EUDÈME
Eudème de Rhodes ^ est sigaalé comme le plus intime ami d'Aristote, 6 yvïiatojxaToç^. Rivalisant avec Théophraste de passion pour l'étude et la science, ce qui le fait appeler par Simplicius cptXaX-^qÔTiç ^, il a écrit un grand nombre d'ouvrages, dont quelques-uns seulement, ont été conservés.
Ce sont :
40 Une histoire de l'Astrologie ^, mot qui ne signifie sans doute ici que l'astronomie ; les anciens avaient tiré de cet ouvrage tout ce que nous savons de l'histoire des hautes mathématiques, de leur origine et de leurs progrès dans l'antiquité, et par exemple que c'est Œnopidès qui avait le premier mesuré le cercle du Zodiaque et la période de la grande année s.
2» L'histoire de l' Arithmétique y dont le premier livre est cité par Porphyre 6.
1 Conf. Fritzsclie : De Eudemi Rhod. vit. et Scripiis, dans l'édition de YEtliique à Eudème, Regensburg, 1881. Spengel, Eudemi Fragmenta, Berlin, 1870.
2 Siinplic, in Physic, 270.
3 Id., id., 239.
On trouve un ouvrage cité sous le titre : 'ACTTpoXoYixrji; laxopia;, en 6 livres, dans le catalogue des écrits de Théophraste. Diog. L., V, 50.
Anatolius (dans un fragment cité par Fabricius), Biblioth. Grœc, III, p. i6i. EuS-^^oç to-Topôt £v xaîç 'AcrTpoXoyiaiç, oxi x. x. \. Simplic, inAr. de Cœ! Scliot., p. 4-98, 36; 497, 11 ; 500, 25. èv tw oeuTspw Trjç à(7TpoXoytxr,ç lo-xopia;. Clem. AI., Sfrom., I, 14-, àaTpoXoytxaî IcrToptai ; Diog. L., I, 1; II, 23. èv -trj Ucpi T('-)v àTTpoXoyo'Jixévwv Icsxoçtia.
« Pnrpliyr., ad Harmonie. Ptolemfci, p. 288, ed. Wallis, cité pnr Fabric, BibJ. GrPCC., V, 649. ev T(o TtptoKo xrjç àptO[Ji.r,T'.xy]Ç laTopi'aç.
EUDÉME 317
3'^ Une histoire de la Géométrie, cité par Eulocius ^ Simplicius 2 et Proclus ^.
4» Un livre sur V Angle, cité par Proclus*, qui en rapporte quelques belles propositions de géométrie.
5» Une Physique, dont trois livres sont cités par Simplicius et qui semble n'en avoir pas compris davantage, quoiqu'elle traitât tous les sujets de la Physique d'Aristote, excepté ceux contenus dans le livre VIP.
6» Un ouvrage intitulé Trspt Aéçstoç, sur lequel Galien^ déclare avoir composé des commentaires et auquel il semble faire allusion dans son opuscule sur les Sophismes Tcapà t7]v Xsqiv, cap. 3, où il cite Eudème.
7<» Des traités des Catégories, de VHerménéia, et des Analytiques
8» Un traité 7i£pt (7uXXoyi(î[jio5v Aû(j£wç, dont Boèce, au 2^ livre de son ouvrage : de Syllog. Categorico, déclare avoir fait usage.
9^ Une Éthique en sept livres dont les trois premiers et le septième ont été conservés^. Cet ouvrage a été longtemps attribué à Aristote : c'est le sentiment deSimplicius^etdeDiogène deLaërte, suivis par les anciens manuscrits. Le titre 'Hôtxà Eù8-r,[X£ia s'expliquerait dans cette hypothèse, soit par ce qu'il avait été dédié ou adressé par l'auteur à Eudème, soit parce qu'il aurait été écrit par
1 Eutoc, in Archimed. de mensura Circuit, yswpisTptxYi taxopta.
2 Simplic, in Ar. Phys., 13, b. èv xm osurlpto xr^ç yewfjLETpixrjÇ tcrxopîac.
3 Procl., InEucIid., Elem , III. 92, cité par Fabric, Bibl. Grsec, III, p. 492. ^ In Euclid. Elem., cité par Fabric. Id., id., III, p. 492.
^ In Phijsic, en nonibreu.^ endroits de ses commentaires, et, par e.KenipIe : Schol. Ar., p. 399, 2A. 6 [xsv EuÔYifj-oç èv xoîç êauxoO <î>uaixotç; id , p. 370, b. 25. Eudème s'était acquis, avec son contemporain Iléropbile, une grande réputation de science anatomique (Kuiln d'Éphèse, p. 26, 31 ; Galen., 2, 890; 3, 203 ; 4, 6i6 ; 5, 650; 8, 213).
^ Fabric , 1. 1. III, 493.
7 Fabric, Bibl. Gr., t. III, p. 208, 216, 492. Schol. Ar., 28, a. 40. Ammon., ol yàp [J!,a9/;xa\ aùxoO EuÔTjfJioç xai ^avta; xai ©eocppaaxoç xaxà 'CJ}]\o^ xoO ôtôaaxâXou ysypacprixao-c Kaxr^yopcaç, xa\ Tzzg\ 'Epjjirjvsîac, xai 'AvaXux'.xâ. Conf. David, Schol. Ar., 19, a. 34; 30, a. 5 ; Anon., 32, b. 94, b. 14.
« Les trois livres IV à VI sont identiques aux livres V, VII, de VElhique à Mcomaque.
1^ In Categor., Diog L., V, 21 ; Fabric, 1. 1. III, 269.
Eudème, mais pour ainsi dire sous la dictée du maître. L'opinion de Spengel, adoptée par Brandis et Zeller, qui considère cet ouvrage comme un remaniement par Eudème de YÉthique à Nicomaque, s'appuie sur des arguments plus spécieux que décisifs : la question reste, et restera, je crois, longtemps encore pendante : elle a d'ailleurs assez peu d'importance, puisqu'il est reconnu d'un commun accord que l'ouvrage n'a dans la doctrine rien d'original,
Simplicius ^ rapporte que la vie d'Eudème avait été écrite par un certain Damas, d'ailleurs complètement inconnu et dont Jonsius 2 propose, avec beaucoup de vraisemblance^ de restituer le nom probablement altéré en celui de Damascius ^. De cette biographie perdue, il ne nous est rien resté. On ne connaît rien de sa vie ni de sa mort ; on ne sait ni où, ni quand, ni comment il connut Aristote. Du nom de Rhodien qui lui est fréquemment donné par les anciens, pour le distinguer d'autres personnages de même nom, on conclut qu'il était natif de Rhodes. Un passage de Simphcius ^, qui cite une phrase où Eudème, parlant de la doctrine pythagoricienne du renouvellement intégral des choses dans une période à venir du monde, ajoute : « Je veux, moi aussi, vous exposer ce mythe, puisque j'ai le bâton de chef d'école, To paêSt'ov et que vous êtes assis sur ces bancs
comme mes disciples ». Ce passage autorise à croire qu'il avait fondé une école en dehors d'Athènes, où il n'aurait pu i'étabUr qu'en faisant concurrence à Théophraste. Loin d'avoir conçu contre ce disciple préféré d'Aristote le moindre ressentiment, par un beau trait de caractère il entretint avec lui un commerce
Mn 1. VI, in Phijs. Ar.
2 Histor. Philos., IV.
3 Le philosophe de Damas, disciple et successeur d'Isidore dans l'Acadéiirie, et qui occupait la chaire de Platon quand le décret de Justinien fit fermer toutes les écoles de philosophie en 529. La correction de Jonsius est d'autant plus plausible que Damascius s'était occupé d'Eudème, et nous apprend [de Priiici.p., 38"2), qu'il avait, dans un de ses ouvrages, exposé le contenu d'une Théogonie Orphique, qui faisait de la nuit le principe des choses.
4 In Phijs., 173, a= m.
EUDÉME ' ail)
amical de lettres, dont Simplicius nous a conservé quelques extraits ^ C'était une nature généreuse et un cœur haut placé, puisque la préférence donnée à Théophraste ne refroidit pas l'alTection tendre qu'il garda à son maître, ni même les relations amicaies qu'il ne cessa d'entretenir avec son heureux compétiteur. Il s'est occupé sans aucun doute et avec une conscience scrupuleuse de publier les textes authentiques des œuvres de son maître ; on le voit écrire à Théophraste pour obtenir une copie plus certaine du 5" livre de la Physique'^, et Alexandre d'Aphrodisée, supposant qu'une partie d'un argument, dans la Métaphysique, a été omise par Eudème, nous atteste qu Eudème était l'auteur de cette édition de la Métaphysique 3, sur Félat de laquelle Asclépius nous donne des renseignements plus intéressants que certains On le prend à chaque instant a témoin pour justifier une leçon du texte 5. Quant à ses propres écrits, ils ne sont guère que des paraphrases ^.
Parmi les fragments des ouvrages d'Eudème le Rhodien, à qui Aristote doit avoir confié le soin de publier sa Métaphysique , on en trouve peu concernant la psychologie. Il cherche moins à modifier les doctrines du maître qu'à les rendre claires. Il y soutient que tout ce qui est mù est mû par quelque chose, et il le prouve par le principe de la relativité en vei'tu duquel tous les corrélats se conditionnent réciproquement. Mais ce qui
* Siinplic, in Phijs., '2i6, a. o Schol. Ar., 40-i, b. 4.
5 Scliol. Ar., AOh, h. 10. Chaiijnet, Essai s. la Psycli. d'A}' , p. 72. 3 Schol. Ar., 760, b. 20. xai oifxai v.a\ xavxa. èxetvot; eôei auvcaT-ïScrGat... Û710 ôà ToO E'JÔri[xou y.£"/copiG-Tat.
* Id., id., 518, b. 38. « Après avoir écrit cet ouvrage, il l'envoya à son élève et ami Eudème le Rhodien, qui jugea qu'il n'était pas convenable de livrer à une publicité un tel ouvrage dans l'état où il se trouvait. Dans rinlerv;Jle, il mourut (qui ? Aristote ou Eudème?) et plusieurs livres furent perdus », que les disciples remplacèrent par des emprunts faits à d'autres traités d'Aristote.
5 Simplic, iiiPhys., 108, 31. o'jhù ypdcçst 6 Euô; id., 93, b. m p.apx'jpeî oï TTo) Xôyo) xa\ 0 EuS ; id , Schol. Ar , 343, b. 28. toç xa\ 6 Evo... ^.apTupei
^ Simplic, Schol. Ar., 399, 2i. 6 {jiàv Eù'ô... èv xoîç iavxov tp-jucxoti; TiapaçpâJ^tjov ; id., 435, 7; id., 370, b, 25. TcapaxoXouôwv toi; èvxa06a Àcyo;jL£vo;.
' On peut le conclure d'Alex. d'Aphrodisée. Scholl. Ar., 760, b, 20. Asclépius (id., 519, b. 28), le dit expressément.
se meut soi-même suppose un moteur immobile ; tous les mouvements ont pour causes, du moins dans la région terrestre, des mouvements vitaux, Ctorixat. C'est le mouvement du ciel qui est la cause du mouvement des éléments, et le mouvement céleste est lui-même un mouvement vital ; car le ciel n'est pas mû par un autre, mais par lui-même ^ . Ainsi la vie est le mouvement autogène dont le principe est l'âme. L'âme, dont la fonction est de faire vivre ^, a plutôt des facultés que des parties 3.
Si Ton considère Eudème comme l'auteur des 7 livres à'Éthîqiies qui portent son nom, et qu'il écrivit, dit-on, après la mort d'Aristote, il suit en morale pas à pas la doctrine de son maître.
11 pose dans la raison le caractère éminent et distinctif de l'action vertueuse ; tout en faisant remarquer que certaines vertus ne peuvent s'y ramener, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas pour principe une détermination libre et réfléchie de la personne. Il distingue deux sortes de mobiles, optxai ; les uns viennent de la réflexion, les autres d'une impulsion instinctive et sans raison ; cette distinction s'étend à la raison spéculative ; à moins de se perdre dans l'infini, on est bien obligé de s'arrêter à une pensée qui nous vient d'ailleurs, et qui donne le premier coup, le premier choc générateur du mouvement inteflectuel. Ce n'est pas une pensée qui peut être le principe de la pensée ; c'est quelque chose qui est au-dessus de lapensée et de la raison. Or qu'est-ce qui peut être au-dessus de la raison humaine, si ce n'est Dieu^*? Pour expUquer les faits moraux aussi bien que les faits intellectuels de l'âme, Eudème posait ainsi une cause divine, un acte pur et parfait, qui dépasse et surpasse la nature et n'est point soumis à ses lois. On voit percer dans la doctrine morale un caractère religieux, presque mystique, moins étranger qu'on
1 Siniplic, 283. SchoU. Ar., i33, a. 37.
2 £pYov To ^r,v TTotsîv. Etliic. Eiid., 1219, a. 28.
3 Etliic. Euil., Il, 1, 1219, b. 32. C'est pour cela que la question de savoir si l'âme est divisible ou indivisible lui semble avoir peu d'importance. Ce sont des pouvoirs, ûuvafjist:, différents qu'elle possède.
4 Emlew., VII, 14, 1248; Brandis, II, 1387, n. 132; III, 247.
EUDÉME 321
ne serait disposé à le croire, à la Métaphysique théologique d'Aristote. Ce n'est pas sans raison que Thomas d'Aquin, le grand théologien du moyen âge, fait entrer les principes d'Aristote dans ses conceplions platoniciennes et chrétiennes , et que Mélanchton en a fait le fondement de l'enseignement de la morale dans les universités protestantes de l'Allemagne. Ce germe mystique, réel mais caché, se dégage des développements donnés par Eudème, qui ariive à placer la souveraine perfection de Fhomme dans la contemplation; dans la vision de Dieu. Tous les biens ne sont des biens que dans la mesure où ils favorisent cet acte contemplatif. Ce qui y fait obstacle est un mal. La fm supérieure de Tame est de sentir témoins possible la partie inférieure d'elle-même en tant que telle, parce que ce n'est pas là qu'est Dieu ^ Sans doute le germe de cette conception de la félicité humaine se trouve déjà dans les Magna Moralia- et, plus marqué encore, dans la Métaphysique ; mais elle prend dans Eudème une forme, un accent, un esprit qu'on pourrait appeler théosophiques et anthromorphiques. La vertu est une grâce, eùcputx. Il y a en nous des pensées, des émotions, qui ne nous appartiennent pas, oj/c sep N'y a-t-il pas là, dans
l'école d'Aristote, le premier pas vers l'extase alexandrine ?
^ Elh. Eud., 1249, b. 6, r^xl<; oov at'pcor'.ç xa\ y.Tr.at; xtbv çuasi àyocôwv uoiy't:'.