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CHAPITRE CINQUIÈME

DICÉARQUE

Comme Aristoxène, et peut être avec plus de netteté encore, Dicéarque son ami et son compagnon d'études, s'éloigne de la haute pensée métaphysique d'Aristote dans la conception de l'âme. On ne sait presque rien de sa vie, sinon qu'il a été le contemporain d'Aristoxène, et le disciple immédiat d'Aristote 2. Suidas est le seul qui lui donne pour père Phidias, personnage d'ailleurs inconnu : il était certainement originaire de Messine en Sicile 3, issu peut être de parents émigrés du Péloponnèse, où il passa une partie de sa vie On ignore à quelle date, par

* Dicéarque avait écrit plusieurs ouvrages dont un petit nombre de fragments sont conservés : î. B:o; *EUâoo; en trois livres; - 2. Une collection des constitutions politiques des Athéniens, des Corinthiens, des Pelléniens, des Lacédémoniens; — 3. Un traité de philosophie polilitiue sur la meilleure forme de gouvernement, intitulé Tpi7:o}/,Ttx6ç, et qui faisait peut-être partie d'un ouvrage complet, intitulé ^uXXoyo'. -no/.tTtxoc ; — 4. Une lettre tà Aristoxène, citée par Cicéron, adAtt., XIII, 32, mais dont on ignore le sujet; — 5. B:ot cpiXotro^wv au moins en deux livres; — 6 et 7. Deux dissertations sur Homère et sur Alcée ; — 8. Des Didascalies sur Sophocle, Euripide et Aristophane; — 9. Sur les concours musicaux; — 10. Un Voyage autour de la Terre, F-Tjç r.zpioooz; — 11. Des villes de la Grèce, titre donné par conjecture par K. Miiller à 3 fragments attribués à Dicéarque ; — Mesures de la hauteur des montagnes; 13. Un traité : 7csp\ ^^u'/r,; en deux parties, intitulées : l'une, KopcvOtaxoç, l'autre AôTotaxoç, et divisées chacune en 3 livres; — 14. Un traité de la divination; — 15. Un voyage dans l'Antre de Trophonius. Les maigres fragments de ces ouvrages ont été réunis par K. Mùller, Fragm. Histor. Grsccor., t. II; p. 225. C'est probablement dans les B:ot qu'il avait été amené à parler des sept sages qu'il considérait comme ouxe ao-^oj; ouxa ç'.XoTÔcpo'jç, cruvexo'jç Ôâ irtvaç xa\ vo[Jlo9£tixov:. Diog. L., I, 40.

2 Cic , de Leg., III, 6, 11. Suid , v Atx. et v. 'Aptax.

3 Zenob., II, 15; Tertull., de An., 15. Messenius aliquis Dicaearchus. ^ Cic, ad. AU., VI, 2. Vixerat in Peloponneso.

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suite de quelles circonstances, il entra dans l'école d'Aristote, dont Thétniste veut qu'il soit devenu un ennemi acharné et passionné on ne sait sur quel fondement. Tout ce qu'on sait, d'après Gicéron 2, c'est qu'il ne partageait pas le sentiment de Théophraste sur l'emploi que I homme doit faire de sa vie. Il témoigne une vive préférence pour la vie pratique, et s'exprime en termes dédaigneux qui atteignent Aristote même, sur ces personnages qui, oubliant que l'action politique est une philosophie, au lieu de surveiller leurs terres ou de visiter leurs amis, passent leur temps à aller et venir, à se promener de long en large sous les portiques 3 des gymnases. Pour lui, il a non seulement suivi l'exemple du maître, en faisant une collection des constitutions des principales cités de la Grèce, mais encore en consacrant un ouvrage spécial, le Tripolitique, à l'étude philosophique des trois formes monarchique, aristocratique et démocratique auxquelles se réduisent les gouvernements, dont la conclusion était que le meilleur serait un composé bien tempéré des trois, chacun d'eux apportant dans ce mélange les avantages et les supériorités qui lui sont propres ^. Je serais étonné que ces traits caractéristiques de son esprit n'aient pas contribué à lui attirer la sympathie si marquée de Gicéron, qui, malgré ses goûts d'artiste et sa passion pour les lettres, reste un vrai Romain, pour qui l'action et l'action politique surtout, la pratique des affaires et du gouvernement, sont le seul emploi de la

* Themist., Soph., 285.

2 Ad Alt., II, 16.

3 Plut.. An seni qer. Resp., 30, èv xalç atoat; àvaxc^fxnTovra; Tieptuareîv... o[i,ocov ô'iaxX xio çtÀocroçsiv xo TroXtxeucaOat.

* Le renseignement n'est pas très sûr. Pliotius (Bibl. Cod. 37, éd. Bekk), après avoir dit qu'il a lu des dialogues qui traitaient de la politique, ajoute que l'auteur y signale un genre particulier de gouvernement qu'il appelle xb Atxaiap-/tx6v, et qui devrait être composé des trois espèces connues des anciens : èx xcbv xptwv eîôtbv xr,; TîoXixsta; Ôéov a-Jxr|V iruyxeîaOat çaaî, pacrcXcxoO xa\ àpiaxoxpaxtxoO xa\ ôrjjjLoxpaxtxoO, xô s'tXixpive; a-jx/j TioXcxsi'a; (xuvecaaYO'Jcrr,:, xaxîtvTjV xy;v to; àlrfiCà; (ip:<Tx/;v iioXtxecav àuoxeXoudY^ç. On peut conjecturer avec quelque vraisemblance, comme Osann, Beitraege s. Hom. Li'd. , II, p 9), mais sans aucune certitude, que ce yévo; Atxoctapytxov avait été conçu cl formulé par Dicéarque dans son Tripolitique, oîi allèrent les emprunter plus tard Polybe (VI, 3 et 10), et Gicéron {deRep., I, 29, et II, 39).

vie digne d'un homme. Après l'avoir appelé ses délices ille caractérise et le loue en des termes qui expriment non seulement Tadmiration d'un raffiné et d'un délicat pour un écrivain de talent, mais un respect sincère pour l'homme et le caractère : i( Lnculenius homo, dit-il, et civïs haud pcmllo melior quam istl nostrï 2-)).

Tous les auteurs qui le citent s'accordent à le qualifier de péripatéticien, et on ne peut guère refuser cet honneur à un disciple direct d'Aristote. Mais il faut avouer qu'en psychologie surtout, c'est un péripapéticien singulièrement indépendant. La tendance naturaliste, qui apparaît déjà dans Aristoxène, s'accuse, s'accentue dans Dicéarque, qui est franchement matérialiste. 11 nie absolumentl'existencederâme. C'est pour lui un mot complètement vide de sens. Il n'y aucune raison pour donner à certains êtres les noms d'animaux ou d'êtres animés ; car il n'y a ni dans l'iiomme ni dans la bête ni âme ni esprit. II y a sans doute une force qui fait que nous agissons, que nous sentons ; mais cette puissance de sensation et de vie est également répandue, diffuse dans tous les corps vivants, dans tous les organismes; elle n'est pas quelque chose de distinct et de séparable du corps, car elle n'existe pas, quippe qiise mdla sif, et n'est autre chose que le corps même, un et simple ^, que l'unité de l'organisme qui, par un art merveilleux de la nature, a été disposé et conformé de telle sorte qu'il vive et sente ^. L'âme, ou plutôt la vie et la sensation,

1 Cic , Tiisc, I, 31. Delicise mcae.

Ad Attic, II, 12 et II, 20. Tusc, I, 31. Peiipalcticus magnus et copiosus. VaiTO, de R. R., I, I, l'appelle doctissimus homo, et Pline, //. N., II, 6'), vir imprimus eruditus

3 Cic, Tusc, I, 10. Ncc sit qiudquam nisi corpus mium et simplex. M. Ravaisson, 1. II, p. 34, entend aulrement ce passage : il traduit « ce qu'on appelle âme .., n'était rien qu'un corps simple, fait de telle sorte que par la constitution de sa nature, il agit et il sent. Par ce corps simple, il est probable qu'il fluit enlendre l'iîtlier, dont Aristote faisait le premier organe de l'âme » . Je crois que par les mots corr-us unum et simplex, Cicéron enlond parler non d'un corps simple, mais du corps même, dont l'barmonie et la proportion réglée par la nature, temperalione naturse, fait l'unité et la simplicité. Conmient comprendre autrement le passage de Némésius, cité plus loin, p 41, n. 2, d'après lequel l'âme, suivant Dicéarque, est xt5v xôaaapwv <j"or/£cwv. . èvoip[xôv:ov xpaaiv xa\ <T'j[xcp(ovcav.

^ Cic. Tusc, I, 10. Ita fîguratum ut temperatione naturae vigeat et sentiat.

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dont on la considère faussement comme le principe, ne sont que certaines propriétés du corps, et n'ont aucun support substantiel C'est l'être même du corps, xo tou co^aaro; ov. Le fait d'être vivant est une propriété inhérente au corps, un élément de son essence, du moins de certains corps, à savoir du corps vivant. Car la vie et la sensation ne paraissent pas appartenir à la matière môme, aux éléments matériels ; elles sont le résultat, ou la résultante d'une certaine disposition particulière, d'une combinaison déterminée, d'un mélange réglé et harmonieux des quatre éléments, ou plutôt des couples contraires qu'ils renferment : froid et chaud, sec et humide. L'âme n'est pas substance

Mais d'où vient que les éléments matériels ont tantôt pris, tantôt n'ont pas pris ou reçu cette disposition, celte proportion, cette harmonie réglée, ce consensus qui fait qu'ils s'organisent^ en corps vivant et sentant, c'est ce que Dicéarque ne paraît pas avoir recherché, c'est une question qu'il ne s'est pas posée, et à laquelle Épicure fournira la réponse, si c'en est une, par l'infinité des combinaisons produites dans un temps infini par le hasard des mouvements * des éléments.

Si l'âme n'existe pas en tant que substance, si elle n'est quïma propriété mal nommée de l'organisme, produite par certaines

1 Sext. Empiric, adv. Math., VII, 349 . [j,r,ô£v çacrtv eïvac a'jTTjV uapà to ttw; ïyov (yM\).0L. lainbl. ap. Stob. Eclog., I, 870.' xo xoO (xtô\).'xxoç ôv, wçTiôp xo z^j/Im- •/oOirOai, OL'Jvq oh (xr, Tiapbv x?) ^\Jxri coTTtsp 'jrApyov . Scxt. Emp., Hyp., II, 5. o'( \iï-j fi-ri Etv'ai xV '^^'jy/ov è'^'acrav. 'Tcrtiill., de An., 15. Dcniquc qui ncgant principale, ipsam prius aniniam nihil censueriint.

2 Nerncs., de Nat. Ilom., 68. Atxaîapxo;... &:p[/.ov:av xwv xscrfrâpoiv aior/zi<ov... y.pSfX'.v v.y,\ rr'jtxcpwvc'av... xf,v £v xw crwfxaxt OepfJ-tbv xa\ ^hvypGiv y.où ûyptov y.a\ ^rjpwv èvap'J-ôv'.ov xpàaiv xat cuixz^tovîav... 'ApcTxoxi)/';: xa\ Aixaîap"/o;. àvouaiov XV|V 'bvyj^v stvat )iyo'j(7'.v. Conf. Plut., Plac, IV, 2, 5.

L'organisation n'est qu'une tendance à l'uniic par la coordination des parties : mais d'où vient celte tendance, c'est-tà-dire ce mouvement? D'où vient ce mouvement vers l'imité, et d'où vient Tordre qui ordonne ce mouvement et coordonne les parties ?

^ Cic, Tusc, I, 31. Acerrime autem, delici?c meœ, Dicœarchus contra hanc immorîrJitalcm disscruit. Is enim très lihros scripsit, qui Lesbiaci vocantur..., in quibus vult efficcre arimos esse mortales. Lact., Inst. Div., VII, 13. Falsa est crgo... Diccsarcbi de animœ dissolulionc sententia. Galen., Ilist. Phil., 24. 0vr,xf.v (j.£v '^y/riV... y.ai Aczacapyoc ior,0y](7av.

dispositions des éléments qui le constituent, il est trop clair qu'elle est mortelle, c'est-à-dire que le changement des combinaisons peut détruire avec le corps la vie et la sensation K

Dicéarque, adoptant sans doute la vieille doctrine des anciens que la matière existe de toute éternité, en a conclu que le genre humain et les espèces animales, comme lui, ont existé de tout temps ^, car il n'y a pas de raison pour que de tout temps les combinaisons qui donnent naissance à l'organisation, à la vie et à la sensation ne se soient pas produites. Il n'y a pas eu de commencement pour les espèces vivantes ; il n'y a pas eu d'interruption dans leur succession ; il est naturel de supposer qu'il ajoutait : il n'y en aura pas davantage dans la suite des temps à venir.

Chose singulière et contradiction inexplicable, ce naturaliste décidé, on pourrait dire ce franc matérialiste, subissant à son insu l'influence des croyances générales et traditionnelles de son pays et de son temps, ne met pas en doute la divination : s'il en réduit à deux les espèces nombreuses et variées, par la raison qu'il y a dans les choses à venir beaucoup de choses qu'il vaut mieux pour nous ignorer que connaître d'avance, il en admet encore deux modes, l'un par les songes, l'autre par Finspiration divine, un transport divin ^, xov £vOo'jcrixa-;j!,ov. Bien que n'admettant pas une âme immortelle, il croit qu'il y a en nous quelque chose qui participe du divin ^. Quelle notion pouvait-il se faire du divin dans le monde, et du divin auquel l'homme

1 Comme l'observe Simplicius (in Caterf , 8, h ), il accorde l'existence de l'cinimal, du vivant, et il en supprime la cause, l'àine : to \iïv ^toov cruvextopôc elvac, xYjv ôè a'ac'av aùxoO, ^vyj^v , àvr^pti.

2 Censor., de D. N., c. 4-.' Prior illa sciitentia, qua semper liumannm genus fuisse creditur, aucfores habet... sed et Piato et Xenocrates et Dicxarchus Messenius... non aliud videntur opinati. Aristoteles quoque Stagirites et Tlicophrastus, multique prœterea nec ignobilcs pcripatelici idem scripserunt. Varr., de R. H., H, 1, 1. Igitur inquam, et pecua quum semper fuisse sit nccesse natura... necesse est hu!!:;in8e vitae a sunmia memoria gradatim descendisse ad banc œtatem, ut scribit Dicaearclius.

3 Gic, de Div., I, 3 Dicaearcluis Peripateticus cetera divinationis gênera sustulit, somniorum et furoris reUquit... id., 50; id., II, 51. Magnus Dica^archi liber est, nescire ea (quae ventura sunt) melius esse quam scire.

* Plut., Placit., V. 194.

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peut participer, à quelle partie de notre être, réduit à un organisme composé d'éléments matériels, pouvait s'attacher et se prendre celle participation divine, c'est ce qu'il nous est impossible de nous représenter, même par conjecture, tant les fragments qui nous restent sont rares et incomplets.

On pourrait croire qu'd n'y a plus rien de la psychologie d'Aristote dans cette doctrine. qui nie la substantialité de l'âme et ne fait de la vie et de la pensée, réduite à la sensation, qu'une fonction de la matière organisée : ce serait une erreur. Le germe du naturalisme, qui se montre sous une forme grossie à Texcès dans le disciple, était déjà, à peine caché, dans la doctrine du maître. N'avait-il pas dit le premier que l'âme est quelque chose du corps, que l'âme et le corps sont des corrélatifs indissolublement liés l'un à l'autre, que le corps est la puissance dont lacté est l'âme, que l'âme est l'acte dont le corps est la puissance, c'est-à-dire que le corps est l'âme en puissance ou l'âme le corps en acte. L'idéalisme absolu ou le matérialisme absolu sont également contenus dans les «conséquences logiques de la célèbre définition d'Aristote, et quand la notion très métaphysique, très idéaliste de l'acte s'altéra, et elle dût promptement s'altérer, et descendit à la notion du mouvement ds la vie, dont l'unité est la marque, l'âme ne fut plus que le corps vivant, ou l'une des fonctions de l'organisme, inséparable de lui, et périssable avec lui et comme lui. Sans doute au-dessus de cette âme, forme et fia du corps organisé, Aristote en avait conçu une autre, d'origine divine, de nature immatérielle, séparable du corps et impérissable par essence. Mais l'impossibilité de Funii' rationnellement avec l'autre, dans une unité réelle et substantielle, qui avait provoqué les doutes d'une force significativedeThéophraste, décidaDicéarque comme Aristoxène et la plupart des autres péripatéticie is à trancher la difficulté en niant l'existence de cette forme supérieure de l'âme.

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