THÉORIE DES SENS PARTICULIERS
La connaissance sensible s'opère par des organes corporels; par ces organes liés ensemble et continus de manière à former une sorte d'unité, Fâme entre en rapport intime, GuvacpVi, avec les objets extérieurs, se rapproche d'eux et établit entre eux et elle une sorte de communauté d'affection, 6(j.o7ra0£i'aç tivoç. Mais cette espèce de cuvoup-q des organes et des objets extérieurs est-elle un toucher immédiat, à^? Pour le sens du tact la chose semble évidente ; il n'en est pas de même pour la vue et pour l'ouïe, les deux seuls sens sur lesquels Plotin expose une théorie expresse.
Un intermédiaire matériel entre l'objet et l'organe est, diton 4, nécessaire pour recevoir et transmettre l'affection et en quelque sorte l'empreinte. Il n'en est rien, du moins pour la vision dont nous allons nous occuper d'abord. S'il y a dans cette sensation un médium, à coup sûr il n'est pas nécessaire, essentiel, mais accidentel; car si on le suppose diaphane, il ne contribuera pas à la vision; si on le suppose obscur, il sera un obstacle, puisque la fonction de l'œil est précisément d'être affecté par la couleur et qu'il remplira d'autant mieux cette fonction qu'il n'y aura rien entre l'objet
1 Enn., IV, 5, i. crîvspya àv xi; (Aristote) 6sîyj. Aristote {de An., II, 7) : « Le médium est indispensable, et si le vide existait, non seulement on ne verrait pas bien, mais on ne verrait pas du tout ». Plotin réfute la théorie d'Aristote comme celle de Platon.
et lui. Croire qu'un milieu est nécessaire, c'est croire qu'un obstacle est nécessaire.
Toute sensation a pour condition générale que l'univers soit sympathique à lui-même1. Sans quoi on ne saurait expliquer comment une chose participe à la puissance d'une autre, surtout quand elle en est éloignée. La vision s'opère par suite de la sympathie entre l'organe sensoriel et l'objet ; tout milieu empêchera donc ou entravera, affaiblira ce lien sympathique , qui s'exerce à distance à condition qu'il y ait continuité, cuvé/et*. Or cette continuité existe par l'air ; l'air est par lui-même obscur; mais quand il est éclairé il laisse arriver à l'œil les images, sans éprouver de division, sans cesser d'être continu.
La vue ressemble au toucher; elle opère dans la lumière en se transportant en quelque sorte à l'objet sans que le milieu éprouve d'affection. Pour voir, l'œil n'a besoin que de lalumière et n'a pas besoin de l'air comme médium, à moins qu'on ne dise qu'il n'y a pas de lumière sans air. Dans ce cas l'air est sans doute un médium, mais un médium accidentel. La lumière peut exister sans air ; elle n'est pas la qualité d'un sujet, mais l'acte qui émane d'un sujet et ne passe pas dans un autre sujet. Seulement si un autre sujet est présent, il éprouvera une affection de cette présence 2. La lumière n'étant pas un corps ni une modification de l'air, mais l'acte du corps lumineux, elle apparaît et disparaît avec lui. Incorporelle, elle ne peut être affectée par l'objet visible. Si un objet placé sur l'œil n'est pas vu, ce n'est pas faute de médium, c'est parce qu'il projette sur l'organe l'ombre de l'air et la sienne propre. La couleur résulte de la combinaison de l'acte du corps lumineux avec la matière obscure; elle n'appartient pas à l'air et subsiste en elle-même : l'air est seulement présent.
1 C'est par là que s'expliquent non seulement la communication des mouvements, mais celle des substances, c'est-à-dire par une attraction universelle et réciproque.
2 Enn., IV, 5, 6. On a voulu voir, dans cette théorie de la lumière, un pressentiment de la théorie des ondulations.
Chaignet. — Psychologie. 12
On peut répéter les mêmes explications en ce qui concerne le phénomène de l'audition. L'air n'y est pas non plus un médium : il est la condition propre du son. Il est produit par les chocs liés et distincts1 de deux corps. L/air est nécessaire pour porter ce son de proche en proche jusqu'à l'oreille, mais il n'est pas la cause du son en tant qu'air. Dans certains cas il produit lui-même des sons par ses propres vibrations; mais il ne résonne qu'en tant que corps solide et relativement immobile, et quand il est frappé par un autre corps. Les sons consistent dans une suite de vibrations de l'air, différenciées et comme organisées, semblables à des lettres tracées par celui qui parle. L'âme lit ces caractères écrits dans l'air par ce qui produit les sons, quand ils se présentent à la puissance appropriée à les recevoir.
il y a des sons inarticulés, <fdcpoi, et des sons articulés, <pwva£; ils diffèrent par l'action différente des objets sonnants. La perception du son, comme celle de la couleur, suppose une organisation de l'oreille en harmonie avec celle des objets; il doit y avoir entr'eux une sympathie, comme entre les parties différentes dun même être vivant, un et unique, d'un seul et même organisme, ce qui suppose entre les parties un lien continu2. Un être étranger à notre monde, à son organisation et à la nôtre ne saurait rien sentir de ce qui s'y passe, comme de notre côté nous ne pourrions rien sentir de ce qui se passerait dans un monde dont l'organisation serait absolument différente de la nôtre. Le fait de cette sympathie entre les choses sensibles et les sens prouve l'unité du inonde qui seule peut la produire. Nous sommes à la fois des êtres actifs et passifs parce que nous appartenons à un monde un et vivant, où chaque partie éprouve l'affection ressentie par le tout, et où le tout ressent l'affection éprouvée par une partie quelconque.
1 Enn., IV, 6, 2. ttX-oyyîv tivoc ouaav 8ty;p0pw[jivr(v, divisé en parties distinctes et liées, articulées.
2 Enn., IV, 5, 5. cuvaicrô^aewç tcvoç a>; èv Çiow.
C'est nousqai sentons; mais sentir n'est pas notre fonction propre, bien qu'elle ne cesse jamais pendant la vie. Les actes de la raison pure sont supérieurs à nous; les actes de la sensation sont au-dessous de nous1. Entre ces deux extrêmes se place la puissance intermédiaire, la raison discursive, qui non seulement est nôtre, mais est notre fonction propre, to
xupiov to BiavoTjTtxbv Tïjç ^U^ïjç IJtitfOV2.
1 Enn., V, 3, 3.
2 JdL, V, 3, 3.