CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
L'influence personnelle de Socrate n'a pas été moins profonde, moins féconde, moins étendue que celle de ses doctrines. Avoir suscité un ébranlement puissant dans les âmes et dans les esprits sera toujours considéré comme une des plus grandes et des plus heureuses parties de son œuvre philosophique. Si l'esprit de la doctrine socratique revit épuré, agrandi, mais non altéré, dans les systèmes de Platon et d'Aristote, il n'en est pas de même des petites écoles philosophiques, nées immédiatement de la commotion intellectuelle et morale produite par le maître : elles altèrent toutes, plus ou moins profondément, le sens et la portée des idées de Socrate, et si elles ont reçu d'un commun accord, dans l'antiquité et même dans les historiens modernes de la philosophie le nom d'écoles socratiques, ce n'est sans doute qu'à cause des relations personnelles de ceux qui les ont fondées, avec le grand homme qu'ils appelaient moins volontiers leur maître que leur ami, 6 ïxoCîpoç 7)[ji.(ov i. Pour marquer ce caractère, les Allemands les nomment en général les socratiques imparfaits, die unvolkommene Sokratiker^ et on pourrait plutôt leur donner à tous le nom que Zeller hésite à donner à l'un d'eux, de faux socratiques. Avant de subir l'influence de Socrate et d'entrer dans le cercle de ses amis et de
1 Aristot., Rliet., II, 23. Cio., de Orat., III, 15. Quum essent plurrs orti ferc a Sofrate, quod ex illius variis et diversis et in omnem partem diffusis disputationibus lius aliud apprehenderat, proseminatse sunt quasi familiae dissentientes inter se-
ses familiers, ils avaient tous déjà pris position dans la lutte des systèmes. Aristippe était un étranger, attiré d'Afrique par la renommée de Socrate : ce qui suppose un esprit déjà formé, et dont la passion pour la philosophie a été nourrie par des études préalables. Antisthène avait été disciple de Gorgias *, et peut être compté au nombre de ces vieilles gens, saisis sur le tard de la passion de la science, que Platon appelle ot o^tjxaOs'iç Euclide de Mégare, s'il n'appartient pas positivement à l'école éléatique, comme le croit Henné en partage certainement les tendances et les goûts éristiques ^. C'est par ces influences antérieures, non moins que par l'absence d'un sytème positif et affirmatif dans Socrate, qu'on s'explique l'opposition des doctrines de ces écoles entr'elles, et le peu de rapport qu'elles ont avec celles de. leur maître. Leur seul caractère commun est d'avoir considéré la philosophie surtout comme la science de la vie pratique, et d'avoir donné pour but à cette science la recherche du bonheur : encore pourrait-on dire que c'est là un trait commun à toutes les doctrines philosophiques de l'antiquité, et qu'on retrouve même dans le génie si profondément spéculatif d'Aristote. Les Grecs n'ont jamais conçu comme véritablement distinctes, encore moins comme séparées, la science, et la vie.
Aristippe est le fondateur de l'école cyrénaïque ^, ainsi appelée parce qu'il était originaire de Gyrène, comme le célèbre mathématicien Théodore, l'intime ami du sophiste Protagoras ^, et parce que ce fût là, dans cette ville riche et puissante, qu'après avoir passé quelques années à Athènes dans le cercle
« Sophist., 251, b.
3 École de Mégare, p. 32.
^ D. L., Il, 30. £(T7uou5ax6Ta Trep't xoùç èpccrxcxoùç Xoyouç
5 Elle se compose d'Arété, sa fille, d'Aristippe le jeune, fils de cettte dernière, et qu'on appelle, par une raison que son nom suffit à faire connaître, [j.xTpoôiôaxxôç, d'/Ethiops et d'Antipater ses disciples, de Tnéodore, d'Hégésias, d'Annicéris, qui imprimèrent chacun, aux principes communs de la secte, une tendance particulière, enfin de Dion du Borysthènc et peut-être d'Évelimère.
« Plat., Thexl., 145, a, 161, b, 162, a.
des amis intimes de Socrate pour lequel il avait éprouvé une admiration et un respect passionnés il revint, après de nombreux voyages 2, établir son séjour définitif et constituer son école propre. Ses relations avec Socrate déterminent seules et d'une façon très approximative l'époque de sa vie, dont on ne connaît avec précision ni le commencement ni la fin, et sur les événements particuliers de laquelle on n'a que des renseignements anecdotiques assez mal autorisés.
Bien qu'il écartât de la philosophie, en poussant à l'extrême une des tendances de son maître, la logique et la physique, parce que ces spéculations ne contribuent en rien à rendre la vie heureuse et n'atteignent même pas le but spécial qu'elles se proposent, il y revenait, au moins en partie, par un détour 3. La morale, to y]8i5cov, était bien pour lui la seule vraie science philosophique, la seule digne d'être étudiée ; mais il la divisait en cinq chefs, tottoi, dont l'un traitait des choses qu'il faut rechercher et de celles qu'il faut éviter, le second des passions, TràÔT], le troisième, des actions, le quatrième, des causes, le cinquième, des preuves. Il est manifeste, comme le fait remarquer Sextus, que la recherche des causes ne pouvait être autre chose qu'une physique, et qu'une théorie systématique
* On lui reproche cependant de n'avoir pas assisté son maître dans ses derniers moments. Platon, qui ne l'aimait pas, a bien soin de relever le fait. Phœdon, 69 ; Démet., de Eloc, 306; D. L., HI, 36 et H, 65.
2 A Mégare, dans l'Asie-Mineure, où il fut fait prisonnier par les Perses ; à Corinthe, où il devint l'amant de la célèbre courtisane Laïs ; à Égine, à Scillonte, où Xénophon lui lut ses Mémorables, et à Syracuse, où il connut Platon, à la cour soit de l'ancien, soit du jeune Denys, v. Zeller, t. II, p. 244, not. 2 (2* édit.). Son caractère ne paraît pas avoir été plus honorable que sa vie, trop conforme à ses doctrines. Plusieurs, et entr'autres Sosicrate de Rhodes, soutiennent qu'il n'a rien écrit. Panaetius et Sotibn lui attribuent une dizaine d'ouvrages, où l'on ne relève, touchant la philosophie, que 6 livres de leçons, Staxpiêwv. D'autres lui en attribuent un plus grand nombre, parmi lesquels 25 dialogues. Les titres ne laissent rien deviner d'un contenu philosophique. Il est le premier des socratiques à avoir réclamé des honoraires pour ses leçons. D. L., H, 65. Conf. 72, 74, 80. Plut., de Lih. educ, 7. Ce n'est pas le seul point par lequel il se rattache aux Sophistes, comme l'observe très justement Phanias, le péripatéticien (D. L., II, 65. outoç CToçtoxeuaaç), après Aristote. Met., b. 2; 997,
%. 32. -CfbV (TOÇKTTcbV TIVÈ; oToV 'Apîcj-TtTCTtOC.
3 Sext. Emp., adv. Math., VH, H. -KtpnpinzQ^ai. Senec, Ep., 89. Hi quoque qui removent, aliter inducunt.
de la démonstration est la logique même, ou du moins une théorie de la connaissance.
Nous ne savons absolument rien de ses opinions sur les causes, c'est-à-dire de sa physique, s'il en avait une ; il n'est pas probable qu'il ait adopté celles de Démocrite, pas même la doctrine des émanations et des images, que lui attribue Plutarque * ; car elle est contradictoire avec la doctrine de la subjectivité et relativité absolues de la sensation et de la connaissance, qui est le caractère distinctif de sa philosophie.
Nous n'en savons pas davantage sur ce qu'il pensait de l'origine, de la nature, de l'essence, de la fin de l'âme ; de l'absence complète de documents sur ce point, il serait peut être téméraire, mais il ne serait pas invraisemblable de conclure que l'âme n'était pas pour lui une substance, et qu'elle n'était qu'un groupe de sensations, ce mot étant pris dans le double sens d'affections sensibles et de perceptions. Il est certain du moins que tout ce que nous connaissons des doctrines philosophiques d'Aristippe se rapporte à la psychologie de la sensation et à la psychologie de la connaissance, et l'une et l'autre ont un caractère très marqué et commun, à savoir la subjectivité et la relativité absolues.
Cet esprit distingué et fm^, doué d'un réel talent d'analyse psychologique, à qui nous devons le premier essai d'une théorie philosophique du plaisir, unique but, suivant lui, de la vie, limitait le savoir humain à la sensation, et dans l'acte de la sensation, il distingue, et il est le premier à distinguer, avec une grande finesse, d'une part l'affection sensible, to ttqcôoç, par où il entend non-seulement l'impression douloureuse ou agréable qui se produit dans l'organisme, mais encore une représentation, une notion qui apparaît à la conscience, 7][jlTv cpaivoaÉvYj, et d'autre part l'objet extérieur, xh èxrdç uTroxet'fxevGv, qui est la cause de cephénomène psychologique. La chose extérieure existe
1 Num potest suaviter vivi, l, 5.
2 Conf. Stein : De Vita Aristippi, Goett., p. 29.
probablement, mais nous ne savons rien d'elle, et ne pouvons pas même affirmer avec certitude qu'elle existe^. L'âme humaine ne peut connaître que ses propres états. Le monde, tel qu'il nous est donné, n'est qu'un contenu de notre propre conscience. Nous ne savons même pas si les sensations des autres hommes correspondent aux nôtres. L'identité des mots dont nous nous servons pour les exprimer n'est pas une preuve. Le langage n'est pas une impression, un état de notre nature, un Tiàôoç. Au contraire, il est un fait extérieur qui produit cet état, et par conséquent une de ces choses qu'on appelle causes, qui, si elles existent en soi, n'existent pas pour nous ^. Les noms qui désignent les choses, comme ceux qui désignent nos sensations, sont, il est vrai, communs à tous les hommes qui parlent la même langue : mais on n'a pas, de ce fait, le droit de conclure que même les sensations qu'ils représentent sont exactement et réellement les mêmes pour chacun d'eux. Nos sensations nous sont absolument propres et n'appartiennent qu'à nous. Elles ne sont que nous-même, dans divers états, qui ne sont perceptibles qu'à nous-même. La conscience est un monde fermé, impénétrable. Deux personnes peuvent appeler du même nom la sensation qu'elles ont éprouvée, elles peuvent même croire et dire qu'elles ont éprouvé la même sensation, mais aucune d'elles ne pourra le prouver, parce que chacune n'a senti et ne peut sentir que son propre état, tou tBtou Tiàôouç àvT:Xa[jt.êàv£Tai 3. Jamais l'une ne sentira l'état de l'autre.
* Sext. Emp., adv. Math., VII, 191. xa^a [xév I^tiv ov. 5 Id., id., m, 53.
3 Sext. Emp., adv. Math., VII, 195. ïvOev oùôà xptx-r,pi6v çaacv elvai xoivbv àvôpwTttov, ovopLaxa 8s xoivà rtOco-Oat xoïç xp:|j.aat. Je ne puis admettre avec K. Hermann (Gesammt. Abh., p. 233, et Gesch. d. Plat. Philos., p. 266), que la relativité subjective, chez Aristippe, ne portait que sur les jugements, et qu'il maintenait l'universalité des idées, ce qu'il prétend prouver par le passage cité de Sextus. Le sens m'en paraît absolument contraire, et signifier que malgré la généralité des tei mes dont les hommes se servent pour exprimer ce qu'ils veulent ou jugent des choses, on ne peut pas savoir si ces sensations sont véritablement communes à ceux qui s'en servent. Chacun ne sent jamais que ce qu'il sent lui-même, et il n'y a pour les hommes aucune mesure couuuune de leurs sensations ni de leurs jugements : il n'y a que des termes communs. C'est un nominalisme absolu. Il n'y a pas, dans cette
Nos sensationg sont pour nous la seule règle comme le seul objet de nos connaissances et par suite de nos actions ; elles sont infaillibles et seules infaillibles, xpityjpta ^ etvai toc TraG-rj xal {jLOva xaxaXafjt-êàvecTÔai xal y.^zuaxcL ruy/^àveiv. Elles ne nous mentent jamais et jamais ne peuvent nous mentir. Nous pouvons affirmer avec pleine certitude et pleine clarté que nous éprouvons la sensation du blanc, la sensation du doux ^ ; mais juger que ce qui cause en nous cette sensation est blanc ou doux, nous n'en avons pas le droit, parce que nous n'avons pas de preuve qu'il en est ainsi. Il serait en effet possible que la sensation du blanc fût causée par un objet qui n'est pas blanc, et que la sensation du doux fût causée par un objet qui n'est pas doux ; en un mot il est possible que les objets extérieurs ne possèdent aucune des propriétés caractéristiques des sensations qu'ils nous causent ^. Ils existent peut-être S mais ils n'apparaissent pas à notre conscience. Notre âme peut connaître ses états : elle est trop faible pour en appréhender les causes. Les
phrase, ov6{jLaTa xoivà xtôeaôat xoîç xpi\xa(ît, la moindre trace d'une distinction logique entre les idées et les jugements, que Hermann prête aux cyrénaïques, et tout au contraire, les xpi[xaTa ne sont que les TrâÔYj, comme le prouve la suite du passage : Xeuxbv [xèv yap xt xa\ yXuxù xaXoOcrt xotvtoç Ttâvxeç. Le jugement n'est et ne peut être pour eux que l'affirmation de la sensation propre et individuelle.
Prseter permotiones intimas nihil putant esse Judicii. » (Cic, Acad., II, 46). Je ne comprends. pas trop en quoi cette proposition diffère de celle de Protagoras, quoi qu'en dise Gicéron, dans ce même endroit : « Aliud judicium Protagorae est qui putat id cuique verum esse quod cuique videatur, aliud cyrenaïcorum qui praeter permotiones intimas nihil putant esse judicii », passage sur lequel Hermann se tonde pour soutenir que les cyrénaïques admettaient bien la subjectivité des idées et des sentiments, mais une subjectivité non pas individuelle, une subjectivité de l'homme en général, dont la tendance au plaisir des sens est réellement universelle.
^ Il n'est pas nécessaire de faire observer que ce mot appartient à la langue philosophique de Sextus, et non à celle d'Aristippe.
2 Sext. Emp., id., VII, 191. ÔTt X£uxatvô[xe6a, oxi yXuxaC6[jL£6a, expressions qui ont une frappante analogie avec celles que Condillac met dans la bouche de sa statue : Je deviens odeur de rose.
^ Id., id. Plutarque, adv. Colot:, 24, répète la même chose et presque dans les mêmes termes.
^ Sextus est en contradiction avec lui-même, quand, après avoir dit, VI, 53 : ^iova çaaiv ÙTiâpxsiv xà ttocÔyt aXXo ôà oùôév, il déclare, VII, 191 : xàxa (xèv èaxtv ov. M. Zeller croit, et avec raison, que le premier de ces renseignements est inexact, et que le scepticisme portait non sur l'existence réelle des choses, mais sur leur intelligibilité. D'ailleurs, la preuve de l'existence d'un monde extérieur est encore à trouver.
seules réalités qui nous soient accessibles sont les phénomènes, c'est-à-dire ce qui nous apparaît, 7)[i."iv cpatvoijLeva, etç ataôïiaiv àva- 5t8(^|j.eva, c'est-à-dire encore nos propre^ sensations K Toute connaissance est sensible, relative, subjective et individuelle.
Puisqu'il n'arrive jusqu'à nous que nos sensations, et que le reste,- s'il existe, est pour nous comme s'il n'existait pas, qu'avons nous de mieux à faire, quelle autre chose même pourrions-nous faire en cette vie, que d'exciter par nos actes le plus grand nombre possible de ces sensations qui nous agréent le plus et sont le plus conformes à notre nature, et d'écarter celles qui produisent l'effet contraire, c'est-à-dire de poursuivre le plaisir et d'éviter la douleur. Le plaisir et la douleur sont des mouvements de l'organisme capable de sentir: l'un doux, mais assez puissant pour ne pas échapper à la consience^, semblable au balancement d'une mer calme 3; l'autre violent, excessif, et pareil à l'agitation d'une mer bouleversée par la tempête L'amour du plaisir est primitif, instinctif, àTrpoaipeTcoç ^; il est le but et comme le centre où l'effort de l'activité tend pour se reposer; il fait partie de notre nature 6. Non moins naturelle est la tendance à repousser la douleur, et celui chez lequel ce double sentiment ne se manifesterait pas, qui rechercherait la douleur et fuirait le plaisir^ serait un être dont la nature serait profondément altérée, pervertie, et l'essence comme renversée,
Aristippe distingue déjà, avant Épicure, que Denis d'Halicar-
* Cic, Acad., IV, 46. Praeter permotiones intimas nihil putant esse judicii, id., id., 7, de tactu, et eo quidem quem philosophi interiorem rocant, aut doloris aut voluptatis, in quo Cyrenaïci solo putant veri esse judicium. Euseb., Prsep. Ev.y XIV, 19. [xova Ta TcaSv] xaTaX/^TtTà.
* Diog. L., II, 86. Xeîav xcvYjaiv el; aîV6Y](7iv ocvaocSo|Ji£VY^v. . id., 90, oIxetoTepov \o Y)ôea6ai. Il y a donc des sensations qui n'arrivent pas à la conscience. Aristippe semble le premier philosophe qui ait remarqué ce fait psychologique considérable.
3 Euseb., Prssp. Ev., XIV, 18. xu> Xetto xu(xaTi «90(1,0 iou^jlévtqv.
* Id., 1. 1. TÔ) xaxà OàXaffffav x^'-V-^^^' « D. L., H, 86, 88.
6 Id., 1. 1. 88. eûSoxYiTriv nà<ri ^cooi;. Plat., Phileh., II, b. xb xoti'peiv... irSat
7 Id., H, 89.
ARISTIPPE 175 nasse accusait d'avoir pillé ses livres et s'être approprié ses principes ^, un plaisir stable, xaTacT7][jLaTix75, passif, négatif, provenant d'un certain état de calme et d'équilibre, et un plaisir en mouvement, h xiviQcjei, actif, positif, qui consiste dans un certain degré de l'activité soit des organes soit de l'esprit. Mais les cyrénaïques niaient la réalité du premier, et ne reconnaissaient comme plaisir vrai que le second 2.
Les plaisirs, même ceux qui naîtraient d'actes malhonnêtes ou honteux, sont donc les seuls biens ; les douleurs, même celles qui naîtraient d'actions nobles et honorables sont les seuls maux 3. Le plaisir est par lui même désirable ; il est par lui-même un bien L'absence de la douleur n'est pas un bien ; la privation du plaisir n'est pas un mal, parce que l'une n'est pas un plaisir, l'autre n'est pas une douleur, puisque le plaisir et la douleur sont également des mouvements, c'est-à-dire des sensations, et qu'être sans douleur et sans plaisir, c'est être dans l'état d'un homme endormi ^, c'est-à-dire d'un homme qui n'a pas conscience de lui-même et de ce qui se passe en lui. Ce sommeil de la vie, du moins de la vie consciente, constituait pour les cyrénaïques un état spécial, intermédiaire, qu ils appelaient àTjSovia et aTTOvia ^.
De ces analyses fines et profondes, mais malheureusement incomplètes, il semble résulter que, pour Aristippe, l'organisme était dans un mouvement constant, que la vie même, comme l'avait dit Héraclite, n'était que mouvement; c'est pourquoi tout état qui ne présente ce caractère qu'affaibli ne peut être considéré comme un plaisir, puisqu'il ne nous donne que très imparfaite et obscure la sensation de la vie.
1 D. L., X, Init.
* D. L., X, 299, ed. Lond., 01 (xàv (les cyrénaïques) tyiv xataa-TYi^.axixyiv oûx CYxpîvouat, (xovrjv ôà èv xiv^aeu Conf., id.y II, 87. Uc, de Fin., II, 13, 39. Contemnentes istam vacuitatem doloris,
3 Sext. Emp., VII,^ 199.
* D. L., II, 88, T/jv riôovYjv àyaôov xav cltzo tcôv à.(jyri[LOxa.X(ùy,
» Annicéris (suivant Clément d'Alexandrie, Stromat.,\l}, allait jusqu'à dire : d'un mort, vexpoO xaxâcrTaCTcv.
« Sext. Emp., VIL 199. xà (xexa^û. D. L., II, 89. ixéaac xaxaaxâaetç. Aristoclès {Prœp. Ev., XIV, 18), attribuait cette classification à Aristippe le jeune.
C'est encore pour cette raison que le souvenir du plaisir et de la douleur passés, l'attente de plaisirs et de douleurs à venir ne- sauraient être considérés comme des plaisirs ou des douleurs, parce que dans un cas le temps a épuisé l'intensité du mouvement antérieur de l'âme qui constituait l'un ou l'autre de ces états, et que dans l'autre ce mouvement n'a même pas commencé Le présent seul nous appartient, [^,6vov... ^sTspov Jvat to Trapciv 2.
Faut-il croire qu'Aristippe niait toute différence de degrés dans le plaisir, qu'il soutenait, comme le rapporte Diogène 3, qu'aucun plaisir n'est supérieur ou inférieur à un autre, qu'aucune chose agréable n'est plus agréable qu'une autre. Zeller * s'y refuse, en se fondant sur certaines de ses affirmations qui sont contradictoires à cette pensée^ sur le fait que Platon, parlant dans le Philèhe ^ dans le sens de cette école, signale certains plaisirs comme les plus grands de tous, et enfin sur ce qu'on ne trouve dans les principes généraux des cyrénaïques aucune raison pour établir et justifier cette complète et radicale égalité de tous les plaisirs. Ces objections d'ordre théorique ne me persuadent qu'à moitié : Aristippe n'est pas le premier et il n'a pas été le dernier philosophe dans le système duquel on ait signalé de graves et manifestes contradictions.
Gomment dans une pareille doctrine y a-t-il eu, si ce n'est par une autre contradiction, place pour une distinction entre les plaisirs de l'âme et les plaisirs du corps 7 et cependant le fait
1 D. L., X, 299 ; id., II, 87, 89, 90. Il y a une contradiction entre les affirmations prêtées aux cyrénaïques. Ici, ils écartent de la notion du plaisir et de la douleur les états passés et les états avenir, parce que ce sont des mouvements de l'àme, xîvY][xa Tr,<; «^uxviç, dont les uns n'existent plus, les autres n'existent pas encore, parce qu'enfin le présent seul nous appartient, tandis que, suivant un autre passage, ils comptent parmi les plaisirs actuels, c'est-à-dire vrais, les plaisirs passés et les plaisirs à venir. On pourrait supprimer la contradiction en mettant une négation devant le verbe, et lire II, 87 : afç ([xepixaîç -/^ôovaî;) [oùJauapiôpLoOvxac al 7vapw^/)xu:at xa\ ac jJLÉXXoucrat.
2 ^1., H. Var., XIV, 61. Athen., XII, 544* év\ (xovw to àya6bv xpîvwv tô> TtapovTt.
est certain : des philosophes qui ne connaissaient que des états de conscience, comment pouvaient-ils arriver à reconnaître qu'il y a en nous une âme distincte du corps, ou plutôt un corps distinct de l'âme. Gicéron dit bien : « Aristippus quasi animum nullum habeamus, corpus solumtuetur ^ » Mais d'une part ce jugement n'est pas absolument exact, et d'autre part il ne signifie pas du tout qu'Aristippe niât l'existence de l'esprit. Notre être semble n'être pour lui sans doute qu'un groupe de sensations arrivant on ne sait comment à la conscience, qu'il appelle Nous'^, et dont le lien, dans l'unité de cette conscience, n'est nulle part expliqué. Mais les cyrénaïques ont certainement admis l'existence d'une âme distincte du corps, sans se donner le soin de la démontrer et en cédant, comme tant d'autres, à la force de la tradition philosophique ou religieuse, à laquelle nul esprit, si original qu'il soit, ne peut, sur un point ou sur un autre, absolument se dérober.
C'est ainsi qu'ils enseignent qu'il ne faut pas croire que tous les plaisirs et toutes les douleurs de l'âme viennent des douleurs et des plaisirs du corps : il y a des joies de l'âme tout à fait pures et sans mélange, comme celles que nous cause la prospérité et la gloire de la patrie ^. La vue des souffrances d'autrui nous cause une douleur réelle, tandis que, par un phénomène bien étrange, la représentation de ces douleurs nous procure, au théâtre par exemple, un plaisir : plaisir et douleur, qui, assurément, ne sont pas des sensations corporelles
On comprend mieux qu'Aristippe ait considéré les plaisirs du corps comme supérieurs à ceux de l'âme, quoique tous les plaisirs soient des fins ^ : ce sont en effet des mouvements plus intenses et plus durables. Aussi voyons nous que c'est par les châtiments corporels qu'on punit les grands criminels ^.
1 Acad., IV, 45.
^ D. L., 11, 90; Plut., Symp., VI, 2, 7. * D. L., Il, 89. xa\ téXo; eivac.
6 D. L., X, 299; id., 11, 90.
Chaicnet. — Psychologie.
Il n'y a pas une fin générale qu'on puisse poursuivre, un état général permanent qu'on puisse posséder et qui constituerait le bonheur. Il n'y a que des fins partielles, des plaisirs particuliers ^ Ce qu'on peut appeler le bonheur est un état où se succéderaient sans interruption le plus grand nombre des plaisirs particuliers les plus vifs, mais c'est un état bien difficile à réahser et par conséquent bien rare.
Les plaisirs sont les seuls biens, les douleurs sont les seuls maux, suivant Aristippe. Mais il faut bien les distinguer les uns des autres, connaître les moyens d'éviter les uns, de posséder les autres, et d'en user comme il convient. L'art ou la science qui nous fournit ces moyens, c'est la sagesse, cppov/i^jtç, qui nécessairement est aussi un bien non pas, il est vrai, un bien en soi, une fin, mais un bien relatif, relatif aux biens, dont elle est, sinon la cause réelle, du moius la condition nécessaire, 8tot toc il auTT]? TreptYtyvoysvot 3. C'est ce qu'on peut appeler la vertu, qui n'est, comme le dit Cicéron, digne d'être recherchée, dans ce système, que parce qu'elle est, du moins indirectement, la cause de nos plaisirs
Je ne puis m'associer aux jugements trop favorables qu'ont émis sur ce philosophe les historiens allemands ; Karl Hermann voit dans sa doctrine un progrès sur celle de Socrate, Brandis découvre qu'il a enseigné que l'élément de la moralité doit se trouver dans le savoir, bien que ce savoir soit limité à la conscience de nos sensations ^ ; Braniss ^ le loue d'avoir, dans la théorie du plaisir, élevé à* la hauteur d'un principe la belle satisfaction de soi-même et l'inaltérable sérénité de la vie socratique. Zeller lui-même signale comme un trait caractérisque de sa
1 D. L., II, 89 : ûci (xepixai rjSovat. 3 D. L., II, 91.
3 D. L., II, 91. Démet., deEloc, 296. lm(yxr^\if)^ . . . ty)V ypY]<7ap.£VY)v. ^ Cic, de Off., III, 33 : Virtutemque censuerunt ob eam rem esse laudandam quod efiTiciens esset voluptatis.
s T. II, p. 90.
6 Uehers. d. Entwick. d. Philos., 1842, p. 158. ' Du moins dans sa première édition, p. 129.
ARISTIPPE 179 doctrine d'avoir posé la liberté philosophique de l'esprit comme un affranchissement pratique de l'individualité, et le savoir comme la réflexion de la conscience individuelle de soi-même sur soi-même. Je ne crois pas qu'il ait distingué les idées des jugements, la faculté de concevoir de la faculté d'affirmer les rapports des prédicats aux sujets ; je ne crois pas davantage qu'il ait fondé sa morale sur la tendance universelle quoique subjective de l'homme pour le plaisir. Mais il a un mérite réel et qui vaut la peine d'être relevé et justement apprécié : il a distingué dans le fait de la sensation l'impression purement physique exercée sur l'organisation, de la conscience qu'en prend l'âme et qui seule constitue et la notion qu'elle se forme et l'affection qu'elle ressent ; et d'autre part il nie qu'on puisse conclure de l'existence incontestable et des propriétés de la sensation à l'existence et aux propriétés des objets qui ont pu la produire. Cette observation fine et profonde suffit pour lui assurer une place et un rang dans l'histoire de la Psychologie.