‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 5)Chapitre 20 sur 43 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

l'opinion 4.

Avec l'opinion, la pensée conjecturale, que Plotin identifie avec la forme supérieure de l'imagination, nous entrons dans le domaine propre de l'humanité et par là même de la moralité et de la science; car bien que suspendue, comme la raison discursive, à la sensation2, l'opinion appartient à l'âme qui réfléchit et raisonne, sv ij/u^yj et contribue à fonder les

sciences, du moins certaines sciences. En effet la science a une double catégorie d'objets : les choses intelligibles dont la connaissance est véritablement scientifique, parce qu'elle vient de la raison pure dans l'âme pensante, Aoy.yJ) et les choses sensibles dont la connaissance mériterait mieux

1 Porphyre, dans son traité Les Facultés de l'âme (Stob., Ed., I, 24), mentionne une division des facultés en :

1. xo avE-j cpavxacria; S'.eEooty.ôv àirb xoO voO r)pxY;fjt.lvov, Sidco'.av xs xat voOv 7:po'7r,Yopô'j;j[j.Evov , une faculté discursive procédant sans image, suspendue à la raison pure et appelée ô-.âvoia et voO:.

2. to oà iiExà cpavxaaca; y] ato-Or^sw; ty]v Ôté^oôov eyov ooî;aaxtx6v, une faculté de pensée conjecturale et discursive, appuyée sur l'imagination et la sensation. Dans cette classification, l'opinion se rattache aux facultés inférieures de la connaissance. Mais plus loin il se demande si l'entendement discursif, xb Sie£o3sûqv, qu'on appelle xb So|a<7xixôv, supérieur, •j7TEpoEgy]y.6:, à la sensation et à l'imagination également discursives, est une espèce de la oiivoix, laquelle elle-même appartient au genre de la pensée qui comprendrait une partie inférieure, le ôofodxrxôv, et une partie supérieure, le vorjxixov. Le texte est corrompu : « Totum hoc tmema, dit Heeren, multis adhuc magnisque laborat difficultatibus ».

2 Enn., I, 1, 2. otavoia ok xa\ ob£a eu'afcôriaiv.

le nom d'opinions que celui de sciences4. D'un autre côté l'opinion nous amène à la moralité; car elle prononce des jugements sur le bien ou le mal qui peuvent arriver à l'être animé ou à quelqu'un des siens, jugements qui laissent, rappelons-le, l'âme impassible, le plaisir et la douleur ne touchant que le composé, le vivant, to Çwov. L'âme en se faisant une opinion sur le bien et le mal n'éprouve pas l'émotion, TràOo;, du plaisir ni de la douleur2.

Lorsque la puissance sensitive, to a'.crO^Tixôv, a été déjà créée, l'âme elle-même survient, £7rïixoXou9Y)ffsv, pour donner à l'être une vie plus parfaite, la pensée, ou plutôt, sans venir à sa suite, ajoute à lVt79Y)Tixdv cette vie plus puissante, icpocré- Oyixsv. Car l'âme ne quitte pas réellement le monde intelligible : elle lui reste unie, attachée; mais elle se mêle par ses puissances à l'âme inférieure, et en tient l'essence suspendue à sa propre essence3. On comprend donc que l'opinion ayant son origine dans un principe supérieur, l'âme qui pense, ce principe actif par essence reste étranger à la passivité, parce que l'âme est là comme la forme de l'harmonie, tandis que la cause du mouvement des émotions est semblable au musicien, et la partie de l'âme qu'on peut comparer aux cordes de la lyre mises en vibration est la partie passive, to 7ra67)-

TtXOV *.

Mais l'opinion est souvent trompeuse et ses erreurs nous font commettre bien des fautes et attirent sur nous bien des maux5. Ces erreurs proviennent de ce qu'elle est encore trop engagée dans la sensation et que par suite son objet est hors d'elle. Elle ne peut ainsi atteindre la vérité, pas plus que la sensation dont elle se développe , et c'est précisément par ce

1 Enn., V, 9, 7. et Ssî èiuo-Tr(;jLa; tovtwv XsyEiv 7ipâ*7Tcioè aÙTaî;Tb xtj: o'o%<\ô'vojxa.

2 Id., I, 1, 5. orav yj )>0ity] àpxV «tto 8o|yjç xa\ xpîffîto; Xa6r) toO xaxôv r. 7iocpeîvat... y] ôô£a tzzç>\ to xaxbv, to tyj: Xuii/j; oùx £•/£'. itaôo;.

3 Enn., VI, 7, 5. Èxxexpa|xlvï]v ),6ya) upb; Xoyov. * Id., III, 6, 4.

5 Enn., I, 1, 9. ^suô% yàp 8ô|a.

qu'elle reçoit (Ss^Qfjtxs) un objet différent d'elle qu'on l'appelle 36;a. L'objet de cette pensée obscure lui est communiqué d'ailleurs et comme prêté1. Ce commerce avec le corps, par suite duquel l'âme participe à ses mouvements et est troublée dans son unité, associe pour ainsi dire le corps à la production des opinions2, 7) tyw/y\ GuvSo;a£ou:»a. L'âme n'étant pas pure est en dehors de la vérité, et l'opinion peut être appelée la pensée du mensonge et du faux, tj tgW '}£u8wv Xsyo|aêvyj

Certaines de nos passions naissent à la suite d'opinions, comme par exemple, si quelqu'un s'étant imaginé 4 qu'il va prochainement mourir éprouve à cette pensée un douloureux effroi, ou si croyant, oîtjôeiç, qu'il va lui arriver quelque chose d'heureux, il ressent du plaisir : bien que le sentiment ait lieu dans un sujet et l'opinion dans un autre, il est clair que le sentiment est né de l'opinion5. On pourrait dire, il est vrai, qu'il y a des émotions qui prennent pour ainsi dire les devants, anticipent sur l'opinion, la préviennent, bien plus, qui, sans aucune participation de l'âme pensante font naître l'opinion dans cette âme seule capable de cette puissance. C'est bien une opinion, puisqu'elle laisse l'âme impassible0; mais si le sentiment du plaisir ou de l'horreur paraît étranger à l'opinion qu'il semble faire naître, une analyse plus profonde du phénomène nous montre qu'il n'y a là qu'une apparence, et que si on remonte jusqu'au vrai principe, on trouve que le sentiment qui semble créer l'opinion, tire en réalité de l'opinion son origine, ou du moins que la partie passive de l'âme est pourvue d'une espèce d'opinion, d'intel-

1 Enn., V, 5, 1.

2 Id., I, "1, 3. r, ^'J/y) X9H«1 cTJ[AUîcp'jp[j.£vr) ko fjdô]X.xx: xoù C\ioiony.briç ysvopiv/] xoù Tiâvxa crvv8oi;a£oû<7X.

3 Enn., I, 1, 9; I, 8, 15. Siijxt ^îuos:; ï%u> yevo[xfvY) toO ocaï]6oO? ocÙtoO' ïîui'iv/ oè vivetac tw [i:t] £iva: xaOapâ.

4 La langue française rapproche ainsi également l'imagination de l'opinion.

5 Enn., III, 6, 4. tù>v &l 7ra6£)v xà aèv èic\ oo^a'.ç auvc'atara'.. G Id., III, 6, 4. à-cpsTiTov èà lici xo 8ogâ£stv.

ligence. s-Jvsstv r-.v* r.xzrz/^. La cause qui produit ces troubles et ces frémissements de l'être animé, c'est l'imagination sous sa double forme.

Nos opinions nées, comme nos pensées, des formes. eTot(. tû-c. produites dans Faine à la suite de l'impression des objets extérieurs sur nos organes, reçoivent de ces formes la puissance de gouverner l'animal et de diriger les actions de l'être capable de se les former, c'est-à-dire de l'homme1. Car c'est le privilège de l'homme, qu'il ne partage avec aucun des êtres vivants, de posséder la pensée, dont la première forme est l'opinion. C'est là que commence ce qui constitue essentiellement l'humanité., ce que nous sommes. IvOa %\ ijaeiç ai- Xurta. Les autres activités psychiques que nous observons en nous, nous les avons observées également dans les êtres qui nous sont inférieurs: elles sont à nous: celles-ci seules, supérieures à tous les actes de la vie animale, sont nous. Sans doute c'est nous qui sentons; mais le fait de sentir ne constitue pas l'essence de l'homme, tandis que se former une opinion, même non fondée sur une cause, même fausse, c'est juger, et juger c'est raisonner, et raisonner, c'est penser. Or penser, c'est là nous-mème, touto yipîjueiç, c'est la fonction propre de l'âme, xépeov rîjç fu#fc8-

1 Enn.. I. 1. T.

2 Jif., V, 3, 3. Qui ne se rappelle le mot de Descartes : Je pense, donc

je suis : voire, je suis la pensée même.

Page 1