‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 5)Chapitre 19 sur 43 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

l'imagination.

Notre âme est une seule nature en plusieurs puissances ; une de ces puissances reste toujours attachée aux choses intelligibles : c'est la raison pure; d'autres s'attachent aux choses sensibles : c'est celles dont nous venons d'analyser les fonctions ; une troisième se tient dans la région intermédiaire, c'est celle dont nous allons nous occuper, et qui comprend l'imagination, l'opinion, et la raison discursive à laquelle l'imagination et la sensation fournissent ses matériaux1.

La sensation en tant qu'acte de connaissance est l'opération par laquelle l'âme saisit les formes des objets sensibles, eïSyi, formes que Plotin désigne parles termes assez étranges de corps impassibles, ï\ à-rraOou; crw^aro; 2, incorporels par conséquent. A la limite supérieure de cette puissance, lorsqu'apparait dans l'âme, au lieu de cette forme, une sorte de forme sensible, a"a8^u.a, qui représente l'objet, soit en présence soit en l'absence de cet objet même, cpavraspa, et en est l'image, et8a>Aov, la vision, Oiaixa, 6'pakaa, la ressemblance sans réalité objective, nous sortons de la sphère de la perception sensible, et nous entrons dans le domaine des facultés propres de l'âme, lôta t^ç Quand la transformation de la forme

de l'objet extérieur en représentation purement mentale a lieu

« Enn., II, 9. 2.

en présence de l'objet, la faculté prend le nom d'imagination, to cpavxacrTixdv. et celui de mémoire quand l'objet a disparu de la portée du sens qui l'avait perçu. Ce ne sont pas seulement les formes abstraites des objets visibles que l'imagination en les recevant de la sensation transforme en images, c'est-à-dire en formes visibles aux yeux intérieurs de l'âme : ce sont aussi nos pensées, comme nous l'avons vu ; car l'image est déjà une pensée1, et il y a des images non-seulement dans la raison discursive, mais jusque dans la raison pure2 : nos connaissances pures prennent alors pour ainsi dire une forme sensible, olov a'ccô^Twç yiyva)(;xoiji.£v3. En effet la oiavota élève d'une part le sensible au suprasensible, d'autre part transforme l'intelligible en sensible, parce qu'elle développe l'unité simple intelligible dans tout le tissu des causes qui ont déterminé la chose à être telle ou telle 4. Par là elle fait entrer la pensée indivisible, vo\u.a, dans la région de l'imaginable, ©avxaGTixdv, et la montre dans les formes de l'imagination comme dans un miroir5. Par exemple la sensation a donné la vue d'un homme ; elle en communique le type, tov tu7tov, la forme générale à la raison discursive. Celle-ci peut se borner à prendre connaissance de cette forme et s'en tenir là, sans aller plus loin; mais elle peut aussi se demander si elle n'a pas déjà rencontré cet homme, le reconnaître et dire : c'est Socrate. Si la raison déploie, déroule, pour ainsi dire, IjjsXiTToi, la forme que lui a communiquée l'imagination, alors ce qu'elle fait est une opération d'analyse, de division. Le raisonnement divise ce que lui présente en bloc l'imagination0.

1 Enn., I, 1, 9. r\ t£>v ^î^Stbv XeyofjilvY} ôiavoia, «pavracna oucra.

2 Enn., I, 4, 4. 4. Ta iïjç Siavoiaç xa> tou voO EÎxovccr|jiaTa.

3 Enn., I, 4, 4. Conf. Simplicius {de An., 60, a. o). y ai yàp e\ xàç ).oyixà; yjpitov, a>; 'Iâ^êXc/o; (3ouX£tai, aTtOTurcouTai (v) <pavxaaîa) èvepyeîaç nacra:.

4 Id., V, 8. G.

s Id., IV, 3, 30.

6 Enn., V, 3, 3. ei ô-r) xai i%OJ.n:o: xrjv {jopç^v, fj.epi'Çei (r\ ô'.âvoia) a r\ <pavaacria eSwxev.

La place propre de l'imagination clans l'ordre des facultés est donc entre la sensation d'une part et la raison discursive de l'autre l. Si l'image qu'elle nous présente et pour ainsi dire construit est une pensée, comme cette pensée n'a pas d'objet réel, l'imagination se meut dans l'apparence, dans le mensonge2; elle nous fait voir des choses qui ne sont pas, qui n'ont de réalité ni extérieure ni intérieure, puisque ce qu'elle nous offre ne sont pas les pensées même, est une forme vide de contenu réel immédiat. Mais c'est là précisément une des causes de sa puissance magique, le caractère mystérieux de sa nature indéfinissable, insaisissable, entre les sens et la raison. Sa puissance est prodigieuse autant que prestigieuse : elle s'étend à tout le domaine de l'intelligence.

Imaginer n'est pas posséder, c'est voir et devenir ce qu'on voit3; c'est connaître, mais connaître un objet étranger et pour ainsi dire importé. L'imagination donne à l'âme la faculté de connaître l'impression qu'elle a éprouvée, et enveloppe ainsi la conscience. Les états propres de l'âme sont les seuls objets réels que saisit l'imagination : les autres sont fictifs, '^euBïî, ou, comme on dit, imaginaires.

La représentation, ©avrasi'a, est un coup, une blessure reçue par l'élément irrationnel de l'âme et qui lui est portée par les choses extérieures; l'imagination reçoit ce coup, parce que la partie de l'âme qui le lui communique n'est pas indivisible4. Il n'en faut pas conclure que l'imagination appartient tout entière au domaine de ràXoyov et à la partie divisible de l'âme. On peut dire seulement qu'elle a deux espèces ou si l'on veut deux degrés. L'imagination se produit dans l'âme : mais il y a une imagination supérieure, f] Trptonr), qu'on appelle opinion, 86£a, et une imagination inférieure issue, pro-

1 Enn., IV, 4, 3. (jieOôpiov oucja xa\ èv toio-jt.-o xetpévY] sTî'auyto (pspexat.

3 Enn„ IV, 4, 3.

4 Enn., I, 8, 15, cpavxaata ôè iùy)yï) àXôyou eSjcoQev... ôi/stai os Tr,v îcXtqyI^ ôià xoO oùx à[xspoO;.

cédant de la première, kno tauTïjç : ce n'est plus l'opinion proprement dite, ou du moins c'est une opinion obscure et trouble, une représentation que n'accompagne et ne fonde aucun jugement, àveTtfoptToç 4 . Le propre de cette sorte d'imagination est de ne pas attendre le jugement de la raison2. Los deux formes appartiennent également à l'âme et non au composé3; mais la seconde forme de l'imagination qu'on peut appeler sensible, aîffÔ^TqcVj,. produit des mouvements dans la partie de notre âme qu'on appelle émotionnelle, non parce qu'elle éprouve elle-même des émotions et agitations, mais parce qu'elle, est la cause des émotions qui retentissent dans le corps4; elle est semblable quoique supérieure à cette activité qui est le caractère de la nature, cpustç, en ce que, comme la nature, elle produit sans conscience et même sans représentation5. Nous avons donc ici deux imaginations : l'imagination intellectuelle qui mène, autant que la raison, les penchants et les désirs, et les peut en quelque sorte juger0, et l'imagination sensible, qui produit des mouvements dans le TiaO^T'.xdv de l'âme et construit un monde d'images aveuglément et inconsciemment. C'est dans l'imagination intellectuelle qu'apparaissent les images de l'entendement discursif et même de la raison7, et elle peut s'appeler représentative, s'./.ov'.xri cpavTWa ; c'est celle qui est propre à la raison discursive, parce que c'est en elle qu'a son principe le mouvement de division, d'analyse qui la caractérise; car si cet entendement restait dans l'unité, il demeurerait immobile comme la raison pure8.

» Enn.. III, 6, 4.

2 Ici., I, 1,9. cpavToccrîa q\jcol oOx àvs|A£iv£ xyjv xou ôcavoYjxtxou xp:aiv.

3 Ici., III, 6, i. \ <pavxa<7:a èv ^u'/rj rj xs upcox?]... y\ xs àizo Taux?]?.

4 Ici., id. xb ua6v)Tixbv toO uaGou; jxèv aî'xcov r\ rcap 'aùxoO yevopiivou xoO •/•.v^aaTo; êx xr,; cpavxacrcaç x?jç ataO r4x:xr,ç.

5 Ici., id. oia xrt Xeyo|Jtivv) çu<yss èvuitap^ec èvépysc» xaO'evx izoïzî exaffxov. r'o: paaiv, à-^avxâ'jxwr.

6 Zd., IV, 3, 23. at?8r)Tixbv yàs xpixixov 7iw; xa\ cp avx a arixbv ofov voepov.

7 Enn.. I, 4, 10. w èucpaîvexa'. xà xr^v Siavotaç xoù xoO vou sîxovc'i7[jiaxa.

8 Je?., III, 6, 10. èv cpavxacrta e'.xovtv.Tj xtvoij(Ji,svoc 6 Xoyo; yj r\ xlvrfîiç r\ aub xoOxo'j (xsp'.a'jXÔ; èaxiv.

Mais pour que ces images soient vues d'une façon sensible pour ainsi dire, il faut que l'âme à qui elles apparaissent soit paisible et calme : alors nous avons à la fois conscience de l'activité de i'entendement et de la raison, et connaissance par des images des objets de ces facultés Au contraire lorsque le corps trouble l'harmonie de l'âme, ces deux facultés agissent sans image, et la pensée n'est point accompagnée d'une représentation sensible, c'est-à-dire qu'il n'y a point véritablement de pensée. C'est ce qui a fait reconnaître d'une façon générale que si la pensée n'est pas une image, elle se produit toujours avec une image, cpavra^^aç T7jv voTj<nv y{-

Plotin fonde ailleurs la distinction de ces deux imaginations sur sa théorie de la mémoire. La mémoire est un acte de l'imagination; or il y a une mémoire des choses sensibles et une mémoire des choses intelligibles : il y a donc nécessairement deux facultés imaginatives, 8uo toc tpavT<x<mxx. Si l'on considère les deux âmes séparées l'une de l'autre, chacune aura une double imagination, comme une double mémoire; mais dans l'homme où les deux âmes sont réunies en un sujet un et identique, comment concevoir quil y ait deux imaginations et à plus forte raison, qu'il y en ait quatre; car on ne peut dire qu'une des âmes aura l'imagination sensible, l'autre l'imagination intellectuelle : ce serait admettre dans l'unité de notre être deux êtres vivants séparés et n'ayant rien de commun l'un avec l'autre. Si l'on suppose que chacune des deux âmes ait la double imagination, on supprime la différence des deux âmes, puisqu'elles auraient toutes deux les mêmes fonctions, et en outre on se demande comment il se fait que cette dualité échappe à notre conscience, et que nous n'en ayons aucune connaissance 2. On pourrait s'expliquer ainsi ce dernier point : quand les deux âmes sont

1 Enn., I, i, 10. aveu sîôwXou yj ôiavoia xa\ ô voO; vosT stai avs*j pavTaat'a;

Y) VOY)<Ti; TÔTE.

* Enn., IV, 'à, 31. t.'ç y) 8ia©opà... etxa uto; où yiyvt6fTxo[Jiîv.

d'accord et que par conséquent les deux imaginations ne sont pas séparées, l'imagination de l'âme supérieure l'emporte sur l'autre et'la domine, en sorte qu'une seule image apparaisse, Ev to cpàvTas|j.a yivsTai, l'imagination de l'âme inférieure ne servant plus pour ainsi dire que d'une ombre qui accompagne l'autre, comme une faible lumière se fond et semble se perdre dans une plus éclatante1.

Mais lorsqu'il y a désaccord, conflit, les deux images se produisent séparément, et s'il nous échappe qu'il y en ait deux, c'est que nous ignorons également que nous avons deux âmes2, parce qu'elles s'unissent en un seul sujet, et que l'une est comme portée sur l'autre, est le véhicule de l'autre, txoy/frat. L'une, il est vrai, voit tout ; mais lorsqu'elle quitte le corps, elle n'emporte avec elle que certaines choses et laisse tomber dans l'oubli les faits qui appartiennent à l'autre âme.

Les actes ou phénomènes psychiques de l'imagination non plus que ceux de l'opinion, malgré leur affinité de nature, ne sont pas le résultat d'un mélange3. Chacun existe à part, obreiffi, est ce qu'il est en soi, n'emportant avec lui rien d'étranger à lui-même et ne laissant aux autres rien de soi. Les deux facultés gardent leur caractère spécifique propre et pur. Elles naissent l'une de l'autre, mais le développement n'est pas le mélange. L'extériorité respective, to ï\(ùs ne vient pas pour elles de ce que l'une est superposée à l'autre, ou de différences sensibles' dans leur sujet d'inhérence : la différence est toute rationnelle.

Malgré la multiplicité apparente de ses actes et l'intensité de sa puissance qui nous mène où elle veut, le caractère de l'imagination ici-bas est de fournir des images4, et elle se distingue de l'opinion en ce que l'âme,. quand elle se forme

1 Enn., IV, 3, 31.

2 Id., id. oXwç to o'.ttov xwv <|/v*/a)v XavOavei.

3 Enn., III, 6, 15. tô à[uyè; e/ou<ra, où xéxpavTai.

4 Id., III, 6, 15. xacirep rcoXXà ôoxouaa àyetv xat oni) 6eXei àye:v.

des opinions, use des images comme d'une matière ou à peu près. L'imagination, quelle que soit la vivacité de ses actes, ne parvient pas à voiler l'âme et est souvent éclipsée par elle. Quand bien même elle l'assaillirait de toute sa force, elle ne supprime ni ne cache la faculté de l'âme qui agit dans l'opinion: la seule chose qu'elle peut faire c'est que l'opinion s'assimile à elle et manifeste son activité par des images. Mais l'âme a en elle des énergies et des raisons opposées à l'imagination et par lesquelles elle écarte les éléments étrangers qui voudraient s'introduire en elle et troubler la pureté de son essence *.

1 Enn.,Ill, 6,15. oùôà eito:'rjffev oojtyjv... xexpu<pQac -/ai tci ayTÎjv çavTaÇeaOai. Je ne me vante pas d'avoir bien saisi le sens de cet obscur passage. Je serais satisfait de lui avoir donné une interprétation raisonnable et claire.

Page 1