M., VI
4 M.. VI, 8. 18. C'est la formule pythagoricienne, a'.tîa rcpb aîiîa;. ■Enn., VI, 8, 18.
En Dieu, l'acte et l'essence étant identiques, on ne peut pas dire qu'il obéit, en créant, à sa nature, car il ne serait pas libre. Or Dieu est libre ; mais la liberté en lui n'est pas un accident. De la liberté qui est propre aux autres êtres, nous nous élevons par la méthode d'élimination des contraires1, à ce qui est la liberté même. Tout ce qui est ayant une limite, une forme, une espèce, c'est-à-dire étant conforme à la loi de l'ordre ou de la raison ne peut avoir pour cause le hasard, qui est le contraire de Tordre et de la raison. Dieu est ce qu'il est, parce qu'étant ce qu'il est il est parfait ; il n'est pas soumis à la nécessité ; il est pour les autres êtres la nécessité 2. Il n'a pas de forme même intelligible, ni qualité, ni quantité; il n'est relatif à rien, puisqu'il subsiste en lui-même et a existé avant toutes choses 3. Il est maître de soi, parce qu'il est tel, non qu'un autre l'aurait voulu, mais tel qu'il se veut lui-même4, libre, parce que son essence et lui ne font qu'un. Il y a plus : c'est lui qui a fait les êtres libres ; il est l'auteur de la liberté, sXsuOspoTtotoç ; ou plutôt il ne faut pas dire qu'il est maître de soi parce que ce serait distinguer l'acte et l'essence qui ne font qu'un en lui5. Son être même dépend de lui : il veut être et il est ce qu'il veut; sa volonté et lui ne font qu'un. L'essence du bien est véritablement sa volonté, et il n'en est pas moins un. Il s'est fait lui-même ce qu'il a préféré être, parce qu'il n'y avait rien de préférable. Il est cause de lui-même, il est de lui-même et par lui-même6. Cette première hypostase ne consiste pas dans une chose sans âme, sans vie, elle est comme une sorte de raison, olov
vou;7.
1 Enn., VI, 8, 8. àça'.plffîi xtov evavxîcov.
2 Id,, VI, 8, 10.
s Id., V, 8, 12.
6 Enn., VI, 8, 13. uitoottiCocî a'jxov. VI, 8, 1G. èvspy^ua apa sx'jtoO aûxôç. VI, 8, 13. ai'xtov eauToO xat -rcap'auroO y.a\ St'aÔTÔv aùxo; (c'est le causa sui de Spinoza). VI, 8, 15. ô uo-.tov èauxov.
7 Id., VI, 8, 15.
Il est à la fois penché sur lui-même et immanent à luimême. Son acte est une supra-intellection éternelle, bTzepvo^atç àst ou7c/j supérieure à la vie et à la raison, c'est-à-dire qu'il est une vie et une raison supérieures ,. Tout ce que l'analyse psychologique nous a fait reconnaître dans la raison existe aussi dans l'un, mais d'une manière supérieure Comme le centre, sans être ni les rayons ni le cercle, est cependant le père des rayons et du centre qu'il engendre par sa puissance immanente, de même l'un est l'archétype de la raison qui tourne autour de lui et est son image, c'est-à-dire son œuvre. Il est le dehors, to sçw, parce qu'il embrasse tout et est la mesure de tout; il est le dedans, to eccrw, parce qu'il estlaprofondeur la plus intime des choses, le contenu en même temps que le contenant. En lui, la puissance ne consiste pas à pouvoir les contraires : c'est là le caractère propre de l'être incapable de se tenir toujours au meilleur, c'est-à-dire de l'homme, dont la liberté consiste précisément à pouvoir les contraires2. La raison est la plus belle des choses : que dire de celui qui l'a engendrée? il est l'objet aimable et l'amour, l'amour de lui-même: car il n'est beau que par lui-même et en lui-même. Ce qui désire en lui ne fait qu'un avec le désirable qui est l'hypostase 3, qui est un acte permanent4. Tous les êtres arrivés à l'achèvement de leur nature créent un autre être et ne se reposent pas en eux-mêmes. Nous voyons cela non seulement dans les êtres doués de volonté, mais chez ceux mêmes qui en sont privés, même chez les êtres sans vie et sans âme ; dans la mesure de leur puissance, ils transmettent à d'autres quelque chose d'eux-mêmes. Le feu ne se contente pas d'être chaud : il échauffe. En cela les choses ne font qu'imiter le Premier qui ne saurait, comme un Dieu jaloux, se renfermer en lui-même. Il engendre donc, tout en restant
2 ld„ VI, 8, 18 et 21.
3 Id., VI, 8, 15.
4 Id., V, 3, 17.
dans son état immuable de perfection absolue1. Acte de son essence, la création est nécessaire.
Les deux aspects sous lesquels Dieu se présente à nous de la manière la plus manifeste et la plus puissante sont le beau et le bien. Si on sépare ces deux intelligibles2, on voit que le bien est antérieur et supérieur au beau. La conception du beau suppose un acte de connaissance, kvt{fa\tyis ; elle est accompagnée d'une sorte de stupeur, ôajxêoç, îxTzXrfcç. Le plaisir qu'il cause est mêlé de souffrance3, parce qu'il fait naître en nous des désirs et éveille l'amour. Le beau ne suffit pas ; car l'apparence seulement nous en plaît, et parfois il nous écarte du bien. Le bien n'a pas besoin, pour être vu, ni de connaissance antérieure, ni de réminiscence, ni d'attention. Le désir qu'il provoque est immanent, cuusuto;, et non acquis; il ne s'adresse jamais aux sens ; il est une fin qui satisfait pleinement, l'apparence ne suffit pas. Le bien n'a pas besoin du beau, le beau a besoin du bien ; le bien est doux, calme, délicieux, et il est présent aussitôt que nous voulons sa présence4. Mais quand on les divise, ce qui peut aider à comprendre la dignité supérieure du bien, il faut se rappeler qu'alors il ne s'agit plus du beau premier, du beau suprême, au-dessus même de la beauté intelligible qu'il produit, et qui est la source, le but, la fleur de tout beau.
Le beau absolu se confond avec le bien absolu 5.
L'un, auquel on ne peut attribuer d'autre essence que l'unité même0, doit nécessairement paraître posséder une nature en quelque sorte contraire à sa nature, puisque, puissance de tout, il a en puissance la pluralité ; mais cette pluralité ne lui vient pas d'un principe extérieur et étranger :
* Enn., V, 1, 1 et 12,
2 Id., I, 6. 9. ô'.a'.pfov Ta vor(Tâ.
3 Id., V, 5, 12. oôûva; ôtôtt-Tiv... k'-/s'. (TUfi-fuy?) aXyivovTt tt)V 7)Sovr,v.
4 Id., V, 5, 12. y]7uoy xai upoT-^vè; xai àopoTôpov... elç yàp to téXoç àcpî-/0a'..
5 Enn., I, 6, 9.
6 Id., VI, 5, 9. to Ev toOto xaON>u or] xa\ xaT/jyopsîv scrciv tu; ovaiav to ev... to oXov Ev.
elle lui vient de lui-même et il la tire de lui-même, rcoip aôrou xa! i\ autou l, et c'est la multiplicité infinie. C'est une vie infinie et une, infinie dans son fond le plus intime, puecydOev a-rcs-tpov ; car il n'y a pas de matière dans la vie infinie et universelle2. Source de toute vie, cette vie est éternelle, indéfectible, inépuisable : une vie qui bouillonne, et qui dans son bouillonnement déborde 3.
Si tu t'attaches à le voir et à ne voir que lui et lui tout entier, si tu renonces à ton individualité, tu deviendras universel. Tu accrois alors, tu enfles ta nature, au;siç csxutov. Ce Dieu unique et un est celui vers lequel se tournent tous les peuples de la terre, la terre elle-même et le ciel ; celui par qui et en qui le monde subsiste, de qui dépendent tous les êtres intelligibles, jusqu'à l'âme, qui en lui, sans s'y confondre, se fondent dans l'unité 4. C'est ainsi qu'il est omniprésent, non pas qu'il descende dans les choses, mais parce que toutes les choses viennent se suspendre à lui, attirées par l'amour qu'excite en elles sa beauté, beauté qu'elles souhaitent de posséder tout entière, et qu'elles possèdent en effet dans la mesure où elles le peuvent. Il est omniprésent d'une autre manière parce qu'il est la source et le principe de la raison qui nous éclaire tous, et qui est en chacun de nous identique, égale et entière. Enfin il est encore omniprésent parce qu'il est le bien, qui est commun à nous tous et identique en chacun de nous5.
Est-il vrai qu'il n'y ait qu'un seul Dieu? la question, posée par l'auteur d'une telle théologie aurait lieu de surprendre si on ne réfléchissait à l'empire qu'exerçait sur les esprits la croyance séculaire à la pluralité des dieux. Qu'un principe un en nombre et identique soit partout présent tout entier
1 Enn., VI, 5, 12.
- Id., "\ I, 5, 9. êv ajTw uavrayou ovra.
; /'/., \ I, 5, 12. èv côtî} o-Jov 'JTTîpÇôûuaav Çw/jv.
4 Ici., VI, 5, 12.
s Id., VI, 5, 10.
est une conception commune à l'humanité. Tous les hommes mûs par un sentiment spontané proclament que Dieu est présent en chacun de nous, qu'il est un, identique à luimême et unique1. Cet accord universel de l'humanité est le principe et la preuve la plus solide de cette conviction; car nous ne tirons pas cette croyance par un raisonnement inductif7 de l'observation et de l'expérience des choses sensibles et particulières; elle s'échappe du fond de nos âmes qui l'affirment et l'expriment involontairement2. Cette croyance est même antérieure et supérieure à celle que nous trouvons dans notre conscience et dans notre raison, à savoir que toute chose tend au bien3. Le grand caractère psychologique du bien en nous c'est qu'il nous satisfait pleinement, qu'il ne nous fait jamais éprouver par sa possession de regrets ou de remords, que nous nous reposons en lui absolument et ne cherchons plus autre chose que lui : ce qui le distingue de tous les biens apparents et mensongers4.
1 Ici., VI, 5, 1. Communis indicat mentis hnmanœ conceptio... Omnes naturali quodam instinctu clamant.
2 Ici., VI, 5, 1. ïaxi 7iâvioûv psêacoxaTY] àp/r, rjv ôxJTtsp ai 'lvyy.\ r,aà)v çOsyyovTat.
3 Ici., VI, 5. 1.
4 Ici., VI, 7, 24-26,