‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 4)Chapitre 21 sur 94 · LES SOPHISTES — PROTAGORAS · texte numérisé non relu

LES SOPHISTES — PROTAGORAS

Les sophistes, que Biese appelle les Encyclopédistes de la Grèce, n'ont point eu de système philosophique proprement dit et par conséquent n'ont pas eu de psychologie systématique. Leur but n'est pas scientifique mais pratique : ils s'emparent de l'éducation de la jeunesse ^, et veulent la préparer à la vie réelle, active, et surtout à la vie politique dont l'éloquence était l'un des plus puissants instruments. Par l'étude du langage, des procédés extérieurs du raisonnement, des formes et catégories du discours, ils sont amenés à l'étude des formes et catégories de la pensée et de l'intelligence, qui leur correspondent. De là cette espèce de spéculation philosophique dont le caractère commun est le scepticisme.

Protagoras d'Abdère, comme Démocrite, né vers Fan 480 et mort vers Ml, est le premier qui ait porté le nom de sophiste avec sa signification nouvelle, c'est-à-dire qui ait, sous ce titre, enseigné la jeunesse à prix d'argent, non seulement à Athènes qu'il fut obligé de quitter, pour échapper à une accusation d'athéisme 2, mais encore dans la Grande Grèce et la Sicile.

On ne sait guère de ses doctrines que ce que Platon nous en

^ Plat,, Protag., 316, a. oixoXoyto te aocpco-xriç slvat xa\ iratSevstv àvOptououç.

2 C'est son écrit sur les Dieux qui en fut l'occasion. Cet ouvrage, non plus que le livre 'AXriOe'.a que lui attribue le scoliaste de Platon {Thext., 161), non plus que les KaTaêdtXXovxe; (Xôyoi) désignés par Sextus Empiricus {adv. Math., VII, 60), non plus que le traité de l'Etre, signalé par Porphyre (tuseb., Prœp. Ev., X, 3, 25), ne font partie du Catalogue des Ecrits de Protagoras dressé ou copié par Diogène, parmi lesquels on en trouve un bien petit nombre dont le titre révèle un contenu philosophique : Le Traité d'Eristique, des Sciences, du Gouvernement, des Antilogies, en deux livres.

fait connaître, et il ne nous fait connaître de lui qu'une théorie de la connaissance, fondée sur les principes de la métaphysique d'Héraclite.

Protagoras, dit Platon soutient que l'homme est la mesure de l'être comme il est, du non-être comme il n'est pas. Telle chaque chose m'apparaît à moi, telle elle est pour moi ; telle elle t'apparaît à toi, telle elle est pour toi ^. Mais le fait qu'une chose parait à quelqu'un, cpaivsxat, c'est là sentir. La représentation et la sensation sont donc une seule et même chose, dans les choses sensibles ; car les choses que chacun sent, chacun croit qu'elles sont, et qu'elles sont telles qu'il les sent Or la sensation a toujours pour objet l'être : elle est donc science, et infaillible.

Mais quel est cet être, selon la vraie pensée de Protagoras?

Aucune chose, ni essence ni qualité, n'existe en soi et par soi : chaque chose n'est ce qu'elle est que par son rapport à une autre, et c'est de ce rapport que dépend, c'est dans ce rapport que consiste son être momentané, changeant, instable : ce que toi tu appelles grand, paraîtra aussi petit ; ce que tu appelles lourd paraîtra aussi léger. Gela vient de ce que toutes les choses que nous disons, par une inexactitude de langage, être, Jvai, ne font que devenir, ytyvsaôai, par un mouvement, un transport, un mélange des unes avec les autres. Rien n'est ; tout devient. Sur ce point, tous les philosophes, Protagoras, Hérachte, Empédocle, tous, excepté Parménide, sont d'accord : c'est le mouvement qui engendre l'apparence de l'être, le devenir ; c'est le repos qui produit le non-être et la destruction. Du mouvement naissent le feu, la vie, la santé, la science, santé de l'âme. L'âme n'est autre chose que les sensations 3.

Le principe auquel sontsuspendues toutes ces propositions est celui-ci : tout ce qui est est mouvement et ne saurait être autre

* Thefet., 152, a. et sqq

■2 C'est là celte fameuse thèse de Protagoras xbv IIp. Àoyov. 3 M.'î^àv eivat napà xàç aîVjr|<T£t;. Diog. L., IX, 51, qui semble tirer de Platon f^etle proposition, car il ajoute : xaOà xai ITXaTwv c^r^rr'.y.

LES SOPHISTES - PROTAGORAS l'25 chose. Il y a deux espèces de mouvement, et quelle que soit la variété infinie de formes que présente chacune de ces deux espèces, elles se spécifient, l'une parla puissance de faire, Trotdv, l'autre par la puissance de souffrir. Quand «lies se rencontrent et pour ainsi dire se frottent l'une l'autre, alors naissent des effets infmis en nombre, mais qu'on peut classer sous deux genres : l'un, l'objet sensible, l'autre, la sensation qui est constamment liée à l'objet sensible et naît avec lui.

Les sensations auxquelles nous avons donné des noms sont : les visions, les auditions, les olfactions, les sensations de froid et de chaud, les plaisirs, les douleurs, les désirs, les craintes ; mais si celles qui ont un nom sont déjà nombreuses, celles qui n'en ont pas sont innombrables.

Le genre des objets sensibles, qui naît en même temps que le genre des sensations, a des espèces correspondant aux espèces de celles-ci : aux visions de toute espèce, toute espèce de couleurs, aux auditions de toute espèce, toute espèce de sons et de voix, et ainsi de même à toutes les autres espèces de sensations correspondent des espèces d'objets sensibles ayant une même origine, ^uyyévYi.

Toutes ces choses se meuvent se déplacent, et c'est dans ce déplacement, cpopà, que consiste leur mouvement 2. Lors donc que l'œil et l'un quelconque des objets sensibles en rapport naturel avec l'œil se rencontrent , alors naissent et la blancheur et la sensation qui lui est naturellement liée, lesquelles, l'une'et l'autre, ne se seraient pas produites si l'œil et l'objet s'étaient portés chacun vers une autre chose. Mais maintenant par le mouvement de la vision venant des yeux, par le mouvement de la blancheur, venant de l'objet qui engendre cette couleur, l'œil devient plein de vision et voit ; il devient

1 Theœt., 156, d. Les choses ne sont donc pas mouvement pur : elles supposent un objet mû.

2 Plus loin (181, d), Platon, en critiquant et en réfutant la doctrine de Protagoras, distingue une autre espèce de mouvement, l'otXXotwo-tç ; mais on ne voit pas bien si cette distinction est de son fait, ou si elle appartient à Protagoras.

non pas vision même, mais œil voyant, et l'objet qui produit la couleur se remplit de blancheur et devient, non pas blancheur, mais quelque chose de blanc, soit bois blanc, soit pierre blanche, ou tout autre objet susceptible d'être coloré de celte couleur. Il faut apphquer cette théorie à toutes les choses, aux choses dures, chaudes, etc.. Aucune d'elles n'est rien par elle même ; c'est dans leur rencontre les unes avec les autres que toutes elles deviennent ; c'est par le mouvement qu'eHes se diversifient: car il n'est pas un seul cas dans lequel il soit possible de concevoir que l'agent ou le patient est quelque chose de subsistant par soi. L'agent n'est rien avant de se rencontrer avec le patient ; le patient n'est rien avant de se rencontrer avec l'agent. Ce qui se rencontrant avec une certaine chose apparaît comme agent, se rencontrant avec une autre apparaît comme patient. Ainsi les choses ne sont en soi ni actives ni passives ; l'activité comme la passivité n'appartiennent à aucune chose en et par soi : elles ne deviennent telles que par leurs rapports les unes avec les autres. En un mot la catégorie de la relation supprime celle de l'être et s'y substitue. « Il n'y aura plus d'objet sensible du moment qu'il ne sera plus senti ^. Ce qui n'est senti par personne n'existe pas 2. »

Gomme nous l'avons déjà dit : rien n'est par soi 3 ; il faut supprimer partout l'être, et quoique l'habitude et l'ignorance nous obligent souvent à en faire usage, il ne faut autoriser chez personne l'emploi de tel nom ou de tel autre, qui implique une essence, une nature constante et permanente ; il*faut exprimer les choses suivant leur vraie nature et ne se servir que des mots : devenir, agir, périr, changer. Il faut le faire non seulement en parlant des choses individuelles, mais en parlant des

^ Arist., Met., IX, 3.

2 Sext. Emp., Pyrr/i. Hyp.,], 219.

3 On trouve dans D. L., IX, 51, cette phrase isolée : a Pour Protagoras, l'âme n'est rien que ses sensations ». Est-ce à dire qu'il en niait la réalité substantielle, pour ne voir en elle que des groupes incessamment liés et incessamment déliés de sensations ? Ou voulait-il simplement dire qu'on ne trouve dans l'âme que des sensations et rien autre chose?

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espèces et des genres, qui contiennent les individus et qui n'ont pas plus de permanence, pas plus d'être qu'eux, quoi qu'on leur donne les noms généraux d'homme, de pierre, d'animal.

Tout ce qui est senti est donc vrai, et l'hOmme est la mesure des choses, c'est-à-dire que chaque individu a dans sa sensation personnelle et actuelle le juge et l'arbitre propre de la vérité 2. Il n'est donc pas étonnant que Protagoras, en se fondant sur les perceptions sensibles, contestât les propositions géométriques les plus certaines, et soutint, par exemple, que la tangente au cercle touche la circonférence en plusieurs points, et non pas en un seul, comme le disent les géomètres ^

La doctrine de Protagoras contient évidemment la négation du principe de contradiction, puisqu'il arrive fréquemment que ce qui paraît vrai à l'un paraît faux à l'autre : or si tout ce qui nous apparaît est vrai, la conclusion nécessaire c'est que tout est à la fois vrai et faux. La même chose est et n'est pas. Les contradictoires sont vraies en même temps ^.

On conçoit qu'apphquant ce principe à l'éloquence, Protagoras ait pu enseigner qu'il y avait sur toute question deux démonstrations opposées et également vraies, et que cet art, ruineux pour la morale et pour l'intelligence, de donner à une mauvaise raison la force d'une bonne, à l'erreur et au mal l'apparence du juste et du vrai, ait dû être appelé : l'art de Protagoras ^.

Il ne s'était pas contenté de poser ces maximes à la fois pratiques et spéculatives : s'il faut en croire Platon, il les défendait contre les critiques par les arguments suivants. On objectera, disait-il, les illusions et les erreurs produites par les sens, les maladies, la folie, erreurs qu'on nepourrrait reconnaître comme telles, si on ne les distinguait pas d'autres opinions marquées

1 Plat., Thesst., 160 sqq.

2 Ar., Met., 111, 3, 998, a. 3.

3 Arist., Met., IV, 5, 1009, a. G.

< Diog. L., IX, 51. Plat., ApoL, 23 d.; Arist., PJiet., Il, 24; Cic, Brut., 8.

d'un caractère manifeste de vérité ; à cela on peut répondre que pour celui qui les sent, les choses sont bien telles qu'il les sent. Le vin est amer pour celui à qui il paraît amer, puis qu'être n'est autre chose que paraître, c'est-à-dire être senti. Et d'ailleurs sur quoi s'appuie-t-on pour dire que les visions des songes, et les sensations des maladies sont fausses, puisqu'il n'y a aucun caractère certain pour distinguer le sommeil de la veille et la maladie de la santé.

Dira-t-on que ce système, d'une part, abaisse les hommes à la condition des animaux, et de l'autre, les élève à la condition des dieux? D'abord, dans une discussion philosophique, il ne faut pas faire intervenir l'idée de la divinité, dont on ne saurait prouver ni qu'elle est, ni qu'elle n'est pas, ni ce qu'elle est si elle existe ^. Quant à l'autre argument, il est moins philosophique encore ; dans la science, il ne faut se laisser guider ni par des sentiments ni par des préjugés ; il ne faut juger des choses que par la réalité et la logique. Les dieux, s'il y en a, sont tous supérieurs aux hommes, et les hommes sont supérieurs aux bêtes, non pas par ce que les uns sont plus proches de la vérité que les autres, mais parce qu'ils sont dans une situation plus avantageuse ; nos opinions diffèrent les unes des autres, non pas parce que celles-ci sont vraies, et celles-là fausses, mais parce que les unes nous procurent plus d'agréments, de commodités, de satisfactions que les autres. L'utilité, voilà la vraie mesure de la sagesse 2.

En se plaçant à ce point de vue positif et pratique, on peut encore concevoir des maximes et même des principes d'une très noble morale. C'est ce que prouvent le mythe de Proclus sur Hercule et le mythe de Protagoras ^.

^ Plat., Theset., 160 sqq. Diog. L., IX, 51. Sext. Emp., Adv. Math., 329 ; Cic, de Nat. D., \, 12 et 23.

2 Theœt., 168, c.

3 On ne sait de quel ouvrage de Protagoras Platon a tiré ce beau Mythe. Frei, Qusestiones Pi^otagorese, p. 182, indique par pure conjecture l'écrit intitulé dans le Catalogue de Diogène : uepl t?jç èv àpxo xaTao-Taoreox;, et l'on ne sait pas le sens de ce titre ou le contenu de l'ouvrage qui le portait. Il n'est pas certain, quoique ce soit vraisemblable, que Platon l'a extrait réellement d'un ouvrage de Protagoras.

LES SOPHISTES - PROTAGORAS 129 Les arts, qui permettent à l'homme de créer les choses nécessaires à sa vie physique, et par cette puissance de création le rapprochent des Dieux, la foi en des Dieux, l'adoration de leur puissance, le culte et les autels qui leur sont consacrés, la découverte admirable du langage, tout cela ne suffit pas encore pour faire de l'homme un homme , et si l'on suppose qu'à une période donnée, les hommes n'ont eu que ces facultés et ces activités, les sociétés qu'ils ont essayé de constituer ont été bien vite détruites par le fond de haine féroce qui était dans leur cœur. Ce n'est que lorsque, par un bienfait des Dieux, deux sentiments nouveaux ont pénétré dans leur âme, la justice et l'horreur du mal, sentiments auxquels participent également tous les hommes sans exception, qu'a pu être fondée une société véritable. La société repose tout entière sur un sentiment moral qui fait partie essentielle de la nature humaine, le respect du droit et l'amour du bien. Gomment une telle pensée, aussi pure que vraie et profonde, pouvait-elle trouver place dans un système philosophique tel que celui de Protagoras, c'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer, et ce que Protagoras, qui ne paraît pas avoir éprouvé le besoin d'une doctrine systématique, n'a peut-être jamais cherché às'expliquer à lui-même.

Chaic.net. — Psychologie.

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