CHAPITRE SIXIÈME
STRATON
Straton, de Lampsaque, fils d'Arcésilas prit à la mort de Théophraste, son maître 2, dans FOI. CXXIII 3, la direction de l'école péripatéticienne qu'il conserva pendant 18 ans Ce n'est donc pas sans raison que Plutarque l'appelle le plus éminent des péripatéticiens, Diogène le plus illustre ^ et que Simplicius le compte parmi les plus grands d'entr'eux ^. Mais il faut avouer, et ils sont les premiers à le reconnaître, que ce titre ne l'a pas obligé à une soumission absolue aux doctrines de l'école qu'il dirigeait, et lui laissait, vis-à-vis d'elles, une si grande indépendance d'opinion, une si entière liberté d'esprit qu'elle touche souvent à une opposition vive et nette. Sur les théories considérables assurément du mouvement, de la raison, tcsdI Noîî, de l'âme, du devenir, du temps, Straton non seulement n'accepte pas les solutions proposées et exposées par Aristote, mais encore il les critique, il les réfute, il les repousse, et cherche à s'ouvrir une voie toute nouvelle, et à se faire sur tous les
1 Suidas, qui reproduit en l'abrégeanl la notice de Diogène, dit : fils d'Arcésilas ou d'Arcésiiîs.
2 Gic, Amd., I, 9. Tlieojjlirasli auditor. Suid. ©eocp- yvt6p:{j;o;.
3 Sans désignation d'année = 288 — 28i av. J.-CI.'.
4 11 était d'une constitution si faible qu'il mourut sans agonie, ivaiffO^tto; ^ Adv. Col., 11. xopuçatoxaTo;. Diog., è\loyi\i(jôxoi.-:oç.
6 Simplic, in Pliys., Sclioll. Ar., 409, a. 34. xat xoîç àpla-zon; uepnraTYîTtxol;
STRATON 333 problèmes une opinion propre, xaivdrspav l^ili^zv 68dv^ Cependant ce péripatélicien 'si indépendant n'était pas ou du moins pouvait croire n'être pas infidèle au véritable esprit, à la pensée dominante et générale de la philosophie dont il avait l'honneur d'être le représentant avoué et pour ainsi dire officiel. Tous les anciens l'appellent 6 cpuctxd;, le physicien 2, ou plutôt le naturaliste, et Galien, avec un sens sinon profond, du moins perspicace, n'hésite pas à dire que c'est Aristote môme qui a imprimé ce caractère particulier à la doctrine de Straton 3.
Il faut bien reconnaître dans la métaphysique d' Aristote une double tendance, que la doctrine de l'entendement agent et de l'acte pur de la pensée ne parvient pas à concilier avec une clarté manifeste et une force invincible, pour tous les esprits. Beaucoup s'y sont trompés et pouvaient s'y tromper, et ce n'est pas absolument sans raisons au moins spécieuses, qu'Aristote a été longtemps considéré comme le chef de toutes les écoles sensualistes, naturalistes et même matérialistes. Sans doute il y a dans la psychologie d'Aristote un principe supérieur qui domine le dualisme apparent ; dans la théorie du NoOç, venu du dehors, c'est-à-dire d'en haut, qui n'est lié à aucun organe, à aucune fonction physiologique, qui n'est la forme d'aucune matière, l'acte d'aucun corps, mais acte pur, il posait au naturalisme contenu dans sa définition, une barrière ; il rompait avec ses conséquences extrêmes, et se montrait enfin
^ Plut., Adv. Col., M. ouTS 'Ap'.aToiIXet xatà TroXXà aup-cpIpeTat... Trspi xtvT^- (7£(oç, 7îsp\ voO, TTspi "'^M'/y]!^, xat uEpi yevsorscoç. Simplic, in Phijs., Scholl., Ar., 394, a. 34. a'.T'-a(Tâ[;.£voç Tov 'J7C 'ApiaToxeXou; àTcoôovOsvxa xoO -/povou ôp'.(T[ji,6v.. . xatvoxlpav èSaôti^sv ooôv. — Id , id , 187, a. il., TtoXXà ocvxsctcwv Tcpb; Tr,v 'Apt(7TOTi),o'jç àTcôôocrtv. Cic, Acad., I, 9, pluriinuni discedit a suis .. a disciplina Pcrip.dclica ouinino semovendus est ; de Fin , V, 5, nova pleraque.
- l'lut,, Ulr. An. an Corp. sit libido, 1, 4. Diog. L., V, Sext. Emp., Adv. Math., VU, 349. Cic, Acad., 1, 9, lotuni se ad invesligaliunein naturœ contulissel Pulyb., lib., XII, 25, qui d'ailleurs le juge avec une sévérité poussée jusqu'à une exagéraliun ridicule. 11 le qualifie de prodigieux menteur, Oau^iacrtoî ^ô'joonioieiv, quand il expose les opinions des autres, et d'être stupide, quand il se mêle de lurmuler une opinion personnelle.
3 Gai., Ilist. Pliil., 3, p. 228. 'AptcjTOTiXr;: tbv ZlTpâxwva 7îpor,Yay£v î't; lotov
ce qu'il est réellement malgré les apparences, un platonicien et un monothéiste convaincu ; mais il y a un revers à cette noble médaille: le rapport du Nou; h l'âme même, entéléchie du corps, était resté inexpliqué et restait inexplicable. Théophraste avait élevé contre cette théorie des doutes, des objections auxquelles ses propres solutions, très hésitantes et très peu solides, ne répondaient pas d'une manière satisfaisante, pas même pour lui-même. La méthode expérimentale dont Aristote avait constamment fourni l'exemple et le précepte, les concessions manifestes faites au naturalisme dans sa psychologie, détournaient des esprits vigoureux mais étroits, qui recherchaient dans la philosophie et dans ses problèmes complexes, la certitude logique des sciences mathématiques, de conclusions et de principes ruinés par une contradiction interne, et qui ne donnaient plus satisfaction vraie ni aux besoins de la spéculation pure, ni aux besoins de la science expérimentale ^. Il fallait choisir, et pour le chef de l'école péripatéticienne, dont la réaction contre le spiritualisme platonicien était pour ainsi dire la marque distinctive et caractéristique 2, le choix était indiqué et on dirait presque commandé.
Diogène et Suidas expliquent le surnom de 6 cpucrixdç, dont il est partout qualifié, par la direction de ses recherches et de ses travaux, presqu'exclusivement consacrés à cette partie de la science que de leur temps on désignait par la physique ^. Cicéron avait déjà remarqué qu'il s'était adonné presque tout entier à l'étude de la nature, tottim se ad investigationem natiirœ contiilisset^. Cette interprétation ne paraît pas confirmée par le catalogue
* Avant de devenir l'idole de la scolastique, il faut se le rappeler, Aristote, du moins sa philosophie de la nature et sa métaphysique avaient soulevé une opposition formidable de l'Eglise, et des condamnations sévères ; car on y avait méconnu le grand caractère théiste qui la signala plus tard à l'admiration enthousiaste d'Albert, de Saint Thomas, et de tous les grands docteurs de la scolastique de la seconde époque.
2 Plut., Adv. Col., 14. nXaxwvi xàç evavxcaç ïa^rj-z ôô^aç.
3 Suid., Sià xb uap* ôvxtvoOv £7H[j,£Xr(8r|Vai xrjÇ çuaixY); Oswpîaç. Diog L., V. anh xoO èTTi xr,v Oswpcav xaux/]v Tcap' ôvxtvoOv, è7n[XcXéaxaxa ôcaxexpicpévai,.. Sub fin. ôtaxp:'4'3cç èv uavxt Xoytov ei'ôst, xa; [liXtaxâ ys Iv xw xaXo'jjiévw çuffixw,
4 Cic, Acad., I, 9.
STRATON 335 des ouvrages, tous perdus aujourd'hui sauf un petit nombre de fragments conservés, mais dont les titres, mentionnés par Diogène, indiquent une direction d'études et de travaux assez différente. Sur quarante-six ouvrages que dénomme le catalogue, quatre seulement se rapportent à la physique proprement dite : les traités : i. du Vide ; 2. du Ciel ; 3. des Machines métal- Uques ; 4;. du Lourd et du Léger; sept sont des ouvrages de logique: 5. Introduction aux Topiques ; 6. de l'Accident; 7. de la Définition ; 8. du Plus et du Moins ; 9. de V Antérieur et du Postérieur ; iO. du Genre antérieur; 11. du Propre. Il en est quelques-uns dont il n'est pas facile de deviner le contenu et le sujet : ce sont douze Mémoires, d'une authenticité déjà suspecte aux anciens ; 13. Solutions d'Objections; 14. Réfutations de découvertes (prétendues). On avait recueilli en un volume spécial, 15, ses Lettres, dont une était adressée à Arsinoë, sœur et femme de Ptolémée Philadelphe, qui avait été son élève et lui avait fait, dit-on, une magnifique libéralité de 80 talents, destines sans doute à l'école.
Tous les autres ouvrages, à en juger par leur titre, ou presque tous avaient pour objet la morale, mais surtout la psychologie liée, comme celle d'Aristote, à la physiologie ; c'étaient des livres : 16. sur la Royauté; 17. sur l'Injustice; 18. sur la Justice; 19. sur le Bien ; 20 sur les Dieux; 21 . sur le Bonheur; 22. sur le Courage; 23. rcspl fcwv. soit un traité de psychologie morale, soit une biographie de philosophes ; 24. sur la Philosophie; 25. sur les Principes; Trspi àp/wv; 26. sur les Causes.
Les derniers que nous avons à citer ont un caractère nettement psychologique : 27. Tiepl Trvsuaatoç; 28. de la Nature humaine; 29. de la Génération des Animaux ; 30. du Mélange., soit en général, soit des éléments matériels qui entrent dans la composition des êtres vivants et constituent leur tempérament, 3L du Sommeil; 32. des Songes ; 33. de la Vue; 34. de la Sensation; 35. du Plaisir ; 36. des Couleurs ; 31 . des Maladies ; 38. Tispl xpicTcwv, peut être des Crises dans les Affections morbides ; 39. des Facultés, Trepl Suv3C(j.£(ov sans doute de l'ame ou
des forces naturelles ; 40. de la Faim et du Vertige; 41. de l'Enthousiasme ; 42. du Temps; 43. de VAlimeyitation et de la Croissance ; Ai. des Animaux d'espèce douteuse ; A5. des Animaux fahideux ; A6. de l'Avenir.
Ce que nous apprenons de sa philosophie, aussi bien que les titres de ses ouvrages, justifie le sens que nous avons donné au mot 6 cpuctxoç qui semble désigner ici le caractère très exclusivement naturaliste des solutions données par Straton aux problèmes de la philosophie et particulièrement de la psychologie. C'est ce que prouvera, je l'espère, l'analyse que nous allons en présenter.
Straton n'accepte pas le pur mécanisme de Démocrite ; l'hypothèse du vide et des atomes, polis, rudes ou crochus, lui paraît un vain songe, imaginé pour expliquer l'origine et la nature des choses, et qui répond mal à l'attente et à l'espoir de l'inventeur, car il n'explique rien ^. Mais il n'accepte pas davantage la haute pensée métaphysique d'Aristote, qui, sans supprimer les causes efficientes, suspendait le ciel et la terre, et rattachait, en la lui subordonnant, les forces de la nature à un principe premier, qui lui est supérieur et étranger, moteur immobile de toute chose mue, fin suprême et perfection absolue de toutes les fins et de toutes les perfections relatives. Le monde n'est pas un être animé, vivant ; pour expliquer la formation des choses il n'est pas nécessaire et il est inutile d'imaginer, en lui ou hors de lui, une cause divine, un être doué de pensée, de sentiment, de figure, se proposant et réalisant une fm ^. Tout s'expli-
1 Cic, Acad., IV, 38. Strato... negat opéra Deorum se uti ad fabricandiini mundum... Qusecumque sint docet omnia esse effecta natura : nec ut ille qui asperis, et Isevibus, et hamatis uncinatisque corporibus concreta linec esse dicat, inlerjecto inani. Somnia censet baec esse Domocriti, non ducenlis, sed optanlis.
Plut. adiK Col.j 14 xbv xoajxov aùxbv où î^wov zlvai cpr^ai, xb ôà '/.T-xa cpûffiv sTieo-ôat xô) xaxà xu-/r,v àp-/r,v "Ï^P èvStoovai xb a-Jxrj[j.axov, eixa ouxto Tztpy.ivta- 6at x&v (puaixtov TcaOûv â'xao'xov. Le sens d'aOxojj.axov est celui de principe spontané, mais sans raison et sans intelligence, [ilutôt que cchù de fortuit. C'est dans, ce sens que l'emploie aussi Platon. Soph., 168. xr,v çûct'.v 7U5;vxa vGwàv cino x:vo; alxîa; a-jxojxâxr^ç xaV avsu Ôcavotaç cpuo^crr^ç.
3 C'est-à-dire un Dieu, du moins si on persiste h appeler la nature un Dieu (xMin., Félix, Odav., 19, 9. Straton quoque et ipse naturam (Deum loquitiir). M;;x. Tyr ,
STRATON 337
que par la nature, c'est-à-dire par un système de forces spontanément actives, de lois physiques, noioT'qrzçy agissant par une nécessité interne et produisant, à l'aide de la pesanteur et du mouvement, tous les phénomènes de la génération, du développement et du dépérissement des choses Les agents de l'organisation et de la désorganisation sont, non pas la matière sensible, mais les propriétés, les forces ou puissances 2, dont elle forme ou contient les substrats et qui se manifestent parle froid dont le substrat est l'air, et surtout par la chaleur, dont le substrat est le feu et qui est pour lui le fondement immédiat et positif de l'existence et de la vie ^. Le conflit de ces forces naturelles contraires * donne naissance, par leur prédominance alternative, à l'infinie variété des phénomènes dont le monde est le théâtre ou plutôt dont il est le système et la réalité.
Si le monde est sans Dieu, si la vie, le sentiment et la sensation, la pensée elle-même ne sont que des formes, des accidents, des qualités ou propriétés, tantôt actives, Suvà[j.£tç, tantôt passives, Ti-iO-ri, de la matière sensible, douée par elle-même de la force vitale, plastique, spermatique, si en un mot par elle-
I, 17. « L'athée lui-même a l'idée d'un Dieu, quand bien même il mettrait à sa place la nature, xav ÛTcaUâ^-^ç tyiv çucriv (comme Straton), c'est à dire un Dieu sans âme et sans intelligence». Sene'c. (dans Aug., Ciu. D., VII, 1), aller (Strato) fecit Deum sine animo.
* Gic, Acad., IV, 38... Quidquid sit aut fiat naturalibus fieri aut factam esse docet ponderibus et motibus... De Nat. Deor., I, 13. Omnem viui divinam in natiira sitam censet, quae causas gignendi, augendi, minuendi liabeat, sed careat omni sensu et figura Lactant., De ira, D. 10.
2 Sext. Emp., Pyrrh., III, 33. Conf Galen , Hist. PIiiL, V xaç 7ro'.6Tr)xaç (àpXYiv Xéy^^)- Clernentin. recogniton (Fabric, VIll, 15). Caliistratus [lege Strato) qualitates, scilicet principia mundi dixit.
3 Stob , Eclog., I, 298. Stp&;t(jov crroi^^sca xo Ospfj.ov xa\ xb ^v^pô^. Epipbnn , Expos. Fid., 1090, a., x-qv OeppiY|V oùcrcav eXsysv otîxcav ttcJvxojv VTtcxpyecv. Plut., Prim. Frig., d x<h uoaxi (upœxwç vpu'/pbv àno^idovzzç) Sxpâxtov.
^ Senec, Nat. Quœst., 9, VI, 13. Hujus taie decreluni est : Frigidum et calidum semper in contraria abeunt, una esse non possunt. Vices bujus pugnae sunt. Ces deux qualités se combattent, s'expulsent, se détruisent partout où elles se rencontrent. C'est cette àvxtTcspcaxaa-t; qui joue un si grand rôle dans l'explication des phénomènes physiques dans Aristote, Meteor., I, 12, de Somn., 3; dans Tliéophraste, de Ign., 10, 13, 15, 18, lA. àvxc7t£piécrxY]x£ xb 6£pp.6v, de Sudor., 23, de An. defect., 6; Cens., PlaïU., 1, 12; VI, 18; chez les stoïciens, Senec, Quœst. Nat., 11, 7, et même déjà dans Platon. Tim., 56, b, 80, c).
CiuicNET. — Psyclwlogle.
même la matière vit et pense, il est clair qu'il est inutile de supposer dans l'homme un principe distinct, soit corporel soit incorporel, pour expliquer en lui les phénomènes de la vie, de la sensation et de la pensée. Straton professe, et il est le premier à professer, un clair et franc hylozoïsme ^. Les mots dont il se sert toujours, âme, fondement, principe supérieur et dirigeant, 4^0/7), vouç, 7)Y£[jt.ovix6v ïiQ pcuveut plus garder le sens qu'ils ont habitueUement, à savoir d'une essence, d'une substance, l'être même, en général, n'étant pour lui que la cause de la permanence To TV]? Siaaov^; a'ixtov, c'est-à-dire la qualité, la force qu'on retrouve toujours agissante dans un être et qui en constitue la nature spécifique. Ce qui n'empêche pas qu'il ait pu assigner à la faculté de la pensée, inséparable des autres facultés et dont tout être vivant est doué, un siège particulier dans la région frontale entre les sourcils et qu'il ne l'ait rattachée, comme Aristote, à la propriété du sperme de contenir un esprit vital et inné 3, lié sans doute à l'air de la respiration. Bien qu'il soit difficile de se représenter un mode et un attribut non substantiels, ayant une situation déterminée et propre dans une partie du corps, cette âme enveloppée dans le sperme, animé lui-
1 Hippocr., Epidem., VI, sect. 5, avait dit aussi : àuaiôsuToç yj çûaiç xa\ otj [j.a9oO(Ta rà ôéovxa Tioteîv... àvEupîcrxet fj cpuaiç aùxYj êaurri xàç èçoôouç, oùx èx è'.avo:aç. La nature n'a pas besoin d'étude et de leçons pour faire ce qu'elle doit taire, elle trouve sa voie elle-même et sans réfléchir. Mais il est certain que comme Platon et Aristote, en donnant à la nature une faculté plastique innée accomplissant sans réflexion des actes, Hippocrate entendait qu'elle réalisait, sans les connaître, des lins qu'un principe supérieur avait voulues et pensées.
2 Plut., Plac, STpdcTtov (to tt)? ^'jx^iÇ riyspiovtxbv sivat èv [/.eaocpp^jfp. . . Poil., Oiioni., II, '226. xaxà xo [jisaocppuov. Tertull., de An., 15. Nec in superciliorum meditullio principale cubare pute.s ut Strato. Galen., H. Phil., c. 28. Theodor., Cur. Grsec. Aff., V, 23... Epiph., Sijnt. Exp. Fid., 1090, a... tiolv Çœov ïltyt voO ôexxtxov slvat. C'est sans doule parce que dans l'effort de la méditation et dans le travail de la pensée, le front se plisse ou se contracte, c'est-à-dire qu'on y voit comme certains signes mimiques représentant l'indication de la pensée et de l'activité de l'âme.
3 Plut., Plac. Phil.,\, 4. Sxpaxwv-.. xr^v ôuvajxtv (xoO (77cép(j.axoç)... Tïvsupiaxtx-r) yâp. Tertull. de An., 43. Slrato... consati spiritus... Galen., Hist. Phil., c. 31. C'est le seul passage, dont les lerons sont fort incertaines, qui contienne une composition matérielle de l'âme, si tant est que le TiveOjxa soit une matière, et non simplement une force ôûva[ji.[;; mais cette force paraît résider dans le sperme, qui est une substance vraiment matérielle.
STRATON 339 même par le uvsuaa, est absolument une et parfaitement simple, diffuse dans tout le corps et partout tout entière et toujours elle-mêm.e ; comme un même souffle qui se répand à la fois dans tous les trous d'une flûte, elle se porte une et tout entière, sans se diviser, à travers les divers organes de la sensation, pour recevoir les impressions des objets, et les transmettre à rr|y£tj,ovix6v 1, qui seul les peut transformer en une sensation perçue et consciente, sans que Straton nous dise comment et par où avait lieu cette transmission. C'est pour cela que lorsque nous éprouvons une souffrance, nous fronçons les sourcils, parce que c'est là qu'est le siège de l'âme, et si nous croyons souffrir à l'endroit du corps frappé, c'est parce que rv)Y£ij.ovt)cdv transmet et transporte, localise la sensation à la partie blessée. De même, si nous suspendons notre respiration, si nous lions un membre avec des bandages ou si nous le serrons fortement avec les mains, nous arrêtons, par cette résistance, la transmission de l'impression matérielle sensible, nous enfermons le coup dans les parties insensibles, afin qu'il ne soit pas communiqué à l'âme pensante, to cppovouv, et transformé par elle en une douleur, c'est-à-dire en un fait psychique conscient. L'âme ne peut pas être vide de sensations, quoiqu'elle puisse être vide de désirs 2.
L'âme est identique à ses sensations, n'est que ses sensations ^ mêmes, que la série une de ses sensations, et toutes ses modifications, toutes ses sensations ont lieu dans ryjyejjLovixdv et non dans les fieux du corps frappés par les objets. Toute sensation doit être rapportée à l'âme ; toute sensation est dans l'âme, et
1 Le mot est probablement emprunté des stoïciens ; mais il se trouve cependant déjà dans Aristote : xat avxov si; xb yiyoÛ[X£vov Ethic, Nie, IIÏ, 5, 1113, a. b.
'2 Simplic, in Categ. ScholL, Ar. 90., a. 33. aveu [xàv yàp aiaeriaewç eivat v{/u-/rjV ào'JvotTOV.
3 Sext. Emp., adv. Math. VU, 350 : « Les uns disent que l'âme diffère de ses sensations, les autres, et Straton à leur tête, disent que : aÙTYiv eivai tocç aioOr,(T£tç, xaôauep ôiâ xtvwv OTrtbv xtov al(ybT^TT^p'.u>y Tipoxouxouaav. » Tertull,, (le An., 14.. Ipsi (Straton, yEnésidème et Heraclite) unitatem animas tuentur, quae in totum corpus diffusa, et ubique ipsa, velut flatus in calamo per cavemas, ita per sensualia variis niodis einicet, non tam concisa quam dispensata.
m HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
appartient à l'âme. Ce n'est pas le pied que nous nous sommes heurté, ce n'est pas la tête que nous nous sommes frappée, ce n'est pas le doigt que nous nous sommes coupé, qui éprouvent la sensation, qui sentent. Tous les organes sont insensibles : il n'y a de sensibles que Vyiyzixoviy.6v qui est toute l'âme, et dont participent par conséquent tout être vivant ^ ; c'est à lui que nous rapportons rapidement le coup; c'est sa sensation que nous appelons douleur. De même que nous croyons extérieur le son qui retentit dans nos oreilles, attribuant à la sensation l'intervalle qui en sépare le point d'origine de l'rjyejxovixov, de même nous nous imaginons que la douleur de la blessure est non pas là où elle est devenue sentie, mais là où elle a pris origine, parce que l'âme s'est en un instant transportée à l'endroit même d'où sa souffrance est partie 2. Tout ce que nous appelons désirs, chagrins, terreur, envie, peine, douleur, en un mot toute sensation subsiste dans l'âme, est une chose de l'âme, et aucune sensation ne peut se produire sans l'acte de r7jY£[ji,ovix6v, sans la pensée, la réflexion, aveu toî) vo£"tv, comme il est facile de s'en convaincre, par le fait suivant : que de fois n'arrive-t-il pas que tout en attachant les yeux sur les lettres d'un livre, ou lorsque des paroles ont frappé nos oreilles, nous n'avons en réalité rien lu ni rien entendu, parce que notre esprit était ailleurs 3.
Cependant s'il n'y a point de sensation ni de perception sans un acte de la raison qui l'accompagne et même le constitue, si c'est la raison seule qui prend conscience de l'impression physique et la transforme en un phénomène psychologique, d'un autre côté, l'impression sensible, la sensation est la condition et l'antécédent nécessaires de la plupart des phénomènes de l'âme.
1 Plut., Placit.^ IV, 23. SxpaTwv... xà Ttaôo tt]? 4'"^/("^i? riye(XOvtxâ)... èv yàp xa'jTY) (leg. TOljTw) xeto-ôat xrjv uTrofioviQV. Epiph., Synt. Exp. Fid., 1090, a. . Tcàv ^tùov D.eys voO ôsxxtxbv etvac. Plut., SolL An., 3,6. o'joè aîcrÔàvîcrOai xb TrapocTtav aveu xoO voslv UTrap^st.
2 Plut., Utr. An. an. Corp. sit. lih... xaOxa xà ttocô/î x-Î] Ç^povxsç àvéôefTav... oXwç uSdav ataOr^crcv èv xr\ (TUvio-xaT^ai çafxsvoç xat xr|Ç '^'J■/J^c, xà xotaOxa Tcâvxa eivat.
' Plut., Sùll. An , 3, G. Tipb; Ixépot; xov voOv ïxovxoiq.
STRATON 3il
Ce qu'elle n'a pas vu, elle ne saurait le penser, o^a yh-p y.-/]
irpOTcpov àcopaxs xauTa où Suvarat voeTv, par exemple les lieux,
les ports, les tableaux, les statues, les hommes, et toutes les choses de cette nature ^ Il y a des idées que nous ne pouvons nous faire, si nous n'avons pas eu antérieurement la sensation correspondante. Car il y a des sensations que 1 ame se donne à elle-même, et d'autres qui lui sont données à l'occasion des sensations 2 ; il y a une âme sans raison, aAoyoç, et une âme pensante XovixYjv; mais l'une et l'autre se meuvent; ou plutôt, dans cette double fonction, l'âme une, simple et indivisible, se meut, et ses actes, £V£py£t'aç, comme ses modifications, TcàO-^, ne sont que des mouvements ^. Ce qui pense est en mouvement, comme ce qui voit, qui entend, qui odore. La pensée est l'acte de la raison comme la vision l'acte de la vue ^. Les deux phénomènes psychologiques sont également des actes d'un être en puissance, c'està-dire des mouvements.
Dans l'acte de la connaissance, il n'y a que deux choses, l'objet que le hasard nous présente, xo Tuy/àvov, et le mot par lequel il est désigné, xo aYiaaTvov ; en sorte d'une part que les idées n'ont aucun mode d'existence que dans le langage — c'est la première apparition du nominalisme, — et d'autre part que le langage est le seul critérium de la vérité et de l'erreur, ce qui revient à dire qu'elles n'ont pas de critérium ^.
Le sommeil, si je comprends bien la brève explication de Tertullien, est produit par la séparation de ce souffle inné qui constitue la vie, segregaLionem consati sidiritus 6. Le 7rv£u;ji.a se retire du corps, non pas absolument sans doute, car ce serait la mort, mais sa quantité, ou sa force diminue, et il arrive alors
1 Simplic, m Phijs. ScholL, 409, a, 34.
2 kl., id. àç Y) <]/u-/Yi xaO'a'JxrjV xivsixai o'.avoou[jivr,, xa\ àç imo xîbv aIaOY,o-£(ov £xivr,6r) TrpoxEpov.
3 Id., id. xtvr,(7cc; liyMV s^vai xàç èvepyecaç xrjÇ ^'jyj^ç.
4 Id., id.
s Sext. Emp., adr. Math., VIII, 13. nzçjX t>, çwvrj xo àlrfih xat xb <\/ô\JùOi ccTioXecTreiv.
6 Tertull., de An., 43.
m HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
pendant ce sommeil, que l'âme devient plus accessible aux sensations, que l'activité complexe et agitée de la vie éveillée ne laisse pas arriver toutes ni entières à elle : d'où les rêves qui appartiennent ainsi, il est vrai, à la fonction irrationnelle, inconsciente de la pensée, mais qui par suite des circanstances où la plonge le sommeil reçoit de la fonction intelligente et rationnelle, tw Yvw(7Ttxw, une excitation, un mouvement plus vifs.
Nous n'avons que des renseignements très insuffisants sur la manière dont Straton se représentait les phénomènes psychologiques et physiologiques des sensations. La sensation de la couleur était produite par une modification de la forme de l'air intermédiaire, coloré lui-même par les couleurs venues des objets 2. Mais il n'admettait pas une semblable explication pour le phénomène du son.
Ce n'est pas, ainsi que l'avait dit Aristote 3, par une modification éprouvée par l'air intermédiaire dans sa forme, et causée par le mouvement reçu du corps sonore, que nous en avons la perception. Sur ce point, comme sur tant d'autres, Straton se sépare de son maître. La cause du son réside dans le fait du relâchement de la tension du coup, tw ixlûeaBxi tov tovov tt]? 7:Xy)y^ç, et de l'inégalité de la vibration qui le constitue, rfi xïjç ttXtiy^; àvtqoTTiT', Si comme le croit Brandis ^, le mémoire Tiepl àxouoTTwv, doit être attribué à Straton ou à quelque autre péripatéticien plutôt qu'à Aristote, chaque son doit être considéré
1 Cette explication est donnée par Plutarque [Plac, V, 2, 2), et répétée par Galien {Hist. Phil., 30), dans les termes suivants, qui laissent deviner plutôt qu'ils n'expriment la pensée, car le texte n'est pas sûr ni peut être complet : HrpaTcov (toOç ovs:po'jç ycvscrOai) àXôyw cpuasi x/jç ôtavoiaç èv toÎç utîvoi^ ala^r,i:v/.MxipoLQ (JLEV TCO); ytyvofjiiv Qç, Tcap'aÙTO 5ï toOto T(o yvcoo-uixâ) 7.'.vo'J^ivr,i;. On ne trouve nulle part, dans Straton, ni la notion ni le mot de partie appliqués à l'àme ; les termes d'à'Xoyoç çûcxiç xr,? ôiavoîaç me semblent très remarquables : je les traduis sans hésiter par la Jonction inconsciente de la pensée. Straton aurait alors reconnu des idées inconscientes.
^ Stob., Floril., IV, 173. '/ptofiaxa (pv^atv àuo xcov ffa)[/.ax(ov cpIpecrOai o-uy-/po)!^ovxa aùxoîç xov p.£xa^u àépa.
3 De Sens , 6, m.
* Alex. Aphrod., de Sens., 117, a, o.
5 Aristoteles, II, % p. 1201.
STRATON
comme un composé de mouvements, rcX-riyat, partiels, distincts, que nous ne percevons pas comme tels, mais que nous percevons comme un mouvement unique et continu. Les diverses qualités des sons, graves et aigus, durs et doux, dépendent de ]a nature du mouvement de l'air mis en mouvement par le corps sonore^ chaque parcelle d'air ébranlant la parcelle la plus voisine et lui imprimant le même mouvement dont elle est animée La perception du son n'est donc que la perception d'un mouvement.
Après avoir défini, à peu près comme l'avait fait Aristote, l'espace comme l'intervalle qui sépare le corps enveloppé du corps enveloppant^, Straton se sépare de son maître sur la définition du temps qui, pour ce dernier, était le nombre du mouvement. Il n'y a pas de temps sans âme , avait-il dit, et c'est l'âme qui compte, qui crée, avec le nombre, le mouvement dont le nombre est la mesure. Straton élève contre cette notion du temps des objections nombreuses, et entr'autres 3 : le temps et le mouvement sont, dit-il, des grandeurs continues qui n'ont pas de relation avec la grandeur discrète du nombre. Si l'on dit que le mouvement a des parties distinctes ^, que de ces parties l'-une est antérieure, l'autre postérieure, et que par conséquent il y a un nombre du mouvement, il faudra conclure aussi que Fétendue est également numérable : car il y a aussi des parties distinctes dans cette quantité dans laquelle, quoique continue, on peut poser un antérieur et un postérieur s, de sorte que tout continu serait numérable, et qu'il y aurait dans le temps un temps du temps, puisque dans le temps il y a un antérieur et un postérieur. Remarquons en outre que le nombre n'est ni engendré ni détruit, quoique les choses nombrées le soient, tandis que le temps naît et périt continûment, auvô/wç. Le nombre con-
» Arist., 803, b. 4.
2 Stob., Ed., I, 380.
3 Simplic, inPIiys., 187. Scliol. Ar., 394, h. * àXXo xa\ àXXo to {xlpo? tv\ç xivrjaewç.
34 i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GliECS
tient en soi toutes ses parties ; car si l'on supprime les trois unités, le nombre trois ne sera pius. Au temps cela est impossible; car on confondrait dans un seul le temps antérieur et le temps postérieur. Il y aurait coïncidence du passé et de l'avenir.
S'il en était comme on le suppose, c'est-à-dire si le temps était un nombre^ l'unité et l'instant ne seraient plus qu'une seule et même chose, car le temps est composé d'instants, comme le nombre d'unités.
Autre objection : Pourquoi le temps serait il le nombre de l'antérieur et du postérieur des choses en mouvement plutôt que des choses en repos? Car il y a là aussi un antérieur et un postérieur. Si l'on dit qu'être dans le temps, c'est être em.brassé par le temps, aucune des choses éternelles ne serait dans le temps. Il n'est donc pas possible d'admettre la définition d'Aristote, dit Straton, qui propose de définir le temps : la grandeur, le quantum, To tto^ov, dans les actions, Iv roCiq TrpàHecri la mesure du mouvement et du repos ; car on dit qu'on est resté longtemps ou peu de temps en voyage, en mer, en campagne, assis, endormi, oisif. La grandeur ou le quantum de l'action constitue la grandeur ou le quantum du temps... C'est pour cela qu'il n'y a pas dans le repos de lenteur ni de vitesse, parce que le repos demeure toujours égal à son quantum ; c/est pourquoi encore nous disons : plus ou moins de temps, et non un temps plus ou moins vite ; car si l'action ou le mouvement est plus ou moins rapide, le quantum dans lequel ils se réalisent, c'est-à-dire le temps, est plus ou moins grand, mais non plus ou moins rapide 2. Ainsi on ne doit pas désigner le jour, la nuit, l'année comxme des temps ou parties de temps, mais seulement le quantum dans lequel ces phénomènes s'accomplissent, to tcocov Iv w
^ Stobée et Sext. Euipiriciis reproduisent à peu près la même définition. Stob., Ed., 1, 250. Ta)v £v y.cvTicrsi v.ol\ r,pc[x:'a tzogqv. Scxt. Emp., Pyrrh., HI, 137. {j.£Tpov y.tvY)cre6i)ç xa\ jJ-ov?,?. Id., adv. Math., X, 177. Tcapr-xst yàp uaat xoîç
^ Tipa^tç [j.àv yàp y.a\ x.'vriT'i; iaii OâxTo.)v xai [3pa5uT£poc, to Sè uoaov xb ev (•■> Tcpâ^tç oùx sax't &âxTov xa\ ppaouxspov, àXXà uXéov xa\ è'Xaxxov, coffusp y.a'i -/p>vo?.
STRATON ?>lh
rauxa ; car il faut distinguer le phénomène qui s'accomplit, et le quantum dans lequel il s'accomplit: ce quantum, c'est le temps. Mais qu'est-ce encore que ce quantum? Quelle qualité lui attribuer ^? C'est une chose dont on ne peut se rendre compte, et qui reste obscure. Ce n'est donc pas par l'idée qu'on s'en peut faire, qu'on peut se faire une idée du temps. Il faut avoir cette idée antérieurement: c'est une notion a priori 2. Cela est d'autant plus manifeste qu'il y a un autre quantum que celui des états de mouvement et des états de repos; car nous disons qu'il s'est accompli beaucoup de mouvement en peu de temps, quand le mouvement a été rapide, et peu de mouvement en beaucoup de temps, quand il a été lent. Mais qu'est-ce donc alors que ce quantum des phénomènes qui diffère de celui du temps? C'est ce que notre raison ne peut parvenir à voir clairement ^. Quoiqu'il en soit, nous disons que tout est dans le temps parce que le quantum accompagne toutes choses et celles qui sont et celles qui deviennent ; il serait aussi exact de renverser les termes, et de dire : le temps est dans tout. Mais il y a beaucoup de locutions où ce renversement est admis : on dit que l'État est dans le trouble et que le trouble est dans l'État ; que l'homme est dans la crainte ou le plaisir, et que la crainte et le plaisir sont dans l'homme
Le temps n'est donc pas, comme l'enseignait Aristote, le nombre du mouvement, par la double raison que la chose qui demeure dans l'être, sans mouvement ni changement, est dans le temps comme celles qui deviennent et changent, et d'autre côté parce que le nombre ne peut être appliqué aux continus, divisibles à l'infini, comme le mouvement. L'idée du nombre ne peut nous venir des déterminations du quantum des choses, il doit être a priori en nous. C'est une notion de notre esprit ;
cuoîov ûè U0C70V, aôvjXov.
^ 5'.0 oÙSc c<7TlV ûtTTO TOUTOU EVVOtaV TOU -/pOVOU XaoE'.V TOV \).)] TTpOet AZ/ÇOTa.
3 TC dï TOUTO où ôttTa<p'){yev 6 Xoyoç.
^ TcàvTa èv -/ÇiQVM eîvai <pa[X£v, otc Trarrc to TT;o(ybv àxoXouÔeV xa\ tocç ycvo- (jivocç xa'i Tocç ouac.
5 Simplic, m Phys-, 187.
HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS il n'a pas d'èlre objectif ^ : c'est quelque ciiose de purement subjectif?
Il me paraît que si l'on se remet sous les yeux l'ensemble des opinions que l'on attribue à Straton, dont nous n'avons les formules que de seconde ou troisième main, dont le lien est rompu -par l'état mutilé et fragmentaire des documents où nous les retrouvons, on ne pourra s'empêcher de souscrire au jugement de Galien et de reconnaître avec lui que nous avons affaire à un esprit vraiment original, et qui suit sa voie propre.
Je l'ai caractérisé comme un hylozoïste ; il ne conçoit certainement pas de matière sans force ni de force sans matière : la vie, la sensation, la pensée ne sont que des formes, soit passives, TràÔT], soit actives, ouvàtjisiç, en un mot, des propriétés ou qualités, toiotyitsç, delà matière ^. Mais il ne serait peut-être pas téméraire, et en tout cas ce ne serait pas en opposition avec les renseignements que nous avons fidèlement reproduits, de croire qu'il est allé plus loin, et qu'il a lui aussi, devançant de plusieurs centaines d'années des doctrines qui se croient toutes nouvelles, pensé que les substances ne sont rien ; que l'âme, parfaitement une, n'a ni parties ni facultés; que comme les choses, elle n'est qu'une succession de faits, de mouvements, de fonctions, les uns conscients, les autres inconscients ^, que la sensation ne consiste pas dans une impression physique, mais dans une prise de possession de cette impression par Tâme, c'est-à-dire dans un acte de conscience, dans une pensée; que
' SiiDplic., in Phys , b. o. 189, b. n. StpaToivo; ànoplaç izipi toO [xy) slvai tov -/pôvov.
- Il y a bien déjà dans Théophrasle et même dans Aristote une tendance à expliquer les influences et les rapports mutuels de l'âme et du corps par l'unité organique de l'être humain. Le corps et l'àmc, dans leur doctrine, sont si étroitement unis, qu'un changement dans l'un conditionne un ch?ngement correspondant danj l'autre, parce que tous les phénomènes de l'être vivant ne sont que des formes, nu plutôt des manifestations d'un seul et môme principe : aTrav-ca év xoîç ^cooiç toO aùxoO Ttvo? dqlh)i:iv.â (Arist., Phijsiorjn., 8U8, b. 28). Mais Théophraste lui-même avait reconnu, comme son maître, un principe différent et supérieur, une ame qui n'est l acté d'aucun corps (fragm. 53) et à laquelle il fallait ramener les pensées pures en opposition aux sensations, bien que toutes fussent également des mouvements. àXoyoç cpuacç t/jç ôiavotaç.
STRATON :U7
par suite tous les êtres qui vivent et sentent, sont doués de cette conscience sans laquelle ils ne pourraient sentir ; que le temps n'est qu'une forme subjective, une notion a priori de notre entendement avec laquelle nous mesurons les actes ou états de notre âme, comme aussi les phénomènes extérieurs et physiques avec lesquels il ne faut pas le confondre, quoique nous les placions en lui. Dans tous ces traits, il sera facile d'en reconnaître plusieurs que des écoles célèbres vantent orgueilleusement comme caractéristiques de leurs systèmes psychologiques, et qui n'ont pas du moins, parmi tous leurs mérites, le mérite de l'originalité. Reportons-le, quel qu'il soit d ailleurs, à leur premier auteur, à Straton ^.
Il ne sera pas sans intérêt peut-être de connaître les arguments qu'opposait Straton à la théorie de la réminiscence et à la doctrine de Timmortalité de l'âme, dans Platon, et que nous a conservés Olympiodore dans son commentaire sur le Phèdre 2.
S'il y a réminiscence, comment n'acquérons-nous pas la science sans l'effort de la démonstration ; comment se fait-il que personne ne devienne un joueur de flûte et ne sache jouer de la lyre sans l'avoir appris par l'étude et l'exercice ? Il résulterait d'ailleurs de l'hypothèse que l'âme aurait la science avant le temps et de tout temps; il n'en est rien, les faits le montrent : elle acquiert la science dans le temps et par le temps : il y a
* M. Ravaisson, t. II, p. 42, rappelant que la nature est, pour Straton, un mouvement pondéré, que l'origine de ce mouvement est dù à la nécessité, à la spontanéité, pense que sous ce mot il faut entendre Dieu, que l'indétermination de l'idée qu'on s'en peut faire a pu faire nommer le hasard. A mon sens, la cause de Straton n'est que la puissance d'Aristote qui, par des progrès successifs et sériés, arrive à l'acte, réalise son développement mesuré ; mais quand bien même on admettrait que cette puissance active enferme en germe la suite, de ses mouvements postérieurs et le principe de ses actes futurs, on ne voit pourquoi ni comment elle sort de son indétermination primitive ; car on ne trouve rien dans Straton qui ressemble au bien absolu d'Ai'istote. On pourrait cependant conclure d'un passage de Stobée iEdog., II, 80), qu'il a distingué l'acte de la puissance, puisqu'il appelle bien : « Ce qui réalise la puissance par laquelle nous atteignons à l'acte ». Il faut donc reconnaître que, dans sa docirme , le principe de l'ordre est le désordre ; le système contient ainsi une contradiction interne inconciliable. Il ne faut pas s'en étonner : le naturalisme des Grecs, superficiel dans l'observation, est hésitant et incertain dans sa méthode.
2 SchoU. Olymp. ed. Finck, 127, 177, 188 - 150, 191.
3i8 HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
un commencement premier de son savoir. Donc elle connait autrement que par la réminiscence. Pourquoi d'ailleurs la réminiscence n'est-elle pas à la portée de tous, pourquoi est-elle facile aux uns, et exige-t-elle de la part des autres l'exercice et l'étude ?
Les objections contre l'immortalité de l'âme sont plus nombreuses et peut-être plus fortes.
1. Si l'âme humaine est immortelle, ne doit-on pas dire, par suite dos mêmes raisons, que tout animal est immortel, puisque l'âme en tant que principe de vie, ne peut, dit-on, recevoir la mort. De plus, toute propriété naturelle de chaque substance excluant son contraire, le composé lui-même ne se dissoudra pas. La composition n'est pas moins inconciliable avec la dissolution que l'être avec la destruction. La négation a plusieurs sens, et l'âme sera considérée comme immortelle, non pas dans le sens qu'elle est une vie, ou possède une vie qui ne se peut éteindre, mais dans le sens qu'étant susceptible de recevoir un seul des contraires ou elle existe avec lui, ou n'existe pas.
2. Ne devrait-on pas dire que les âmes des êtres . sans raison sont immortelles, puisqu'elles apportent la vie et sont incapables de recevoir le contraire de ce qu'elles apportent ? Il faudrait ainsi étendre l'immortalité aux âmes des végétaux, qui donnent la vie aux corps organisés, et même à chaque être de la nature, car l'essence de cet être apporte ce qui est conforme à sa nature ; il ne saurait donc recevoir ce qui lui est contraire, et ne pouvant le recevoir, il ne saurait être détruit. Ainsi tout ce qui arrive à l'existence serait indestructible ; car il reçoit lui aussi un seul contraire.
3. D'ailleurs n'a-t-on pas conclu trop vite que si l'âme ne peut recevoir la mort, elle est pour cela même indestructible ; car par la même raison, la pierre serait immortelle et non pas indestructible.
On dit qu'elle apporte la vie, afm de conclure qu'elle n'est pas susceptible de recevoir le contraire de ce qu'elle apporte ; mais parfois n'est-elle pas elle-même apportée ? C'est-à-dire que la
STRATON 3-ill mort n'est pas quelque chose qui s'ajoute à la vie pendant la durée : c'est la perte de la vie. On n'a pas démontré que la vie est une propriété inséparable de l'âme et qui se communique par elle à toutes choses. Ne pourrait-elle pas être une propriété apportée, sTrt'^epotjiÉvvj? Le vivant est, mais il a une vie apportée, introduite en lui, en sorte qu'il n'est pas impossible qu'à un moment donné il la perde.
4. L'âme ne reçoit pas la mort contraire de la vie apportée ; on l'accorde, mais ne pourrait-elle recevoir une autre mort, contraire de la vie apportant? Gomme le feu qui reste inextinguible, tant qu'il est, l'âme tant qu'elle est, est immortelle ; car elle n'apporte la vie que tant qu'elle est.
5. Ne pourrait-on pas dire , sans craindre d'être réfuté , quand nous accorderïoyis i tout le reste, que l'âme est une essence finie qui a une puissance finie. Soit donc ! elle apporte la vie ; elle est séparable par essence, elle ne peut pas recevoir la mort contraire de la vie apportée : mais est-il impossible, n'est-il pas nécessaire que, livrée à elle seule, xaQ 'èauTVjv oucra, elle languisse, se détruise et s'éteigne d'elle-même, à moins que quelque chose ne lui arrive du dehors pour la faire subsister.
Une partie des objections de Straton était spécialement dirigée contre les arguments des contraires.
1. Si les choses qui existent ne viennent pas de celles qui ont péri, comme celles qui ont péri viennent de celles qui ont existé, quelle raison de croire au mouvement qui, dit-on, ramène de la mort à la vie?
2. Puisqu'une partie du corps morte, par exemple un doigt coupé ou un œil enlevé, ne revit pas, pourquoi le tout aurait-il le privilège de revivre ?
3. Les choses qui naissent les unes des autres sont spécifiquement les mêmes, mais non pas numériquement. Les espèces demeurent, se continuent, on peut dire qu'elles revivent, mais les individus ne revivent pas.
^ Le Icxtc lionne ûto«fUYW[;.Ev, qui n'offre guère tic sens.
4. La nourriture devient chair, mais la chair ne devient pas nourriture. On fait des flèches avec du fer, du charbon avec du bois, mais non pas l'inverse.