LES SOPHISTES — GORGIAS
Gorgias, était un Sicilien de Léontini, comme Protagoras était un Thrace : car il esta remarquer que les grands sophistes ne sont pas de pur sang athénien, ni même de pur sang grec. La date certaine de sa naissance est inconnue ; on le voit arriver à Athènes en 427, au commencement de la guerre du Péloponnèse, à la tête d'une ambassade envoyée pour négocier un traité d'alliance avec les Athéniens contre Syracuse. Il revint plusieurs fois dans cette ville sans s'y fixer, et vécut le plus souvent à Larisse de Thessalie, où probablement il mourut, à l'âge de 100, de 105, de 107 ou de 109 ans, suivant les diverses autorités, après s'être acquis par ses discours et son enseignement beaucoup de réputation et une grande fortune. Dans son livre intitulé de VÊtre ou de la Nature, il attaquait la réalité de l'être et la possibilité du devenir par des arguments dont les uns lui étaient propres, les autres étaient empruntés aux philosophes antérieurs, particulièrement Mélissus et Zénon, tous les deux de l'école éléatique. Ces arguments nous ont été conservés dans les 5 et 6« chapitres du livre attribué à Aristote et intitulé de Xenojphane, Zenone et Gorgia, mais dans un texte si profondément altéré qu'il est, surtout dans le 6« chapitre, souvent inintelligible : heureusement nous possédons un extrait de cet ouvrage plus complet et plus clair dans le VII^ livre du traité Contre les Mathématiciens, de Sextus Empiricus ^ .
» Sect. 65 et sqq.
LES SOPHISTES - GORGIAS 131 I, Rien n'est; II. Si quelque chose est, il est inconnaissable; III. Si quelque chose est et est connaissable, il est incommunicable aux autres : telles sont les propositions que Gorgias essaie de démontrer par des preuves dont le caractère éléatique n'est pas contestable. Nous n'insisterons pas, parce que cela n'est pas de notre sujet, sur les arguments produits en faveur de la première de ces propositions, et d'où il résulte que rien ne peut être posé ni comme être, ni comme non-être, ni comme être et non-être à la fois.
La seconde thèse nous intéresse davantage ainsi que la troisième. .
Si l'on soutient que l'être est et qu'il est connaissable, il faudrait que les choses pensées fussent, et que le non-être ne fût pas pensé puisqu'il n'est pas. Mais s'il en est ainsi, dit Gorgias, on pourrait soutenir que l'erreur n'existe absolument pas, qu'aucune affirmation ou négation n'est fausse, pas même si l'on affirme que des chars font leur course dans la mer. Tout, même cela, et tout ce que chacun s'imaginerait et penserait serait vrai. Mais il n'en est rien ; être n'est pas être pensé, et la chose pensée n'est pas un être. Si l'être n'est pas une chose pensée, il n'est pas pensé, pas connu, pas connaissable.
Supposons l'être connaissable : comment concevoir qu'il soit communicableaux autres par la parole? car ce que j'ai vu, comment un autre, continue Gorgias, l'exprimerait-il par un mot? comment ce que j'ai vu se manifesterait-il par l'ouïe à un autre qui ne l'a pas vu. De même que la vue ne connaît pas les sons, de même l'ouïe ne connaît pas les couleurs, mais les sons : celui qui parle dit des paroles et ne dit pas des couleurs ou des choses. Ge^que l'on n'a pas conçu soi-même, comment peut-on l'apprendre d'un autre par la parole? Comment un autre objet pourrait-il nous servir de signe pour nous le faire concevoir? Il n'y a qu'un moyen, si c'est une couleur, de la connaître, c'est de la voir; si c'est un son, c'est de l'entendre. Il faut toujours en revenir à ce principe , c'est que la parole n'est ni un son ni une couleur : c'est une pensée, et qu'on ne saurait penser une
couleur : on ne peut que la voir, ni un son : on ne peut que l'entendre.
Quand bien même cela se pourrait, et que celui qui parle pourrait se faire comprendre, comment celui qui entend aurat-ii la même pensée que celui qui parle? Car il n'est pas possible qu'une même chose soit à la fois dans plusieurs êtres qui sont séparés : car alors deux seraient un.
Et quand bien même on admettrait que la même chose pût être à la fois en plusieurs, rien n'empêche qu'elle ne leur paraisse pas à tous semblable, puis qu'eux-mêmes ne sont pas absolument semblables et ne sont pas dans un même lieu ; et quand ils seraient dans un même lieu, ils n'en seraient pas moins ou deux ou plusieurs, c'est-à-dire des personnes différentes. Il est certain que le même individu a dans un même moment des sensations qui ne sont pas identiques, mais que celles qu'il reçoit par la vue sont différentes de celles qu'il reçoit par l'oreille, que celles qu'il éprouve aujourd'hui diffèrent de celles qu'il a éprouvées antérieurement; on aura bien de la peine à croire alors que toutes les sensations d'une personne puissent être absolument identiques aux sensations d'une autre personne. Ainsi donc rien n'est susceptible d'être connu, et si quelque chose pouvait être connu, il ne serait pas possible de communiquer à autrui cette connaissance, parce que les paroles ne sont pas les choses, et que personne ne peut avoir exactement les mêmes pensées qu'une autre personne
' Sextus Empiricus ajoute ici un argument qui n'est pas sans force : le langage, dit Gorgias, est produit par l'impression faite sur nous par les objets extérieurs, les objets sensibles : ce ne sont donc pas les mots qui fournissent les notions des choses, mais ce sont les choses qui nous donnent l'explication et le sens des mots, et il est impossible d'affirmer que les mots
1 Aristote répète ici, à la fin de ce mémoire, ce gu'il a dit au commencement du 5« chapitre, à savoir que ces arguments étaient déjà vieux, et que Gorgias n'a fait que compiler, gvv%z\ç xà Ixépotç zlp^-f]\i.ha, ce que d'autres avaient dit avant lui. Ces autres sont Mélissus et Zénon ; mais il semble que Gorgias avait inventé un ar.niment propre sur la non-existence de l'Être : î'Siov aùxoO àT:ôoet.hv.
LES SOPHISTES — GORGIAS 133 expriment les choses de la vue et de l'ouïe telles qu'elles sont en réalité. Ainsi rien n'est connaissable, et si les choses étaient connaissables, personne ne pourrait communiquer à un autre la connaissance qu'il en aurait, parce que les mots ne sont pas les choses et que les pensées d'une personne ne peuvent jamais être les pensées d'une autre
Entre la pensée et la réalité, entre les mots et les choses, entre les mots et les pensées, il y a un abîme que rien ne peut combler; ce sont des activités parallèles qui ne peuvent jamais se toucher, entre lesquelles il n'y a aucun point de contact. Les choses ne peuvent pas plus entrer dans notre esprit que les pensées ne peuvent entrer dans les mots. Il n'est pas étonnant que de pareils principes, à savoir qu'il n'y a rien de faux, et qu'on peut sur toute proposition soutenir le pour et le contre avec une force égale de persuasion, ou ce qui revient au même, que le langage est impuissant à représenter la pensée, la pensée impuissante à saisir les choses, il n'est pas étonnant que ces principesaient engendré une école pire encore que la sophistique, l'éristique, qui n'emploie la pensée et la parole que comme des instruments appropriés à des buts personnels de vanité ou d'intérêt. Il n'y a plus là aucune intention scientifique, aucune portée philosophique ; il ne s'agit plus de démontrer quoi que ce soit : mais on peut encore abuser de la candeur et de la simplicité des gens pour les rendre ridicules et absurdes quoi qu'ils disent, et pour arracher à des auditeurs stupéfaits des applaudissements et de l'argent. Cette misérable pratique aurait fini par corrompre la droiture de l'esprit des Grecs et la noblesse morale de leur âme, si l'excès même de cette débauche intellectuelle n'eût soulevé la réaction puissante et indignée de Socrate, qui vint protester au nom de la vérité et de la vertu, et rétablir sur des principes nouveaux la science et la vie.
1 Wilh. de Humboldt accorde en partie à Gorgias ce qu'il objecte ici : à savoir que si entre deux personnes, deux individus pensants, il peut y avoir quelque chose de commun, il reste cependant dans leurs pensées quelque chose d'absolument personnel à chacun, et par conséquent d'absolument incommunicable.