CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
l'ancienne académie — XÉNOCRATE
Nous ne sommes guère plus en état de connaître et de juger les opinions psychologiques de Xénocrate, de Ghalcédoine, qui succéda, à Speusippe comme scholarque de l'Académie, qu'il dirigea de 339 à 315 av. J.-Ch., pendant vingt-cinq ans. C'était un esprit sans pénétration, sans vivacité, sans grâce ^, et Platon, qu'il aimait passionnément 2, et qu'il avait même accompagné dans son dernier voyage en Sicile 3, reconnaissait qu'il avait besoin d'être excité par l'éperon, tandis qu'Aristote devait être contenu par le frein Par une comparaison plus discourtoise encore, il appelait l'un un cheval et celui-là un âne. Il se livra plus complètement que son prédécesseur à cette sorte d'ivresse pour les mathématiques qui, à la mort de Platon et peut-être déjà antérieurement, envahissait la philosophie et détruisait le sens philosophique même. Cette tendance le rejetait presque fatalement vers les conceptions de l'école pythagoricienne qu'il avait profondément étudiées s. La musique , la géométrie , l'astronomie, c'est-à-dire les sciences mathématiques, lui paraissaient les seules anses par où l'on peut saisir le vase sacré de la philosophie 6.
1 C'est en vain que Platon lui répéta : Xénocrate, sacrifie donc aux Grâces. D. L., IV, 13.
2 Simplic, Phys., 268, a. 6 YvrjctcoTaxoç twv nXa-rwvoç àxpoaxcov.
3 Plut., Dio., 17, 22.
5 lambl., Theol. Arilhm., 61. icapà Eevoxpaxou; è^atpéTw; <nrouSa<yO£tffwv àcl IluOayoptxtov àxpoacretov.
' D. L,, IV, 6. Xaêai cpiXoaoçiaç,
L'ANCIENNE ACADÉMIE - XÉNOCRATE 257 Cet homme était d'un naturel austère, jusqu'à en être sombre et farouche ^ ; il vivait enfermé dans l'Académie tout entier aux études spéculatives ou aux travaux de l'enseignement, et n'entrait qu'une fois par an en ville pour la célébration de la grande fête religieuse des Dionysiaques, au jour des tragédies nouvelles Gomme un ascète il sut résister aux séductions et aux charmes de Phryné et de Laïs, qui s'étaient introduites dans son lit 3, et il professait que c'était le même péché de jeter les yeux sur ce qui nous est interdit, tk a ix?) Ssï, et de mettre les pieds sur le domaine d'autrui 11 a une douceur comme une chasteté évangéliques : un petit oiseau, poursuivi par un épervier, s'était réfugié dans les plis de sa robe ; il le sauva des serres de l'oiseau de proie, en disant qu'il ne faut pas trahir un suppliant^. Après la guerre Lamiaque (01. CXIV, 3), invité à la table d'Antipater auprès duquel il avait été envoyé pour traiter du rachat des prisonniers, il lui adressa, avant de s'asseoir, les vers d'Homère : « 0 Circé, quel homme de cœur aurait le courage de goûter à ces mets et à ces vins avant d'avoir vu libres ses amis et ses compatriotes. »
Malgré le respect ^ qu'inspirait un tel caractère, modèle de chasteté, de vertu, de désintéressement, de dévouement à la science, Xénocrate ne pouvant payer le tribut imposé aux
* Id., <Txv6p(07:o;.
^ D. L., IV, 13; Plut., de Exil., 10, xai'votç apaywooîç £7Cixocr[X(ov, o)? sçiaTav, Tr,v lopTrjv. Sur les tragédies nouvelles, cf. Bekker, Anecd., p. 309, Lex. Rliet. xpaywôoîat. ML., H. Var., V, II, 13; Welck., Griech. Trag., p. 909. Speusippe n'est pas mentionné, comme Xénocrate et Polémon, pour avoir lait sa demeure habituelle de l'Académie, où, à cause de sa mauvaise santé, il se rendait en voiture. D. L., IV, 3. £9 'c([xa|'!o'j.
* , H. V., XIV, 4-2. N'est-ce pas, avec plus de réserve et de chastelé dans l'expression, le mot de S. Mathieu, V, 28 : « Quiconque aura regardé une femme avec un mauvais désir pour elle, a déjà commis l'adultère dans son cœur. »
5 D. L., IV, q.
6 C'est à ce respect qu'on attribue le silence que garde sur sa personne Aristote, qui^ dans les vives et parfois injustes critiques dont il poursuit les théories de l'école platonicienne, ne le désigne pas une seule fois par son nom. 11 se souvenait que tous deux étrangers, ils avaient âù chercher ensemble un asile à la cour d'Hermias, tyran d'Assos et d'Atarné. »
Chaignet. — Psychologie.
étrangers domiciliés ne fût sauvé de la servitude que par l'éloquence courageuse de Lycurgue, ou même, suivant une autre tradition, n'en fût racheté que par la générosité de Démétrius de Phalère.
Parmi ses écrits, trop nombreux pour que nous puissions reproduire ici le Catalogue que nous en a conservé Diogène^, et qui 'traitent de la physique, de la morale, de la politique et surtout des mathématiques^ nous ne voulons citer que ceux qui ont quelque rapport à la psychologie : Un Traité de l'Ame, — de la Dialectique^ — de la Science, — des Genres et des espèces, — des Idées, — deux livres intitulés Tcspt Btàvotav, c'est-àdire, de la Raiso7i discursive, — de la Mémoire, — des Passions.
C'est à Xénocrate que Sextus Empiricus attribue la division explicitement formulée de la philosophie, en trois parties : la physique, l'éthique, et la logique, division contenue implicitement en puissance, S-jvàjxsi, comme dit Sextus, dans les ouvrages de Platon, et qui fut plus tard adoptée par les péripatéticiens et les stoïciens 2.
Cette division n'est pas sans importance : elle implique une conception de l'ensemble des sciences et de ses parties, et en institue une classification systématique qui révèle un sentiment exact des nécessités de la science. Il ne suffit pas d'accumuler les matériaux des connaissances, il faut encore les amener à Funité par la coordination des parties, c'est-à-dire les organiser. La division de Xénocrate est déjà une organisation.
Dans cette organisation imparfaite, je n'ai pas besoin de dire que la psychologie, dont le nom même n'était pas connu des anciens, n'a pas de place propre : elle reste, en ce qui concerne la nature et les fonctions de l'âme, confondue avec la physique, en ce qui concerne les principes des mœurs et les facultés
2 Sext. Emp., adv. Math., VII, 16; D. L., 155, 56 ; Atlicus, dans Euseb., Prœp. Ev., XI, ^2; Cic, Acad., 1, 5 ; Apul. de Dogm. Plat : (( Primus Plato tripartitam philosophiam copi»lavit..., très partes philosophise congruere inter se primus obtinuit. »
morales avec l'éthique, en ce qui concerne la théorie de la connaissance et de la méthode avec la logique ou la dialectique.
Chez Xénocrate comme chez Speusippe se manifestent le besoin et l'effort de rapprocher et de lier, avec plus de précision que n'avait fait le maître, les deux formes de la connaissance, la perception sensible d'une part et la connaissance intuitive de l'autre, qui saisit immédiatement les idées. Mais il est difficile de croire qu'il ait, mieux que les autres platoniciens, réussi à expliquer et à perfectionner la théorie de la connaissance.
Se fondant, comme Platon, sur les divers modes de la connaissance, Xénocrate établit trois sortes de substances. Tune connaissable par la raison, vo-qr-zj, l'autre connaissable par la sensation, acGÔTjX-/^, la troisième connaissable par l'opinion, SoçaffTT^. La raison fonde une science vraie et infaillible, (BsSaiov T£ xal àX'/]6iç; la sensation, une science vraie, mais dans un moindre degré; l'opinion, une connaissance qui participe à l'erreur comme à la vérité ^.
L'âme n'est point une chose qui ait figure ; elle n'est point un corps 2. Si elle est nourrie, elle n'est nourrie que de l'incorporel, puisque ce sont les sciences, incorporelles de leur nature, qu'on peut appeler la seule nourriture de lame. Or les corps ne sont pas nourris par l'incorporel : donc l'âme n'est point un corps. Si on dit qu'elle ne se nourrit pas, la conclusion sera la même : car puisque tout corps d'être animé se nourrit, l'âme qui ne se nourrit pas, ne saurait être un corps Elle est immortelle
Elle entre dans un corps, et y vient du dehors, OupaOsv ^, mais dans un corps déjà organisé : car les astres et le soleil, la lune,
^ Sext. Enip-, adv. Maf/i., VII, 148. Suivant Tlicodor., V, 18, Xénocrate n'attribue à l'àme que deux facultés : xo (j-àv aJfrOoTixov (stvai) t?;; '|;u-/r.ç à'cpr;, xo oe Xoyixôv.
2 Cic, Tuftc, I, 10. Animi liguram et corpus esse negavit. ' ^ Nemes., de Nat. Iiomin., c. 2, qui, après la première branche du dilemme, ajoute : tel est l'argument de Xénocrate, mots qui semblent devoir également s'appliquer à la seconde.
* Theodor., de Gr. cur. aff., V, 23. açôapxov eîva; Tr,v ^'r/r\v.
5 Stob., Ed., 1, 48, * Xénocrate pense : OûpaOsv e'içxpiveaOat tov voOv. »
la terre et l'eau, sont des êtres composés, les premiers, du feu pur et du premier dense, ttuxvov ; la seconde, du second dense et de l'air propre qui l'environne, IStov ; la terre et l'eau, du feu et du troisième dense. En un mot, oXw;, ni le dense par luimême ni le rare en soi, xa9 'aOt^, ne peuvent recevoir l'âme, elvai SsxTixov <}u7^'/î;. Ces êtres^ les astres, la terre et l'eau, sont vivants; ils ont donc une âme, et par conséquent leur corps, comme tout corps d'être vivant, n'est pas simple, mais composé et en quelque sorte organisé ^
L'âme, ou du moins la raison, to 7]y£pi.ovixov, a son siège au sommet de la tête 2, dans la partie la plus élevée du corps qui Fa reçue. Mais elle peut vivre à l'état de substance séparée 2. Elle n'est pas née dans le temps, et même elle n'est pas soumise à la génération, [xv^Bà yew-riTiQ, pas plus qu'à la multiplicité et au mélange. Dans son essence simple, elle a plusieurs fonctions, plusieurs facultés entre lesquelles elle paraît se diviser ; mais c'est une division tout idéale, toute logique, imaginée pour les besoins de la démonstration, comme celle de Platon qui représente l'âme comme née et résultat d'un mélange, Y£vo|j.évrj
- Cette âme, capable de connaître le divin, tyjv Trepl rou ôstou 'evvoiav, dont elle porte en soi la pensée, immortelle et éternelle, n'est pas refusée même aux animaux sans raison ^. 11 en résulte que toutes les espèces vivantes, et particulièrement le genre humain n'est pas né, qu'il a existé de tout temps 6. Tel est en
1 Plut., deFac. in Orh. lun., 29.
2 TertulL, de An., c. 15. In vertice potius prœsidere (principale istud) secundum Xenocrateni.
3 C'est en effet dans le développement des critiques qu'il fait de la théorie de Xénocrate sur l'àme, que se trouve l'objection d'Aristole,(/e An., I, A, 22. Si l'âme est un point, le point étant une limite et non une partie, qui ne peut-être séparée de la ligne qu'elle limite, commentles points pourront-ils être séparés et détachés des corps, si Jes lignes ne peuvent pas être divisées en points : ce que contestait Xénophane par sa doctrine des lignes insécables, non résolubles, àT6[j,a;.
4 Plut., de An. Procr., I, 2, 3.
5 Clera., St7\, V, 59'), c. XYjV 7rîp\ toO 8î:o'j svvotav EsvoxpâTfj; où/ ctizekTi'Xei. xaV èv xoiç àXoyoïç ^dooi-ç.
6 Censor., de Die i\at., c. 4, 3, p. 9. Prior illa sentenlia quasemper genus humanum fuisse creditur auctores habet.. et Xenocratès non aliud videntur opinati.
effet le sentiment de Xénocrate et même de toute l'ancienne Académie.
L'âme est pour chaque homme son démon et est le lieu où s'accomplit, pour lui, la félicité, qui n'est que la possession de la vertu propre à l'être, et de la faculté qui sert à la vertu d'organe et d'instrument. Les vertus sont comme les forces par lesquelles agit la vertu ; les belles actions, les dispositions et les habitudes, les mouvements et les manières d'être, (s:/imz<.^, en sont les parties 2.
Xénocrate distingue la science, crocpta, de la sagesse, cppow^ffi^. La science est la connaissance des causes premières et de l'essence intelligible, Tfj? vo-rir-^ç oùai'a;. La sagesse, cppdvq^Ttç, est double : l'une pratique, l'autre spéculative, ÔecopYiTtxr^. Celle-ci peut-être appelée la science humaine, cocpta. Aussi toute science est sagesse; mais toute sagesse n'est pas science 3.
Qu'était au fond, dans son essence intime, cette âme séparable, venue du dehors dans le corps qu'elle anime, immortelle, éternelle, capable de connaître et les essences intelligibles et les choses sensibles^ possédant en soi, même dans les derniers degrés des êtres animés, la notion du divin, et capable de goûter le bonheur par la possession de la vertu ? Au lieu d'en faire une idée, comme Platon, Xénocrate avait fait de l'âme un nombre, comme Pythagore, mais il avait complété sa définition, en ajoutant que c'était un nombre capable de se mouvoir lui-même Cette définition est, d'après Aristote, la plus absurde
1 Ar., Top., II, 6.
2 Clem., Str., II, p. 4-19, a. jjièv èv w yivexai (le bonheur), cpat'vsTai Xéywv Tr,v 'j^'J/V» ^' ucp'wv xàç àpexàç, coç Sà è ^ wv wç [xspcov xàç xaXàç ■rcpa^stç xai xà; airco'uôacaç é'^stç x£ xa\ ôtaôeaetç xai xtviQO'etç xat
3 On ne voit pas, du moins dans les maigres fragments que nous possédons, la preuve de l'assertion de Galien, qui prétend que la philosophie a un caractère éthique dans Xénocrate. Hist. phil., 8 alxta ôï cptXoaoçca; eupéaecoç èaxi xaxà Sepvoxâx/^, xo xapa"/tbÔ£ç £v xco pto) xaxaTiaOorat xtov TTpay^jiâxcov. C'est l'ataraxie qui commence à poindre. "
^ Arist., de Anim., I, 4; Anal. Pont., II. i. C'est, dit Aristote, de toutes les théories sur l'âme, la plus absurde, xb Xlyetv o(pi8[jiov eîvat xtvoOvO' iauxov. Macrob., Somn. Scip., I, 14, 19. Xenocrates (dixit animam) numerum se moventem. Stob.,
de toutes celles qui aient été données à l'âme, et il en attaque avec une vigueur égale les deux parties : 1 ame est une essence qui se meut elle-même.
Une partie des objections d'Aristote tombe, si Ton se reporte à l'explication dePlutarque, de laquelle il résulte que le mouvement n'est pas en acte dans Fâme, mais seulement en puissance, et que si elle a la puissance de se mouvoir, elle a également la puissance de se maintenir immobile et en repos. Le nombre provient, non par une génération réelle mîiis par une génération idéale, du mélange de l'essence indivisible et de l'essence divisible ^ ou de l'un et de la multiplicité, to tiX^Oo; : car l'un est indivisible, et la multiplicité est divisible. C'est de ces facteurs que provient le nombre, parce que l'un détermine la multiplicité et met une détermination, Tispac, à l'indéterminé, que ces philosophes appellent encore la dyade indéterminée ^.
Mais ce nombre n'est pas encore une âme : car il lui manque pour cela la puissance de mouvoir et la propriété d'être mu, TO xivrjTtxov xal to xivyitov. L'âme est créée par le mélange des deux éléments, le même et l'autre, dont l'un sera pour^elle le principe du mouvement et du changement, et l'autre le principe de l'immobilité et du repos, (y-ovvj. Car l ame n'est pas moins la puissance de rester en repos et de produire le repos, que la puissance d'être mue et de produire le mouvement ^.
En opposition à ceux qui rejetaient le nombre mathématique
Ed., I, 49. Pythagore a défini Tàme, àptOixov a-jxov x'.voOvTa-Tov oè àpi9fi,ov àvxi ToO voO uapaXaîJ.i5avci, et Xénocrate a fait de même. Tliéodorel, Gr. Aff. Aur , V, 17, et Neniesius, de Nat. Nom., 2, p. 28, reproduisent le passage de Stobée. Cic, Tusc, I, 10. Numcrum dixit esse, ciijus vis, ut antea Pythagorae visum erat, in natura maxiina cjset. Procl., m Tim., 190. Xénocrate, Xéycov xax 'àpiOixov slvat TTiu 'l'uvYjv o'jacav. lambl., dans Stob., Il, 862. « Xénocrate considère l'àme, wç
a-JTOXtV/JTOV. »
Cranter, par une différence d'expressions sans valeur réelle, la composait de l'essence intellectuelle, vorjtriç. et de l'essence sensationnelle, izzpX xà alaOrixà oo^aaxTiç cpucreooç. Plut., de An. Procr., I, 2, 3.
2 Stob., Ed., I, 10, appelle le principe que Xénocrate oppose à l'un xo àlvaov, c'est-à-dire la matière ainsi figurée ôtà xoO tîXv^Oo-jç. On retrouve la même dénomination dans Théodoret, IV, 12. « Xénocrate, àévaov xriv {!X/)v i\ yjç à'uavxa yéyove, Trpoç-qyôpf.iKTe. ■»
3 Plut., de Procr. An., c. 2.
et n'admettaient que le nombre idéal, ou l'idée, comme à ceux qui au contraire rejetaient les idées et n'admettaient, comme causes et essences premières des choses, que le nombre mathématique, Xénocrate identifiait le nombre mathématique et le nombre idéal. L'âme était donc pour lui une idée et un nombre, ou plutôt une idée qui était elle-même un nombre.
Qu'entendait-il par là ? Tout nombre est un rapport, c'est-àdire l'unité d'une pluralité. On peut dire que toute pensée, comme toute vie, comme tout être, est également unité d'une pluralité, la synthèse du même et de l'autre, le point de contact où se touchent et se pénètrent le mouvement et le repos. La conscience et la conscience de soi, n'échappent point à cette nécessité de concilier l'unité et le repos avec la pluralité et le mouvement. Car toute pensée est un mouvement qui tend à rapprocher, à unir, à arrêter le sujet et le prédicat, comme le sujet et l'objet. L'acte de l'intelligence est une assimilation. Le semblable ne connaît que son semblable et le semblable n'est connu que par son semblable. Némésius ne semble pas loin de la vraie intelligence de cette obscure et peut-être symbolique définition, dans le passage où il dit : « Si Xénocrate, avec Pythagore, définit l'âme un nombre se mouvant, ce n'est pas qu'elle soit vraiment un nombre, mais c'est qu'elle se trouve i dans toutes les choses nombrées et multiples, et parce que c'est l'âme qui difierencie et individualise les êtres, Staxpivouaa, en leur imposant à chacun des formes et des caractères propres, ixopcpàç
Sans que nous puissions deviner par quels moyens il y arrivait, Xénocrate maintenait l'individualité des âmes, qu'Aristote déclare inconciliable avec la théorie de l'âme nombre, en même temps qu'il posait une âme du tout, ^u/j] rou holvtôç 3, dont les puissances divines'^ pénètrent et animent tous les éléments
^ Parce qu'elle contient tous les nombres et tous les rapports constitutifs des choses.
2 De Nat. Hom., c. 2. p. 44.
3 Stob., Ed., I, 1 (2, 29).^
* Id., àpédxei oe autô) (6sca; elvat ôuva[j.£t?, lacune ainsi remplie par Krische) xa\ IvôiTQxeiv toîç uXixoîç <7Tot-/£c'ot;.
matériels; au-dessus de cette âme, il semble en avoir conçu une plus divine, plus parfaite, i/^perce7este, uTcspoupavt'o;, comme aurait dit son maître. Car contrairement à Speusippe qui semble avoir conçu une série ascendante des êtres et des choses, s'élevant de l'imparfait, de l'être le plus vide et l'unité la plus nue *, jusqu'à la réalité parfaite et la plus riche, Xénocrate concevait le monde comme composé d'une série descendante d'existences.
Au sommet de cette hiérarchie, que par un penchant très prononcé au symbolisme mythologique il appelle des dieux et qu'il compose de dix degrés, il place la Monade, l'un premier, principe mâle, jouant le rôle de père du monde, qu'il nomme encore Zeus, l'Impair, le Nou;, le Dieu premier dont la royauté s'exerce dans le Ciel. Au-dessous de lui vient la Dyade, non pas la dyade indéfinie, mais le nombre deux, principe formel, mère des dieux et présidant à toute la région située au-dessous du Ciel : c'est l'âme du Tout ^.
Puis viennent le soleil, les planètes, au nombre de sept, et enfin le monde, tov xoaaov, qui se compose de tous ces êtres réunis 3 que domine l'Un premier et la Dyade, pour former une décade, nombre parfait et sacré.
Dans le monde sublunaire vivent encore des démons invisibles, qui sont peut-être ces puissances divines par lesquelles l'âme du tout se répand dans tous les éléments matériels * et les pénètre de sa propre vertu, c'est-à-dire de la vie, de la pensée et de l'ordre qui est l'essence même du nombre. L'une de ces puissances démoniques est Hadès, l'autre qui règne dans l'élément liquide, Poséidon, l'autre qui préside aux productions de la terre et en fructifie les semences, Déméter.
' Quelque chose comme l'idée de Hegel.
2 Stob., Ed., I, 1 (2, 29).
Clem. AL, Protr.,]). 58. ouxo; éiîTa fxàv 6îoùç touç TtXav^Taç, oyôoov 5s TOV èx '7cd(VT(ov aÙTtov G-uvEfjTona xÔ(T[xov alvt'xTSTat.
^ Stob., Ed., 1, 1. èvSirjxstv toïç uÀtxoîç <n:oixzioi:. Ces éléments étaient composés des atomes, à[X£prj xà klix^azoï. copi^ovro. Xénocrate et Diodore, Stob,, I, 14, et suivant le même, I, 17, Empédocle et Xénocrate, èx (jLcxpoxépwv ô'yxwv rà <Txot-/ôîa a'jyxpi'v£t, «Tiep èo-Tiv éAa-/'o-Ta xai olovet Gxoi^^ia axo<.yi'.Mv .
C'est ainsi que Xénocrate, qui altère les idées de Platon en croyant les exprimer plus clairement, donne l'exemple et prépare la voie au symbolisme mythologique des stoïciens, /opyiyrjTa; Toi; i^xoi/cot; K
* Stob., Ed., 1, I, I. I. St.obf'e, Ed., I, 18, nipporle de Xénncrjte une définirion du temps, pÉTpov twv ysw-jxwv xa\ x^vjortv àt^iov, dont Aristotc se souviendra.