‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 4)Chapitre 32 sur 94 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'histoire de la philosophie d'Aristote, et encore moins l'histoire de sa psychologie ne doit être confoadae avec l'histoire de son école. On ne peut pas nier que des penseurs appartenant à des systèmes différents et même opposés ont parfois plus profondément pénétré, plus intimement compris et développé, soit pour les combattre, soit pour se les assimiler en les modifiant, le sens vrai, la portée secrète et obscure des principes du maitre, que ses disciples immédiats, que ceux-là même qui ne s'étaient guère proposé, dans leur activité scientifique, d'autre dessein que de les propager et de les interpréter. Il ne faut pas s'en étonner : l'influence directe, l'action personnelle et vivante d'un grand génie sur des esprits relativement inférieurs, est une sorte de tyrannie et d'oppression, ou du moins de compression. Ils subissent à leur insu une domination qui les déshabitue de la libre recherche, de l'effort indépendant de la pensée personnelle et émousse ainsi en eux le sens philoso-

phique même. Ils ont une telle confiance dans la parole du maître qu'ils finissent par accepter tout ce qu'il dit, et ne s'efforcent pas de pénétrer jusqu'au fond de sa pensée, dont les formes et les formules devenues habituelles et familières à leur esprit, leur font l'illusion de la clarté et de l'évidence. Les dissidents et les adversaires ont à cet égard une situation plus favorable, parce qu'ils ont, sous un certain rapport, une liberté d'esprit plus entière. L'opposition, la lutte où ils sont engagés aiguise leur clairvoyance jalouse, et éclaire la critique aussi souvent qu'elle l'égaré. Mais d'un autre côté ils sont bien obligés de rendre hommage à la force de la vérité, et de faire entrer dans le corps de leurs propres doctrines e t dans le tissu de leurs systèmes, tout en en dissimulant l'origine et en en altérant le caractère, les principes et les théories dont ils n'ont pu méconnaître la certitude et à la puissante influence desquelles ils n'ont pu dérober leur esprit. On ne s'étonnera donc pas de voir, dans la suite de cette histoire, figurer des philosophes appartenant à des directions, à des écoles opposées au péripatétisme, où nous en retrouverons plus ou moins altérés, transformés, dissimulés, les caractères et les résultats essentiels. Pour le moment c'est dans le cercle exclusif de l'école péripatéticienne même que nous suivrons les transformations et les altérations de la doctrine psychologique de son chef et de son fondateur.

A la mort d'Aristote, dit Brandis, et il aurait pu ajouter d'Alexandre, commence l'ère des Épigones, c'est-à-dire des successeurs. Le règne des imitateurs, des vulgarisateurs, des commentateurs succède à la période magnifique de création féconde et puissante, marquée par les noms de Pythagore, de Démocrite, de Parménide, de Socrate, de Platon, d'Aristote. Cependant s'il est vrai, en ce qui concerne la poésie et l'éloquence, que le génie grec a perdu pour toujoiirs son originalité et une partie de sa force créatrice, il n'en est pas ainsi dans d'autres domaines de Factivité intellectuelle, et particulièrement de la philosophie. Après une période de déclin, qui est aussi une période de travail intérieur et de renouvelle-

ment, apparaîtront les systènries de Zénon^, d'Épicure^, de Plotin^^ dont il est impossible de méconnaître la grandeur.

Dans le cercle de la philosophie péripatéticienne, il est vrai, la vie active et féconde s'affaiblit, el semble peu à peu s'épuiser, peut-être parce qu'elle se disperse sur trop d'objets. L'intérêt scientifique, la passion de la recherche spéculative, sont combattus dans les esprits par des tendances d'ordre positif , pratique, dont le germe est manifestement au sein de la doctrine péripatéticienne, dont l'acte est le principe. On peut dire de cette école ce qu'a ditCicéron de celle d'Isocrate qu'il en sortit, comme du cheval de Troie, des esprits éminents dans tous les genres, dans les sciences physiques et mathématiques, les lettres, la politique, la guerre, l'histoire, la médecine, la poésie et la musique En rayonnant ainsi en tous sens, en se répandant dans toutes les branches de l'activité humaine, il n'est pas étonnant que Técole péripatéticienne ait perdu la puissance de la pensée spéculative, de la recherche scientilique pure, qui a besoin de se concentrer pour garder sa force, et qui réclame, sans partage, l'esprit tout entier.

Cet affaiblissement du sens philosophique se manifeste très visiblement dans les successeurs d'Aristote ^, et déjà même

1 Depuis 32 1 .

2 Depuis ^06.

3 Depuis 204.

* Cic, de Fin., V, 3 : « Ab his oratores, ab his imperatores, ac rerum publicarum principes exstiterunt. Ut ad minora veniam, matheniatici, poetae, musici, niedici denique ex hac tanquam omnium artium officina profecti sunt. Id„ de Or. y H, 22. Cujus e ludo, tanquam ex equo ïrojano, meri principes exstiterunt.

^ Réduits à eux-mêmes, xaô'âauToj; ycYv6[jL£vot, les péripatéticiens, dit Plutarque, (Sylla), ne sont plus que des rliéteurs agréables, des littérateurs, •xaptsvTô.; v.rx.\ cpiXôXoyoi : nous dirions aujourd'hui des amateurs. Ils ont recours à l'érudition pour suppléer à l'insuffisance des idées propres; ayant conscience de leur impuissance, sentant en eux le doute qui commence, ils ne font guère que commenter, développer, refaire sous les mêmes noms les œuvres du maître, qui leur a bien laissé ses doctrines, mais n'a pu leur communiquer le souffle vivant et puissant de son espiit. Les grammairiens et les philosophes péripatéticiens eux-mêmes, pendant près de deux siècles (250 à 50 av. J.-Gh.), négligent Aristote et surtout ses ouvrages de philosophie ; on se contente de répéter et de réciter pour ainsi dire sa doctrine, sans chercher à l'approfondir, non point par manque de ses livres, comme le croyait Strabon, réfuté déjà par Paul Béni (in Plat. Tim. Decad. très. Rom., 1594, p. 74),

dans Théophraste, le plus considérable d'entr'eux ^, et q.ue Simplicius appelle le coryphée du chœur ^ péripatéticien.

Théophraste est né à Éresos, ville maritime située sur la côte occidentale de Tîle de Lesbos, qu'il avait, nous dit Plutarque 3 sans autre explication, deux fois affranchie du joug des tyrans qui l'opprimaient. La daté de sa naissance, qu'on ne peut fixer que par rapport à celle de sa mort, tombe dans l'Olympiade Cil, c'est-à-dire entre les années 373/72 et 368, s'il est vrai qu'il mourut à l'âge de 85 ans dans l'Olympiade GXXIII c'est-à-dire en 288 ou 287. Mais si, contre toute vraisemblance, on le considère comme l'auteur de la première des Préfaces qui précèdent les Caractères, où il se donne l'âge de 99 ans, il faudrait faire remonter sa naissance à l'Olympiade XGVII, c'est-àdire à l'année 392 av. J.-Gh. Mélantas, son père, qui semble s'être enrichi dans le commerce et la fabrication des tissus foulés, après lui avoir fait donner une première éducation par un nommé Alcippe ou Leucippe, l'envoya jeune encore à Athènes, où il n'est pas impossible qu'il ait suivi les leçons de Platon^ mais où il est certain qu'il devint l'ami personnel et le disciple préféré d'Aristote.

mais par suite d'un courant d'iddes qui détournait les esprits des fortes études, et surtout des austères recherches de la métaphysique. On s'attachait à maintenir les points essentiels et distinctifs de la secte, surtout dans la morale (Conf. Cic, de Fin., V, 25). C'est ce qu'on appelait ôécrtv çuXâxxstv (Galien., 17, 735), xauta, eï Tt; <p\)lânoixo ôéortv tio; 'ApicrToxéX.^; sTcoOs Xsyetv, et d'après Strabon, Oéaet; >>7^xuO:(^£iv. Athen., IV, 130. au ôà [jlôvov èv' Aôrjvaiç [xévwv E'jôatt^-ovc^stç xàç 0£oçpâa-TO'j Oéoreiç àxoucov. ©Icsi? sunt, dit Rose, p. 3i : « placita in philosophia paradoxa quae cuiquesectse maxime propria. » Arist., Top., I, II, 104, b.l9. 6écriç ôè èaxtv ÙTxoX/jvpiç itapâôoloç xtbv yvwpîjxwv xtvbç xaxà cpiXoaoopcav. Détinition reproduite et commentée par Hermogène, Progymn., II. Theon., Progymn , 13.

Crantor (D. L., IV, 27), parmi ses mots piquants, disait que les Oéctsiç de Théophraste oaxplw ysypa^Oat, avaient été écrites pour ou par une huître, mot que reproduit Hésychius.

^ D. L., V, 1. Staçiépwv. Il lui donne en outre les épithètes très caractéristiques de ffuvsxtoxaxoç, cpiXoTiovtoxaxoç, eùepyextxoç et çcXQXoyo;.

2 In Phys., 225, a. u. Ailleurs, in Categ., 92, b. 22, il le nomme le plus éminent, xbv aptaxov.

3 Plut., adv. Colot., XXXin, 3. Num pot. suauit. vivi sec. Epie, 15, 6

D. L , V, 40, id , Straton, 58. C'est la date de l'olympiade, sans désignation d'année, ou Straton lui succède.

THÉOPIIRASTE 271

Cette préférence se révèle, outre l'anecdote peut-être suspecte par laquelle il est censé avoir été indirectement désigné, comme le successeur dans la dii'ection de l'école, par les dispositions •testamentaires de son maître. Il est institué en eiYet, s'il le veut et s'il le peut , conjointement avec Aristomène , Timarque , Hipparque et Diotélès, tuteur des enfants et d'Herpyllis, la veuve ; il est prié, si Nicanor vient à mourir, d'épouser Pythias, la fille. La reconnaissante affection du disciple se montre également dans son testament : il témoigne le plus tendre intérêt à Nicomaque, fils d'Aristoto, et à Aristote, son petit-fils*, recommande à ses héritiers les statues qu'il avait dressées pour honorer la mémoire de son maitre, et leur prescrit de les entretenir avec un soin pieux.

Suidas, Ammonius, Strabon, Diogène de Laërte^, d'autres encore , cités par Ménage , prétendent que son nom était Tyrtame, et que celui do ïhéophraste n'est qu'un surnom qui lui fut donné soit par Aristote, soit par ses admirateurs, à cause de la beauté de son élocution. Gela sent un peu la fable, quoique Cicéron^, Pline et Quintilien ^ aient reproduit le fait en l'amplifiant d'une phraséologie oratoire ; mais il est encore plus vraisemblable que la raison donnée par Diogène, que ce changement avait été amené pour éviter les sons discordants de son premier nom.

Théophraste prit la direction de l'école dans l'année 323, au moment où Aristote, ne se sentant plus en sécurité à Athènes, s'était réfugié à Chalcis, occupée par une garnison macédonienne. Son immense érudition, ses rares facultés de travail

^ (^ette affection si nalurelle fut odieusement travestie en un amour infâme par Ariotippe, dans son livre Tcspi irxXatàç xpuçr,; D. L., Y, 39. D. L., V, I, et Menag., ad loc.

3 Or., 18.

« Prtef.

6 D. L., V, 37. cpt/.OTiovwTaTo;... xaÔ' 'JTijpgoX'jV o^uT.-jxo; uôcv xb vo/]Oàv è^epfjLr^vsuwv, 11 s'appelle lui même, dans sa lettre à Phanias (D. L., V, 37), le Scholastique, «txo^^ccttixô;. Ce n'est pas, comme on le dit, le premier emploi connu de ce nom ; Aristote l'emploie déjà, en parlant des Athéniens, axol'xa'viv.'Jnepoi

et surtout, à ce qu'il paraît, un merveilleux talent d'exposition lui attirèrent de nombreux auditeurs, plus de deux mille, qui se succédaient sans doute dans les différents cours et se répartissaient dans les diverses années dont se composait l'enseignement philosophique de Técole. Moins par vanité que par respect pour son auditoire et pour la dignité de sa fonction, il ne se présentait dans sa chaire que dans un costume très soigné*. Un Eumolpide, Agonidès, intenta sans succès contre lui une accusation d'impiété ; mais il se crut plus tard obligé de quitter temporairement Athènes, à la suite d'une loi, portée par Sophocle, fils d'Amphiclidas , aux termes de laquelle, sous peine de mort, l'exercice du droit d'enseigner et de tenir une école de philosophie était soumis à l'autorisation préalable du sénat et du peuple ^. Plutôt que d'accepter cette restriction nouvelle, et d'autant plus dure, de la liberté de la parole et de l'enseignement, Théophraste et ses disciples et amis ^ quittèrent la ville, sans qu'on sache où ils se rendirent.

L'exil ne fut pas long. Athènes, déchue de sa puissance politique, sentit le dommage que portaient, à ce qui lui restait de grandeur morale, le dépait de cet illustre professeur et la suppression de sa florissante et nombreuse école. Sur la proposition de Philon, la loi de Sophocle fut abrogée ; son auteur

y OLP y£v6[i,£vot {Polit., 13-11, a. 19), nous le retrouvons ensuite dans Chrysippe (Plut., Stoïc, Rep., 3, 2), tôv c-yoXacrxixbv pcov, pour exprimer une vie consacrée à l'étude et à la science. La lettre à Phanias est fort obscure. Théophraste semble vouloir écarter la proposition de se faire entendre dans une Panêgijrie, « car c'est à peine, dit-il, si l'on peut se faire un auditoire d'élèves, auvéopiov, tel qu'on le désirerait. Et cependant, les lectures publiques ont l'utile résultat de permettre au professeur de rectifier ses opinions... mais c'est là un travail lent, dont mon âge ne permet plus les longs ajournements.

* Hermipp. ap. Athen., l, 28, »

2 D. L., V, 2, 38. [xr,5îva twv çicXoffoçwv orxoXr,; àcpyjysîffOat, 5.v (xy) tÎ) ^ou\r^ xat TCO ûr,|j.w Ôô^yi- Conf. Athen., XIU, 610. Poil., Onom., IX, 5, § 42. C:ette loi fut promulguée sous l'Archonte Coraebus, 01. 158, 3 = 306/5, et sous le gouvernement de Déraétrius Poliorcète, qui avait délivré Athènes de la domination macédonienne, et rétabli les institutions démocratiques. Voir Franz Hoffmann, De Leye contra philosophas, nnprimis Theophrastum... Athenis lata, Carlsruhe, 1812.

3 On relève parmi eux les noms de Ménandre, le poète comique, et du médecin Érasistrate.

condamné à une amende de cinq talents, et Théophraste vint reprendre possession de sa chaire ^. Après avoir enseigné pendant près de quarante ans, dans l'école organisée complètement et définitivement constituée par ses soins, il mourut, suivant l'opinion la plus vraisemblable , à l'âge de 85 ans , accablé d'infirmités et se plaignant cependant que la nature accordât aux hommes une vie trop courte, et les fit mourir juste au moment où ils commencent à vivre. Les Athéniens, qu'il n'avait pas flattés, car il leur reproche durement d'avoir élevé des autels à l'impudence et à l'insolence 2, lui témoignèrent par leur attitude à ses funérailles les regrets que leur causait sa mort, et le juste respect que leur avaient inspiré son talent et son caractère. On a de lui une effigie en marbre trouvée dans les jardins des Pisons, à Tibur, et reproduite par Fulvius Orsinus^.

Théophraste était resté célibataire ; du moins ni son testament ni aucun autre document ne fait allusion à sa femme ou à ses enfants. Son goût, un peu égoïste, pour la paix et la liberté intérieures, lui avait inspiré des opinions peu favorables au mariage. Il le permettait, dit-on si la femme était belle, d'honorable famille et de mœurs vertueuses, et si le mari était riche et vigoureux : conditions bien difficiles à trouver réunies. Même en ce cas, pour un philosophe, le mieux est encore de s'abstenir ; car, disait-il, « impediri studia philosophîœ^ nec posse quemquam lihris et uxori parîter inservire. » Les enfants causent plus de soucis et de dépenses qu'ils ne procurent de joies et d'appuis. Pour mener sa maison, il vaut mieux faire choix d'un bon serviteur ; pour sa société, d'hommes instruits, et s'ils lui font défaut, le sage s'entretiendra avec Dieu.

Son testament, qu'on trouvera presque en entier, à la fin de

* Sans doute avec lui et comme lui rentrèrent à Athènes les philosophes des autres sectes qui avaient également pris le parti de ne pas se soumettre à la nécessité de l'autorisation préalable.

2 Theophr. Fragm. 100.

a P. 59. Elog.

4 S. Jerom., adv. Jovin., I, 47 ; IV, 189.

Chaionet. — Psychologie, it

ce volume, dans le chapitre consacré à l'histoire de l'école proprement dite, dispose en faveur de Callinos, d'une terre située à Stagire. Gela fait supposer un assez long séjour en Macédoine, dans le pays même d'Aristote, qui ne s'explique guère que dans l'hypothèse où il aurait accompagné son maître appelé-à la cour de Philippe pour y faire l'éducation d'Alexandre. C'est encore par ce séjour qu'on se rend compte de son affection si vive pour Callisthènes, ce neveu d'Aristote, si cruellement traité par Alexandre dont il avait été le camarade d'études. Il lui a consacré et dédié un ouvrage intitulé Callisthëne ou de la Douleur^ Trspt ttsvOouç, dans lequel il déplorait sa perte et le plaignait d'avoir rencontré sur sa route un homme élevé par la fortune au comble de la prospérité, mais qui ne savait pas user de la puissance ^

Théophraste, que Théophylacte de Simocatta^ appelait une mer de science, tt^ç y^*^^^^^? OàXatTav, avaitécritun nombre considérable d'ouvrages, 205 environ, qui formaient, d'après le calcul de Diogène, le nombre total de 232,808 lignes 3, et qu'Andronicus avait méthodiquement distribués, comme ceux d'Aristote, suivant la nature des sujets traités Hermippe en avait également dressé une liste avec une critique plus sévère, et sans doute trop sévère, puisqu'il excluait, comme Andronicus, des oeuvres authentiques le fameux fragment de la Métaphysique, que ne mentionne pas, il est vrai, Diogène, mais que Nicolas Damascène, dans une table générale des ouvrages d'Aristote affirme être de la main de Théophraste s. Cette longue hste d'ouvrages

' Cic, TuscuL, III, 9. Interitum deplorans Callisthenis, sodalis sui... dicit Callis- Ihenem incidisse in hominem summa potentia sumraaque fortuna, sed ignarum quemadmodum rébus secundis uii conveiiiret.

2 Problem., Phys. Ultim.

3 D. L., V, 50. M'x'y'B'w'y)'. La traduction latine de l'édition de Ménage, traduit ces chiffres par centura niillibus duobus et octoginta ; Fabricius et la version latine de l'édition Cobet (Didot) par 230 808. Je donne à B', dans cette numération inusitée, la valeur de 2000.

*• Porphyr., VU. Plot., 24. xà 'Ap. y.ai ©eocp... eiç TrpayjxaTs.'aç otsîXs, Ta; oîxeta; ûuoOécretç eîç rayTov auvayaycov.

* Sclioll. Met. Theophr., toO-o to pioXi'ov 'AvSpovtxbç \i.h xa\ "Eptiiuixo; àyvooO<yiv, oijôcyàp [J/^'ecav auToO o>>wc Trsuoîv^vTai Iv t-Î) àvaypa9Îi Tiov ©eocppacToy

THÉOPHRASÏE 275

permet de se faire une idée de la variété et de l'étendue des connaissances de leur auteur, dont l'esprit semble emporté par une ardente curiosité, dans toutes les directions du savoir.

Les œuvres de physique étaient naturellement les plus considérables : elles sont désignées sous les titres suivants : -^e^X <^ucrixwv en 18 livres, icepl <^uctxtov eutro^aT], en 2 livres, toc ^>u(7ixà en 8 livres, dont les deux premiers traitaient du Mouvement^ ^ notion qui tient une si grande place dans la métaphysique et la psychologie de Théophraste, le troisième, traitait du Ciel, de la Gênération et de la Destruction des Choses ^ ; les 4*^' et 5° de VAme, qu'il ne faut pas s'étonner de voir figurer ici, puisque dans la tradition des philosophes, que ne répudie pas absolument Théophraste, pas plus d'ailleurs qu'Aristote même, l'âme est un produit des mêmes facteurs dont se compose le monde, et que par conséquent le psychique est une partie de la physique. Puis viennent : Tuepi Fsvécewç, en 1 livre ; Tcpoç tgùç cpuaixouç, en 1 livre; Trepi cpu^ixcov alxtwv, en 40 livres, où il faut lire probablement (puTtxwv ; — (puatxat Sd^at, en 17 livres, et çpuaixcov ÊTriTOM-Ti, en 1 livre 3, le long fragment sur la Métaphysique;

piêXîwv. NizciXao; S' èv t?] 6£0)pta tcov 'AptcjxoTsXouç, \iexQL Ta cpuatxà [Avr^fiovEust, Xéywv etvat ©eocppacTTou. Fubric, Bib. Gr., t. 111, p. 444. L'énumération de Diogène de Laërte reproduit quatre catalogues qui suivent en général chacun l'ordre alphabétique. Le premier commence au segra. 4:2; le second au milieu du segm. 46 : Tiepi 'Axéxi'cov; le troisième au segm. 49; le quatrième au segm. 50. Il est vraisemblable que Diogène a puisé dans des sources différentes pour compléter le sien, car s'il est des livres qu'il omet, il en est d'autres qu'il désigne deux lois, et d'autres qui, sous des titres ciiangés, font sans doute double emploi. L'ordre alphabétique est interrompu à la fin du segm. 48 ; il est supprimé dans le segm. 49 et depuis dans le segra. 50. Nous ne connaissons pas les sources de Diogène ; nous voyons, par la scholie citée dans cette note, qu'Andronicus et Hcrmippe avaient fait un catalogue, àvaypacpr,, des ouvrages de Théophraste, fait que je ne vois aucune raison de révoquer en doute, comme Val. Rose , p. 30). De plus, au dire d'Athénée, XV, 673, Adraste avait écrit des commentaires en 5 livres sur les livres de morale de Théophraste, xaô'lc-Topcav xa\ Xé^iv ^-qxoviié^iùy.

' C'est par erreur que Siraplicius {in Phys., -24), donne cdc ou lô' au lieu de a et 5. Est-ce là l'ouvrage Sur le Mouvement, auquel Diogène (v. 44 et 49) donne tantôt 2, tantôt 3 livres, tandis que Simp'icius (1. I.,)lui en attribue 10?

2 Schol. Ar., p. 468, II.

3 C'est une véritable histoire de la philosophie (v. l'Appendice). On attribue parfois à Théophraste le mémoire de Xenophane, Zenone, Gorgia, arrivé à nous sous le nom d'Aristote, mais qui est plus probablement l'œuvre d'un péripattticien posté-

le mémoire historique swr la Sensation; 10 extraits plus ou moins complets sur les Pierres, le Feu, les Odeurs, les Vents, les Signes, la Lassitude, les Vertiges, les Sueurs, les Défaillances, et la Paralysie; enfin les deux grands ouvrages d'Histoire naturelle, intitulés l'un, Histoire des Plantes, en 10 livres, dont nous avons perdu le 10^ sauf un petit fragment, l'autre intitulé TTEpt çpuTôv atxtwv, en 8 livres, dont nous possédons les 6 premiers, et qui semble identique à celui que nous avons déjà trouvé sous le titre rectifié Tcept cpuTixwv atx'.ôov, quoique le nombre de livres ne soit pas exactement le même.

La psychologie proprement dite est représentée par un petit nombre d'ouvrages. Nous avons déjà vu que le 4« et le 5« livre des cpudixà traitaient de l'Ame ; nous rencontrons encore sur ce sujet, dans le Catalogue de Diogène : Trspt <}u/^ç ôéatç (x^a, que Meursius propose de changer en ôscjstç {j.à, c'est-à-dire, 41 thèses sur l'âme, un ouvrage déjà mentionné sur la Sensation; un sur les Odeurs ; un sur les Passions ; un sur le Sommeil et les Songes; un sur Vlntelligeyice et les Mœurs des Animaux.

La logique semble avoir été de sa part l'objet d'études particulières, et même de conceptions plus ou moins nouvelles ; le catalogue mentionne entr'autres : un livre sur l'Affirmation et la Négation, commenté par Galien et Porphyre ; un livre : Tcspt xp^(7£wç ai)XXoYt(7[xwv ; deux livres sur les Sophismes ; deux livres sur la Solution des Sophismes; deux livres de Topiques; un livre d' Introduction aux Topiques; un livre d' Analytiques premières que semble viser Boèce quand il nous apprend que Théophraste et Eudème, approuvés par Porphyre, avaient ajouté cinq modes à la première figure, et un septième à la troisième ; 18 livres de TrpwTwv npoTà(7£ojv; 7 livres d' Analytiques secondes,

rieur à l'un et à l'autre. Il avait consacré des travaux particuliers à la philosophie et spécialement à la physique de Démocrite, comme le prouvent les titres des ouvrages suivants, tous en un livre : de l'Astrologie de Démocrite, 7îep\ [j.cTap(TtoXeaxta; ; des Images, des Humeurs, des Couleurs, de la Peau, des Chairs, suivant Démocrite ; du Diacosmos, des Hommes, de Démocrite. Diogène mentionne encore six livres d'un abrégé de l'ouvrage d'Aristote sur les Animaux, et six livres de v7vo[iLvr((AocTa

et un Abrégé des Analytiques ; un livre sav les Enthymêmes, et enfin une sorte de critique réfutative, 'AywvtaTtxciv, des procédés de la logique éristique.

Le disciple d'Aristote ne pouvait négliger ni la morale ni la politique : cependant nous ne rencontrons sur ce sujet que des traités isolés, tous en un seul livre et probablement fort courts : tels que: sur l'Injustice ; sur les Hommes ; sur la Vertu et les Vertus; sur les différences des Vertus ; sur la Royauté, signalé tantôt en un, tantôt en deux livres et probablement identique à l'ouvrage intitulé ; à Cassandre ; sur V Éducation d'un Roi; sur le Mariage; sur la Vieillesse ; sur l'Amitié; sur l'Acte volontaire; l'Eroticos ; sur le Bonheur ; sur la Piété; siir la Bonne Chayice; sur le Plaisir ; sur les Plaisirs faux; sur la Douleur ; sur la Mélancolie; et enfin les Caractères.

Les œuvres politiques étaient plus étendues : Diogène mentionne une Politique et des ouvrages différents, tantôt en 8 livres, tantôt en Q, tantôt en 2, un autre en 4 livres, portant le titre singulier UqI'.xvA Tcpb; Toù; xaipou;, qu'on pourrait traduire par : politique de circonstance ou opportuniste; 24 livres sur les Lois ; un abrégé sur ce même sujet en 10 livres ; un autre livre isolé sur les Lois; un abrégé de la République de Platon; trois livres sur les Législateurs; quatre livres sur les Mœurs politiques; un livre sur le Meilleur gouvernement K

Les arts ont eu leur part, et une part assez grande dans les travaux de Théophraste. Parmi les ouvrages qui se rapportent à ce sujet, on peut relever dans les catalogues les suivants, tous en un seul livre : les Harmoniques ; sur le Ridicide; sur l'En-

1 Je ne trouve nulle part l'ouvrage cité par M. Perrot, Hist. de l'Art, t. III, p. 503, sous le titre paac^sia xwv Ku-jrpîwv. Le savant archéologue, qui est un écrivain d'un rare talent, appelle Théophraste le Montesquieu de l'Antiquité, faisant sans doute allusion au passage de Cicéron {de Fin., V, 4) : « Omnium fere civitatum, non Grœciae solum, sed etiam barbariœ, ab Aristotele mores, instituta, disciplinas, a Theophrasto leges etiani cognoscimus ; quum uterque eorum dociiisset, queni in republica principcm esse convcniret, plurihus rirarlerea quum scripsisset, qui esset optinius reipublicae status : hoc amplius ilieopiirastus, quœ essent in t^epublica inclinaiiones rerum et momenta temporum, quibus esset moderandum utcunque res postularet. »

thousiasme ; sur la Comédie; sur la Musique; sur les Musiciens; sur la Poétique, d'où il semble que Diomède a tiré sa définition de la tragédie ; sur la Rhétorique, un ouvrage intitulé : Tspwv à-/iToptxwv sTSy) devait contenir 17 livres.

De ces ouvrages qui, placés dans la bibliothèque d'Apellicon, ont dû subir le même sort que ceux d'Aristote, nous avons conservé quelques-uns, si non en totalité, da moins en parties assez étendues, les autres, et c'est de beaucoup le plus grand nombre, 177 environ, ne sont représentés que par des fragments très courts, que nous devonspour la plupart aux commentateurs d'Aristote et particulièrement à Simplicius.

Théophraste ^ garde encore une certaine indépendance dans la fidélité avec laquelle il suit les traces de son raaîlre. Il a, comme lui, consacré des recherches spéciales à l'étude de l'âme ; mais ce qui est caractéristique et digne d'être relevé, les deux livres de son traité irepl '\'^r/riq, etc.... font partie de sa physique^ dont ils forment les 4« et 5*" livres. La psychologie n'est plus qu'une partie delà physique, parce que le principe qu'avait posé Aristote, que l'âme est un être de la nature, est étendu au delà des hmitations et des réserves, où le maître l'avait renfermé. On croit voir apparaître la pensée que la nature pourrait enfermer sans exception tout le monde de l'être, qu'elle se suffit à elle-même, qu'elle s'explique par elle-même, et qu'il n'y a rien eu dehors et au dessus d'elle. En ramenant l'activité psychique à un mouvement, il fait rentrer tout le psychique dans Tordre des êtres et du développement dé la nature, même les facultés de l'âme. Par là Théophraste prépare la conception naturaliste et monistique de l'âme, et la suppression du dualisme

" Comme Aristote et presque tous les péripUéticiens, il divise la philosophie en pratique et théorétique (Plut., Plac. Phil., I, 3j. La division tripartite est attribuée bux Stoïciens : •^^ xo (xlv cp-jacxbv, 5è rjOtzov, xo ôh Xoytxov (id , id , I, 2). Mais Sextus Empiricus (adv. Math., Vli, î6) l'attribue à Xénocrate, en faisant remarquer que si ce dernier lui a donné une formule expresse (où la dialectique remplace la logique des Stoïciens), elles existent en fait dans Platon, comme le dit Cic, Acad. Post., I, 5. 19.

2 Themist., de Anim., 91, a. v.

des facultés supérieures et des facultés inférieures de la connaissance. La raison ne tardera pas à perdre tout caractère d'une origine à priori, et ne sera que le plus haut degré du développement organique de l'essence de l'âme. Delà la répugnance manifeste que Théophraste éprouve à admettre, d'une part que Tâme ne peut pas subir le mouvement, que les mouvements apparents de l'âme doivent être attribués au corps^ et qu'en général l'acte est différent du mouvement et lui est de beaucoup supérieur, et d'autre part que l'âme humaine, pour être parfaite et complète, doit comprendre dans l'unité de son essence un No'jç £îTiÔ£Toç, venant d'ailleurs que de la constitution naturelle de son être, et introduit en elle du dehors et comme par la porte. Le grand principe de la cause finale, du but, sur lequel repose toute la philosophie, et également toute la psychologie d'Aristote, Théophraste le met en question plutôt qu'il ne l'adopte, et sur la question même d'un moteur premier, principe de tout mouvement et par conséquent de toute la nature, qui est essentiellement mouvement, il soulève tant d'objections et de difficultés qu'on croit deviner qu'il sent là des contradictions internes qu'il est impuissant à résoudre, des oppositions absolues entre lesquelles il ne sait pas prendre parti.

On en sera convaincu par les extraits de ses fragments concernant chacune des questions que nous venons de relever.

Sur la question de méthode, il est d'accord avec Aristote : il part également de l'expérience, de l'observation des faits particuliers donnés par la sensation : car il faut que les théories s'accordent avec les faits, et la loi avec les phénomènes qu'elle explique ^ 11 serait sans doute plus logique de rechercher d'abord les principes universels des choses ; mais c'est une méthode trop difficile, et par cela même interdite. Qu'il y ait une seule

^ De Caus. Plant., I, i, 1. eùO'j yàp XP^ (7U[xqpwv£ca8ai xoùç XoyoJî toTç evp-^^tx-évotç ; td., 1,17, 6. ix oï x&v xaô'ëxacyxa ôetopoOat (tu[X9covoç 6 Xôvoç tcov yiyvo[dw())y. Ce sont presque les terme<ï dont, ?p «^ert Aristote, De Mot. An., I, xoOto H-fj {xovov Tw X'jfb) xaÔôXo'j Xaêeiv aAÀa xa. èrù Ttov xaO'â'xaaxa xa\ t5)V a'.cf»rjTa)v, o:' aizep y.y.\ tou; xaô-îXou î^-f^ToOp-sv Xoyouç, xa\ sf'îLv è'iïapiJ.oTTEcv '):6[;e0a 6eîv aÙTOu;.

m HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

cause, ou qu'il y en ait plusieurs, on les trouvera plus facilement dans les faits particuliers et individuels. Dans les deux sens, la sensation nous fournit les principes car elle nous fait connaître les différences, et toute science porte sur les différences propres. La substance, l'essence, le to x\ r^y zhon est propre à chaque être individuel. Mais sur ce point même, comme s'il craignait de s'être trop avancé, Théophraste se complète ou se corrige en ajoutant : la sensation voit sans doute les différences et recherche les causes ; mais peut-être serait-il plus exact de dire qu'elle soumet les différences qu'elle a perçues à la raison,

1 Id., n, 3, 5. Yi yàp ot.i'(rbi](jiç. oîStoaiv àpx^ç lu'a^Jicpa). Fragm. 18. « C'est de la sensation et des choses sensibles qu'il faut partir pour clierclicr la vérité des choses naturelles ». Fragm. 13 « La sensation est le principe de la conviction, nifyuç ; c'est d'elle que partent les principes qui aboutissent à la raison qui est en nous et à la pensée ». 11 en donne la raison, frag. 18 : « Puisque sans le mouvement on ne peut parler de rien, que tout ce qui est dans la nature est en mouvement; que, sans le mouvement d'altération et d'affection, il n'est pas possible même de parler des choses intermédiaires, Tzzp\ xo jxiaov (intermédiaires entre les choses sensibles et les intelligibles, sans doute), si l'on veut traiter de ces choses et de celles qui s'y rattachent, il n'est pas possible d'omettre la sensation ; il faut, au contraire, commencer par elle toute tentative de connaître, ou en s'appuyant sur les faits eux-mêmes, ou sur les lois qu'on en déduit, si l'on croit qu'il y a des principes supérieurs et antérieurs aux phénomènes. La meilleure méthode est de s'élever des choses qui nous sont le plus connues aux principes ;), car Théophraste ne réduit pas la connaissance aux objets sensibles : comme son maître, il admet qu'à la double forme des objets réels, sensibles et intelligibles, correspond une double forme de connaître, la sensation et la pensée pure, vo-fiai^ (fragm. 27). Il distingue (fragm. 57 bis et 57 c) :

1° Une connaissance singulière, xaô'â'xao-xa, définie;

2° Une connaissance particulière, [xsptxriv, qui est indéfinie;

Une connaissance générale en tant que générale, ir^ç xa96}oy o)ç xaQôXou, opposée à la particulière ;

4-0 Une connaissance absolument universelle, utOmc, xaOôXou, opposée à la singulière.

Le fragment 1 qui contient le traité intitulé : De Sensu, est une histoire intéressante des théories de la sensation antérieures à Aristote qui n'y est pas nommé, et où l'on ne rencontre aucun exposé d'une doctrjne personnelle. La critique repose sur les principes d'Aristote.

Tout en reconnaissant avec lui que la connaissance résulte de la notion rationnelle et de l'expérience sensible, que la sensation est le critérium des choses sensibles, la raison celui des choses intelligibles, que ces deux procédés ont pour caractère commun l'évidence (Sext. Em\nr. .,adv. Dogm.,\, 217), Théophraste attache encore plus d'importance que lui à la sensation qui est le principe de la créance et d'oîi naissent les notions primitives qui pénètrent dans notre esprit. Il distingue l'imagination de la sensation (Simplic, de An., 80, a. m. Prise, Philipps., "Tlr^ àvOp., p. 24-5); mais il ne sait à quelle partie de l'àme, la raisonnal.'le ou l'irraisonnable, la rattacher.

THÉOPHRASTE 281 poursuivant tantôt uniquement son objet, tantôt soulevant des doutes, grâce auxquels, si elle ne peut les résoudre et les franchir, elle peut du moins, par une recherche plus profonde, jeter quelque lumière dans ces ténèbres K

C'est à ce qu'il semble, d'après ses fragments, l'état à peu près général de son esprit et de sa raison. Il recherche avec une conscience et une sincérité admirables les faits ; mais il les soumet à sa raison, avec peu d'espérance d'arriver à la certitude, et se déclare satisfait s'il peut éclairer les profondeurs des problèmes.

Sur les rapports de la philosophie première et de la physique, c'est-à-dire du suprasensible et de la nature physique, son esprit n'est pas moins perplexe et partagé. Il répète avec Aristote qu'il y a entre ces deux domaines de l'être un rapport, un lien, une sorte de contact et comme une pénétration réciproque 2. L'intelligible n'est pas borné aux principes mathématiques ; car les figures, les formes, les proportions, domaine des mathématiques, sont l'œuvre de l'esprit humain, et d'ailleurs n'ont pas la puissance de communiquer aux choses sensibles le mouvement et la vie. C'est un principe supérieur^ antérieur, un en nombre, en espèce, en genre, c'est Dieu, principe de toute la nature, par qui tout est et tout demeure, qui met le mouvement dans le monde sans y participer lui-même et seulement par sa puissance causatrice, qui s'exerce en ce qu'il est, par sa perfection et sa beauté souveraines, pour les êtres inférieurs à lui l'objet de leur désir. C'est de ce désir que naît Féternel mouvement du ciel, c'est- à-diré la vie universelle

On reconnaît bien la pure doctrine d'Ai istote ; mais en présence de cette grande pensée métaphysique Tesprit de Théophraste se trouble; le doute reprend sur lui son empire, et il ajoute : mais là-dessus que de difficultés, que d'objections s'élèvent! Les corps mus en cercle et leurs mouvements sont opposés :

< Met., fragni. XII, n. 19, 20, 21.

Met., fragm. XII, 2. (ruvaçV^ tcc, xa\ otov xotvwvta itpb; aXXrjXa.

d'où vient cette diversité, s'il n'y a qu'un moteur unique, ou s'il y en a plusieurs, il n'est donc pas certain qu'il n'y en a qu'un, comment expliquer l'accord et l'harmonie de ces mouvements ^.

Pourquoi tous les êtres de la nature désirent-ils le mouvement et non le repos, supérieur au mouvement, qui n'est qu'un acte imparfait, suivant Aristote ? Le désir, et surtout le désir du bien parfait, suppose l'âme, à moins qu'on ne donne aux êtres de la nature le désir que par métaphore : et alors il faut considérer comme ayant une âme tous les êtres qui se meuvent 2.

Si le principe premier est cause du mouvement circulaire, il est cause ici d'une chose qui n'est pas la meilleure ^. Car à l'âme il faut attribuer le mouvement, puisque le mouvement, c'est la vie, pour les êtres qui le possèdent. Or le mouvement de l'âme est supérieur au mouvement circulaire, qui entraîne les astres et surtout le mouvement de la raison, d'où part le désir du bien parfait. Le mouvement circulaire du ciel est-il de son essence, et le ciel serait-il détruit si ce mouvement venait à s'arrêter ? ou bien n'a-t-il ce mouvement et le mouvement que par accident ?

Comment faut-il se représenter les principes des choses, en forme et déterminés, ou informes et indéterminés? Si le monde et ses parties possèdent l'ordre, la proportion, les figures, les

1 Met., fragm. XIÎ, 2.

2 Id., id., 8.

3 Fragm. XII. Met., 308, II. Puisqu'il est immobile, il est évident qu'il ne saurait être, par son mouvement, cause des choses de la Nature qui sont mouvement même. Proclus {in Tim., 177 a). « Théophraste ne trouve pas utile de dériver l'âme, comme cause du mouvement, de principes supérieurs, car il dit lui-même que le Ciel a une âme (à moins qu'il ne faille lui appliquer la réserve qu'il pose lui-même, Met., segm. 8, £[ ]x-t] Tiç )iyot xa6'o|j.o'.6T0Ta xa\ Siaçopâv^ et par cela même est divin. Car s'il est divin, dit-il, et mène la vie la plus parfaite, il a une âme, puisque rien n'est supérieur sans âme, comme il l'a écrit dans son traité : uept Oùpavo" . Clem., Protreptic, c. 5. 44 : «Théophraste voit Dieu tantôt dans le Ciel, tantôt dan : l'Esprit, IIv£0[j-a ». Il y a toute une théorie de ce irveOixoc, dans la psychologie des Grecs, et qui y prend tantôt un caractère franchem.ent matérialiste, tantôt un caractère hautement spiritualiste, comme il arrive dans les Pères de l'Eglise grecque, voir Siebeck, iom. 2, p. 136.

TIIÉOPHRASTE 283'

proprié és diverses, comment les refuser aux principes élémentaires dont tout le reste est formé? Faut-il donc croire que chaque chose, les animaux, les plantes, la cellule même, sv aÙTTi Troti-cpoXuyt, ont une fin, une raison finale, xh svexâ xou? Jusqu'où, dans le monde, s'étend la loi de l'ordre, et pourquoi ne peut-il pas y en avoir plus qu'il n'y en a, et pourquoi cette rechute des choses dans le désordre et le maH?

Ainsi ce grand principe de la fin, de la cause finale, qui domine toute la philosophie d'Aristote , l'esprit curieux et inquiet de Théophraste, non seulement le veut renfermer dans une mesure assez étroite, mais semble même le mettre en doute. Aristote avait dit que la nature manque parfois son but, qu'elle n'atteint pas toujours dans ses créations la fin qu'elle se propose : Théophraste va plus loin : mais pourquoi donc cette impuissance de la nature, s'il est vrai, comme le disait le maître, qu'elle a quelque chose de divin, Batj^ovt^v xi ? Pourquoi toutes les choses ne sont-elles pas bonnes , les unes comme les autres? Comment se fait-il que la nature consiste dans les contraires, que le mal fasse équilibre au bien, ou plutôt l'emporte de beaucoup sur le bien * ? Est-il donc vrai que tout à sa fin en ce monde, et que rien n'est inutile et sans but, [^.t^Oêv lAotTYi/? N'y a-t-il pas des choses et beaucoup de choses qui se dérobent à cette loi de la fin et de l'ordre, qui arrivent par hasard, par une sorte de nécessité mécanique fatale, comme on le voit dans les phénomènes célestes, et dans la plupart des événements qui se passent sur la terre... Par exemple, dans les animaux que de choses sont qui semblent n'avoir pas de raison d'être? Pourquoi des mamelles dans les animaux maies, pourquoi, dans les femelles, l'émission du sperme, puisque cela ne sert à rien? Pourquoi la barbe et les poils dans telles parties? pourquoi telle grandeur des cornes à des animaux à qui cela est nuisible? Il n'y a là évidemment aucune fin, mais des faits acci-

« Met , fragm. XII, î).

2 Id., XII, 18.

dentels, comme une sorte de nécessité fatale dûs au hasard et a la révolution du monde, Trepicpopa. Si ces êtres et ces choses n'ont pas de fin, le principe des causes finales ne s'applique qu'à un ordre particulier de phénomènes, et il ne faut pas l'introduire partout. Et la seule réponse que fait Théophraste à ces questions que sa. raison se pose, ne s'éloigne pas moins de l'esprit du dogmatisme péripatéticien : à savoir qu'elles portent sur des objets dont la science nous est probablement interdite, et inaccessible à l'intelligence de l'homme : àXX ' tJSs (xàv olov ÛTrépêaroç

Ses considérations sur la science même ne sont pas sans force et sans profondeur. Puisque la fin d'un être est le rapport de l'individuel et de l'universel, l'œuvre de la science est de saisir et d'embrasser l'unité d'une plurahté La science est multiple; pour chaque objet d'un genre différent, il y a une méthode propre pour le connaître, et la connaissance de cette méthode est le principal et le plus important ^. Aristote avait dit à peu près la même chose, mais avec plus de précision. Suivant lui toute science, en tant que science, doit avoir la forme de la science, et il n'y en a qu'une, qu'enseignent les Analytiques ; mais il y a plusieurs sciences, et chacune d'elles, de même qu'elle a ses conclusions propres et ses principes propres, doit avoir aussi, outre la forme et la méthode scientifiques générales, ses procédés propres de recherche et d'exposition. Théophraste est plus original et plus profond dans ce qui suit.

S'il est vrai, dit-il, comme quelques-uns le prétendent, que certaines choses sont connaissables par cela même qu'elles sont inconnaissables tw ayvcLXTxa slvat, ce serait là un procédé de connaissance très particulier et qui aurait besoin de distinction. Il serait peut-être mieux de dire des choses qui rentrent dans ce genre qu'elles sont connaissables par analogie, plutôt que de dire qu'elles sont connaissables par leur ininteUigibilité même ;

1 Id., id.. 20.

2 Id., id., 22.

THÉOPHRASTE 285 car ce serait presque dire qu'une chose est visible par le fait même qu'elle n'est pas visible K

On devrait, avant tout, définir ce que c'est que savoir : mais c'est une chose bien difficile, pour ne pas dire impossible. Gomment saisir la notion universelle dans des termes auxquels s'appliquent des sens différents et qui ont un contenu différent? Jusqu'où d'ailleurs faut-il pousser la recherche des causes, aussi bien dans l'ordre des intelligibles que dans l'ordre des sensibles, et de quelles choses faut-il les rechercher? Car les poursuivre de toutes choses, et jusqu'à l'infini est absurde et destructif de la pensée même 2. Lorsque nous arrivons aux termes extrêmes, aux premiers principes, nous ne pouvons plus les saisir, soit parce qu'ils n'ont pas de cause, soit par suite de notre faiblesse, de môme que nous ne pouvons regarder les objets éclairés d'une trop vive lumière. La vue des premiers principes est une sorte de contact, de toucher, ce qui fait que l'erreur n'y a pas place.

Le plus important, comme le plus difficile, dans tous les ordres de sciences, c'est de savoir où poser le terme de la recherche, aussi bien dans les sciences de la nature que dans celle qui les domine et les conditionne. Car ceux qui cherchent la raison de tout détruisent la raison et la science. Ceux qui pensent que le monde est éternel et cependant cherchent la raison et la cause de celte éternité, cherchent une chose dont il n'y a pas et ne peut pas y avoir de raison 3,

Un des principes essentiels à la doctrine péripatéticienne, à

« /ci., id.

2 Id.y id , 23 et 24.

3 Id., id., 26. Dans l'ordre même des faits et des êtres de la nature, il ne faut pas partout rechercher les causes, le 5ià tc {Procl. in. Tim., 176). Ainsi, l'âme, être de la nature, est principe du mouvement : il n'y a rien avant elle, et il n'y a pas lieu de rechercher son principe : ce serait, en effet, rechercher le principe du principe {id.y 177). eixoTw; àp^riv xivyîa-etoç XYjV «l'^xV ^'^''^wv, ouôà aXko npo a-jTrj; unoôétiôvoç, àpxrjç oùx oîsTat oeîv àpxrjv èTri^Yîxetv. Il ne recherche pas davantage l'origine des idées premières, ou qui semblent telles. Comme Aristote, il considère le mouvement comme un fait donné par l'évidence, et il paraît, ainsi qu'Eudème, avoir adopté, sans modification, la définition et la conception du temps qu'avait donnée Aristote. Scholl. Ar., 394, b.

savoir que l'acte est supérieur et étranger au mouvement, nt? peut entrer dans l'esprit de Théophraste. Son bon sens pratique et positif résiste à l'accepter. Si le repos est identique à l'inertie, comme il semble manifeste, comment l'attribuer, mais aussi comment le refuser aux premiers principes? 11 paraît manifeste que toute chose, lorsqu'elle est en acte, est mue, com.me on le voit dans les animaux, les plantes, le ciel lui-même : car le ciel en repos est une abstraction, une fiction, l'homonyme du ciel^ La vie est mouvement, et l'acte est la vie ^.

Des faits plus importants et plus considérables encore se manifestent dans les modes d'élever les animaux et leurs modes de reproduction. Il n'y a là évidemment aucune fm ; mais des faits accidentels dus aux combinaisons du hasard ; car s'ils étaient conditionnés par une fm, ils se produiraient partout les mêmes et de la même manière ^. Il semble que Théophraste fasse ici allusion aux variations que peuvent produire, dans les espèces animales, certaines conditions particulières de nourriture, d'éducation, de reproduction où les placent soit le hasard des circonstances, soit la volonté de l'homme. La variabilité des espèces, si elle étonne justement dans un disciple d'Aristote, est loin d'être une idée nouvelle en philosophie, et Lamarck et Darwin ont eu, dès l'antiquité la plus reculée, d'illustres précurseurs.

Cependant Théophraste ne s'abandonne pas tout entier à ces entraînements ; il ne déserte pas complètement et sans réserve les principes de son maître. A considérer les choses en général, dans l'ensemble, tout dans la nature tend au mieux, tou àpiarou, et dans la mesure du possible participe à l'ordre et à la durée éternelle. Partout où le mieux est possible, il ne fait jamais défaut. Le monde de la vie est restreint ; le monde des êtres inorganisés est infini ; dans les êtres animés, le bien est rare,

1 Id., id., 28, 29.

2 C'est pour cela que les végétaux ont une vie, quoiqu'ils n'aient ni mœurs ni actions, rfiq v.y.\ Tipd^et;. Hist. Plant., I, 1.

3 Id., id., 30.

le mal très répandu ; mais il faut ne pas oublier qu'il vaut mieux être que n'être pas. L'être est de l'ordre du bien, péXnov rb elvai, et, par cela seul qu'ils sont, les êtres et les choses participent déjà à la beauté, xà [xh oùv Svxa xaXwç 'éxu^^sv ovra ^.

Dans la définition aristotélique de l'àme, Théophraste semble réclamer une modification ^, parce qu'il ne peut comprendre que l'acte, même l'acte de la pensée, soit pur de mouvement, ou plutôt ne soit pas un mouvement. On peut bien, disait-il, dans son livre du Mouvement 3, ramener les instincts, les désirs, les passions, à des mouvements du corps, où ils ont leurs principes. Mais tout ce qui est jugement, intuition, il n'est pas possible de le ramener à autre chose qu'à l'âme, à la raison, partie supérieure et divine de l'âme Or il est unanimement reconnu que ce sont là des mouvements. Il faut donc voir s'il n'y aurait pas lieu d'introduire quelque distinction dans la définition qui donne à l'acte, et à l'âme en tant qu'acte, Timpassibilité et l'immobilité pour caractères spécifiques

La distinction même qu'Aristote n'a pas négligé de faire, mais sans l'introduire dans sa définition, soulève d'autre part des difficultés et des objections nouvelles. Le Nouç est distinct de l'âme; mais comment jamais, puisqu'il vient du dehors, 'é^wOsv, puisqu'il est comme surajouté à l'âme, sTrtOsxoç, comment

1 Id., id , 31 et 32.

2 larablique (Stub , Eclog., 1, 870). « D'autres (peripatéticiens) définissent l'âme la réalisation substantielle du corps divin, ie\eiôxT,xa xax'oùaïav toO bziov aojfjLaxoç, r^v £vT£>i-/£tav xaXsî 'Apto-ToréXvjç, wauep ùr\ èv evïocç ©eoçpaaxoç. Il n'est pas certain que ce dernier membre de phrase s'applique à la définition même, et l'on pourrait plutôt croire qu'elle s'applique au nom hzelix^ioc., que Théophraste entre plusieurs, a dù accepter et recevoir d'Aristote. Peu de philosophes ont entrepris de donnor une définition scientifique de l'àme. Quels que soient les défauts ou les lacunes de celle d'Aristote, il en restera toujours quelque chose : l'idée d'une fin se réalisant, car l àme est pour lui la réalisation du corps, conformément à une fin.

3 Simplic, Phys., 225, a, u.

* L'àme est si bien mouvement pour Théophraste, que Thémisle (de An., 68, b. o), dit : (( Il avoue que le mouvement est l'essence même de l'âme, et c'est pour cela que plus elle se meut, plus elle perd de son essence ». Cette dernière proposition est étrange, comme le dit Zeller, qui veut l'attribuer a un autre Théophraste. Mais ne pourrait-on attribuer à celui-ci même l'opinion que le mouvement s'use lui-môme et finit par détruire l'essence de l'âme, comme de toutes les choses qui se meuvent ?

peut- il être de la même essence qu'elle? Quelle est donc l'essence même de ce Nouç? Dire qu'il n'est rien en acte et qu'il est tout en puissance, comme la sensation, on le peut; mais à la condition de ne pas entendre par là qu'il n'est absolument pas en acte. Car môme pour les choses matérielles, il y a pour substrat de l'acte une puissance, une force, BuvajjLtç, qui n'est pas concevable sans quelqu'action. De même aussi si l'on veut ne pas détruire l'unité de l'âme par l'intervention de ce Nou;, il faut entendre par le mot 'é^coôev, qu'étranger, il est vrai, au premier développement des facultés psychiques, il était néanmoins, quoique caché et invisible, enveloppé dans les profondeurs de la conir^titution première de l'âme, et comme dit Théophraste, de sa première génération, c'est-à-dire au moment où pour la première fois apparaît et est engendrée l'âme.

Et toutes ces interprétations complaisantes ne lèvent pas encore les difficultés. Gomment le Nouç, l'intelligence, devient-il l'intelligible ' ? Gomment faut-il entendre sa passivité ? car il faut bien qu'il en éprouve une, comme la sensation, pour arriver à l'acte. Quelle passivité un incorporel peut-il éprouver d'une chose corporelle, et quelle espèce de changement? Ce changement vient-il de l'objet ou de lui-même? D'un côté il semble que le Noîîç doit subir le changement de la part de l'objet ; car aucune des choses soumises à la passivité ne la subit d'ellemême ; de l'autre côté, le Noîî; est principe de tout ; il n'en est pas de lui comme de la sensation qui dépend de l'objet. 11 dépend de lui seul de penser, et si sa pensée est une modification de son essence, un état passif qu'il subit, cette passivité sort du fond de son essence même. Enfin dire qu'il n'est rien en acte, et tout en puissance, n'est-ce pas le faire descendre dans l'ordre de la matière, dont c'est précisément l'essence d'être tout en puissance et rien en acte ^.

> Themist., de An., 91, a, o.

2 Théraiste nous apprend. que cette discussion est empruntée au V» 1. de la Physique de Théophraste, qui était le 2« 1. de son traité de l'âme, et qui était rempli uoXX&v {jièv aTïoptwv, TïoXXwv §£ £7îi(7to<(7£u)v, Tio/Xwv ôï ),u(T£wv. Il cst regrettable que

ÏHÉOPHHASTË * 289

Il résulte de là, comme Ta observé Thémiste, que sur le Nou; en puissance Théophraste élève les mêmes objections contre l'hypothèse qu'il vient du dehors et contre l'hypothèse qu'il vient du dedans et de la nature même de l'être.

Quant au Nou? agent, il est impassible et séparable, sans doute, sous certains points de vue, mais sous d'autres, aXXwç, cela n'est pas admissible ^ ; car s'il était absolument impassible, '/TraO/^ç, il ne penserait pas. De plus quel est le rapport de ces deux natures qui se confondent ou se fondent dans le Nou; ? Quel est le substrat, To u^o>c£tp.£vov,duNouç agentet desoncorrélat, xb (yuv7ipT7i|X£vov? car il semble que le Nouç est un composé, un mélange, et un mélange du Noîî; agent et du Nou; en puissance. Quoi de plus contraire à l'analyse d'Aristote qui le déclare expressément simple et sans mélange, àjj,ty7iç?0r si le Noîî; moteur, xivwv, est de même nature, immanent en nous, il aurait dû mou\oir dès le commencement et devrait mouvoir éternellement

On voit encore, par la substitution peut-être involontaire du mot xivô5v au mot TcotïiTtxoç, combien l'esprit de Théophraste résiste à la conception d'Aristote d'un acte pur de mouvement. L'acte descend dans la sphère du mouvement et s'identifie avec lui. Le mouvement reste alors sans cause et sans raison puisque, suivant la doctrine d'Aristote, tout mouvement suppose un moteur immobile, sans quoi on se perd dans l'infinité et on ne trouve aucun point où s'arrêter.

D'un autre côté, si ce Nou; agent arrive dans le Nou; en puissance du dehors et postérieurement à la naissance de celui ci, comment ce phénomène se produit-il? avec quoi y est-il introduit? Puisqu'il est kyzvv^rixôç, comment n'y est-il pas toujours 2? Gomment exphquer l'oubli et Terreur?

nous ne connaissions guère que les premières, et que Thémiste nous ait laissé ignorer les solutions, si toutefois il y en avait ; car Théophraste, qui sait si bien élever des objections contre les solutions données aux problèmes de la philosophie, n'en a pour ainsi dire jamais aucune à présenter pour son compte.

* Theophr.jfragm LUI, b. à-JiaOrjç yàp, <pr)(y\v, 6 Noûç, z\ \).)\ r^çoi. aX),wî ua9/)Tty.6;.

■2 Theophr., fragm. LUI, b.

Chaignf.t. — Psychologie. 19

La seule solution que propose Théophraste et qu'accepte Thémiste pour concilier ces contradictions relevées avec tant de force, c'est d'entendre ici les mots dans un sens différent de celui qu'ils ont habituellement, quand ils sont appliqués aux autres choses. Priscien i confirme sur un autre point ce mode d'interprétation de Thémiste, dans un esprit très philosophique. Théophraste rappelle qu'il faut entendre dans un sens très particulier la proposition que le Nouç en acte et en puissance est les choses mêmes, afin qu'on n'entende pas, comme lorsqu'il s'agit de la matière, l'être en puissance dans le sens de la privation, et l'être en acte dans le sens d'un achèvement, TsXetwffiç, opéré par un mouvement passif et extérieur ; ni non plus comme lorsqu'il s'agit de la sensation, où la production des idées est opérée par le mouvement des organes des sens, puisqu'elle est une intuition des choses extérieures. C'est dans un sens tout intellectuel qu'il faut entendre ce qu'on dit de la raison, qu'en acte et en puissance elle est les choses mêmes.

En effet les choses sont les unes dans une matière, les autres sans matière, par exemple : les substances incorporelles et séparées. Dans les substances séparées, le sujet pensant et l'objet pensé ne sont, comme l'avait dit Aristote, qu'une seule et même chose * ; car le Nouç sans se porter à l'extérieur, mais demeurant en lui-même, pense les choses : c'est pourquoi il est identique aux choses pensées. Toutes les choses immatérielles et indivisibles, qui possèdent la vie et la connaissance, sont elles mêmes intelligibles.

Pour conclure, Théophraste ajoute : « Lorsque ce fait se produit, quand la pensée se réalise, il est évident que le Nou; possède les choses (qu'il pense), et quand ce sont des intelligibles, qu'il les possède toujours, puisque la connaissance

* Philosophe grec, né en Lydie, disciple de Damascius, auteur d'une Mexacppaatç Tôiv ©soçpao-Tou 7ïsp\ al(j6-^T3toç, puhliée par Wimmer, dans son édition des œuvres de Théophraste, t. III, p. 233. On trouve à la fin du Plotin de l'édition Didot, ses Solutiones eorum de quitus dubitavit Chosroes, Persarum rex.

2 Ar., Met, XII, y ; de An., III, 4.

TIIÉOPHHASTÊ 291

intuitive est identique aux choses mêmes, la connaissance intuitive en acte, bien entendu ; car c'est là la connaissance au sens propre et éminent, xuptwTiTïi. Les intelligibles subsistent toujours dans la raison, puisque par essence elle coexiste avec eux et est ce qu'ils sont.

Les êtres qui sont dans une matière, quand ils sont pensés, sont eux aussi dans la raison, mais non pas comme naturellement portés par elle ; car des choses matérielles ne peuvent jamais être, en tant que telles, dans la raison, immatérielle par essence. Mais lorsque la raison pense les choses matérielles, non pas seulement telles qu'elles sont ou plutôt apparaissent, mais dans leurs causes, alors les choses matérielles sont dans la raison selon leur cause, leur essence, U7:xp;ai xa-x t/jv oùaiav.

Théophraste a déjà un penchant très marqué à rapprocher dans l'homme le spirituel du physique, et l'âme humaine de 1 ame des bêtes. Entre les unes et les autres il n'y a pas de différences d'essence, de nature ; elles sont àSiàcpopot ; elles sont toutes également susceptibles de désirs, de passions, de raisonnement et surtout de sensations. Sans doute il y a entre elles des différences de degré : de même que le corps, certains animaux ont l'âme plus parfaite, d'autres moins parfaite: mais tous ont l'âme composée des mêmes principes, Traat ys auroï; al aurat

TTEcpuxotctv àp/ai', ce que prouve la ressemblance de leurs affections, hr{koi hl 7) Twv 7cxOô5v otxetoT-rjç. C'était un des arguments par lesquels il démontrait la commune origine des hommes et des bêtes, et la parenté de tous les hommes entr'eux. Nous croyons, disait-il, que les hommes sont de la même famille et de la même race, otxstou; ts xac (yuyyeveïç, ou parce qu'ils descendent des mêmes ancêtres, ou parce qu'il ont en commun la nourriture, les mœurs, la race, mais surtout parce que l'âme en eux n'a pas de différence de nature et d'essence K Aristote avait déjà dit que si les bêtes n'ont pas l'entendement ni la raison,

» Porphyr., de Abstin., 111, 25. Tlidophraste avait écrit un traité intitulé : Delà raison et du caractère moral des animaux, d'où semble être tiré l'extrait de i'orphyre.

elles ont du moins un principe analogue. Les végétaux euxmêmes ont la vie : mais il n'ont ni moeurs ni actions ^

Comme Aristote, Théophraste définit la sensation : une assimilation par le sens de la forme de l'objet sensible, sans sa

matière, xatx xà eioïj xal Toùç Aoyou? àvs'j x'qq uX'/]ç yivecOai t'^v i\o-

[jLoi'coatv '2; assimilation qui suppose entre le sujet et l'objet une ressemblance, une affinité qu'il constate sans en déterminer le caractère et la nature. Il s'opère, suivant lui, dans l'appareil des sens, des changements qui rendent les organes de la sensation semblables à l'objet perçu, non pas matériellement sans doute, mais formellement; car il est impossible de se représenter comment la matière même des objets pourrait pénétrer dans le sens. Ce ne pourrait être qu'au moyen d'une sorte d'émission, d'émanation, à-nrop^oT^^. Mais comment par l'émanation pourrions-nous expliquer les jugements que nous portons sur le lisse et le rude ? Cette émission d'ailleurs constituerait pour l'objet une perte de sa substance matérielle ; les objets qui ont une odeur forte devraient diminuer rapidement de volume : ce qui est loin d'être confirmé par l'expérience. Dans la sensation du goût qui se reproduit par contact, on ne peut concevoir une émanation. Ce ne serait plus une sensation, et si c'en est une, elle doit s'opérer par un rapprochement intime, h>.% to cuyxptvEaOat, et non par émanation. Le sujet et l'acte de la sensation ne font qu'un. Nous voyons quelque chose d'analogue se produire dans la chaleur qui est à la fois dans le feu, comme acte de l'échauffant, et dans l'objet, comme état passif de l'échauffé *.

La sensation ne dépend pas exclusivement des propriétés de l'objet, comme le croit Démocrite, mais aussi de la disposition du sujet sentant : xal to u7rox£i[ji.£vov aTroSiBovai ttoTov. Il y faut le concours de l'agent et du patient : [i.?) [xovov ttoiouv, àXXà xat tI Tràff/ov. Cela est manifeste, puisque le même objet ne cause pas

1 Ilist. Plant., I, 1.

2 Prise, p. 241, fragm. I. Philippson.

3 De Sens., 20.

^ Prise, Metaphr., I, 18.

THÉOPIIRASTE 203

à tous les êtres capables de sentir la même sensation, et il n'y a rien d'impossible à ce qu'un objet amer pour une espèce d'êtres vivants soit doux pour une autre ^. Le fait de sentir dépend, non pas des canaux intermédiaires qui le transmettent, Trdpot, mais de la constitution et du tempérament du sujet, Tzphç ttjv

On peut soutenir, avec Anaxagore, que la sensation s'opère par les contraires ; car l'altération, àXXo^wctç, nécessaire à la sensation, ne semble pas pouvoir être produite par les semblables, mais par les contraires. Mais c'est une erreur de croire que toute sensation est accompagnée de douleur : l'expérience le prouve, aussi bien que le raisonnement. Des sensations, les unes sont accompagnées de plaisir, les autres ne sont accompagnées d'aucune douleur. La sensation en effet est conforme à la nature, et rien de ce qui est conforme à la nature ne se produit avec violence et souffrance : au contraire, et plutôt avec un sentiment de plaisir. Le fait même de sentir, nous ne le recherchons pas sans un certain désir de l'objet. Ni la pensée ni la sensation ne sont accompagnées de douleurs. L'excès même des objets sensibles et la durée trop prolongée de la sensation ne prouvent pas que la sensation est nécessairement accompagnée de douleur, mais plutôt qu'elle consiste dans un certain mélange, dans une certaine proportion quant à l'objet : èv (Tujji[7.£Tptz xaî xpàcei Tipb; rh alcjOriTov 3. C'est pour cela qu'un défaut de proportion en moins dérobe l'objet à la sensation, et qu'un défaut de proportion en trop la rend douloureuse et endommage l'organe. En réalité l'acte de sentir en soi ne comporte ni le plaisir ni la douleur : il est neutre, iji-er 'oùSsxspou

Toutes les sensations s'opèrent par un médium, qui, dans le toucher, est la chair, dans les autres sens certaines matières

1 Theophr., de Caus. Plant. y VI, 2, 1.

2 Id., id., VI, 5, A.

3 De Caus. Plant., VI, 1, 1. La saveur, l'odeur, et toutes es sensations en g(^ncral sont des mélanges faits avec proportion, [xixxa tico; xaTa Xôyov.

* Theophr., de Sens., 31.

m HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

extérieures à nous : le diaphane pour la vue, l'air pour l'ouie, l'eau pour le goût, l'air et l'eau pour l'odorat Tout cela est parfaitement conforme à la théorie d'Aristote, avec lequel il s'accorde encore en composant d'eau et d'air les appareils organiques immédiats de la perception sensible dans la vue, l'ouïe, et l'odorat 2. Il admet, comme son maître, qu'il y a un sens commun pour percevoir les propriétés générales des corps ; mais il trouve inadmissible l'opinion que ces propriétés générales et du moins la forme des corps soient perçues à l'aide du mouvement: CCTOTIOV £tTV)V [XOpCpTJV TVl XtVT^^TEl

Nous possédons tous les sens possibles et nécessaires ; mais il n'est pas moins certain qu'un sens unique pourrait suffire pour deux genres différents d'objets sensibles ; et s'il en était ainsi, si par le même sens nous percevions des objets de plusieurs genres différents, nous n'en aurions pas conscience*. Sa critique de la théorie de la sensation de Démocrite prouve qu'il admet la véracité du témoignage de nos sens : il y a dans les choses senties une réalité qui correspond à la sensation éprouvée et qui la cause. La sensation n'est pas une simple modification, une affection pure de la faculté de sentir, comme le croit Démocrite: c'est quelque chose de plus qu'un phénomène psychique purement subjectif. Ce que ce philosophe accorde pour les sensations de la pesanteur, de la rudesse et de leurs contraires, doit être étendu à toutes les sensations. La plus grande contradiction du système de Démocrite est de faire de la sensation en même temps un phénomène purement subjectif, tcocOti, et d'en ramener la cause aux figures des atomes qui sont des réalités objectives ^. A cette question : pourquoi dans la veille avons nous souvenir de ce que nous avons rêvé, et pourquoi, dans le rêve, n'avons nous pas souvenir des actes de notre vie éveillée, il répond, c'est

1 Prise, dans le Théophr. de Wimmer, t. HI, p. 276, sqq.

2 Id., id.

3 Id., p. 287.

* Prise, Metaphr., I, 31, i2. tl oi' a-j-coO tiXsÛo (aîff0av6[j,c6a), où uàvTO); ô TOJTO k'^wv xa\ xà Tiï.eUù tïrjtx'X'..

5 Theophr , de Sens. y 03-70.

qu'on ne se souvient que de ce que Ton a perçu parla sensation, ou de ce que Ton se représente par l'imagination : or ni l'une ni l'autre de ces opérations mentales ne se produit dans le sommeil. L'état du sommeil suspend l'activité de la sensation, et en même temps par cela même suspend la mémoire ^

Nous avons peu d'observations psychologiques proprement dites, à attribuer à Théophraste : il considère comme absurde de se représenter le phénomène de la vision comme une impression, faite dans l'air, par les objets sensibles, d'une forme semblable. L'air qui n'a aucune solidité n'est pas susceptible de recevoir une forme : l'eau la recevrait mieux encore, et cependant on voit moins bien dans l'eau que dans l'air 2. Ce qui n'empêche pas Théophraste d'expliquer le phénomène des images dans les miroirs comme une impression de la forme dans l'air, tt;;

(xopcp"^; iôaizzp aTTOTUTrajciv £v tw àépt K

Beaucoup d'odeurs, sensibles à plusieurs animaux, échappent aux hommes , parce que l'odorat est pour ainsi dire le plus imparfait de leurs sens, 8ià xb leipîaxr^y î/eiv ttîv a'taQïicriv tauTTiv. En revanche la bonne odeur ne semble pas faire par elle-même et pour elle-même plaisir aux animaux qui ne recherchent par elle que la nourriture. L'homme est presque le seul animal qui l'aime pour elle-même et comme telle *.

L'excès de la méthode expérimentale, le penchant prédominant des sciences naturelles, ont éteint ou abaissé dans Théophraste le sens métaphysique : la même et fâcheuse influence se manifeste dans sa morale qui prend un caractère

* Prisciani Solutiones (Plotin, ed. Dùbner, p. 565). Théophraste n'est pas nommé dans le passage même ; mais comme dans l'Introduction, p. 563, Priscien annonce que les solutions des questions que lui a soumises Chosroès sont tirées des anciens, veterum exceptas libris, et que, parmi ces anciens, il cite nommément Théophraste, — (cTheophrastus item plurimas occasiones sermone dignas prœstilit his quae qusesita sunt ex Naturali Ilistoria et Nalurali auditu, et ex his quae dixit de Somno et Somniis, etc. », c'est une conjecture très vraisemblable de Diibner que ce passage, qu'on ne retrouve pas dans le mémoire d'Aristote, est tiré du livre de Théophraste, de Somno, dont Priscien déclare s'être servi.

2 De Sens., 51.

3 Prise, 280.

* De Odor., II, i ; de Caus. Plant., VI, 5, 1.

non seulement pratique, mais positif, sans hauteur comme sans chaleur. Gicéron relève vivement cette absence de noblesse et d'idéal dans sa conception de la vie : spoliavit virtutem suo décore, imhecillamque reddidit^, et le blâme, avec toutes les écoles et tous les philosophes, d'avoir approuvé la maxime de Callisthjène : Vitam régit fortuna, non sapientia. Sur ce point seulement, je veux dire un certain relâchement des principes de la morale, il s'est écarté des maximes de son maître, dont il suit, partout ailleurs, fidèlement les traces, autant que nous pouvons en juger d'après les courts extraits que nous avons conservés de ses livres, et les jugements, peut être suspects, des écrivains postérieurs.

La raison est pour lui le vrai fondement de la moralité ; la science, le but souverain de la vie, le bien le plus parfait de l'homme. Se rendre autant que possible semblable à Dieu 2 ; pour cela, enflammer en soi le désir de connaître par le spectacle de la beauté que nous pouvons contempler même icibas 3, voilà le but et le moyen d'atteindre au bonheur. La vie spéculative est ainsi au-dessus de la vie pratique*.

Aristote n'a pas laissé une théorie psychologique des sentiments et des passions : il ne les avait analysés que dans leur rapport à la morale pratique et à la rhétorique. Théophraste, qui avait écrit un traité spécial Trspt IlaOcov, semble avoir été provoqué, par une polémique contre Zénon^, à approfondir davantage ce sujet.

Les instincts, les désirs, les passions, opé^stç, ÈTnQujjt-tat, opyai, sont des mouvements, non de l'âme, mais, du corps : c'est là qu'ils ont leur principe, tandis que les jugements, les notions intuitives, ôewptott, ne peuvent être rapportés qu'à l'âme, qui en est le principe, l'acte et la fin. Ajoutons que le Noîiç est une

1 Cic, de Fin., IV, 5; Acad., I, 9.

2 Julian., Orat., VI, 185, a.

3 Cic, ruscuL, I, 9.

* Cic, de Fin., V, /» ; Plut., PJac. PhiJ., Proœm., 4.

5 Senec, de Ira, I, 14; Simplic, Scholl. Ar., 86, b,28.

partie de l'âme, ij^épo; n, supérieure, plus divine, puisqu'elle nous vient du dehors, et même absolument divine

La volonté, yvwaYi, est en général une déclaration, aTcocpavrriç, des choses à faire ; les unes sont contraires à nos jugements, irapiSo^ot, les autres y sont conformes : il en est pour lesquelles il y a doute et incertitude L'homme est hbre, mais dans une certaine mesure. Son libre arbitre est une des causes de ses actions ; mais il en est deux autres : à savoir, le hasard et la nécessité. La nature personnelle les réunit tous les quatre 3.

La vertu n'est pas, comme se l'imaginent les stoïciens, un état de l'âme, qui, une fois acquis, ne peut jamais être perdu *. Ce n'est pas une possession immuable, àvaTrdêX-^rov, comme l'avait reconnu Aristote.

Les passions et les sentiments ne sont pas tous et toujours contraires à la nature : ainsi il est impossible même à l'honnête homme, et surtout à l'honnête homme de ne pas éprouver un sentiment de colère contre les méchants ^. Les passions que distinguent les mois [j.Tjvt; (ou ijt-sa-ltç), opyiq, 6uti.6;, diffèrent

* Fragm. 53. Simplic, in Phys., 225. C'est là que Théopliraste ajoute la restriction : (( Sur ce point, il faudrait se demander s'il n'y avait pas quelque distinction à faire dans la définition, puisque même ces faits de l'âme, c'est-à-dire nos pensées pures, sont des mouvements, èrcs't t6 ye xtvr,(7£iç etvat xa\ ^auxa; ô(jLoXoyo'j{ji£vov, des mouvements de l'âme, il est vrai.

2 Fragm. 70, d.

3 Stob., Eclog., I, 206. ©eocppaaTOi; TïpotrStaptôfxsî — (La leçon TrpoçotapOeî, certainement vicieuse, est corrigée en TipocotapOps-: ou Stapôpoî, par Heeren et Meineke : je propose TrpocotapiOfjier, qui convient mieux au sens, et est un mot grec usité) — xaïçaix'.aiçiriyv.QLxa Trpoaipeaiv : çlpeTai oé tiwç eîç xb stpiapjjivrjV etvaiTT,v ixâoTOu çucrtv £v Y) TOTiov xeTxâpwv atx'.tbv Tcpootcplaswç... x'j-/"iç xa\ àvayy.rj;. Meineke, pour retrouver la quatrième cause, ajoute, sur le conseil d'Heeren, le mot <P'j(T5(jo:, correction difficile à adopter, puisque, d'après elle, la nature ferait partie de la nature personnelle de chacun.

^ Simplic, ScholL, Av., 8G, b. 28.

5 Non potest, inquit Theophrastus {Senec, de Ira, I, U) fieri ut ne bonus vir irascatur malis. Dans l'ouvrage de Bernliardt Barlaam (moine de Calabre, mort en 1348, envoyé en ambassade par l'empereur Andronicus auprès du pape Benoit XII), intitulé Ethica sec. Stoïcos., II, 13, on lit : Theophrasto quidem post Aristotelem Peripateticorum principi non videtur omnem perturbalionem adversaui esse constantiae. Conf. Brandis, III, p. 356, n. 323. ïiosc, Aristot. Pseudepùjr., 107; Cic, Tusc, IV, 17, 19, 43; Senec, Ep., 85, 116.

entr^elles par le plus ou moins, c'est-à-dire en degré, mais non en espèce^.

Certains traits d'observation , sans se rattacher à aucun système psychologique, sont intéressants à relever. L'excès dans l'amour risque de devenir de la haine 2. Si les choses sont communes entre amis, à plus forte raison les amis doivent être communs entre amis 3. Il faut parfois sacrifier à l'amitié même le devoir*. Il ne faut pas juger les autres lorsque déjà on les aime; mais il ne faut les aimer qu'après les avoir jugés ^. La vie humaine est remplie par le bienfait, l'honneur et la vengeance 6.

Il nous reste bien peu de chose de ses théories sur la psychologie de l'art. Il professait, comme son maître, que les sensations de l'oreille sont celles qui produisent sur l'âme l'impression la plus vive et la plus pathétique ; car rien de ce que nous goûtons, touchons, voyons, ne cause des agitations, des terreurs, des extases semblables à celles qui fondent sur notre âme, lorsque certains bruits, certains sons arrivent à nos oreilles 8. Mais en constatant le fait, il néglige de l'expliquer et d'en rechercher la cause : du moins dans les extraits de ses écrits, et dans les renseignements des historiens, rien ne se rapporte à cette question, d'ordre vraiment psychologique, et sur laquelle Aristote, ou l'auteur quelqu'il soit des ProUëmes^ n'avait pas omis de proposer une solution.

Il y a, suivant Théophraste, trois principes de la musique : la douleur, le plaisir et l'enthousiasme, et chacun de ces sentiments imprime à la voix des inflexions qui la font sortir de son caractère ordinaire et habituel ^.

1 Fragm. 72. Je lis slvai o[xost^r,, et non (xr^ elvai, ce qui détruirait la distinction en degrés qu'on veut précisément établir.

2 Fragm. 82.

3 Id., 75.

4 Id., 81.

5 Id., 74. .

6 Id., 86, c.

' Fragm. 89. Plut., de rect. aiid. rat., 2.

8 Brandis (t. III. p. 366, n. 341) croit que cette dernière partie de la phrase appartient à Plutarque.

9 Fragm. 90. Plut., Quscst. Symp., I, 5, %

TIIÉOPHRASTE 299

La musique a pour essence caractéristique d'être la grande excitatrice de l'âme. Le mouvement, que cet art excite en elle, Taffranchit et la délivre des souffrances que les sentiments passionnés amènent, ou au contraire, si ces sentiments ne sont pas encore nés en elle, la musique a la puissance de les éveiller et de les fiiire éclater Par les troubles profonds qu'elle déchaîne dans l'âme, par la vertu d'apaisement qu'elle possède sur elle, la musique ne peut manquer d'avoir dos effets sur le corps, et on peut s'en servir ainsi comme d'un moyen thérapeutique 2. Elle guérit les maladies et par exemple la sciatique au moyen d'un air de flûte sur le mode phrygien, joué sur l'endroit malade 3,

PrantH a donné des raisons très fortes et presque décisives contre l'authenticité des Problèmes, qui portent le nom d'Aristote. Il les suppose extraits des ouvrages de ses disciples et particulièrement de ceux de Théophraste, où l'auteur de cette compilation aurait le plus souvent copié les formules des questions, absolument conformes aux titres des écrits, tels qu'ils sont reproduits dans le catalogue de Diogène^.

Parmi ces Problèmes, se trouve celui qui traite des Temjwraments^, et que V. Rose, avec beaucoup de vraisemblance, mais avec plus d'assurance encore, affirme être extrait du livre Tiept MeXay/oXtaç, mentionné par Diogène dans le catalogue des écrits de Théophraste

La signification psychologique des tempéraments se présente pour la première fois dans Aristote ; mais il n'en traite pas

• Fragm. 88, 89, 90. La musique est définie (fr. 89) xtvY^o-ti; r?,? ^Î'^XO? "H ■'<^aTà aTiôXuT'.v ytyvofxévY] xwv Sià xà TiaO/j xaxôov.

2 Athen., XIV, m, a.

3 Fragm. 87. îaxat {JLOuaixï) la"/'.axo'jç... zl v.oLzy.v'kr^aoi t'.ç toO tottou Trj

4 Uberdie Prôblem. d. Arist., Mem. de TAcad. de Munich, VI, SU, 377.

5 Ainsi, les problèmes relatifs à la botanique sont ou paraissent extraits du livre de Causis Plantarum : Probl. XX, 8 = V, 6, 3, du de Cansis: Probl. XX, 9 = V, 6, 4-, du même ouvrage: XX, 4- = V, 6, 5 et VI, 20, 17, du même ouvrage.

6 Probl. XXX, 1.

' Val. Rose, de Arist , lib. Ord., p. 191. Fragmentum illud longum Thcophrasti e libre TCpt M£XaYXo>^'aî a Diogene memorato sumptum esse palet.

expressément, ne mentionne pas même le sujet dans ses écrits psychologiques, et se borne à en faire des applications pratiques dans ses ouvrages de morale et de rhétorique. Il avait adopté le principe à la fois physiologique et psychologique d'Hippocrate ^, que formule plus tard Philopon en ces termes généraux et

précis, ETreaôat xaTç xpacs^ri rou (7co[jt.aT0ç txç xr^ç 8uvà[i-£i;2.

La proportion dans le mélange des éléments matériels qui forment la constitution physique de l'être vivant détermine le caractère d'une très grande partie, sinon de la totalité de ses états psychiques 3. Cette heureuse harmonie du sang, particulièrement au cerveau, garantit le fonctionnement paisible et sûr des sensations, tandis qu'un sang plus froid ou plus léger est la condition des fonctions plus hautes de la raison

Théophraste, ou l'auteur présumé de ce fragment contenu dans les Problèmes étudie exclusivement le tempérament mélancolique et la disposition psychique qui en est la conséquence. Ce tempérament provient de la prédominance, dans la constitution physiologique -^, de la bile noire. Les autres tempéraments sont le cholérique, le sanguin, le phlegmatique. La bile noire, quand elle est très échauffée, produit dans l'âme la sérénité, ou des extases, agit sur la voix et dispose à l'expression de nos sentiments par le chant et la musique. Si cette bile est à la fois abondante et froide, le naturel est paresseux, l'intelligence bornée, vco9pot xxi uoDpot. Quand elle est en même temps

1 Hippocr., de aereaqua et loc, Conf. Galen., IV, 795.

2 Fhilop., de An., 1, f. B. a. Galien, 1. 1., cite expressément Aristote comme partisan de celte maxime.

3 Plut., Quœst. Nat., 26. La théorie du pneuma se lie à celle des tempéraments. I a proportion du mélange facilite ou empêche les communications du pneuma avec l'àme, dont il est l'organe, Themist., de An., II, 195; Arist., Ethic. Nie, VllI, 15, M5i, b. II, de Partih., An., IV, 686, a, 9. è^IGsto ôy] cpijaiç ev aùxv] (dans la tête) xa\ Tcbv cà<y^-t\at(xiv èvta; ôià rb au(J.[JL£Tpov elvat ir\v xoO y."\x.oL-zoc, xpàatv xa'i £TTtT/]5£tav Tipôç T£ TYjv ToO èyxscpaXou àXéav xai Trpbç ir^v xœv at<j8r,o-e{Dv ■t\(s\)y[a.v xai àxpioetav; id., II, 648, a, 3. alaÔ-zjxtxojTspov ôà xa\ voepooxspov xb Àeuxoxepov xa\ <]>u')(p6x£pov (at^aa).

^ Le caractère, dit Bichat, est la physionomie du tempérament. 5 Qui n'est jamais qu'un mélange des qualités de la matière, m.élange tantôt bien proportionné, eOxpaata, tantôt mal proportionné, ouo-xpaai'a.

abondante et chaude, le naturel est excitable, facile à émouvoir, amoureux, spirituel, et disposé à l'éloquence. L'influence de la chaleur dans la bile, quand elle vient à se rapprocher du siège et de l'organe de la pensée , produit , dans une organisation normale, un penchant à des états maniaques ou enthousiastes. Si la chaleur se retire vers le centre de l'organisme, le mélancolique est plus intelligent et moins bizarre; il déploie plus de pénétration et d'activité. C'est ainsi que la vie réelle nous montre en général un tempérament mélancolique chez les hommes supérieurs, dans toutes les branches de l'activité humaine, tels qu'Hercule, Ajax, Bellérophon, Lysandre, Empédocle, Socrate, Platon

L'inogahté de nos humeurs et de nos dispositions morales provient de l'inégalité de température de la bile, qui devient tantôt très froide, tantôt très chaude. Le froid de la bile rend lâche en face du danger ; elle prédispose à l'affection de la peur, qui, à son tour, refroidit l'organisme. La chaleur au contraire arrête les mouvements de la crainte. La bonne humeur et l'esprit morose, qu'on voit se manifester chez les hommes, souvent sans raison visible, dépendent l'une de la chaleur, l'autre du froid de la bile.

On peut encore pousser plus loin la recherche de la cause : comme le vin, dont les effets, quoique momentanés, sur le tempérament, offrent beaucoup d'analogie, la prédominance, dans l'organisme, de la bile noire, •/] xpaitç v) xîjç ixeXaivïjç xoXïjç, est pneumatique^ c'est-à-dire que la bile contient ou développe le pneuma. Tous les mélancohques sont pneumatiques, ttvsu- [j.aTa)0£tç : ils ont les veines saillantes, non pas parce qu'elles sont plus pleines de sang, mais parce qu'elles contiennent plus de pneuma

Nous voyons affirmer ici par Aristote ou par Théophraste le 2 Prublem. XXX, 1.

lien de la théorie des tempéraments * avec celle du pneuma, dont les communications avec Tâme sont facilitées ou empêchées par la proportion du mélange qui constitue l'état physiologique.

1 Cette théorie, due à Hippocrate, acceptée par Galien, a disparu de la science, quoique Mûller l'ait déclarée, dans sa Phijsiologie (t. II, trad. fr., p 556), excellente, à la condition d'y voir surtout une théorie psychologique et non physiologique. Ce sont, suivant lui, les différents modes dont se distribue la faculté du plaisir et de la douleur d'après les individus, c'est-à-dire les quatre types principaux de l'humeur et du caractère chez les hommes. Gonf. Kant, AnthropoL, trad. fr., part. II, A, 2, p. 271.

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