Nous nous souvenons des connaissances que nous avons
1 Enn., IV, 3, 26. Il est singulier de voir Plotin appeler •naO^a, un phénomène psychique dont nul, plus que lui, n'a relevé le caractère d'activité. La mémoire est une fonction de l'âme, et l'âme est éminemment force, activité, pouvoir, to ôvvrjôîjvai xa\... èpyàa-acrOa'.. IV, 6, 2.
2 Enn., IV, 3, 26. evepY^ia; ^/iv Ttvaç IV/si wv epywv ôsïtoci yj emii'kecriç opyâvMV, tùv os toc; o'jvâjxstç Tjxet çlpouaa.
3 Id., IV, 3, 26. to Sè tï-jÇ \ur\\}:i\c, xa\ to gu>\).oi. èarcoSiov ïyjzv.
4 Id., IV, 3, 26. upoGTi9s(xévcov tiv&v, \rfir\.
acquises par l'étude, et ce souvenir ne peut évidemment appartenir qu'à Tâme.
2. L'âme a le souvenir de ses propres mouvements, par exemple des désirs qui n'ont pas été satisfaits. Le corps n'a évidemment rien à faire avec des mouvements qui ne l'ont pas touché, encore même qu'ils auraient eu pour but de le toucher lui-même.
3. L'âme a le souvenir de pensées pures, du moins de pensées qui ne sont pas des images, quoiqu'elles soient peut être nécessairement pour la plupart accompagnées d'images. Comment le corps aurait-il contribué à donner à l'âme le souvenir de choses à la connaissance desquelles, il est, par essence, étranger. Il n'a pas pu les connaître : comment pourrait-il s'en souvenir1?
La mémoire est l'acte par lequel l'âme ayant déjà perçu par la sensation interne la forme de l'impression physique produite dans le corps, la conserve ou la laisse perdre2. Quand l'âme a porté toute la force de son attention sur l'un des objets quelconques qui apparaissent en elle, elle se trouve vis à vis de lui, pendant assez longtemps, comme s'il était présent, et plus son attention a été énergique, plus cette disposition se prolonge. C'est pour cela que la mémoire est plus vive dans l'enfance, parce que l'attention n'est pas détruite par la présence d'autres objets3.
On peut se poser plusieurs questions intéressantes au sujet de la mémoire : n'appartient-elle à l'âme que pendant le
1 En?i., IV, 3,26. 7tcoç|xeTà «Tto^ocTo: p-vr^ovs-jasi o \ir\ ufçuxe Y'-YVC|J(7X£tv S).a>;
2 Enn., IV, 3, 26. xbv tvuov xa\ r, 9u).aijdc<rr}: y) ctTzoXoL^o'jTi);. Malgré cette définition, nous verrons que l'àme se souvient des choses intelligibles comme des choses sensibles, et qu'il y a deux espèces d'imagination, comme deux espèces de mémoire. IV, 3, 30. ôûo xà <pavTa<mxi.
3 Enn., IV, 6, 3. oxav tocvuv paxjôf, npb; 6t:o0; twv «pavlvxwv, axx7tEp 7tpo; to 7rapôv Staxeîtat. La mémoire exige donc : 1. Une attention forte; 2. Une image, çavévtwv. La mémoire est liée à l'imagination ; elle est moins une faculté propre qu'un acte de l'imagination. IV, 3, 31. toO
temps de sa vie terrestre où elle est liée à un corps? ou l'âme conserve-t-elle dan 3 la vie d'au-delà le souvenir des émotions et affections qu'elle a éprouvées, des sensations, et des pensées qu'elle a eues dans son existence ici-bas? N'a-t-elle le souvenir que de quelques-unes de ces affections et pensées, ou les garde-t-elle toutes ? Cette mémoire ou totale ou partielle dure-t-elle toujours ou n'a-t-elle qu'une durée limitée? Toutes les âmes ont-elles cette mémoire ou seulement quelques-unes, que cette faculté soit d'ailleurs pour elles ou une faveur ou un châtiment? Mais avant d'aborder ces questions il convient de rechercher plus exactement en quelle espèce d'êtres se trouve la mémoire, c'est-à-dire quel est le caractère de l'être apte par sa nature à se souvenir1.
La mémoire est toujours la mémoire de quelque chose d'acquis, que l'âme ne possédait pas antérieurement, que ce soit d'ailleurs une connaissance, [/.aô-rç{/.aToç, ou un état émotionnel, -rcaÔT^aToç. Par suite Dieu et même la raison pure ne sauraient avoir de souvenirs. Il ne leur arrive jamais rien de nouveau; ils ont toujours possédé ce qu'ils possèdent; le temps n'a pas prise sur eux ; ils sont toujours dans le même état et étrangers au changement. Tout état qui exclut la succession soit dans la manière d'être soit dans les pensées ne permet pas l'exercice de la mémoire, qui suppose des choses passées, des pensées successives dont l'une est actuellement présente à l'âme, dont l'autre l'a été antérieurement2. Il est donc certain que le sujet qui se souvient doit être susceptible de changement, puisque sans cela il ne saurait trouver en lui des changements qu'il n'aurait pas connus. Mais on peut se demander si les êtres immuables ne peuvent pas connaître et se rappeler les changements qui s'opèrent dans les autres choses, par exemple, les mouvements et les révolutions qui se succèdent et varient dans le Cosmos ? Il faut répondre néga-
» Enh., IV, 3, 25.
2 Ici., IV, 3, 25. âÊXXïj? Sè (j.vy](jlov£uy) er/e upoxspov.
tivement ; car s'ils pensent l'un de ces phénomènes avant l'autre, il s'établira en eux une succession : ce qui est contre l'hypothèse de leur immuabilité. Ils les pensent et ne s'en souviennent pas.
La pensée, et même la pensée de soi-même, la conscience de soi et de ses pensées est autre chose que la mémoire ; car la conscience ne pense que les choses qu'elle possède en ellemême. Le sujet, dans le phénomène de conscience, n'agit pas pas pour retenir l'objet, pour empêcher qu'il ne s'échappe ; car cet objet, c'est lui-même, et si l'on confondait la conscience avec la mémoire, on semblerait dire que le sujet pensant craint que son essence, qui consiste en ses pensées, ne s'échappe et ne se dérobe à lui-même1. Du moins il faudrait distinguer deux mémoires : l'une qui a pour objet les choses qui changent et qui passent ; l'autre, les choses que l'âme possède par nature et qui lui sont innées, wve^ei crujxçutcov, mais qu'elle ne possède pas toujours en acte 2, surtout quand elle vient d'arriver ici bas. L'opération par laquelle l'âme met en acte les notions qu'elle ne possédait qu'en puissance est moins la mémoire que ce que les anciens appelaient la réminiscence, àv*txvY|<ri:, qui n'enveloppe pas la notion du temps3.
L'âme séparée du corps conserve-t-elle la mémoire et la réminiscence, ou bien ces facultés sont-elles les propriétés de l'âme sensitive ou de l'être vivant, du composé ? Mais d'où cette âme, d'où cet être vivant auraient-ils acquis cette puissance ? La mémoire n'appartient-elle donc qu'à l'âme raisonnable ? Mais cette âme a des parties ou des puissances diverses : à laquelle appartient donc la mémoire 4 ? Car l'âme inférieure elle-même a une fonction de connaissance et produit une sorte de pensée, vor^tç «ç. Disons donc que la mé-
1 Enn., IV, 3, 25. tyjv oùcnocv av avitoO çoêoîxo [jly] aulXOr) âu'autoO.
2 Id., IV, 3, 25. k'-/£tv xa\ jjly] èvepyslv.
3 Enn., IV. 3, 25. xpôm où 7ipôcrsa"î'.v.
4 Enn., IV, 3, 25. tîç ôvvatu; V) xi ^spo;.
moire appartient à la fois à l'âme divine qui constitue notre moi, xot8 Y]v ■Jjjj.éïç, et à l'âme irraisonnable, image et produit de la première et plongée dans l'obscurité de la vie sensible1. Chacune a sa mémoire ; il y a des souvenirs communs aux deux, et des souvenirs propres à chacune 2. Quand la vie réunit et unit ces deux âmes, les souvenirs se lient et se fondent tous ensemble ; lorsque la mort les sépare, et s'il est vrai que toutes deux subsistent et demeurent, chacune se rappelle de préférence ce qui lui appartient, rà èaurîjç, et ne garde qu'un souvenir effacé et fugitif de ce qui appartient à l'autre. C'est ainsi que l'image, eiBwXov, d'Hercule, qui luimême est au Ciel, est plongée dans les ténèbres de l'Hadès et ne se souvient que des actes de sa vie terrestre. Si on admet que les deux âmes restent unies après la mort, parce que l'inférieure est comme portée par l'autre, cette union, tout en laissant subsister les deux formes de la mémoire, ne leur permettra de se rappeler que les faits qui se rapportent à leur activité commune, à la vie terrestre, et tout au plus de vagues notions de la justice3. L'une qui a tout vu ne garde cependant que certains souvenirs et laisse tomber dans l'oubli le plus profond la plupart des choses qui regardent l'autre 4. Toutes deux conservent la mémoire des amis, des parents, de l'époux, de la patrie et de tout ce dont un honnête homme peut décemment se souvenir. Mais dans l'âme irraisonnable ces souvenirs sont accompagnés d'émotions, d'affections passives, qu'ils perdent dans l'âme supérieure, qui, cependant, par suite de son commerce avec l'autre, éprouve bien aussi quelques émotions, si elles sont nobles 5. L'âme inférieure de son côté, dans laquelle existe dès le principe la
1 Enn., IV, 3, 27.
2 Ici., IV, 3, 27. Ta: |ièv tôtar, Ta; ôè xo:vâç.
3 Ici., IV, 3, 27. r; eiti ôixatoff'JVY]; è/ôu.evov. * Enn., IV, 3, 31.
5 Ici., IV, 3, 32. Ta àffTsta ™v ixaQwv t/} (nrouoaîoc, xaO'oa-ov xîj ïzépy. i: e-/.o'.vo!>vY;i£, contradiction au moins apparente avec la théorie de l'Apathie des incorporels et de l'âme en particulier.
passivité, mais qui, par ses rapports de vie commune avec l'autre a pu s'élever et s'anoblir, peut aussi chercher à se rappeler les actes de celle-ci. Mais le fait dominant, c'est que l'âme supérieure cherche à oublier les choses d'ici-bas, à moins que sa vie n'y ait été si parfaite que ces souvenirs ne lui offrent rien que de pur. Même en ce monde, on peut dire que l'âme pure est oublieuse1, oublieuse des passions, des préoccupations, des affections étrangères à sa vraie nature, parce qu'elle veut vivre tout entière dans l'intelligible, comme Hercule dans le Ciel, et, s'il se peut, dans une région plus haute encore et plus sainte. .
Mais si l'âme supérieure parvient à se séparer complètement de son image, à vivre entièrement de sa vie propre et pure de tout commerce avec l'autre, quels peuvent être alors ses souvenirs 2 ? Au commencement de cette existence d'audelà, comme elle a été attirée dans le corps et a vécu d'une vie commune avec lui et avec l'âme inférieure, elle se souviendra de tout ce que l'homme a fait ou éprouvé ici-bas. Mais après un certain laps de temps écoulé, d'autres souvenirs lui reviennent, les souvenirs des existences antérieures à la dernière, dont elle laisse tomber dans l'oubli quelques-uns qu'elle prend en dégoût ; puis, lorsqu'elle en est tout à fait purifiée, elle retrouve les choses qu'elle ne possédait pas icibas 3.
Si maintenant elle rentre dans un autre corps humain, ses souvenirs auront pour objet l'existence la plus récente d'où elle est sortie4, et beaucoup de faits des existences antérieu-
1 Enn., IV, 3, 32. èu')r|CT(iova av ti: Xéyeev tyjv àya6^v op6£>;.
2 Enn., IV, 3, 27. -q Ixipa 4,u7.^i àuaX^aysîaa jj.6vy;.
3 Les idées dont la réminiscence lui donne sur la terre une vision incertaine et voilée et non une possession pleine et sûre.
4 Enn., IV, 3, 27. -rà to0 ï^w £cou. M. Bouillet traduit : « De la vie qui lui est devenue étrangère ». Il ne semble pas que ce soit le sens du passage qui, interprété ainsi, impliquerait la destruction complète de la conscience individuelle et de l'identité personnelle, par l'incorporation nouvelle ; or, l'ensemble du texte en laisse subsister quelque chose.
res, mais dont beaucoup aussi, par leur caractère accidentel et adventice, seront pour toujours mis en oubli.
Mais tout cela ne donne pas une solution suffisamment précise à la question principale, à savoir quels peuvent être les souvenirs de l'âme rendue à sa pureté première, p-dv^ ysvof/iv-rj. Pour la résoudre, il faut au préalable déterminera quelle faculté se rapporte et par quelle faculté s'opère le fait psychologique du souvenir1. Nous avons des perceptions et des connaissances sensibles, des désirs et des affections, et nous en avons les souvenirs : est-ce donc par la partie de Famé qu'on appelle sensorielle , to aîsÔY|Tixdv , que nous gardons la mémoire desphénomènesde connaissance sensible, par la partie concupiscible, to ÈTuôu^Tixdv, que nous nous souvenons de nos désirs, par la partie alïective et passionnelle, to ôujxoeiSsç, que nous nous souvenons des phénomènes qu'elle a produits ? On serait assez disposé aie croire. Chaque faculté se souviendrait des actes qui lui sont propres, et il semble impossible d'admettre qu'une partie de l'âme jouisse de son objet et que ce soit une autre qui se souvienne et de la jouissance et de l'objet qui l'a causée. Par exemple la puissance concupiscible, après avoir joui d'un objet, est touchée de la même manière une seconde fois, si elle le rencontre de nouveau : n'est-ce pas là un phénomène de mémoire ? Car un autre objet ne lui causera pas cette émotion, tandis que le même objet lui cause cette même impression et non pas une autre. Ce principe nous entraînerait loin : il faudrait, pour être conséquent, attribuera YI-k^u^tva.ov comme au Ou^ixdv, la connaissance de ses objets et réciproquement, à la faculté de perception sensible, to ataô-^Tixdv, attribuer la faculté de désirer et d'être émue. On donnerait alors à chaque acte psychique le nom de la puissance qui serait trouvée dominante dans sa production. Mais même en admettant cette théorie qui maintient encore en apparence la distinction -des opérations psy-
1 Id., IV, 3, 27. Tcvt ôvvâfui ^UX'^ ™ {tvyjnovetfeiv. Conf. p. 180, n. 2.
chiques, c'est la vue et non le désir qui voit l'objet visible ; cette perception, par une transmission insensible, se communique au désir ou plutôt l'éveille : ce qui ne veut pas dire qu'il sache quelle est cette perception; car le désir en soi ne connaît pas la nature de l'objet, ne porte pas un jugement sur lui, n'en a pas conscience 1 ; mais, sans en prendre conscience, àTrapaxoXouÔYjTwç, après avoir éprouvé l'affection qui lui est propre 2, il est naturel que le désir garde une trace de ce qui s'est passé, ï/voç tou yevof/ivou.
Cette trace peut constituer une affection, une disposition, une inclination plus forte3, mais qui conserve sa nature affective et n'est pas un souvenir. L'acte de la mémoire est un acte de connaissance, et la preuve c'est que souvent la partie concupiscible a pu jouir de son objet sans que l'âme l'ait connu et par suite en garde la mémoire : ce qui serait impossible si la même faculté jouissait de son objet et en gardait le souvenir. Il y a donc là, réellement distinctes, deux facultés, l'une qui a joui de son objet, l'autre qui a vu cette jouissance et en a gardé le souvenir4. On ne peut donc attribuer à chaque faculté, outre sa fonction propre, la mémoire de ses opérations et des objets de son activité passée. Mais si ce n'est à toutes, n'y en a-t il pas une à laquelle on pourrait attribuer cette double activité, et n'est-il pas possible que raî<7Ô7ïTi>cdv possède en même temps la mémoire, et que par conséquent l'âme irraisonnable, à laquelle il appartient, la
1 Enn., IV, 3, 28. oO^ iôatz eÎTtEÎv t^v clïg^^giv oia.
2 Id., id. Ficin traduit : « Non ita quidem uthrcc dicat qualis omnino sit sensus, sed absque animadversione patiatur ». Taylor : « But so as to suffer without perceiving what it is ». Il en est de même de la colère. La vue nous fait voir l'acte injuste, et c'est la colère qui s'en irrite.
3 Enn., id. Ficin : « Ex frequenti incitamento acquirit inclinationem, propensionem quse tamen non est memoria ». C'est le commencement de l'habitude, l'habitude naissante.
4 Enn., id., IV, 3, 28. «XXo de to èwpaxo; xf,v onrôXa-j<7:v (la conscience'», xa\ Tcap'aÛTfo e^ov tyjv (jlv^[xy)v toO yeyevYinévou (la mémoire). On pourrait donc dire qu'ii y a trois choses, en y comprenant l'acte de la faculté propre.
possède comme l'âme pensante1? Dans cette hypothèse, puisque la mémoire a pour condition la sensation, TabO^Tix^v sera double ; il y aura sensation non seulement des objets sensibles, mais encore des propositions scientifiques et des connaissances propres à la raison discursive2. L'âme pensante, contre sa définition, aura une puissance de sensation. Si ce n'est pas à la puissance sensitive qu'il faut rattacher la mémoire, mais à une autre puissance de l'âme, quelle qu'elle soit, c'est la mémoire qui sera double3 ; enfin si ce n'est pas la puissance sensitive qui, avec ses objets propres, perçoit les propositions scientifiques et les pensées discursives, il laudra pour chacune de ces catégories d'objets une faculté spéciale différente4. Mais d'abord si nous posons une faculté de perception, àvnA^Tmxov 5, commune aux deux âmes, donnerons-nous à cette faculté la double mémoire et des choses sensibles et des choses intelligibles ? C'est une solution de la question. Si on divise cette faculté suivant la dualité des âmes, nous aurons encore deux espèces de mémoires ; mais si, cette faculté étant divisée en deux parties, nous attribuons la mémoire à chaque partie dans l'une et l'autre âme, nous aurons quatre espèces de mémoires, et Plotin, sans le dire, a l'air de penser que c'est beaucoup.
Nous avons déjà écarté l'hypothèse que chaque faculté ait
1 Ces analyses psychologiques sont longues, minutieuses, prolixes ; elle n'aboutissent pas toujours à une conclusion nette et précise, mais qui peut en nier la finesse, la délicatesse, l'originalité, la profondeur, et le plus souvent la vérité? Zeller, qui les résume en quelques lignes (t. V, p. 523), ne peut s'empêcher d'en faire la remarque dans une note brève jetée au bas d'une page : « Eine Untersuchung welche, wie Plotin s psychologischeEroerterungenùberhaupt, im einzelnen manche treffende Warhnehnung liefert. »
2 Enn.. IV, 3, 29. ex: xe et xb atffQyjxtxbv xoù xtov (J.a6r,[j.ccxa>v earac xoù xtov $tavaitfiaTCdv eTxat xb aîtfôrjxtxôv.
3 Id., IV, 3, 29. Stxxbv xb (i.vY)iJt.oveOov ïcxa:.
4 Id., id. :q à).Xo ye 8eï sxaxlpwv. Le texte est obscur et le sens douteux. Plotin veut-il dire : Une autre faculté pour ce double objet, ou une faculté différente pour chacun d'eux?
5 Terme très général qui peut s'appliquer à toute faculté qui saisit une forme, soit sensible soit intelligible.
la mémoire des objets de ses opérations propres, parce que l'expérience nous montre que la raison la plus ferme et la perception la plus fine ne sont pas toujours unies avec la meilleure mémoire, et que des gens doués d'une excellente mémoire raisonnent souvent mal et ont des sensations peu délicates ; nous venons d'écarter une seconde explication, à savoir que la mémoire soit une puissance de l'âme sensitive. A moins donc qu'elle ne constitue une faculté spéciale et distincte, question que Plotin ne pose même pas, il reste qu'elle soit la fonction d'une autre faculté qui se souviendra des choses précédemment perçues par la sensation ; car la sensation est toujours une condition de la mémoire, puisque la mémoire est toujours la mémoire des choses susceptibles de fournir la matière et la forme de représentations sensibles 1 . Mais cette faculté, quelle qu'elle soit, devra-t-elle sentir ce qu'elle doit se rappeler? Il n'est pas nécessaire : on peut se représenter le phénomène psychologique comme il suit. Dans la faculté qui se souvient, nous admettons qu'il se produise, qu'il apparaisse un objet senti, aï<;67j[/.a, et que cet objet senti soit une représentation, cpavrad^a, une image, eiSwXov. Or qu'est-ce qui possède la puissance de percevoir des choses qu'elle n'a pas et n'a pas reçues, la puissance de créer des images? C'est l'imagination, xo <pavrac7Ttx6v, la puissance de représenter un objet absent, tou obrovTo; rfa Y) cpavraGia. C'est donc à l'imagination que nous rapporterons la mémoire ; car c'est à elle qu'aboutit, en elle que s'achève et se termine la sensation perceptive ; c'est à elle qu'apparaît la vision, xo opapa, quand la sensation a cessé, quand l'objet s'est dérobé aux sens 2. Si cette représentation, cpavrasia, disparaît vite, nous avons la mémoire courte ; si elle demeure longtemps, nous l'avons puissante et fidèle. La différence des degrés de puissance de la mémoire dépend donc soit de la puissance
1 Enn.., IV, 3, 29. r) (xv^rj... twv tocoutwv (çavTasTixiov).
2 Id., IV, 3, 29. xoOxo yap eaxtv eîç b Xr,y£'. rj aî'ffôrjCK; y.cà {IyjxIts oO'cr,;
diverse et inégale de l'imagination et de la sensation, soit de la diversité des tempéraments1. Bien que rattachée à l'imagination, la mémoire ne consiste pas à conserver des images, pas plus que nos souvenirs ne sont ni des notions ni des sensations conservées dans l'âme par la persistance des empreintes faites sur elle ; puisque, comme nous l'avons vu, nos sensations elles-mêmes ne sont pas des images imprimées, des empreintes. La mémoire n'est pas un pur phénomène passif de conservation; car l'exercice la fortifie et jamais un exercice, quel qu'il soit, ne saurait rendre passive la faculté mise en jeu. Si la conservation des images constituait la mémoire, leur trop grand nombre ne l'affaiblirait pas, comme il arrive; nous n'aurions pas besoin de faire un effort pour nous souvenir 2, et après avoir perdu une fois la mémoire de certaines choses, nous ne pourrions plus jamais nous les rappeler. Il est certain que nous ne nous souvenons guère d'une chose que nous n'avons vue ou entendne qu'une fois ou deux ; au contraire celles que nous avons vues ou entendues très fréquemment nous laissent un durable souvenir, quand bien même on les aurait d'abord mal vues ou mal entendues. Pourquoi? Ce n'est pas parce que l'image ne s'est conservée que partiellement ; car alors on se rappellerait ces parties. Au contraire nous pouvons observer qu'après une dernière sensation, ou un dernier effort de réflexion le souvenir se réveille tout entier et tout d'un coup. Cet effort ne fait donc que réveiller dans l'âme la faculté et lui donner une nouvelle énergie3. La mémoire ne nous rend pas d'ailleurs seulement les choses auxquelles nous avons réfléchi : elle nous suggère une foule d'autres souvenirs par l'habitude qu'elle a de se servir de certains indices, dont il suffit de retrouver un seul
1 Enn., IV, 3, 29. <7w{i.aTixaîç xpaaeatv. Conf. I, 1 , 2 ; I, 1, 7 ; 1, 8, 15; I, 1,9.
2 Id., IV, 6, 3. oùôèv eôei axo7ieTv tva àva[xvY]<76u)fj.ev.
3 Enn., IV, 6, 3. tocOtoc yàp yaptupei ïcpôxXyjaiv Tr,<; ô'jvdc|Ji£wc, xa6'r,v (jlvy)- |i.ovet5o(iev, tïjç 4*vx*te> a>; pcoffôeîffYjç.
pour nous rappeler le tout. La conservation des images indiquerait plutôt une faiblesse qu'une force dans l'âme; car pour recevoir de nombreuses images, il faudrait que l'âme se prê tât facilement et indifféremment à toute espèce de formes. Toute empreinte étant un 7ràQoç, il s'en suivrait que la mémoire serait proportionnée à la passivité de l'âme : c'est le contraire que l'observation psychologique atteste, [xaprjpsT. La mémoire, comme la sensation, enveloppe la force, layyç. Puisque la sensation n'est pas l'impression d'une image , comment le souvenir serait-il la conservation d'images que l'âme n'a pas reçues. La mémoire est donc une puissance, 8uvatuiç, une force même, ou sinon, une disposition de l'âme prête à agir, Trapa<Txeu^. Si nous ne nous rappelons pas tout de suite, au moment où nous le voudrions, les choses passées, c'est que, comme pour toutes les autres facultés, nous avons besoin de nous rendre maîtres de notre mémoire; il faut la préparer, l'exercer à faire sa fonction; car tantôt nos facultés agissent sur le champ; tantôt il faut recueillir et pour ainsi dire ramasser leurs forces avant de les employer utilement. La mémoire est la faculté qu'a l'âme de faire un rappel des choses qui ne lui sont plus présentes et de se les rendre de nouveau présentes1.
Nous avons parlé jusqu'ici de la mémoire des choses susceptibles d'être représentées dans l'imagination. L'imagination est la faculté qui se développe de la sensation, en est pour ainsi dire le point culminant, la limite où elle s'achève et s'évanouit. Sera-ce donc encore l'imagination qui se souviendra de nos [pensées discursives, de nos raisonnements, oiavo7]C£0); ? Il faudra donc admettre que ces pensées sont accompagnées d'une représentation2. S'il en est ainsi, si cette
1 Enn., IV, 6, 3. Porph., 'A<popp.a:, 16. « La mémoire est la faculté de reproduire les conceptions qui ont occupé notre àme ». oùx ïan çav- Tacrctbv acoTTipia, à XX à xcov (jleX£xy;6évt(ov 7ipoêà>,),£c0at èx via; 7:poëXr,ux-;a. Stob., FloriL, XXV. « La mémoire consiste dans le rappel, tx-jvyjv à-jyrt; ôOvafAtv ri t9) auvavaçopà xaXs'ixac (xv^y;. Quand l'imagination est devenue l'habitude,' xartr/Y], de l'image, elle s'appelle mémoire ».
2 Enn.} IV, 3, 20. si (xèv uàoY] vorjaet 7tapaxoXou8cî r, ?xvxaa:a.
représentation, qui est pour ainsi dire l'image de la pensée, eîxovo; o&ttjç tgu Biavo^uaro?, demeure, il y aura dans l'imagination souvenir de la pensée.
Il faudra donc que la pensée soit reçue dans l'imagination : comment concevoir cela? Si ce n'est la pensée elle même, ne peut-on concevoir que le Aoyoç, qui accompagne toujours la pensée, puisse être reçu dans l'imagination, et que par son intermédiaire la pensée elle-même y entre? Qu'est-ce que ce Xoyoç? La pensée est non pas seulement le rapport, mais l'unité des termes qui la composent, et comme telle elle est indivisible, immatérielle, irreprésentable par conséquent : elle reste dans cet état latent, pour ainsi dire cachée à ellemême, au fond de l'âme, tant qu'elle ne sort pas d'elle-même, tant qu'elle ne procède pas au dehors1. Mais poussée par la force universelle qui agite tout ce qui vit2, elle tend à s'exprimer, à se formuler, à se projeter au dehors parle langage intérieur, qui déjà analyse la pensée en ses articulations, c'est-à-dire en ses termes quoiqu'encore intelligibles ; c'est dans le Aoyoç, le jugement, la proposition interne, qu'elle se déploie, se développe, et que, devenue multiple3, elle passe de l'état purement intelligible à l'état de représentation4. C'est ainsi que le Xoyoç fait entrer la pensée même dans l'imagination, la montre là comme dans un miroir, où elle se réflète en forme apparente et est transformée en image 5. C'est ainsi que celui qui veut démontrer une proposition géométrique universelle, trace une figure, un schème particulier destiné à la représenter. Le Xdyo? est ainsi le schème à moitié sensible d'une pensée tout à fait intelligible6. Maintenant ce qu'on
1 Enn., IV, 3, 30. i'ao); ô'otv et'v] xoû Àoyov xoû \or,|J.ax'. irapxxoXoufloOvxo; r, TiapxôV/r, zl: xb cpavxa<jx:v.bv... o(mco o.'ov Kpozky.vbuç eiç xb e^co... svôov bv XavOâve'..
- Enn., IV, 8, 6. Ixccoty] cpuaet xoûxo k'v:ax: xb fj.sx 'a-jxr,v uo'.sîv xa\ sîUXix Tï-jOa: oJov <T7iép(xaxo:, sx v.vo; à{JL£poO; àpX'i? «S xé).oç xb alçrô^xbv \o\)<ji]',. 3 Id., VI, (J, 4. noïl* oï lôyo;.
* Id., IV, 3, 30. avarex^aç... èSeXi'xxet.
5 Id., IV 3, 30. àuâywv ex xoO vor,fjiaxo; eî; xb çavxaaxtxov. « Id., I, 4, 10.
Chaignet. — Psychologie. 13
appelle persistance et souvenir, v-j uovvj xat \ (av^jxt), n'est que la compréhension de cette pensée transformée en image1. C'est pourquoi l'âme étant constamment en mouvement pour penser, lorsque ce mouvement arrive à l'imagination, nous en avons la compréhension, c'est-à-dire la mémoire ou la conscience2. Car autre chose est la pensée, autre chose la conscience de la pensée, kvxîlrfyi;. Nous pensons toujours; mais nous n'en avons pas toujours conscience, et cela, parce que le sujet réceptif, l'imagination reçoit non-seulement les pensées, mais les sensations et les unes par les autres. L'imagination les mettant en contact par l'intermédiaire du Xdyoç fait des pensées des sensations claires, et des sensations des pensées obscures3. Sans doute la pensée n'est pas une image, mais elle ne se produit pas sans image4.
La mémoire n'est pas une faculté supérieure et excellente de l'âme, lors même qu'elle a pour objet des choses excellentes; car elle ne consiste pas seulement dans une sorte de sentiment, de sensation qu'on se souvient, mais on tombe par elle dans un état psychique analogue aux impressions et intuitions antérieures, on rentre dans les affections et représentations passées : ce qui n'est pas un bien pour l'âme. L'âme en effet peut, sans avoir conscience qu'elle la possède, posséder une chose plus fortement que si elle avait conscience delà posséder5. Lorsqu'elle a conscience, elle est autre qu'elle-même; l'opposition se manifeste entre le sujet et l'objet, et cette dualité de la conscience qui se dédouble dans l'être, introduit dans l'âme la différence, la multiplicité, caractères de la faiblesse dans l'être dont la force et la per-
1 Enn., IV, 3, 30. r) àvc:).rJ'l''.; avroO oO'tw xat y; [jLovf, xa\ |xvyj(jlyj.
2 Enn., IV, 3, 30. 8io xa. àet xivou(jlévy)Ç rcpcç vôyjgiv t?,; ^v/r,:, oxav èv TOUTa> (xb cpavtaaTtxôv) y:vY]Ta'., YifJitv r\ àvTtXr,<l/iç.
3 Enn., IV, 4, 30. xat aia9ï)(TEt; xaxà Oo'xEpa. Id., VI, 7, 7. ioczi eîvai tàç aîaQriCS!; xaûixç àfiuopa; vor|<7£iç, Ta; oï èxsî vorjtfei; svapysî; aîffô^aeiç,
4 Id., I, 4, 10. (j.sîà oocviacria; ty-,v v6y]<7iv ytyvsaôou, oux o'Jar,; xr(; vor,(7£co; qpavxaaix;.
5 On pourrait dire alors qu'elle est plutôt possédée par son objet qu'elle ne le possède.
fection sont dans l'unité. Au contraire lorsqu'elle possède sans avoir la conscience de ce qu'elle possède, elle est ce qu'elle possède, son unité n'est pas divisée. La conscience est inférieure à la possession, à plus forte raison la mémoire. Mais cependant là même, il y a aussi une cause de faiblesse quand l'âme se porte vers les choses sensibles et par ce penchant inconscient devenue tout à fait leur proie s'identifie à elles. C'est même la cause de sa chute1. En entrant dans la vie réelle l'âme emporte des souvenirs du monde intelligible où elle vivait : elle y possédait donc déjà la mémoire. Mais l'acte des intelligibles obscurcissait cette mémoire, parce que ces purs intelligibles n'y sont pas images2 et que l'image est une condition de la mémoire.
Ce n'est pas la mémoire qui amène à l'acte les intelligibles en puissance dans l'âme. S'il était vrai que nous ne les avons pas vas eux-mêmes, aùx-i., et que nous n'en avons vu que les images, sans doute ce serait la mémoire qui nous les rappellerait; mais comme nous avons eu d'eux une intuition immédiate, une vue directe, la puissance qui met en acte ces" intelligibles, devenus en puissance clans l'âme par l'incorporation, est celle-là même par laquelle nous les avons vus antérieurement : et ce n'est pas la mémoire3.
La mémoire n'est pas à proprement parler une faculté spéciale; quand il s'agit de choses sensibles elle se confond avec l'imagination; quand il s'agit de choses intelligibles elle se confond avec la conscience, qui, elle-même a pour condition l'imagination et le X6yo;, dont la nature et le rôle dans le fonctionnement psychologique, dans le mécanisme de la connaissance ne sont pas nettement déterminés et définis.
En tout cas des deux côtés nous sommes amenés à l'imagination.
1 Enn., IV, 4, 4. «XXà xoù otav o:ax£?]Tac xatà xà upcicrôev 7ta9rj[xaTa y) 6sâ(xata... o 6r( %û%q\).ot. [j.aXXov ■rceaeîv %o:el r/]V <J>v;erçv.
2 Id., id. ou yàp (o; xec^evoi yjwv tvtcoi.
3 Id., IV, 4, 5.