormi, y produisent tous les phénomènes psychologiques du rêve. Il ne faut pourtant pas se fier à ces apparitions, parce que les images qui nous les apportent n'ont pas toujours ni assez de force ni assez de clarté, et parce que l'air qu'elles traversent, plus ou moins troublé et agité, peut, par ses mouvements et ses modifications, altérer la sincérité de la transmission. Plut., Sijnip., VllI, 10, 2. xtvy][/,aT6ov xa\ [3o'jX£U[j.âTwv xa't. Tcaôwv èpiçocCTetç... waTrep ^V^^XO? cppaÇeiv xal âtaaxéXXsiv ôo^aç xa\ ôtaXoytfffjioùç xai ôpjjiâ;.

C'est ainsi que Démocrite pouvait soutenir que s'il n'y avait pas d'air, mais seulement du vide entre l'œil et l'objet, on verrait une fourmi placée au plus haut des cieux.

^ svavTtwçy) T ÛTtoôéaei. Theoph., id., 60 et 74.

des objets sensibles qui ont une réalité extérieure correspondante et des propriétés analogues à la sensation produite ; c'est par leurs figures qu'il rend compte des autres sensations. Ce n'est pas que pour constituer un objet, qui produit une sensation déterminée, il ne se rencontre que des atomes pourvus d'une seule et même figure; au contraire chaque objet renferme un nombre infini d'atomes de figures différentes : mais la figure qui domine dans l'agrégat détermine le caractère de la sensation, et imprime une forme particulière à la puissance générale de sentir^.

On devine le principe qui le conduit dans cette recherche : c'est une analogie des plus naïves. Une saveur est douce au goût : les atomes qui la produisent auront une figure analogue, c'est-à-dire seront ronds et grands ; une saveur est amère : les atomes de l'objet seront grands, mais rudes et anguleux ; un objet est blanc et dur : ses atomes seront comme la surface interne d'un coquillage, c'est-à-dire égaux, ronds, pourvus de canaux rectilignes ; un autre est blanc et mou : ses atomes seront ronds et ordonnés deux à deux aussi régulièrement que possible. Tout ce qui est blanc a ses atomes lisses et polis ; tout ce qui est noir a ses atomes rudes, inégaux, dissemblables, et projetant pour ainsi dire de l'ombre les uns sur les autres, sTTKjxià^stv. La sensation de l'odeur est opérée par des émanations délicates et fines ; celle du goût par la dissolution des atomes au moyen des liquides de la bouche.

C'est par le même principe que Démocrite rend compte de la diversité des couleurs, qu'il ramène à quatre principales : le blanc, le noir, le rouge et le vert, dont les autres ne sont que des mélanges.

En somme, il est exact de dire avec Théophraste que la con-

* Id., 07. (jLaXt(TTa Iviax'^ziv Tcpoçxe ty)v aî'aO/]a-tv xa\ tyiv Suvafxtv- J'avais été tenté d'attribuer au mot ôuvaixtç le sens de cause objective de la sensation ; j'en ai été détourné par le passage suivant, § 72, où Théophraste donne pour cause à chacune des saveurs une figure analogue à la puissance qui réside dans les sensations,

naissance sensible, du moins, n'est pour Démocrite comme pour les anciens philosophes qu'une modification, une altération * du sujet sentant, qui n'est lui-même qu'un corps, c'est-àdire un agrégat d'atomes. C'est cette modification qui produit la représentation sensible, à laquelle Démocrite donne le nom assez particulier de cpavxacrta, pour la distinguer sans doute du phénomène purement physiologique de la sensation, qu'il nomme Trâôoç '2.

Y a-t-il un autre mode, une autre forme de la connaissance, que la représentation sensible ? La chose ne serait pas douteuse s'il fallait en croire Plutarque, qui dit catégoriquement que Démocrite, comme Épicure, établissait deux parties dans l'âme ; l'une qui possède la raison et a son siège dans la poitrine ; l'autre privée de raison et répartie dans tout le corps 3. Mais il se pourrait, et c'est l'opinion de Zeller et de Diels, qu'il eût fait confusion. Toutefois il est bien certain que si Démocrite n'a pas établi des facultés différentes dans l'âme, si la pensée n'est pour lui , comme la sensation ^, que la modification produite mécaniquement dans l'âme par la rencontre des atomes extérieurs des objets avec les atomes de l'âme, s'il appelle l'âme, Raison, aTiXwç TaÙTov ^^u/Tjv xal vouv 5, sans établir aucune différence d'essence, il distingue cependant deux sortes de connaissances auxquelles il attribue une valeur de vérité très différente.

Dans un ouvrage intitulé Les Règles 6, dit Sextus Empiricus Démocrite établit deux connaissances, l'une par les

* De Sens., 72. oXo)? xb cppoveîv xaxà xyjv àXXotwfftv.

- Id., 63. Tiavxa Tid^i] xriç aîcÔTQO-stoç àXXotou[j.lvY)ç, tjÇ ytveffôac, xfiv çavxacrtav. Id., 74... ôcaçlpstv yapxt xa\ xyjv àuoppoY)v xà> Tuotàv eîvac Trpoç xy)V qpavxacrcav, t^v yiveaôat ôtà x-qv evaTrôXr/^cv xoO àépoç àXXocav.

3 Plut., Plac. PInl., IV, 4, 6,

* krisl., de An., 1, 2. Cic, de Fin., 1, 6 : quorum concursione non solum videamus, sed etiam cogitemus. Sioh., Ed., 1, 763. xy)v ataôqacv xa\ xrjv vo^crcv yt'veaôat eiôwXwv e^wôev Ttpocriôvxwv,

s Arist.,.Me^., IV, 5, 1009, b. 12. 5tà xb ÛTioXajJLgavscv qpp6v/;<Ttv [xàv xqv xauxrjv 5è ecvai àXXocto(Tiv.

^ D. L., IX, 47, donne : TzzpX Aoijxibv xavwv, a', p', y', titre où Gassendi voulait substituer Xoyixcbv à Xoi^j-tov que Ménage est d'avis de conserver. ' Adv. Math., VII, 138.

sens, l'autre par la raison, Six xïjç Biavoiaç. La connaissance par la raison est qualifiée par lui de sincère et véritable, yvr^aîri ; c'est à elle qu'il faut ajouter foi pour juger de la vérité. L'autre, la connaissance sensible, est appelée obscure, (rxoTtT), et il lui refuse la fixité nécessaire à la connaissance de la vérité. Voici ses propres termes : «Il y a deux formes du savoir : rime sincère, Vautre obscure ; à la connaissance obscure se rapportent tous les phénomènes de la vue, de Vouie, de V odorat, du goût, du toucher. La connaissance sincère est celle qui est distincte de l'autre ». Et pour marquer la supériorité de l'une sur Fautre, il ajoute : Lorsque la connaissance obscure ne peut plus

qu'à peine voir, entendre, sentir, goûter, toucher commence

le rôle et intervient l'acte de la connaissance rationnelle i, qui sans doute a pour objet les atomes et le vide, lesquels, tous deux, par leur nature échappent à la prise des sens, mais sont les seules et vraies réalités. « D'ordre conventionnel, v6[jlco, c'està-dire d'ordre relatif, sont le doux et l'amer, le chaud et le froid, la couleur : il n'y a de réel, ixeri, que les atomes et le vide 2. » Il n'est pas facile de concilier ces assertions empruntées à un ouvrage de Démocrite, avec d'autres non moins affirmatives et tirées également d'un de ses hvres. Dans son ouvrage sur les Formes et Figures, UzçX cSswv Démocrite soutenait que nous ne savons rien de certain sur aucune chose, que nos opinions ne sont que des impressions du dehors qui fondent sur nous, £7rippu(7p.tYi £xà(7Toi(jiv 7) Bo^iç, quc uous TiQ saurons jamais ce que chaque chose est ou n'est pas en réalité ; et dans le livre même intitulé xà KpaxuvxT^pia, OÙ, d'après Diogène de Laërte ^ il avait cherché à confirmer et à justifier les théories de ses ouvrages antérieurs, il repète : « Nous ne savons rien de certain; la connaissance n'est pour nous que le résultat fortuit du choc des

1 Telle est du moins la conclusion qui semble indispensable à la phrase non terminée de Sextus.

2 Sext. Emp., Adv. Math., Vif, 139.

3 C.-à-d. les atomes. Conf. Plut., Adv. Col., 8.

LEUCIPPE ET DÉMOCRITE 119 atomes du dehors qui veulent s'introduire dans notre corps par le contact, et des atomes du dedans qui résistent et s'opposent à leur impulsion ^ »

Le plus probable c'est que ce scepticisme ne portait que sur la connaissance des sens, comme le fait d'ailleurs observer Sextus, tj(.ovov e^atpsTcoç xaôotTrxeTat xwv ataGvjffscov, C'est aux impressions sensibles seules qu'il appliquait le mot véritablement sceptique, où [ji,aXAov, pas plus ceci que cela 2; car Théophraste qui a étudié avec soin et critiqué avec une grande sévérité sa doctrine de la connaissance, atteste qu'il admettait une forme légitime de la connaissance, to cppovav, laquelle il est vrai, dépendait de l'état sain du corps qui plaçait l'âme dans un équilibre parfait 3. Lorsque l'âme est trop chaude ou trop froide, elle se trouble et se trompe, p-sTaXXàTTsiv, àXAocppov£"tv : ce qui est la conséquence naturelle d'un système qui fait de l'âme un corps. Mais si Démocrite croit devoir, quelle qu'en soit la valeur, donner une explication de l'erreur, c'est assurément qu'il reconnaît à l'âme humaine la faculté de connaître la vérité. Sextus l'avoue lui-même : Démocrite admet une raison, Xoyoç, critérium de la vérité, et qu'il appelle la connaissance sincère^. Ce sont néanmoins les phénomènes, xot cpatvojjieva, c'est-à-dire ce qui apparaît aux sens, qui nous permettent de connaître et de juger les choses invisibles, xpixT^pia 5 tt^ç twv àST^Xwv xaTaX-yj- ']/£wç, de même que Tidée, 'éwoia, est la mesure de la science, ^T^TTi^Ttç, et la sensation la mesure du bien et du mal 6. Les choses cachées sont les atomes et le vide : les perceptions sensibles nous mettent sur leur trace ; la raison, la pensée, l'idée, 'éwota,

1 Sext. Emp., Adv. Math., VII, 136. Cic, Acad., IV, 23... Obscuros, fenebricosos. 11 est si éloigné du scepticisme de Protagoras qu'il a, pour le réfuter, écrit, au dire de Plutarque, Adv. Colot., 8, beaucoup de choses et très solides.

2 Sext. Emp., Pyrrh., 1, 213; Plut., Adv. Col., 4.

3 Theophr., de Sens., 58. TztpX xoO cppoveîv ètii toctoOtov eî'pvjxev, otc ytyvexat «TUjxfjLéxpwç iyo'j(T/)ç Tîjç '\i\)'/r\Z xaxà ty)V xpôcaiv. (VuigO {jcexà ty)V xÎv/](Tcv).

4 Adv. Math., VII, 139, UO.

Il est bien évident que le mot xptTy^piov n'appartient pas à la langue philosophique de Démocrite.

« Id., VII, 140.

nous donne la règle de la recherche scientifique. Il n'est donc pas vraisemblable qu'il ait prétendu, comme le soutient Aristote, que tout phénomène est vrai pas même dans le sens qu'il lui attribue, à savoir que tout est également vrai, ce qui revient à dire qu'il n'y a rien de vrai ou que la vérité se dérobe à nous : proposition qui est nullement une conséquence nécessaire de la doctrine qui ramène la pensée à la sensation. Sans doute, Démocrite croit qu'il est impossible à l'homme de tout savoir et de savoir d'une science absolument certaine : il le détourne de ces prétentions et de ce désir insensés ; mais dans les limites qui lui sont tracées, il peut savoir quelque chose, et il doit le savoir, et le savoir bien.

TToXuvotïjv où TToXufxaGtTiv àffxÉetv yj^y^' (X7) ^àvra sTcitTTacôai 7rpo6utjt.£o, [jlt) Tràvxwv à[xa97)ç y^vv) 2.

La science et l'étude qui nous y conduit transforment l'homme, et par cette transformation créent en lui comme une seconde nature, tj StSa^c/] (X£Tap^u(r[xo"i TOV avÔpcDTiov , (j.£TappU(T[i.ou(ja

(^U(TlOTCOt££l 3.

Enfin, il est difficile d'attribuer la doctrine du scepticisme absolu deProtagoras au philosophe qui, le premier avant Socrate, avait cherché à donner des définitions non seulement des sensations, mais encore de l'idée et de l'essence qui, suivant un mot semblable à celui de Socrate, aurait préféré au trône du roi de Perse la joie d'avoir découvert une seule vérité s.

Si limitée et si incertaine qu'elle puisse être, se proposant moins la vanité de l'étendue que la solidité et la profondeur, la

1 De An., 1, 2, 404, a. 28. xb yàp h.\-r\^ïc, elvai rb çatvôfjievov ; id., Met., IV, 5, 1009, b. 11. Conf. Philopon, de An., b. 16. oùôèv Statpépsiv aXi^Oîtav îca\ To TV) atcrO-z^orst çatvofjLsvov. Diog. L., IX, 45. La vérité est èv pû6w, ce que répète Cic., Acad., IV, 23. In profundo veritatem... verum plane negat esse.

2 Fr. Mor., 140, MuUach.

3 Fragm. Mor., 138, Mullach.

Ar., Met., XIII, 4, 1078, b. 20. Aïitx6xpiTo; v)i]^aTO (jlovov (toO hç[^t<y%<x() , xa\ wpcaaxo ttw; to ôspjj.bv xa\ xb i|/'j}(pbv. Phys., II, 2, 194, a. 20... toO eï'Ôou; y.at ToO TC Yjv ecvai fj'j/avTo.

5 Euseb., Prfep. Ev., XIV, 27, 3.

LEUCIPPE ET DÉiMOCRITE 121

science offre à l'homme encore bien des avantages, et contribue essentiellement à son bonheur. Trois choses sont nécessaires pour rendre l'homme heureux, et de ces trois choses la principale est la science, la raison cultivée et exercée, qu'accompagnent l'art de bien dire et l'art de bien vivre i. Toutes nos fautes ont pour principe l'ignorance, l'ignorance du vrai bien. La source du bonheur est dans la connaissance ; c'est cette connaissance des choses qui peut produire dans l'âme, siège de la féhcité, l'harmonie et le calme, c'est-à-dire le vrai bonheur, qui se peut définir ou désigner par les mots, euedrco, àrapa^t'a, £Ù9u[j(,tot et àOajxêia On y arrive en sachant modérer ses jouissances et régler sa vie avec mesure et harmonie, [xerpioTYin

La contemplation de la beauté morale est la plus grande comme la plus pure jouissance de l'homme 3. Le bonheur est dans l'âme, et dans l'âme bonne, c'est-à-dire, sage. Le sage peutêtre heureux partout; car il emporte avec lui son âme; il est ainsi partout chez lui : le monde entier est sa patrie^. Avec la satisfaction du désir, le plaisir s'évanouit. Tous les hommes ont un instinct naturel à nuire aux autres : de là la nécessité des lois ; l'homme brave est celui qui est plus fort que le plaisir ; l'homme de bien est celui qui non seulement ne fait pas l'injustice, mais détruit en lui-même le désir de la faire. A l'aide de la Raison l'homme peut vaincre le chagrin. Sans inspiration, sans enthousiasme, pas de poésie ^.

On attribue à Démocrite quelques écrits sur la grammaire et, d'après Proclus, il avait adopté sur l'origine du langage l'opinion diamétralement opposée à celle d'Hérachte. Tandis que celui-ci soutenait que les mots sont des œuvres de la nature, Démocrite les déduisait d'une convention humaine, passée en

1 Diog. L., IX, 46.

2 D. L., IX, 45. yaXrjVcb; xa\ eùiTTaÔcoç ; Cic, de Fin., V.

3 Stob., Serm., III, 3i.

* Fragm , 225. "liu/rjC yàp àyaôyjç uaTp'i; 6 |u[xuaç x6<7[xoç.

s Carus, Gesch, der Psych., 251, Stob., F/or., I, 193. Cic, de Div., 1, 37,

m HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

habitude ce qui en expliquait les imperfections. Il démontrait sathèsepar quatre arguments : le premier, tiré de l'homonymie : puisque le même mot s'applique à des choses différentes, il est évident qu'il n'a pas été fait par la nature ; le second, tiré de la polyonymie : on arrive à la même conclusion en observant que des noms différents sont donnés à une seule et même chose ; le troisième, tiré du changement des noms : comment, si les noms avaient été faits par la nature, aurait-on pu changer le nom d'Aristoclès en celui de Platon, et le nom de Tyrtame en celui de Théophraste ; le quatrième, tiré du manque de mots analogues : de cppovTjcjtç dérive cppove^v, tandis que 8txaiocuv7| ne produit aucun dérivé. La nature, dans ses productions, ne montre pas ces caprices et ces irrégularités. Les noms sont donc l'œuvre du hasard, et non de la nature 2.

La morale de Démocrite présente une suite d'observations et de prescriptions qui n'ont aucun caractère scientifique et systématique : il en est de même de sa théologie ; car dans la philosophie de Démocrite il n'y a pas de place rationnelle pour les dieux : ce qu'il en dit n'est qu'une habitude de langage ou une concession faite aux croyances nationales, au culte officiel, à la religion légale.

1 6é<T£t. C'est le même sens qui est exprimé par les mots, v6|j.a), eOet, ^uvOv^xrj. oùx op6tbç. ProcJ., in Crat., ch. 16.

2 Procl., in Crat., ch. 16.

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