‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 4)Chapitre 4 sur 94 · THALÈS · texte numérisé non relu

THALÈS

On distingue ordinairement, comme on sait, dans la période philosophique qui précède Socrate, outre les atomistes, quatre écoles, l'école Ionienne ^, l'école Italique ou Pythagoricienne, l'école Eléatique et l'école des Sophistes.

Le nom d'école conviendrait assez peu à la première d'entre elles, si l'on voulait qu'il exprimât l'idée d'une transmission continue de doctrines identiques, par le moyen d'un enseignement direct et personnel, comme le prétendent les critiques Alexandrins, qui ne comprenant pas et ne pouvant expliquer l'analogie et l'affinité des opinions philosophiques, que par des rapports personnels , faisaient d'Anaximandre le disciple de Thalès, d'Anaximène le disciple d'Anaximandre, de Diogène d'Apollonie et d'Anaxagore, les disciples d'Anaximène, etc. La Chronologie n'autoriserait cette filiation directe qu'en ce qui concerne les trois premiers, Thalès, Anaximandre, Anaximène 2, tous de Milet et presque contemporains.

Par école nous ne pourrons entendre ici qu'une affinité dans la tendance philosophique, qui lie entr'eux les membres d'un certain groupe de penseurs et les distingue d'autres groupes

1 Aristote ne connaît pas ce nom, et il appelle ces philosophes les physiciens ou les physiologues.

2 Thalès de 639 à 546.

Anaximandre de 611 à 547.

Anaximène de 560 à 548.

Diogène vivait au temps d'Anaxagore à Athènes, c'est-à-dire de 501-497 à 429-425.

tels que ceux qu'on appelle les Éléates et les Pythagoriciens Le trait qui est propre à tous les philosophes ioniens est moins d'avoir exclusivement cherché une explication des êtres, des choses et des phénomènes de la nature, car c'est une tendance commune à tous les philososophes avant Socrate, que d'avoir cru que le dernier principe de toutes choses était une matière vivante , d'avoir supposé que la nature s'expliquait par elle-même, et de n'avoir pas soupçonné que, soumise à un changement incessant, elle ne peut s'expUquer que par un principe qui la dépasse et la domine : vérité dont assurément avant Socrate, qui en a eu la claire conscience, les Pythagoriciens et les Éléates ont eu un pressentiment puissant quoiqu'obscur.

En se renfermant ainsi et en renfermant la science dans la hmite de la nature, conçue comme l'universalité des choses soumises au devenir, les philosophes d'Ionie méritent par excellence le nom, qu'Aristote leur donne constamment, dephysiciens et de physiologues.

Thalès, dit Aristote fut le fondateur, àp/Tjyoç, de cette première forme de la philosophie, considérée comme une science de la nature, et on peut le nommer ainsi le fondateur de la philosophie. Il était, d'après Hérodote 2, d'origine phénicienne ^ ; mais il était né à Milet la ville la plus considérable de l'Ionie, qui avait envoyé plus de 80 colonies sur les rivages de toute la Méditerranée, et qui eut la gloire d'être le berceau de la poésie et le berceau de la philosophie.

On ne peut fixer que d'une manière approximative l'époque de sa vie : il a été certainement contemporain de Crésus et de Gyrus, c'est-à-dire qu'on doit le placer entre les années 639 et 546 avant J.-Gh. On ne sait rien déplus certain sur sa personne;

1 Met., I, 983, b. 20.

2 llerod., I, 75 et 170.

'3 Le fuit est remarquable.

^ De la famille des ïhclides (Diog. L., I, 22 et 25), qui prétendaient descendre du phénicien Cadmus et avaient émigré de Thèbes en lonie.

THALÉS M ses voyages en Égypte, son amour delà science, ses découvertes astronomiques et industrielles, paraissent appartenir à la légende plus qu'à l'histoire. Il n'avait rien écrit : Diogène ^ nous le dit expressément, et Aristote nous l'indique par les termes ^ dont il se sert en exposant ses doctrines. On ignore d'ailleurs sur quels documents Aristote et Eudème s'appuyaient dans cette exposition. Aristote considérait certainement Thaïes comme un philosophe, quoique ce mot n'ait été inventé que plus tard par Pythagore, et même comme le premier des philosophes; car il ne se borne pas à un récit purement mythique ^ ; il ne mêle pas la fable poétique aux recherches scientifiques, comme Phérécyde mais il cherche à prouver et à démontrer ^ : ce qui est le caractère de la science philosophique.

On sait que pour Thaïes l'eau est le principe, l'élément primitif et ultime de tout; c'est-à-dire, car il n'est pas probable que Thalès se servit de ces expressions techniques, que l'eau est ce dont proviennent tous les êtres, et ce en quoi ils se résolvent quand ils sont détruits et périssent ^. L'eau est ainsi une substance qui demeure, qui garde éternellement sa nature et dont les formes et propriétés seules changent

Mais Aristote croit deviner quel est le fait expérimental, la vérité universelle d'observation qui a conduit Thalès à cette conclusion et à cette doctrine : c'est sans doute, dit-il, parce qu'il a vu que toute nourriture est humide; que la chaleur même

1 I, 23. Alex., in Met., p. 21. Bon. — Scholi. Bekk, p. 534, a. 2. oùsàv yàp TrpocpépeTat avroO (Tuyypafjifxa. Joh. Philopon. in 1. de An., I, 2, oxi oùx eçlpovTo aÙTOû a\)yvpâ[i[i.oLTa, cùX' àuo[xv/i|j,ov£U|xaTa. Simplic, in Phys., 6. Xéyexat ôà èv Ypaqpaîç fjLvjôàv xaxaXtTtecv, à l'exception d'une astronomie nautique, que Lobon d'Argos mit en vers, et que d'autres attribuaient au samien Pliocas. Diog. L., I, 23. Plut., de Pyth. Orac, 402, attribue ce poème à Thalès même.

2 XéyeTat. Met., I, 3, 981, a. 2 ; de An., l, 2, wv à7T;o[ji.vr;[xove'jou<7t, d'après ce qu'on a conservé de lui d'après la tradition.

3 Ar., Met., III, 4, 1000, a. 18, (AuOtxîo; <7ocptÇ6[ji£voc. ^ Id., XIV, 4, 1091, b. 8.

5 Id., id., III, 4, 1. 1., ol ôt'àiToSet^ew; XéyovTeç.

6 Hippolyt., Réf. Hser., I, 1.

' Ar., Met., I, 3, 1. 1., x?,; p.àv oOcriaç UTrofxevouay);, tôt; ôè uaOeffc [xexaêaX- XoO(T.-,ç toç xîiç xotauxr,?... cpuasco; àe\ cw^ofxév.Qç.

Chaignet. — Psychologie. 2

i8 HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

vient de l'humide, même la chaleur vitale, et que tous les germes vivants ont une nature humide i. Or, ce qui fait que l'humide est hum'ide, c'est l'eau. Simplicius se fondant sans doute uniquement sur des raisonnements, croit qu'il est arrivé à cette proposition « parce qu'il a vu dans l'eau un principe de génération, de nutrition, d'unité, de vie ^ ». Je ne vois aucun motif de ne pas croire que ces hypothèses sont fondées. Thalès a sans doute eu une raison pour admettre l'eau comme principe de tout ; et pourquoi cette raison ne serait-elle pas celle qu'Aristote suppose qu'il a eue : à savoir l'étude des phénomènes de la génération, de la nutrition, de la vie, qui se confond avec l'unité. Ce serait ainsi l'observation des phénomènes psychiques, ce serait une analyse psychologique, en prenant ce dernier mot dans lef sens large que les anciens donnaient à la science ou à l'étude de l'âme, qui lui aurait inspiré le principe de son système: l'eau est le principe universel parce qu'elle est, ou contient en soi le principe de la vie et de tous les phénomènes de la vie.

L'eau ou l'humide c'est l'âme même 3. Tertullien * et Philopon^, attribuent à Thalès l'opinion que l'âme humaine est faite d'eau. Ce doit être inexact, l'eau étant plutôt le principe primitif un, l'unité du psychique et du corporel, l'âme universelle, l'âme du monde, et le monde même ou Dieu. Cette force divine, subtile, mobile et motrice, pénètre à travers la matière des choses auxquelles elle donne le mouvement et la vie ^. Par elle tout est vivant, tout est plein de Dieux. La plante est vivante et

1 Ar., Met., I, 3, 1. 1.

2 Simplic, in Phys., f. 8, a. b,

^ Ce que sera le feu pour les Stoïciens, qui ne le séparent pas non plus du monde. J'admettrais plus volontiers la première alternative, parce qu'Aristote {Met., 1, 3, 1. 1.,) nous dit positivement que les anciens philosophes n'ont connu d'autres principes des choses que des principes matériels.

^ De An., 5. c. Marc, 1. 13. Thaïes aquam Deum pronuntiavit,

5 De An., 7.

6 Stob., Eclog., 1, 56, ©aXrjÇ voOv toO x6(T[jlou xbv ôeov... xo 8ï tzolv '^|jLt];u^ov &\).a xoCi 8ai[xôvo)v TcXr;p£Ç" ôiiQxeiv 6à xa\ 8cà xoO (ttocx^'w^ouç ûypoO Ôuva[jLiv Oecav x'.vYjTixYiv aùxoO. Je traduis : « La force divine de l'humide pénètre à travers l'élément matériel primilif et le meut ».

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a une âme ; la pierre elle-même n'en est pas dépourvue: et cette âme de la pierre a la puissance de produire un mouvement; car pourquoi l'aimant attire-t-il le fer, si ce n'est pas parce qu'il a une âme. A plus forte raison le monde, le tout a une âme ^. C'est là un hylozoïsme radical : toute matière possède la vie, toute vie est nécessairement attachée, liée à une matière. Si l'on croit que les textes ne permettent pas tous cette identification du . principe de la vie et de l'humide, et que, d'après Gicéron 2, il faille au contraire les séparer, on aura dans Thalès une philosophie d'un caractère dualiste marqué : d'un côté la matière représentée par l'eau, de l'autre, l'esprit, l'âme, qui lui donne la forme de l'unité, le mouvement, la vie et la puissance de se développer par l'ahmentation et de se multiplier par la génération.

En tout cas il semble démontré par l'une comme par l'autre de ces interprétations que Thalès a conçu toutes les choses comme des forces, ou comme un système de forces vivantes et actives, d'après l'analogie de l'âme humaine, fidèle en cela à cette psychologie instinctive et sensée que nous avons déjà aperçue percer sous les mythes des poèmes grecs. Toutes deux enferment si naturellement la conséquence que l'âme est éternelle et principe d'un mouvement éternel et spontané, que je ne vois aucune raison de mettre en doute les témoignages qui attribuent expressément à Thalès ces deux doctrines de l'immortalité de Tâme 3, et de son mouvement automoteur

* Arist., de An. y 1, 2, 405, a. 19 ; xivyjtuov xt tyjv «î^^x^^» *^-» 1» ^> "^H» Stob., Ed., 1, 758. ©aXyi; xa\ xà (pvixà £[X'|/uxûc ^wa. Diog., 1. 1, 27, xbv xoafxov 'é]^'i^\)yovy id.y 1. 24, auTov (Thalès) xa\ xoî; à^/ux^'î ôiSovat 4'^X°'î- ^ic, de LeSf., 11, 11.

2 De Nat. D., 1, 10. Thaïes aquam dixit esse initium rerum, Deum autem eam mentem, quae ex aqua cuncta fmgeret. Diog., 1. 1, 35. L'àme est immortelle, et la mort ne se distingue pas de la vie ; elle n'est qu'un autre état d'une force impérissable par nature. Toute matière possède la vie, toute vie est nécessairement attachée, liée à une matière.

3 Diog. L., 1, 24.

^ 4 Plut., Placit. PhiL, IV, 2, 1. Nemes., de Nat. hom., c. 2, p. 28. çu^tç àcixiv/]TO(; Y) aÙToxtvY^Toç. C'est sans doute par une erreur de copiste qu'on lit dans Theodor., Grœc. Affect. Cvr., V, 18, p. 72. àx;v/)Toç pour àstxfvr^toç.

Après avoir eité les opinions de Thalès, de Diogène, d'Héraclite, d'Alcméon, d'Hippon sur l'âme, Aristote ajoute : « tous ils définissent l'âme par trois caractères : le mouvement, la sensation, l'incorporéité, » et de plus « tous soutiennent également le principe, que le semblable est connu par le semblable ^ ». Nous sommes donc en droit de conclure que cette eau, principe de tous les êtres, et de l'âme par conséquent, était pour Thalès une matière sans doute, un élément matériel cToi^sicoBsç 2^ mais incorporel, à(ïa)[jt,aTov, et douée de mouvement 3, et sans nous renseigner sur la nature de la différence que pouvaient avoir ces deux expressions, il implique du contexte d' Aristote que Thalès en affirmait une, et en outre que c'est par l'incorporéité qu'il expliquait le phénomène psychologique de la connaissance.

Les Grecs ne pouvaient comprendre ce fait mystérieux que par un rapprochement, une pénétration de l'objet et du sujet, dont l'un comprend, reçoit l'autre. Mais pour que ce contact, cette fusion puisse s'opérer, il faut nécessairement qu'entre les deux termes il y ait identité, ou du moins analogie de nature: et voilà pourquoi Thalès et tous les Ioniens ont admis l'unité de substance des choses et de toutes choses : c'était le seul moyen de rendre intelhgible le fait de la sensation. Le principe de l'objet à connaître peut pénétrer dans l'âme qui le doit connaître, parce qu'au fond l'âme et l'objet ont un même principe, et que ce principe tout matériel qu'il est, est cependant par sa nature incorporelle, si subtil et si mobile qu'il peut se mêler à tout On peut donc dire que dans Thalès se dégagent quelques vérités psychologiques d'une importance

1 Ar., De An., 1. 2, 405, a. 10-15. (Ç)a<j\v yàp ytvcoaxecrOat xb ofJLotov xo) ô(xot(o.

2 Matériel sans doute, car Aristote nous le dit expressément {Met., 1, 3) : les anciens philosophes ont tous conçu les principes sous la forme, sous la notion de la matière, èv vlr.ç eïoei.

3 Ar., de Cœlo., III, 3. Simpl., in Phys., f° 39. ol ev 8e xa\ xtvoufjLevov Tyjv àpxV u7ïoO£[jL£vo'., oiç 0aXr,ç. Ainsi cette matière a une propriété, le mouvement, contraire à l'essence de la matière qui est l'inertie.

^'De An., 1, 5, 411, a. 7. ev oXo) 8i xcveç aùxY)v (l'àme) \}.E\v.x^oi.i çaatv, oOev îWç xa\ (2)aX?,ç, etc.

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considérable. La connaissance est un acte dans lequel sont assimilés le sujet et l'objet, ou qui suppose leur similitude ; l'âme est une substance incorporelle, quoique matérielle ; elle se meut elle-même; elle est par essence immortelle ^.

* D'après Hegel, t. XIV, p. 195, le sens de la proposition de Thalès est que l'essence des choses est l'informe ; que la fluidité est, dans son idée, vie, et que, par conséquent, l'eau est conçue comme esprit : « Thaïes fasst das Wesen als Formloses. Die FlQssigkeit ist ihrem Dégriffé nach, Leben, und somit das Wasser selbst nach Geistes Weise gesetzt.

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