‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 4)Chapitre 6 sur 94 · ANAXIMANDRE · texte numérisé non relu

ANAXIMANDRE

et dégage par une sorte d'évolution les oppositions primitives qu'il renferme confondues pour produire les réalités concrètes et finies*, ce principe était-il une âme pour Anaximandre? Nous n'en savons rien et nous osons d'autant moins l'affirmer, malgré la vraisemblance de la déduction logique, qu'Aristote ne mentionne même pas le nom de ce philosophe parmi ceux qui se sont occupés de l'âme, et que les deux premières oppositions qui se développent de l'infini sont le froid et le chaud, ou l'air et le feu. Ce principe, qui tient alors comme une sorte de miheu entre les deux extrêmes qu'il contient, ressemble moins à une âme qu'à un élément matériel, à la matière primitive, un |j.TY[.i.a, infini de grandeur et indéfini d'espèce, sans aucune détermination quelconque, mais d'où proviennent les éléments déterminés de l'eau, du feu, etc.

Une chose très singulière, cependant, c'est de voir dans Anaximandre l'origine des choses expliquée par une raison morale : « Ce dont toutes les choses ont tiré leur origine doit nécessairement les recevoir quand elles périssent, car elles doivent expier les unes envers les autres l'injustice (d'être nées), et en être châtiées dans la succession du temps 3 ». H n'est pas facile de se rendre compte de cette faute primitive, dont tous les êtres se sont rendus coupables par le seul désir d'arriver à l'existence individuelle, désir insensé et injuste, parce que, en sortant du sein immense de l'infini qui les contenait à l'état de possibihtés pures, ils entrent dans le fini, se

* Pour Anaximandre, dit Aristote {Phys., 1, 5j, toute détermination qualitative, c'est-à-dire constitutive de l'essence, du quoi des choses, est une altération, un devenir autre, àXXoioOo-Ôai.

Simplic, inPhijs., III, a. Xéyouo-cv o\ Txep\ 'Aval, (xo àuecpov slvat) xb uapà xà oxoiytla. ou xà axor/zXa yevvwcrtv ; b. a. m. XéyEi 6'aùxTiv xrjv àp^/riv fx-^xe uôcop [XT^xe àXXo xtov xaXoufxévwv (ixoi^ecœv, àXX' Ixépav xivà çuatv aueipov. On peut croire que cette indétermination était telle que la nature de l'infini excluait la distinction de l'esprit et de la matière, et confondait en soi l'essence de la matière et de la vie. Iren., c. Ilœr., 11, 14, 2. Anaximander autem hoc quod immensum est omnium inifium subjecit, seminaliter habens in semetipso omnium genesin : ex quo immensos mundos constare ait.

3 Simpl., in Phys., 6... ôtôôvat y^P aùxà ^^v.r^v xct\ xcatv âW-f^loiç xyj; àôtxtaç xaxà XYjv xoO ^pôvou xà^tv.

limitent par conséquent réciproquement, se nuisent et se font tort les uns aux autres. La vie de l'individu est comme la négation de la vie de tous les autres et de la vie universelle. C'est un égoïsme coupable i : leur imperfection , attribut nécessaire du fini, est cause de leur mort. L'infini seul a le droit d'être, parce qu'il est parfait ; le fini n'a pas ce droit, parce qu'il est imparfait. C'est un mal que d'être, dans la condition d'être fini. Ce mal que punit la mort ne cesse que lorsque l'infini a fait rentrer dans son sein éternel tous ces êtres imparfaits qui ont aspiré à l'existence, l'ont obtenue et ont expié le désir coupable de l'avoir désirée et le faux bonheur de l'obtenir.

La vie se développe sous l'influence de la chaleur de l'élément humide. Les premiers organismes vivants naissent dans l'eau et sont enveloppés de peaux épineuses. Avec le progrès de l'âge, ils se laissent porter sur un terrain plus sec ; ils brisent leur peau, et en peu de temps changent de vie, Itz ' oXi'yov y p^^ov [X£Taêiô5vat Le changement des conditions d'existence modifie les espèces et les transforme ; les poissons deviennent des animaux terrestres. L'homme lui-même tire son origine d'un animal d'une autre espèce. Il àXXoeiStov ^wwv 6 avôpwTuoç eysvvTjOYi 3. Le moment où cette transformation se produit, c'est lorsque ces êtres ichthyoformes, sont arrivés à un développement plus grand, et sont devenus capables de soutenir leur existence dans ce&€onditions nouvelles*. Nous rencontrons ici,

* Il y aurait donc eu déjà le pressentiment de la grande maxime morale des Stoïciens : insère te toti mundo, dont le germe est dans Platon : elç to uav ccù pXsTOtv. Thesst.y 24.

2 Plut., Plac. Phil., V. 19.

3 Euseb., Prœp. Ev., 1, 8, 2. Hipp., Phil., 6, 7. xbv Se avôpcauov irlpo) ^oW yeyovEvat, toutecttiv tx^'JC, TtapaTcXiqa-cov xax* àp^aç-

^ «Les Prêtres de Poséidon (Plut., Symp., VIII, 8, 4-), appelés Hiéromnémons, ne mangent pas de poisson parce que le Dieu passe pour être leur père Les descendants d'Hellen l'ancien font des sacrifices à Poséidon, père de leur race, parce qu'ils croient, comme les Syriens, que l'homme est né de la substance humide, èx rr,ç uypSç Tov avOpojTTov cpOvat, et c'est pour cela qu'ils adorent le poisson comme de la même race et de la même substance, ô(j.oyEvvi ^^''^ auaxpocpov : plus philosophes en cela qu'Anaxiinandre qui croit non pas que les hommes et les poissons ont la

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à l'origine de la spéculation philosophique, le germe de la théorie de Darwin sur l'évolution et l'origine des espèces animales et même sur la lutte pour l'existence 2.

même origine, mais que l'iiomme a été primitivement engendré par les poissons, ev Ix^Om £YYtve<T6at. » Hipp , Philos., 6, 6. « Anaxiraandre croit que les animaux sont nés de 1 evaporation produite par le soleil, et que l'homme est né d'un autre animal, le poisson, auquel il était, à l'origine, tout à fait semblable. »

1 Plut, Symp , VIII, 8. Ixâvouç lauTO-:? (3oy)9£îv.

2 (( Nous croyons, dit Treviranus (Biolog. iiF vol., p. 225), que les Encrinites, les Pentacrinites, les Ammonites et les autres Zoophytes du monde primitif, sont les formes primordiales d'où sont sortis par un développement successif tous les organismes des classes supérieures. » C'est Anaximandre, qui le premier, à Milet, créa ou développa l'art de dessiner la terre, et fit entrer dans l'étude scientifique de la géographie le tracé des cartes. Une carte du monde fut ainsi dressée. Cf. Miillerhoff : Die Altherthuemer , p. 237.

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