CHAPITRE DEUXIÈME
La raison se crée en quelque sorte elle-même; le développement des intelligibles dans la raison par la raison est une organisation de la raison par la raison ; car la division ne laisse pas les parties obtenues se placer au hasard, à côté ou au dessus les unes des autres. Il y a là aussi un ordre naturel, dans lequel elles s'enchaînent et tantôt se coordonnent, tantôt se subordonnent. Si la raison se détermine ainsi par un acte opéré sur elle-même, si elle s'organise, c'est qu'elle avait en elle-même non seulement le principe de la division, mais le principe de l'ordre. Les actes divisent, et si les intelligibles contenus dans la raison y sont distingués et séparés, c'est parce que la raison est un acte1. Dans la raison, le principe de cette évolution est en elle, les choses étaient déjà distinctes par leur essence, et on peut dire que cette distinction est leur principe d'être, leur fondement réel 8. En ce qui concerne l'antériorité et la postériorité des intelligibles et des idées, il ne faut pas la concevoir non plus dans le temps, mais dans l'ordre, lv x&lsi. Cet ordre se voit non seulement dans le tout et ses parties, mais dans l'unité même de l'être sensible, d'un végétal par exemple, que l'œil aperçoit d'un seul coup un et entier; on conçoit là, depuis
1 Enn., IV, h, 1. al yctp èvlpyetat où xar'eva. Id., V, 3, 15. Scexlxpuo tw Àôyo). IV, 5, 1. o-rav é'v xt ôia:prj xai àvaTtTuaryj rj èv tù vû ôi^prjac.
2 Id., IV, A, 1. to xo'.oOtov ofov èvauspeid'-ç [j.àXXov.
les racines jusqu'au sommet de l'arbre une antériorité et une postériorité qui n'existent que sous le rapport de l'ordre.
Il en est de même quand la raison s'organise en intelligibles : l'unité de la puissance qui réside en elle n'empêche ni la pluralité, ni dans cette pluralité un ordre d'antériorité et de postériorité idéales, c'est-à-dire des degrés de perfection, c'est-à-dire suivant qu'ils participent plus ou moins à l'unité.
Puisque la raison est une vue voyante, elle est une puissance passée à l'acte. Il y a donc en elle et dans les intelligibles une matière comme une forme1, Ce qui les distingue les uns des autres, c'est leur forme propre, oUsh. ^op^, et s'il y a en eux quelque chose de formé, sur quoi tombe la différence, il y a en eux une matière, dont la matière sensible est l'image. D'ailleurs puisque les idées sont une pluralité, il faut qu'il y ait en elles quelque chose de propre et quelque chose de commun, xotvov xi. Ce quelque chose qui leur est commun, c'est leur matière2.
S'il y a dans les intelligibles de la matière, il y a de l'infini d'une part et un composé de l'autre. Mais l'infini n'est pas partout méprisable 3. quand il doit se présenter et s'offrir de lui-même aux principes qui le déterminent. Il y a donc deux infinis comme deux matières 4. La matière intelligible qui est la raison en puissance, encore indéterminée, mais ayant la puissance de s'organiser, est être ; car ce qui est au-dessus d'elle est au-delà de l'être. Ici-bas Vètre, to ov, est ce qui est au-dessus de la matière ; elle n'est donc pas elle-même être 5.
Quand la matière divine, Gst'x uàt}6, s'est déterminée, elle possède la vie, la vie déterminée et intellectuelle,
1 Enn., III, 8, 10. uXyj ôè ev voyjtoï:.
2 Enn., II, 4, 4. e<7Ttv apa xa\ vXy] r| Tr,v ^.op^v or/ou.Évr] xa\ ôtet to 'jttoxetjjLsvov.
3 Enn., II, 4, 3. o-j 7iavTa/oD xb àôp'.axov àx:uaaTÉov. ^ Ici., II, 4, 15.
5 Ici., II, 4, 16. o-jx ov apx aÙTiq. s Enn., II, 4, 5.
tandis que la matière terrestre, même quand elle est déterminée, ne devient ni vivante ni pensante : elle reste un vsxpov x£xoc1ut)|j.évov. C'est la différenciation, yj IrepoT^ç, qui dans le monde intelligible constitue la matière, tzoizî ttjv 6'Xtjv 1 ; car le principe de la matière, c'est le mouvement premier, -q xt'vYiffiç TipooTï). Le mouvement premier et la différence sont quelque chose d'indéterminé et ne deviennent déterminés que par l'action du premier principe, et aussi par leur conversion spontanée vers lui.
On peut donc admettre dans le monde intelligible une matière et un infini. Quant à la composition, elle n'a là non plus rien de matériel, puisque la matière même n'y est pas sensible. Si l'on objecte qu'ainsi composés, les intelligibles seront un devenu, ytv^svov, il faut répondre que les intelligibles sont, il est vrai, engendrés, parce qu'ils ont un principe, mais en même temps non engendrés, parce qu'ils n'ont pas leur origine dans le temps.
La raison n'est pas une puissance qui passe à l'acte, c'est une puissance passée et éternellement passée à l'acte. On peut donc dire que la distinction de la puissance et de l'acte y est tout idéale, toute logique, vovjcet. Au fond dans le monde intelligible tout est acte et vie et le lieu des intelligibles est le lieu de la vie2.
Ces intelligibles, qu'il faut réduire au plus petit nombre possible 3, se succèdent dans l'ordre suivant :
1. Les intelligibles, qui sont les catégories , ou le système des genres premiers de l'être ou de la pensée; 2- Les nombres ;