CHAPITRE VINGT-UNIÈME
Euclide de Mégare, ou de Géla, suivant d'autres, à ce que rapporte Alexandre dans ^es A'.a8o;^ai, fut le fondateur de l'école dont les sectateurs qui prirent d'abord le nom de mégariques, qui leur fut donné par Denys de Garthage 2, et souvent celui d'éristiques, et enfin plus tard celui de dialecticiens. Le plus important représentant de leur doctrine fut Stilpon, qui ne.com-
* Les mégariques forment une école nombreuse ; on y compte Euclide, Ichtyas, son successeur immédiat, Euboulide, de Milet, l'adversaire acharné d'Aristote (D. L., II, 108. TYjÇ S'EùxXetôou 5ca5o>;riç), Thrasymaque de Corinthe, cité comme un ami d'Iclithyas (D. L., II, 121), Dioclide, disciple d'Euclide et maître de Pasiclès (Suid., V, i;Tt)>7ra)v), Clinomaque, maître de Bryson, fils de Stilpon (D. L., II, 112; Suid., V, riiippcov, le premier qui ait exposé une doctrine logique sur les prédicats et les propositions), Pasiclès, disciple d'Euclide, d'après D. L., Apollonius de Cyrène, surnommé Cronus (D. L., II, III; Strab., XIV, 2; XVII, 3), maître de Diodore Cronus (Cic, de Fat., 6, valens dialecticus; Sext., adv. Math., I, 309, ôiaXexTixtoTaxoç), Euphantus, disciple d'Euboulide, poète et historien (D. L., II, 110), maître du roi Anligonus, Athen., VI, 251, d), Stilpon, disciple de Thrasymaque, le plus célèbre de tous, maître de Zénon; Alexinos d'Elis, que D. L., II, 109, désigne comme un disciple immédiat d'Euboulide, qui eut avec Stilpon (Plut., Vit. pud., c. 18), Menedème (id., D. L., II, 135) et Zénon (D. L., II, 109; Sext., adv. M., IX, 108; Plut., Comm., not. 10), de vives discussions; Philon, disciple de Diodore, qu'il ne faut pas confondre avec Philon de Larisse, fondateur de la IV« Académie ; Bryson, fils de Stilpon, Timon, disciple de Stilpon, et Pyrrhon, maître de Bryson, par lesquels s'opère la transition de la dialectique mégarique au scepticisme pyrrhonien. D. L., Il, 30, 106 et 107, d'après Timon, l'accuse d'avoir
(àXX'ou \io\ liéXet)...
èpiodcvsoj
EyxXetôou MayapeOdiv bç £[jigaX£ Xûadav £picr{i.ov Ce n'était pas une école, ax'^'kr,, ma*- une -/oX-rj (D. L., VI, îi).
Chaignet. — Payclulojie.
mença à enseigner que peu de temps avant la mort d'Aristote.
Les dates précises de la naissance comme celle de la mort d'Euclide nous sont absolument inconnues. C'était un des quatre disciples les plus éminents ^ et un admirateur passionné de Socrate, qu'il venait souvent voir secrètement, et aux derniers moments duquel il voulut assister malgré la défense formelle faite à tout habitant de Mégare de mettre le pied à Athènes sous peine de mort 3. H était un ami de Platon ^ et c'est auprès de lui, à Mégare, que se réfugièrent ce dernier et plusieurs autres disciples de Socrate, intimidés par le supplice de leur maître, et redoutant pour eux-mêmes le sort qu'il venait de subir de la part des Trente tyrans ^.
On cite de lui les titres de six dialogues dont l'authenticité paraissait douteuse à Panaetius et desquels, d'ailleurs, il ne nous est rien resté ^. Stilpon n'ayant commencé à enseigner que peu de temps avant la mort d'Aristote, on peut considérer les doctrines de l'école des mégariques comme antérieures à celle du fondateur de l'école du lycée, surtout si, comme il semble manifeste, ce sont celles que vise Platon dans le Sophiste 7. Mais cela ne suffit pas pour attribuer, comme le fait Hartenstein 8, une influence sérieuse des mégariques sur les doctrines d'Aristote ^.
Comme l'indique un des noms par lesquels les anciens carac-
1 D. L., II, 47. « De ceux qui vinrent après lui (Sta^s^afjt-lvwv) en adoptant ses principes, et qu'on appella les socratiques, les plus grands, oc xoputpatÔTaxoc, —mot qui fait frémir d'horreur comme un barbarisme le puriste Phrynichus,— étaient Platon, Xénophon et Antisthène. Parmi ceux qu'on appelle les Dix, les quatre plus distingués, ol 8ia<jy]\).ô'z(xxoi, étaient, outre Euclide, i^Eschine, Phsedon et Aristippe. » Idoménée et Phanias avaient écrit une histoire des socratiques.
2 Plisedo., 59, c.
3 Aul.-Gell., N. AU., YI, 10. Plat., Theœt., 143, a. oaaxt; 'AÔ-^ivaÇe àçcxotVvjv, ocvrjpwTwv xbv Utoxpocrriv..
4 On le voit bien par le rôle qu'il lui donne dans le Théétète. Il semble qu'il était plus âgé que Platon.
5 D. L., II, 108, d'après Hermodore." e D. L., H, 108 et H, 64.
7 Soph., 242-248.
' Uber die Bedeut. d. Meg. Schule, p. 205.
9 II serait plus naturel de leur attribuer la première forme de la théorie des Idées, quoique Cicéron les accuse de l'avoir empruntée à Platon. Acad., IV, 42, 129 : ^ Hi quoque multa a Platone.
térisaient la tendance et l'esprit de l'école, leur philosophie est une dialectique une théorie de la connaissance aspirant à conciher les définitions éléatiques sur l'opposition de la connaissance rationnelle avec la nécessité d'une science rationnelle. Ils aspirent à fonder la Psychologie de la morale sur la doctrine éléatique de l'Être. L'être matériel n'est pas un être ; car il est décomposable à l'infini, et l'on ne trouve dans cette décomposition sans terme aucun élément ferme et fixe. Il n'a donc qu'une apparence d'existence, aucun caractère de l'essence. « Il n'y a d'être, comme il n'y a de bon que ce qui est un, toujours identique à lui-même, sous la variété des dénominations par lesquelles il est désigné, tantôt Dieu, tantôt Raison, tantôt Sagesse.' C'est l'être même. Son contraire n'existe pas 2. Le bien lui-même est de l'ordre de l'intelligence : c'est le clair regard de l'esprit, qui découvre et contemple la vérité 3. Le bien est donc la recherche, la contemplation et la possesion du vrai »
Ces noms divers paraissent avoir été autre chose que des distinctions purement nominales, purement verbales ; car les mégariques ont admis une pluralité, au moins phénoménale, d'idées, de concepts, qui ne sont pas absolument sans réalité, quoique leur réalité véritable soit dans l'un. Les idées ne sont pas pour les mégariques ce qu'elles sont pour Platon, des réalités,
* Elle aboutira bien vite, en leurs esprits trop faibles, à une éristique vaine et vide, où Phitarque, séduit, comme tous les Grecs, par les subtilités et les tours de force, ne voit que les jeux d'un esprit ingénieux qui s'amuse avec grâce : •jiac2;ovToç eùjjLoÛCTODç {adv. Colot., c. 22-23). C'est à Euboulide que Diogène (II, 108) rapporte le douteux honneur d'avoir inventé les célèbres sophismes nommés : Le ij^euôôfxevoç, le ôtaXavôâvcov et l'Électre, qui ne sont que deux noms du suivant, l'èyxexaXufxfjLévoç, le CT(opiT^ç, le xepaTtVY];, le tpaXaxpoç.
2 Cic, Acad., II, 42. Id bonum solum esse quod esset unum, et simile et idem seniper. D. L., 11, 106. ev xh àyaObv... -ttoXXoîç ovopiaort xaXoufxevov, oxz |xèv yàp çpôv/jatv, oTE ôè ôebv xat àXXoTS voOv xai Ta Xoitioc... Ta Ô 'àvTix£C(Ji£va tw àyaôw àvrjpei, (J.Y] eivat qpaaxwv.
Cic, Acad. y id,, 42, attribue cette proposition à Ménédème et aux érétriaques : « quorum omne bonum in mente positum et mentis acie, qua verum cerneretur ; » mais il ajoute aussitôt que les mégariques partageaient cette opinion, et même l'avaient développée et plus fortement exposée. (( lUi similia, sed, opinor, explicata uberius et ornatius. »
^ C'est un point de contact, et le srul qu'Euclide ait avec Ariitote.
des êtres au sens propre et véritable, ovxwç ovxa. Ce ne sont que des formes incorporelles, voTixà xai àc>a)[j-aTa sïSïj mais des formes de l'esprit : elles sont immuables et immobiles, sans aucune relation entre elles ni aucune action sur les choses extérieures et constituent la seule et vraie réalité 2. Il n'y a ni devenir ni destruction possibles, puisque le mouvement n'est pas 3, non seulement le mouvement des choses extérieures, mais même le mouvement des idées. La pensée, qui est toute réalité, est l'unité absolue, le repos absolu, par suite l'indétermination absolue, c'est-à-dire une pure négation ^.
Delà les conséquences fatalement éristiques et sophistiques où la logique extrême entraîna Euclide. Par suite de leur ignorance de la différence des catégories et de la diversité de signification des mots, dit Simplicius ^, les mégariques posant comme prémisse évidente par elle-même que les choses dont les définitions, Aoyot, sont différentes, sont différentes elles-mêmes, et que les choses différentes sont séparées les unes des autres, croient avoir démontré par là que chaque chose est séparée d'elle-même, aOxou xe/ojpioraÉvov exacTov ! ce qui prouve qu'elle n'est pas une, et par suite qu'elle n'existe pas. Ainsi, comme la définition de Socrate musicien est autre que celle de Socrate blanc, il en résulte que Socrate est séparé de lui-même On peut en dire autant de toute chose définie; puisque la définition d'une chose, à moins d'être une tautologie pure qui n'apprend rien de nouveau, se fait toujours par une autre, un prédicat, cette autre en est différente et par suite séparée.
1 Soph., 246, b. Il est difficile, néanmoins, de concevoir comment cette pluralité d'idées se comporte avec l'unité absolue de l'être, et quel peut être leur rapport mutuel.
2 Euseb., Prsep., Ev., XIY, 17, d'après Aristoclès : oôev r,|couv ouxoc ye xb ôv i'xepov eivai, \ii]6ï ysvvao-Oai xi fJ-r/Ôs çOsîpeo'Ôat, [x-/^ôà x'.veïcrôac xt TrapaTrav.
Plat., Soph , 258, c. xb uavxeXûç ov àxîvr;xov écrxbç eivat... àxtv/]xbv xb napâna^ âaxâvai. Toute propriété passive, toute puissance active est niée de l'être, et ne peut être attribuée qu'au mobile et incessant devenir, simulacre menteur de l'être; id., ysvâaei [j-év [jiéx ea-xc xoO uotcx/siv xal uotelv ôuvd[j.£(0(;, Tipbç ôè oOaiav xouxwv oùÔExépou xrjV ôuva[j.iv ap[xrjxxetv cpaacv.
In Phys. Arist., f. 26.
A plus forte raison Euclide rejette-t-il les définitions par comparaison qu'affectionnait Socrate; car, dit-il ou les deux choses comparées sont identiques, et alors il vaut mieux appliquer son esprit à celle-là même dont il s'agit, ou elles ne sont pas identiques, et alors la comparaison porte à faux, TiapsXxsiv ttiv Tiap-y.ôecriv 2. L'essence des choses est absolument une, et comme -on trouve en toutes de la pluralité et de la diversité, il n'y a à posséder l'être que l'un absolu.
Comme procédé d'argumentation, il voulait qu'on s'attaquât non aux prémisses, mais à la conclusion ^ ; trait de sens commun assez remarquable pour un partisan de la logique formelle à outrance ; c'est par la contradiction que les philosophes sauvent souvent quelques débris de leurs idées. Ainsi ce n'est pas la forme de l'argument contraire, c'est son contenu qu'il faut examiner et détruire : ce qu'on ne peut faire, si on n'établit pas un raisonnement en forme, que par l'appel au bon sens et la réduction à l'absurde qui l'offense et qu'il rejette.
Comme les éléates, ils distinguent, d'après Platon l'être même, ouata, et le devenir, yévzaiç ; par le corps, et au moyen des sens nous sommes en communication avec le monde du devenir, toujours changeant; par l'âme, au moyen de la raison, avec le monde de l'Être réel, toujours identique à lui-même. Le témoignage des sens et de l'imagination qui en dépend ne nous donne que des représentations mensongères : nous ne devons nous fier qu'à la raison
Il n'y a de possible que le réel et le réel est nécessaire. Le
t D. L., II, 107.
- C'était écarter les idées générales qui naissent toutes d'une comparaison, qui établit à la fois la ressemblance et la différence d'une chose avec une autre. Or, les idées générales sont nécessaires à la définition qui doit donner le genre et la différence, au langage et à la science ; car il n'y a de science que du général. Conf. Spencer, Prem. Princip., p. 84, 85; Princ. de Psijc, partie, c. 27.
D. L., II, 107. èv'rrxaTo o-j xaxà XrijxjxaTa, aAXà xat 'èutcpooccv. Les termes teclinii|ues sont ceux des stoïciens. Les ont-ils empruntés aux mégariques, ou les iiistoriens de la philosophie les leur ont-ils mal à propos appliqués ?
^ Soph., 248.
^ Aristoclès, dans Eusèb., Prœp. Ev., X, IV, 17, 1.
possible serait un être qui à la fois serait et ne serait pas. La puissance cesse quand cesse son acte,oTav èvepyYi F^^^vov Suvatrôai^ il n'y a plus par conséquent ni mouvement ni devenir. Il n'y a que des actes toujours actuels, toujours particuliers, point de facultés par conséquent : des' sensations ou des idées qui se succèdent.sans qu'on sache pourquoi, et qui ne peuvent ni être ni se sentir liées en un sujet; par conséquent, point de conscience.
Stilpon, maître de Zénon le stoïcien, et lui-même presqu'un cynique par l'austérité de sa vie et de sa doctrine morale ^, n'était pas moins célèbre par sa fertilité d'invention d'arguments ingénieux et sa force de dialectique subtile. Le caractère de sa morale est tout négatif: le souverain bien consiste dans une sorte de force qui met l'âme en état d'ignorer et de ne pas sentir le mal. La souffrance reste une impression mécanique exercée sur les organes, mais n'arrive pas à la conscience L'âme ne sait pas ce que c'est que souffrir : c'est déjà l'apathie et à sa plus haute puissance, animus impatieiis ^ . C'est là la vertu, qui est par conséquent une, quoiqu'elle reçoive plusieurs appellations *.
Suivant Diogène, il niait la réalité objective de l'idée générale, àvTjpei rà e'iS-/], qui n'a aucun contenu réel ^. Personne ne peut prononcer le mot homme en disant quelque chose, si l'on n'ajoute pas tel ou tel homme. Le légume n'existe pas, mais tel ou tel légume, et celui que vous me montrez n'est pas le légume qui existe depuis des milliers d'années, et toujours avant celui qui est saisi par les sens. Hegel ^ conclut au contraire de cet
1 Arist., Met., IX, 3.
2 Cic, de Fat. Insignis morum integritate... Placita ad mores potissimum spectant. D. L,, II, 118 et 119, Jetvbç àyav Iv xoï; epurxixoîç... ôta<T/î{Ji.0TaT0ç supeortXoyîa y.at (ToçiCTTsîa.
Sen., ep. 9. Noster sapiens vincit qiiidem incoiiimodum omne, sed sentit : illorum (des mégariques et de Stilpon en particulier) ne sentit quidem.
D. L., VII, 161. Comme le bien, et c'est de l'unité du bien qu'il peut logiquement déduire la non-existence et l'indifférence de tout ce qui n'est pas le bien même. * D. D., II, 119.
6 Hist. de la Pliil., t. I, p. 123.
exemple même queStilpon niait l'individuel et maintenait l'existence à l'universel seul. Il prête à Stilpon son opinion propre, à savoir que le langage et la pensée elle-même se meuvent nécessairement dans la sphère du général et sont également impuissants à saisir l'individuel, qui cependant existe dans l'esprit.
Ce qui semble démontrer que tel n'était pas le sentiment de Stilpon, c'est le caractère absolument négatif et sceptique de sa théorie de la connaissance : il n'admet que des jugements identiques, dans le sens et dans les termes ; il nie qu'on puisse affirmer une chose d'une autre, mais seulement le même du même. On ne peut donc pas dire que l'homme est bon, que le cheval court; on ne peut que répéter homme homme, bon bon, parce que l'essence du prédicat n'est pas l'essence du sujet, et que c'est confondre les essences et violer chacune d'elles, que d'attribuer l'essence d'une chose à une autre. C'est, comme le remarque Plutarque, le renversement de la raison et de la vie même Nous avons déjà rencontré dans Antisthène ces mêmes arguments sceptiques, et nous allons les revoir presque sous les mêmes formes dans Ménédème, fondateur de l'école d'Érétrie, proche parente de celle de Mégare. Il admet, comme Stilpon, que la vertu est une, sous des dénominations différentes ' ; que le bien n'est que la possession de la vérité, et par conséquent est d'ordre tout intellectuel ^ ; qu'une chose est toujours autre qu'une autre, que l'utile, par exemple, étant autre chose que le bien, le bien ne peut pas consister à être utile. Il rejette les propositions négatives, et parmi les affirmatives il n'admet que les simples, knloi, et condamne les propositions conditionnelles et complexes, (7uvT|[ji.[X£va xal auix.TïeizXzy^évcL.
Diodore Gronus * pousse à ses dernières conséquences la
• Adv. Col , C. 22. xbv pîov àvaipeî(y6ai uti 'aùxoO Xéyovxoç îxepou éTÉpov \ir^ ^ xaTTiyopsîCTOat... ; id , c. 23.
* Plut.,;rfe Virt. Mor , 2.
3 Cic, Acad., II, 42.
^ De Jasos en Carie, disciple d'Apollonius Cronus, disciple lui-même d'Euboulide; il vivait sous Ptolémëe Soter.
doctrine des premiers mégariques sur les possibles. Toute proposition juste exprime quelque chose de possible, par conséquent quelque chose de vrai; mais le vrai, c'est ce qui est ou ce qui sera réellement ; et alors il ne peut y avoir de possible que ce qui est actuellement, ou qui un jour sera actuel. De plus ce qui ne devient pas actuel est impossible comme ce qui devient actuel est nécessaire; car rien de vrai ne peut se tourner en faux, ni rien de faux en vrai.
Si le réel est nécessaire, il semble que ce soit parce que chaque chose ne se réalise que dans sa liaison avec le tout, ou dans les circonstances déterminées de son rapport au monde extérieur, et en outre parce que ce que tout ce qui est arrivé ne peut pas ne pas être arrivé : il était donc nécessaire. Ce qui doit être ne l'est pas moins; car il sera, et il viendra un moment où le futur sera un passé, et où sa nécessité qui se dérobe actuellement à notre esprit sera manifeste, comme celle de tout passé Le libre arbitre est donc supprimé; car pour l'établir il faudrait démontrer que ce qui est arrivé aurait pu ne pas arriver ; démonstration qui parait impossible.
Une proposition conditionnelle n'est vraie qu'autant que le second membre est nécessairement lié au premier de telle sorte que si celui-ci est vrai, l'autre ne saurait être faux. Par conséquent les propositions qui ne sont pas nécessairement convertibles et réciproques ne sauraient être vraies ^.
1 Ait., Epict. Dissert., II, 19. Voici l'arguinent en forme : c( De quelque chose de possible, il ne peut résulter rien d'impossible. Or, il est impossible que quelque fait passé soit autrement qu'il est; par conséquent, si cela eût été antérieurement possible, d'un possible il aurait résulté un impossible. Il n'a donc jamais été possible. Donc, il est impossible que quelque chose arrive, qui n'arrive pas réellement.
2 Cic, de Fat., 6. Ille enim id solum fieri posse dicit, quod aut sit verum, aut futurum sit verum, et quicquid futurum sit, id dicit fieri necesse esse, et quicquid non sit futurum id negat fieri posse; — Id., 7. Placet igitur Diodoro id solum fieri posse quod aut verum sit aut verum futurum sit. Qui locus attingit hanc quœstionem ; nibil fieri quod non necesse fuerit, et quicquid fieri possit, id aut esse jam, aut futurum esse, nec raagis commutari ex veris in falsa ea posse quaî futura sunt, quam ea qusB facta sunt ; sed in factis immutabilitatem apparere, in futuris quibusdam, quia non apparent, ne necesse quidem fieri. Conf. Plut., de Sldic. Rep., 46.
» Sext. Emp., adv. Math., MU, 115.
EUCLIDE ET L'ÉCOLE DE MÉGARE 201 Diodore démontre l'impossibilité du mouvement par les arguments de Zénon ; mais il en emploie encore d'autres qui lui sont propres, à savoir la divisibilité finie du corps mû et la • communication nécessairement successive du mouvement à toutes ses parties*. Le changement ne pourrait être considéré et conçu que comme un milieu entre deux points de l'existence, milieu impossible à fixer et même à concevoir 2.
Cependant, par une contradiction manifeste, en même temps qu'il soutient qu'aucune chose ne peut être conçue comme se mouvant actuellement, il admet qu'elle a pu être mue ^. L'être, l'essence, est un repos, le devenir qui en est l'antécédent comme la négation peut-être nécessaire, est seul en mouvement. Le phénomène sensible toujours en mouvement ne doit donc pas être considéré comme réel ni par suite comme pouvant être l'objet de la science. Le vrai n'est que le bien, et le bien est le but de la vie. Ce bien réalisé par le mouvement de la vie existe, et cependant le mouvement par lequel il se réalise, le devenir, la vie même, n'existe pas: il est le contraire même et la négation de l'existence
* L'argument n'est pas concluant, comme l'observe Sextus Empiricus qui nous l'a conservé, mais il est curieux. Diodore conçoit deux espèces de mouvement : le mouvement par prédominance, xax'èTcixpaTetav, et le mouvement complet et parfait, xa\ eîXtxpi'vetav. Avant de posséder le second, tout corps mû devra posséder le premier, c'est-à-dire se mouvoir par la plus grande partie de ses éléments composants qui entraînera l'autre moitié. Mais cette plus grande partie elle-même ne pourra se mouvoir en entier que si la plus grande partie de ses éléments composants se meut î et en poursuivant l'application de ce raisonnement, on arriverait à admettre que sur un corps composé de 10,000 parties, deux suffiraient à mettre les autres en branle, ce qui est absurde. Le mouTement n'est donc pas possible ni même concevable.
2 ld.,id,X, 85 et 3-17.
3 Sext. Emp., adv. Math , X, 85; Strob., Eclog., 1, 396. xivetxai (j.èvoùS 'ev, xexîvoxat ôs. C est-à-dire qu'il admettait bien, ce que la sensation ne lui permettait pas de nier, qu'une chose était en un lieu à un certain moment, en un autre lieu dans un autre moment, mais il se refusait à reconnaître une force qui fit quitter spontanément ou violemment au mobile le point de l'espace qu'il occupe pour en occuper un autre. La relation entre l'espace et la force, qui constitue la notion du mouvement, non seulement ne lui paraissait pas nécessaire, mais lui semblait impossible : elle n'est peut-être pas aussi simple et aussi naturelle qu'on pourrait le croire à première vue.
* Soph., 246, b. yéveffcv àvT'oOorcaç.
Ainsi c'est dans des contradictions inconciliables que viennent se perdre les conceptions de l'école mégarique, comme celles d'ailleurs, nous l'avons vu, de tous les petites écoles plus ou moins exactement caractérisées d'écoles socratiques. En refusant à l'être et à la pensée toute pluralité et tout mouvement, tout développement et toute causalité, ces philosophes supprimaient la possibilité même de la science, qui ne peut être que l'explication rationnelle du monde tel qu'il nous est donné. Mais il ne faut pas leur refuser la justice que Platon leur a rendue en les appelant les Amis des Idées, ol twv étSôov cpiXoi : il reconnaît ainsi et salue en eux les précurseurs de sa propre théorie des Idées : ce qui n'est pas un médiocre service rendu à la Psychologie et à la Philosophie.