L'AME SENSITIVE
rente et inégale dont l'unité n'est pas naturelle, vraie, mais artificielle *. C'est de là que naît la douleur, qui proclame par sa présence que l'être n'est pas un. Non seulement les deux éléments qui veulent s'unir sont d'essence différente et inégale ; mais dans cette union l'essence inférieure reçoit, il est vrai, quelque chose de l'essence supérieure, mais ne la reçoit pas tout entière : elle n'en reçoit qu'une ombre, une trace, ï/voç. Le produit, le tout devient ainsi quelque chose d'intermédiaire, fA£ToJjù, entre ce qu'il était et ce qu'il voudrait et ne peut devenir, à la fois deux et un2. Cette société imparfaite, mal assortie et mal assurée, toujours tirée dans les deux sens contraires, renferme en soi un principe de désharmonie, de contradiction qui fait que tantôt l'être entraîné vers l'élément inférieur manifeste un état de souffrance, tantôt emporté vers l'élément supérieur de sa nature mixte, manifeste son désir d'une union plus intime et en jouit3.
La douleur est donc une connaissance, yvwcriç, que le corps est privé de l'image de l'âme, c'est-à-dire privé de l'âme sensitive ; le plaisir est une connaissance que l'âme sensitive est de nouveau en rapport plus harmonieux'avec le corps. Il y a là deux choses : un état affectif, toxOoç, éprouvé et senti par le corps vivant, et une connaissance prise par l'âme sensitive, à qui son voisinage avec les organes permet cette perception et qui la transmet au terme où toutes les sensations aboutissent4. Le corps souffre, cela signifie qu'il éprouve une modification : par exemple, une coupure ou une brûlure divise la masse corporelle ; mais le frémissement douloureux des chairs coupées se produit non pas parce qu'il y a une masse corporelle coupée ou brûlée, mais parce que cette masse est
1 Enn., IV, 4-, 18. êuaxTw yprç acheva ico lv\, tû> ovx èaaOai eTvat ev, ty)v yév£<7'.v etxétfdç xoO àXyeïv e^ei.
2 Id., IV, 4, 18. o'jtco vévYjxai <5uo xa\ ev [xexaSiù y£v6(j.evov... èxcxYjpov xoivtoviav xat où [Bsëacav e'cXrf/ôç, àXX'eîç évâvxta àet <pspof/ivY)v.
3 Enn., IV, l, 18. x-rçv eçeaiv tî]? xotvwvcaç.
4 Id., IV, 4, 19. tt,ç aîff9-/)TtxrjÇ ^i^ç èv TÎj yeixovca aîaôojJLlvYj; xcù àuayyeikâorft tw se; ô Xr(youaiv ac aîaOr(o-£t;.
vivante. L'âme en a la sensation parce qu'elle a reçu connaissance de l'affection, par suite de ses relations intimes avec la partie lésée du corps. L'âme totale a la sensation de l'affection qui s'y est produite, mais n'a pas éprouvé l'affection même1. Les actes des essences immatérielles n'impliquent en aucune façon que ces essences pâtissent. Dans l'acte de la vision, la vue agit, l'œil pâtit2. L'âme totale perçoit la sensation et dit, Aéyec, que l'affection est là où a été porté le coup : elle localise la souffrance. Si c'était l'âme qui éprouvât cette souffrance, comme elle est tout entière dans le corps tout entier, elle ne pourrait pas la localiser dans un point déterminé, Uei ; elle la placerait là où elle est elle-même, et elle est partout. Maintenant le doigt souffre, àXyeï ; mais l'homme aussi souffre, parce que c'est son doigt qui a été brûlé ou coupé, et il dit qu'il a mal au doigt. C'est donc la partie affectée qui souffre, à moins qu'on n'enveloppe dans l'idée de souffrir, àXyeïv, la perception sensible qui l'accompagne ou la suit3. Dans ce cas, l'on veut dire que l'état de souffrance est accompagné du phénomène psychologique que la souffrance n'est pas ignorée de la sensation, que l'être souffrant a conscience qu'il souffre. Mais cette sensation n'est pas souffrance : c'est la connaissance de la souffrance, et en tant que connaissance, elle échappe à l'affection, et cette impassibilité, à^àOeta, est nécessaire pour que l'âme puisse se rendre compte du phénomène affectif. Si la faculté qui connaît éprouvait l'affection douloureuse ou agréable, absorbée par la souffrance ou la jouissance, elle ne saurait plus ce qui se passe, ou le saurait mal. Mais l'état affectif est accompagné d'une connaissance qui naît de cet état 4. Quand cet état est une douleur, l'âme, voulant5 éviter l'objet qui la
1 Enn., IV, 4. 19,
2 Id., III, 6, 2.
3 Enn., IV, 4-, 19. to raTïOvObç otXysî, eî [xrj Tt? xb àXyeîv |j.sxà x?j; è;ps£r(;
4 Id., IV, 4, 20. ex xîjç oôuvy;; Eyi'veTO r\ yvcoai;.
5 Id., id. àuâyetv ex xoû tcoioûvxo; xb TiâOoç r\ 4/,JX^i Po'jXofiivYj. Nous
cause, produit en elle-même un état psychique, l'aversion, £7:otsiTY]v cpuy-^v. La nature engendre le désir, IraOu^oc ; la sensation engendre la représentation, vj cpxvTxsfo, à la suite de laquelle l'âme ou satisfait le désir de la nature, ou y résiste en ne cédant pas à ce qui a donné le premier commencement du désir, c'est-à-dire le corps organisé et vivant, ni même à ce qui, sous cette première impression purement vitale, a senti ce désir, et c'est r,£7u9utj.r1Tixov *.
Cette analyse psychologique du désir, très étudiée et très délicate, est compliquée comme les phénomènes qu'elle expose et veut expliquer. Elle aboutit aux résultats suivants : il faut distinguer dans ces phénomènes trois choses :
1. Les appétits, les désirs que le corps vivant a par luimême, to «jiv £7u9uasïv l\ saurou. C'est dans ce corps qu'est le principe et l'origine du désir, ap^eiv r% èwtQujjtïaç to ToidvBe awuia to 7CS7COVÔOÇ. Ce corps a son désir propre, ecpti^evov, celui de remplacer la souffrance par le plaisir, de remplir le "vide et de satisfaire le besoin qu'il éprouve.
2. Les appétits de la nature, distincts de ceux du corps, mais qui en naissent. La nature, comme une mère, devine les désirs du corps, les partage, ÊTcavayeiv eï? aôrqv, et cherche à les satisfaire ; elle associe ses efforts, dirigés par un instinct, aux mouvements purement vitaux du corps. La nature a donc des désirs qui lui viennent d'un autre et qu'elle n'éprouve qu'à cause d'un autre, l\ àXXou xai 8iaX)o eiriQopsiv ;
3. Enfin l'âme distincte de la nature intervient dans le phénomène ; elle juge s'il faut accorder ou refuser les réclamations de la nature et du corps. Mais c'est une autre âme que celle qui vivifie le corps et que celle qui en devine instinctivement les besoins : c'est l'âme pensante qui apparaît, c'est la raison qui commence2.
voyons intervenir ici la volonté, comme nous avons vu intervenir le jugement.
1 Enn., IV, 4», 20. où 7rpoo-i/îi ofifts to àpÇavTt x^; sjtt6û{JL.'a:, oû'te ko p.exà tctOtcc èwiTeôufi.r.xoTi.
* Enn., IV, 4, 20.
Chaignet. — Psycliologie. 11
Les autres phénomènes de l'âme sensitive révèlent encore mieux son intervention. La honte est, pour l'âme, l'opinion que telle chose est laide; pour le corps que l'âme a sous sa dépendance, c'est une modification produite en lui par le sang et la mobilité du sang. La crainte a de môme son principe dans l'âme ; dans le corps elle se manifeste par la pâleur produite elle-même par le reflux brusque et violent du sang au cœur. Dans la joie, la dilatation, Sià/uat;, dont nous avons conscience, se passe dans le corps ; mais ce qui se passe dans l'âme n'est pas un Traôoç. De même que dans la douleur et le désir, le principe est dans lame, mais il y demeure latent ; il se manifeste dans le corps, mais cette manifestation extérieure est elle-même l'objet d'une sensation perceptive, d'une connaissance1. On peut dire que tous les désirs corporels ont leur principe dans le xotvdv, dans la nature du corps vivant et -animé ; mais non dans le corps en tant que masse ni dans l'âme même, qui assurément ne désire ni les choses salées ni les choses douces2.
Nous pouvons appeler les désirs et les autres passions, comme d'ailleurs les opinions et les raisonnements, des mouvements de l'âme3; mais il ne faut pas entendre par là que l'âme soit comme agitée, GaXeuojj.évrjV, par un autre : c'est d'elle que naissent ces mouvements qui n'apportent aucune altération à sa nature, oûxàXXoiou|xev 4 ; car ce mouvement, qui diffère absolument de celui des corps, est sa vie propre5. L'action et la vie, le désir et le souvenir sont en ce sens des mouvements. La vertu et le vice ne produisent en l'âme rien qui ressemble à ce que le chaud et le froid produisent dans le corps. Sans doute dans les états que nous avons décrits, il se produit des modifications, àÀXotu>ffeiçs dont nous avons
1 Enn., III, G, 3. èxeîQev 8è tb ixpodeXÔôv r\ aîaOr,<r:; s'yvo).
2 Id., IV, 1, 20.
3 Id., III, 0, 3. otocv Xéywjjiev xivetaOât a.xtxr\v sv e7ii8u{itaiç.
4 Id., III, 0, 3.
s Id., I, 1, 13.
LA PSYCHOLOGIE DE PLOT1N. — L'AME SENSITIVE 163 une sensation, très vive souvent. Mais ces modifications se produisent dans une autre substance que l'âme1 : peut-on dire que dans la honte que l'âme rougisse, dans la crainte qu'elle pâlisse?
Parmi les passions il en est même qui naissent de l'opinion ; comme lorsqu'on craint de mourir, l'opinion est dans l'âme, le zàôo,- dans le corps. Il en est d'autres qui semblent naître au contraire soudainement, sans être précédées d'une opinion2. Mais si on analyse bien ces états, on verra qu'ils ont pour origine une opinion; c'est à la suite d'une opinion de l'âme que dans la crainte se produisent les phénomènes physiologiques de la stupeur; or l'opinion est la forme supérieure de l'imagination3. Il y a une forme inférieure de l'imagination procédant de la première qui n'est plus à proprement parler une opinion, ou du moins qui est une opinion obscure et affaiblie, une représentation confuse et indistincte4, semblable à cette activité de la nature par laquelle chaque être produit aveuglément, àcpavxàaTw;, comme on dit. Si inférieure qu'elle soit, ce n'est cependant pas le corps. Ainsi le tzol^xixôv n'est pas le corps, pas plus que l'e-rctOua^ttxdv, le 8p£7mxdv, l'aù^xixôv, le yevv-qTtxdv. Toutes ces puissances sont des formes, quoiqu'en gagées dans la matière, el8oç U rt êv uXv) jjtivToi ; or une forme ne peut éprouver ni agitation ni passion ; c'est la matière organisée qui éprouve la passion, quand elle se produit, et qui l'éprouve par la présence de la puissance psychique qui en est le principe. Ce n'est pas le <pi>Tixôv qui végète, qui voit, qui se meut. Le principe des mouvements n'est pas mû par le mouvement qu'il produit : ou il n'éprouve aucun mouvement, ou son mouvement n'a rien de commun avec les mouvements corporels.
1 Enn., III, G, 3. Sià «J^xV [xev tayfa ta iz£Qrn izzp\ oï tyjv aXkr.v g'jgxolg'.v èax*. yiyvofuva.
« Enn., III, 6, 4; I, 8, 15.
3 Id., III, 0. 4-. y] çxvTaTia Iv ^u^î), rj xt 7ipu>T/) r,v gy) "oXoOp,îv ôo^xv.
4 Id., id. àfi'jopà oô£a... àveiKicpiTo'ç çavraaîa.
Ainsi le TuaôvjTtxdv est la cause du 71*00;, soit que le mouvement passionnel naisse en lui de l'imagination, soit qu'il se produise sans aucune représentation expresse1. L'impression corporelle enferme donc déjà une perception sensible ou plus claire ou plus obscure, d'où naît l'imagination sensible, une sorte de faculté de concevoir le faux, twv i|/eu8<5v À-voy-ivr, Biàvoix, parce que l'âme n'a pas attendu pour se faire cette représentation que la raison discursive, xo 8ixvoy|tixov, ait porté son jugement, xpi'st;2. L'imagination sensible tient le milieu entre la nature et la raison ; elle nous représente l'objet extérieur, et en même temps possède la conscience de l'affection que le corps éprouve par lui 3.
Nous voici arrivés à la limite supérieure des puissances purement sensitives de l'âme; mais avant d'entrer dans l'analyse des puissances de l'âme qui leur sont immédiatement supérieures et qui les touchent, nous avons encore à nous rendre compte d'un phénomène de l'ordre sensitif, la mort.
L'âme sensitive a vivifié et organisé le corps; elle l'a rendu capable de se nourrir, de se développer, de se reproduire: le composé qu'elle forme avec lui a reçu d'elle la puissance d'éprouver les passions corporelles et d'ébaucher les premières formes de la connaissance. Tant qu'elle demeure en lui et qu'elle en unit les parties en un tout bien un, il demeure et vit. Mais aussitôt qu'elle ne lui est plus présente, la vie du corps disparaît; il n'est plus qu'un cadavre qui se dissoudra bientôt en ses parties élémentaires. Pourquoi disparaît-elle ? C'est qu'il n'est pas bon pour l'âme, ce n'est même pas un élément nécessaire de sa nature d'être dans un corps, et cela est si vrai qu'elle n'y descend jamais tout entière.
Il faut ne pas oublier que l'âme sensitive est l'acte de
1 Enn., III, 6, 4. y] Ttap'aÙToO ysvojjJvû'j xoO xivr,fJiaro; ex Tr(; çavTaaia; tîjç aiaO/]Tixrj:, Xat aveu çavtaaca:.
2 Id., I, 1, 9.
3 Id., IV, 4, 13. y) êè vorjcri; «pavxaaîa: xpsctTttv, çavra<T:'a ol [iSTa^u çv<xè&>; touou xoù varjO-sw;... r\ Ôè cpavxaasa Tuvsatv ÈTtaxxoO ïyj'.' oioaxri yàp x;o oavtxt! Ivre sîSévat à ËuaOev.
l'âme première, de l'âme pensante1. Quand Fâme raisonnable demeure dans le corps, Fâme sensitive, son acte, y demeure avec elle : mais quand Fâme supérieure le quitte, comment l'âme seconde, son acte, qui lui communiquait la vie, pourrait-elle y demeurer encore ? N'a-t-il donc alors plus rien de vital? Si : il conserve un vestige de la vie qui lui avait été prêté : les poils naissent et croissent sur les corps morts; les ongles poussent; des animaux coupés en morceaux palpitent et se meuvent. La mort ne détruit pas toute la vie; il en reste un vestige, mais qui ne tarde pas à s'évanouir, comme la chaleur d'un objet tombe peu à peu quand le feu qui l'entretenait est éteint. Mais de ce que la vie sensible disparaît avec la vie raisonnable, il ne s'ensuit pas que les deux âmes qui en sont les principes respectifs ne sont pas différentes, du moins par leurs fonctions et leurs puissances2. Quand un animal mort se putréfie, s'il s'engendre de son corps de nombreux animalcules, ceux-ci ne tiennent pas leur vie de Fâme de ranimai entier, puisque cette âme n'occupe plus le substrat corporel destiné à la recevoir : sans quoi le corps ne serait pas mort. Mais des matériaux qui proviennent de la putréfaction, les uns, parce qu'ils en ont l'aptitude, reçoivent chacun une âme différente et produisent des êtres vivants; car Fâme ne manque nulle part où elle peut être reçue ; les autres n'étant pas susceptibles de recevoir une âme, se résolvent en leurs éléments matériels et ne forment plus d'êtres vivants. Les êtres vivants ainsi formés n'augmentent pas cependant le nombre des âmes; car ces animalcules dépendent de l'âme universelle qui demeure une et indivise. Quand on coupe quelques parties de notre corps et que d'autres poussent à la place, l'âme abandonne les premières et s'unit aux secondes3.
1 Enn., I, !, 7 et 10. L'âme de l'animal est impliquée dans celle de l'homme qui réunit les trois formes ou degrés de l'existence. L'àme est l'animal en puissance.
2 Ici., IV, 4, 29.
3 Enn., IV, 3, 8.