‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 5)Chapitre 7 sur 43 · RAPPORTS DE L'AME ET DU CORPS · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE L'AME ET DU CORPS

Nous avons maintenant à rechercher les causes qui mettent l'âme en rapport avec le corps, et quelle est la nature, quel est le mode de ces rapports1, à définir ce que c'est que l'animal ou l'être vivant qui naît de ces rapports; car le vivant, to Çwov, peut être le corps même ayant reçu l'organisation, ou le mixte du corps et de l'âme, ou enfin une troisième chose née et engendrée de ces deux autres2.

Remarquons d'abord qu'il ne faut pas se laisser tromper , dans une recherche scientifique, par les habitudes du langage ordinaire qui fait souvent violence aux faits et à la réalité. Nous plaçons communément, et il nous faut bien placer l'âme dans le corps, soit qu'elle existe en lui , soit qu'elle existe avant lui3. Nous disons qu'elle revêt un corps et qu'elle s'en dépouille comme d'un vêtement incommode et malsain; nous disons qu'elle entre dans le corps, qu'elle y vient, qu'elle y descend4. Comment se fait-il que tout le monde se serve de ces expressions qui disent ou semblent dire tout l'opposé de la vérité? C'est que l'âme étant invisible et le corps étant visible, nous ne comprenons qu'il a une

1 Enn., IV, 3, 9. tz&ç eyyîveTai (jw^aTrt 4^ 1 J X 0 z'-'-> ('J tpoTzoz.

2 Id., I, 1, 5.

3 Id., I, 1, 3. aXXà yàp èv a-aSy.aTc Ostsov ^u/r,v ovia-xv.

4 Id., IV, 8, 8. 'Vj/rjv ïo'j. IV, 3, 13. s-.aiou s'.; to upoapopov (rwixx. IV, 8, 7. £<;avaoOva'.. IV, 3, 13. èXôstv etç crtbpLa... ofov ajio[j.ocTa); xâiî'.ai xa: eî'aetat eî: o oeî (<sib\ix). III, 9, 3. ep^sTat et; aùxo.

âme qu'en le voyant se mouvoir et sentir, et nous en concluons que le principe de son mouvement et de sa sensibilité est en lui. Mais si l'âme était visible, si elle était perceptible à nos sens, nous verrions, ce que la raison va nous démontrer, que c'est elle qui enveloppe tout le corps de la vie , qu'elle le pénètre également, i%'laov, c'est-à-dire tout entière en toutes ses parties, et qu'alors c'est le corps comme enveloppé qui est dans l'âme qui l'enveloppe et le contient1. Il ne faut pas prendre à la lettre ces termes dYfooSo;, d'È^u/co^ç. qui ne sont employés que pour rendre plus claire l'expression de notre pensée, 8c8a<yx<*Xfo<; xai xou sajous /âp'.v. Ce sont là des abstractions, des notions purement logiques, créées par le raisonnement et le langage2.

Cette entrée de l'âme dans le corps suppose une succession, un ordre dans le temps qui n'existe pas réellement. Il if y a jamais eu de temps où l'univers et le corps fussent sans âme; il n'y a jamais eu de temps où la matière fût sans forme. Ce serait inintelligible et l'intelligibilité est la marque et la nature de l'être. Mais il est possible à la raison et à l'esprit de séparer dans la pensée ces choses en réalité, dans l'existence, toujours unies. Comme elles sont composées, la pensée à la puissance de les décomposer et de les séparer idéalement 3.

Mais il est nécessaire de ne pas poser dans l'existence d'un côté et séparément les Idées et les formes, et de l'autre la matière, et de faire venir d'en haut, de quelque part inconnue, avwOsv ttoOev, la vie et la lumière, l'eXXatAtJ/iç, dans la matière.

Ces termes séparés ne seraient guère que des mots vides. Qu'est-ce que signifieraient ces formules, au loin, -ôsçw, et à

1 Enn., IV, 3, 20,

2 Id., IV, 3, 9. ôsï 8y| tû Xoya) tïjv et'aoSov xoù rr,v è\ity j/w7!v yîvvsaOat

vo(j.£Çe:v.

3 Id., IV, 3, 9. à/A 'èiu voterai TaS-cx ywpîÇovTa; a-Jtà arc 'àXXvy.wv tco Àôyo) oiovtî. s^saxt yàp àvaXve'.v Xôytp xai x?j ô'.avoi'a uàTav auvOîdtv.

part, //optç, appliqués à ces choses? Le mode de leur participation serait incompréhensible ou du moins des plus obscurs1. La séparation des deux essences, du corps et de l'âme, ne peut être opérée que par la philosophie2, comme elle n'est concevable que par un acte de la raison se contemplant ellemême : « Il m'arrive parfois, dit Plotin, de secouer pour ainsi dire le sommeil qui pèse sur moi, de sortir de mon corps, de revenir à moi-même. Me séparant alors, par un acte tout interne, de tout le reste de moi-même, regardant audedans et au fond de moi-même, j'y vois une perfection divine, et me demandant alors comment je suis arrivé ici, dans cet état d'imperfection que la réflexion et la conscience ne me font que trop clairement connaître, je ne vois d'autre solution à cette question que d'admettre que mon âme a vécu d'une existence incorporelle, antéterrestre avant de descendre dans mon corps3. » Il est hors de doute que Plotin a admis une existence réelle de l'âme, purement incorporelle, et que pour lui l'incorporation est une chute, une déchéance, avant laquelle l'âme vivait à la fois distincte et unie à l'âme universelle, qu'il appelle tantôt sa mère et tantôt sa sœur. Ou ne peut contester que nous nous trouvons en face d'affirmations contradictoires et difficiles à concilier. On o supposé que cette hypothèse d'une existence séparée de l'âme appartenait plutôt à l'élément surnaturel et religieux de la doctrine, qu'à sa métaphysique philosophique Cela ne ferait pas disparaître la contradiction ; n'est-il pas plus naturel de l'expliquer sinon de la résoudre par la notion que Plotin se fait de la matière qui n'est dans son système qu'une ombre de l'esprit, mais encore au fond, une idée, une forme? Il n'y a pas en réalité d'opposition d'essence entre la matière et la forme, entre le corps et l'esprit : il n'y a qu'une différence de degrés, en sorte

1 Enn., VI, 5. 8. tb GuacppaTxov xa\ xb aTcopaixaxov ?jv xb xîjç jj.sxa)>rj^ea>;

).£YO[;.£vov.

2 Id., VI, 4, 16. et os itavTc)>a>; Xvffècs a>iXo<70<pîa.

3 Id., IV, 8, 1.

que l'on peut dire sans se contredire absolument que l'âme entre dans un corps et qu'elle n'a jamais été sans corps, comme la matière n'est jamais sans forme.

Quoiqu'il en soit, nous disons communément que l'âme est dans le corps et c'est le contraire qui a lieu. C'est l'âme qui s'est créé à elle-même son lieu, c'est-à-dire son corps1. L'âme universelle n'est venue dans aucun lieu, car il n'y avait pas de lieu où elle pût se porter. Il est vrai que l'âme universelle a ébauché un corps et a commencé à l'organiser, et que l'âme individuelle, quand elle a voulu se détacher de l'âme universelle, au sein de laquelle elle vivait, a trouvé un lieu tout prêt à la recevoir, où elle peut se porter et descendre. Mais en regardant vers cette espèce d'être inférieur à elle, à peine organisé, qui cependant déjà l'attire, quoiqu'elle en sente l'imperfection et pour ainsi dire le vide, elle jette sur lui un second regard, et charmée par cette seconde vue, elle le crée véritablement, en lui donnant forme et figure ; elle en fait une image d'elle-même, quoique moins parfaite, s'unit à lui, c'est-à-dire comme nous nous exprimons improprement, y entre et en fait sa demeure2. Improprement en effet ; car c'est l'âme qui contient et soutient le corps en lui donnant la vie; c'est le corps qui est contenu et comme embrassé par l'âme; c'est l'âme qui demeure, et c'est le corps qui passe et s'écoule. Elle est évidemment ici le principe le plus puissant et le plus noble; et comme on ne saurait soutenir que le principal est dans l'accessoire, le contenant dans le contenu, ce qui demeure dans ce qui passe, nous ne devons pas croire et nous ne devrions pas dire que l'âme est dans le corps, mais tout au contraire il faudrait dire que le corps est dans l'âme 3.

1 Enn., IV, 3, 9. y-.vvr](yzi lavcî] xoitqv tocrxs xat awjxa.

2 Id., III, 9, 3. xb jisx'aOxYjV notEt... TtâXiv ce looOcra, o;ov Ssvtépa TipoaëoXr,, xb et'ôwXov èfxôpçcoGc xoù Yiaôîicra sp^STas s'.: aùxô.

3 Ici., IV, 3, 20. o-jx av k'çafjisv tyjv 4rjZ*lv £v Ti9 cwjjiaxi siva'.. «XX 'èv x<o xvp'.toxspco xb fjLyj xotoOxov £tva: xa\ èv xcù (ruvé^ovTt xb aws'/onEvov, xat èv xâ> (xri pôôvxt xb péov. Ici., III, 9, 3. ôib o-jx ev xto ac6[xax'. (r, ^v/r,)... àXXà xb Oib\)<x etç a'JXYjv.

Mais en admettant la formule ordinaire que notre âme est dans notre corps, il faut faire la réserve qu'elle n'y est jamais tout entière, et qu'une partie d'elle reste toujours dans le monde intelligible, son principe1.

Il s'agit donc surtout de savoir quel est le mode de cette présence de l'âme dans le corps ou du corps dans l'âme, et quelle est la nature du rapport établi entr'eux. Ce rapport est produit par trois causes : d'abord une attraction libre. po7rJ] aÔTsI-outfioç, une inclination volontaire; secondement la cause toute puissante et absolue, la loi irrésistible et fatale des choses, acri'a Suvxaea); ; enfin l'intention de mettre l'ordre et la beauté dan^ le monde des corps, tou ust aûrqv kocut^-.;2.

L'âme n'est en réalité jamais dans le corps : elle vit en soi et par soi; ello vivifie le corps qu'elle contient dans la forme, dans l'être et dans l'unité; elle use de lui comme un ouvrier de ses outils, et ne participe pas aux passions qu'il éprouve comme vivant, c'est-à-dire comme composé3. Elle ne peut souffrir d'être mêlée à aucune autre substance; car on ne conçoit pas comment deux substances différentes pourraient s'unir au point de n'en devenir qu'une seule. Tout ce qui est substantiel reste, par essence, pur de mélange. Il n'y a à pouvoir se combiner ainsi que les choses qui ont une matière commune et appartiennent au même genre. Rien de ce qui n'est pas quelque chose d'elle, de ce qui est au-dessous d'elle ne peut s'introduire en elle ; car elle tendrait alors à devenir ce qu'elle n'est pas, à n'être pas ce qu'elle est, c'est-à-dire à

1 Enn., IV, 8, 8. .où izy.ix o-jo't} 7j[i.ô"répa tyv%r\ s8u, àXX' sorte ti avr?|Ç èv x& vor,T<7> àei, to 8è èv aîcrôyjTÔ). Nous verrons plus loin (IV, 3, 12) que les âmes ne descendent pas toutes tous les degrés de l'abîme matériel : les unes vont plus bas, les autres restent plus baut; ebacune s'arrête au degré où elle rencontre une plus grande ressemblance avec sa nature propre, xaOo^oîwr'.v ô'.a8;T3aK ; celle-ci au degré de l'humanité, celle-là au degré de J'animalité, -?i jtsv e'.; avÔpwTiov, -V Se eîç Çwov aXXv] aXXo. Ces degrés comprennent eux-mêmes des divisions nombreuses entre lesquelles les âmes se partagent suivant la même loi.

2 Id., IV, 8, 5.

3 Id., I, 1, 3.

s'anéantir elle-même1. Or le propre de tout être, au contraire, est de se conserver soi-même. L'âme, dans aucune de ses parties, n'est donc dans le corps comme dans un lieu ou dans un vase. En effet le lieu est un contenant et le contenant des corps, xepieKTucbv croW/ro;. Or là où une chose est divisée, il est impossible que le tout soit dans chaque partie; or l'âme est dans chaque partie du corps, elle ne peut donc pas être contenue dans le lieu qui est le contenant des corps. Elle serait plutôt le contenant de son corps. L'âme n'est pas davantage dans le corps comme dans un vase ; car alors le corps sera lui-même sans âme, ot^u^ov. Dira-t-on qu'il sera animé par une sorte de communication continue et insensible, Siaoorret tivi ? Mais alors l'âme perdra de sa substance ce qu'elle en transmettra au corps. Le lieu est d'ailleurs un incorporel, en tant que pure limite; il n'a que faire de l'âme; et s'il contenait l'âme à la manière d'un vase, il ne la toucherait que par sa surface et ne pénétrerait pas dans son essence et son fond intime. Le lieu se transporte avec la chose qu'il contient ; mais qu'est-ce qui transportera le lieu même, c'est-à-dire le corps? Le lieu n'est qu'un intervalle, une distance, Bixdnrjui; mais l'intervalle c'est le vide, et le corps n'est pas un vide.

L'âme n'est pas dans le corps comme la qualité dans la substance; car alors elle ne serait qu'un état du corps, inséparable du corps et nous savons qu'au contraire elle en est séparée. L'âme n'est pas dans le corps comme la partie dans le tout, car elle n'est pas une partie du corps; ni comme le tout dans la partie, puisque le corps n'est pas une partie de l'âme; ni comme la forme dans une matière, car la forme d'une matière est inséparable de la matière dont elle est la forme etdeplus implique l'existence antérieure de la matière qu'elle informe ; or c'est l'âme qui produit la forme du corps : elle est donc différente de cette forme marne2. Si l'on dit que

1 En?i., I, 1, 2.

2 Aristote répondrait qu'elle est non la forme informée, mais la forme informante.

l'âme est une forme non engendrée mais néanmoins séparable, on ne voit pas clairement comment cette forme est dans le corps puisque l'âme en est sêparable et comment elle s'y unit en pouvant s'en séparer : ce qui est la question même 4.

L'âme ne fait pas un mixte avec le corps; car par ce mélange, s'il pouvait s'opérer, le corps, c'est-à-dire la partie inférieure du mélange en deviendra meilleur, tandis que l'âme, la partie supérieure, en deviendra pire; elle participera aux faiblesses du corps, à l'irrationalité, à la mortalité; elle perdra la vie en la donnant au corps qu'elle ne pourra plus vivifier d'une manière durable. Mais privé de la vie, le corps ne pourra plus recevoir, outre ses propriétés spécifiques, la propriété par surcroît de sentir2. Or le corps veut n'être pas simplement un corps, mais être un corps sentant, et ce n'est pas tout corps, dans un état quelconque qui peut être doué de cette vie* nouvelle, de la vie de sensation3; c'est seulement un corps vivifié par l'âme qui est capable de souffrir, de jouir, de désirer, c'est-à-dire de sentir4.

Et d'ailleurs qu'est-ce que ce mélange prétendu et en réalité impossible? Faut-il l'entendre comme le mélange de la blancheur et de la ligne? Mais si la ligne et la blancheur, en tant qu'ayant une matière commune et appartenant au même genre, peuvent ainsi se mélanger, il n'en est pas de même de l'âme et du corps, natures hétérogènes entre lesquelles on ne conçoit aucun mode de mélange. Dira-t on que l'âme se répand, s'étend substantiellement dans le corps? Mais cette diffusion toute matérielle n'explique pas la sympathie et ne la constitue pas, parce qu'elle ne peut produire l'unité des deux substances. L'âme ne connaîtra pas les passions du

1 Enn., IV, 3, 20.

3 10., 1Y, 4, 20, vjt£ yàp xù oTTwcroOv ïyovx>. aaijj.aT'. ôoteov xr,v pcp"/V Tr,; op:Eî(.>; »tat upoOvjxiaç... aXX'ô atb[j.a p.èv è<rr:v, èOéXee 5è [atï [xoyov <7oj[jia

corps, et le corps lui-même ne souffrira pas. La lumière reste étrangère aux modifications et aux états de l'air quoiqu'elle le pénètre et soit diffuse dans toutes ses parties.

Il est vrai qu'on peut dire que l'âme est une forme informante, séparable en tant qu'essence et commandant au corps. Dans ce cas elle n'en souffrirait pas les passions, et nous serions amenés à conclure que le sujet de ces passions, que l'âme sent comme le corps, n'est ni le corps en soi, ni l'âme en soi, mais le corps organisé, le corps naturel ayant la vie en puissance. Il est en effet aussi absurde de dire que l'âme s'attriste ou désire que de dire qu'elle fait de la toile1. On peut dire encore que l'âme est dans le corps comme le pilote dans son vaisseau. Bien que ces manières de concevoir le rapport de l'âme et du corps se rapprochent de la véritable solution2, elles ne la donnent pas entière ni claire. Le pilote n'est qu'accidentellement dans son navire : il en est séparable; il n'est pas présent dans toutes ses parties. II en est de même de la comparaison de l'âme avec l'art qui se sert de ses instruments, l'art étant considéré comme une force animée, infuse à l'instrument et lui donnant, au-dedans de lui-même, la puissance de se mouvoir et de se diriger lui-même3. Mais la comparaison pèche encore, parce que l'art est toujours extérieur à l'instrument qu'il emploie, et il faudrait ajouter que l'âme est dans le corps comme dans son organe naturel, h . cpuaixoi opyavw, c'est-à-dire un organe construit par la nature et mû par elle à son gré; mais comment l'âme se trouve-t-elle dans cet organe naturel, et quel est la nature du rapport qui les unit, c'est ce que cette hypothèse ne détermine pas.

De cette longue discussion il résulte du moins avec certitude que l'âme n'est pas inhérente au corps , oùx eIvdc. bv t$ ccoacm4. « Anima non proprie inest, dit M. Ficin, sed adest

1 Enn., I, 1, 4

2 Id., IV, 3, 21, xpouo; ouxo; irepo; tî>v irpocOev, a).X'6(JLà); ÏTt 7toOoO|jlsv e^euoeîv xsù èyyuTÉpa) 7rpo<j£X0£Îv.

3 Enn., I, 1, 4; IV, 3, 21.

4 Id.t IV, 3, 21.

LA PSYCHOLOGIE DE PLOTIN. — L'AME ET LE CORPS 111 corpori. » C'est par ces mots, cyco^art napetvat, non inest, sed adest, que Plotin croit expliquer clairement le mode de présence de l'âme dans le corps. Par cette espèce d'assistance, elle peut être dite à la fois présente au corps et non présente dans le corps; présente tout entière au corps tout entier sans être mélangée avec lui, et demeurer intacte, pure, toujours la même, tandis que le corps s'écoule et se dissipe1. Il serait même plus exact de dire que le corps est présent à l'âme que de dire que l'âme est présente au corps2. La différence des essences, leur séparation même n'exclut pas la possibilité de cette sorte de présence3. Il y a d'ailleurs des degrés dans l'intimité de ce rapport : autre est la manière dont les choses sensibles sont présentes aux intelligibles et les intelligibles aux sensibles — et il faut l'entendre ici des choses sensibles qui peuvent être présentes aux intelligibles et des choses intelligibles qui peuvent être présentes aux sensibles4; car cette espèce de relation n'est pas universelle; — autre est le mode suivant lequel les intelligibles sont présents les uns aux autres. Car on dit : le corps est présent à l'âme, et Fondit aussi : la science est présente à l'âme; une science est présente à une autre science, quand chacune d'elles, malgré son individualité, se trouve dans le même sujet ou dans la même intelligence qui les possède toutes deux; on dit aussi : tel corps est présent à tel autre corps. Mais tous ces modes de présence diffèrent entr'eux suivant les catégories des choses qui entrent dans cette relation.

En quoi consiste-t-elle précisément ? Ce n'est pas une présence indifférente, inerte, morte : c'est une communication par laquelle l'âme se donne au corps et fait de lui un être vivant, un animal5. L'animal n'est vivant que parce que

1 Enn., IV, 3, 22.

2 Id., VI, 4, 11. tyvyri o&y.y. nipzGX'.v.

3 Id., VI, 4, 11. ecm'yàp Jcai irapscvoa -/o.pU ô'v.

4 Ici., VI, 4, 11. aXXw; ch. aîaOïjxà toî; Tzâptaxiv, oia îtâpEcmv aù-

TtOV xai Oi; 7I3Cp£GT'.V.

5 Enn., I, 1, 8. ococoaiv laurJ-jv toi; cra>[j.aTo; (j-sysOso-iv, otcogov av Ç&ov -rç exourrov. '

l'âme s'est donnée à son corps, et il est vivant dans la mesure où elle s'est donnée à lui. Mais quoi ! si l'âme se donne, donne sa substance à un autre, elle la perd et l'animal deviendra un composé de l'âme et du corps : ce qui anéantirait la nature de l'âme, comme nous l'avons déjà dit.

L'âme ne peut souffrir aucun mélange, aucune modification passive : elle demeure toujours elle-même l. Ainsi l'âme ne peut pas se donner au corps : elle lui donne seulement quelque chose d'elle-même, quelque chose qui lui ressemble en lui restant inférieur, et qu'on peut appeler son image et son ombre, eloojXov, ax(x. Avant de le donner, elle le crée, et ce que produit ainsi l'âme, c'est-à-dire la vie, lui est nécessairement inférieur, c'est-à-dire est une forme inférieure de la vie La vie procède de la vie, mais la partie de l'âme qui procède n'est pas égale à celle qui demeure ; l'antérieur est toujours différent du postérieur et lui est supérieur. De ces deux actes, l'un est toujours plus faible que l'autre3. Le produit engendré est sans doute du même genre que ce qui l'engendre, mais ne peut lui être égal parce que tout ce qui vient après, s'affaiblit. Chaque être vivant arrivé à sa perfection respective tend nécessairement à communiquer quelque chose de sa perfection aux choses placées au-dessous de lui 4. Dieu lui-même qui agit en soi et sur soi, agit aussi au dehors5. Il n'y a que ce qui est au dernier degré de l'être, que l'absolument impuissant qui ait pour caractère de ne rien produire, de ne rien avoir, de ne rien laisser après soi0. Si cette loi universelle n'existait pas, le Bien ne serait plus bien, la Rai-

1 Enn., I, 1, 8. (jivovsa [xlv aÙT?) (ou aù-crj).

2 Id., V, 1, 7. à ^u/r,; àvâyxr, eiva1. yj'.povoi.

3 Enn., III, 8, 4, Tigôe'.aiv aec Çooy) èx £wt,ç... o-jx î'cov xo TrpoVov xu> jjecvavu... xb 7tpôt£pov exepov toO ûarlpov... 111, 8, 5. àvâyxYj àaO£V£(7T£ pav èxipav ÉTépa; £ivoa.

4 Enn., V, 1, 0. Ttccvra 6'oaa \ot\ xi\z\x y£vv3. Id., II, 9, 3. é'/aaiov xo avxoO ô'.oôvat xai àXXa).

5 Id., II, 9, 8. £Ïvai yàp ocutoO Èvspys'.av S'.Trrçv? t*1v V-^ sv ia'jrài, rr,v 6k eiç àXXo.

G Id., II, 9, 8. o"JÔév lax: nçtoç xb xcctw, ô twv ti^vtwv àû'JvaxtÔTaiôv ïgx:.

son, 6 Nouç, ne serait plus raison, l'âme ne serait plus âme1. Tout être tend à rendre semblables à lui-même les êtres sur lesquels il a une puissance et une action : on voit cela même dans les choses sans vie, où l'activité spontanée est comme plongée dans le sommeil. L'âme est ainsi naturellement poussée par un instinct interne à tout animer et à faire vivre les autres choses, comme le feu a la puissance naturelle d'échauffer, un autre élément de refroidir2. L'âme a une double puissance : l'une par laquelle elle agit sur elle-même, l'autre par laquelle elle agit sur autre chose. Dans les êtres sans âme, l'action qui vient d'eux repose pour ainsi dire endormie ; elle ne s'exerce pas sur eux-mêmes et ne tend qu'à s'assimiler les choses susceptibles de souffrir cette modification. Mais la fonction de l'âme qui s'exerce sur elle-même et sur autre chose est une activité éveillée, par laquelle elle fait vivre les choses qui ne vivent pas par elles-mêmes et les fait vivre d'une vie semblable à la sienne. Or l'âme vit dans la raison, Çwca èv X6yw ; elle donne donc au corps une image de la raison qu'elle possède, et comme elle possède les raisons de tout, même des êtres divins, le monde créé par elle a toutes ces raisons et même une sorte de divinité 3.

Ainsi chaque être a un acte qui est sa ressemblance, et qui a pour source une surabondance de vie, un trop plein de vie, 7rÀ£to)v Çw>5, qui veut s'épancher et rayonner, et ce besoin est le principe de son activité génératrice 4. Les principes supérieurs, par ce même trop plein qui déborde, créent leurs hypostases, c'est-à-dire leurs actes substantiels et permanents, sans se mouvoir ; mais l'âme se meut quand elle engendre la vie de sensation et la vie végétative ou nature, qui lui sertd'hypostase, par laquelle elle descend jusqu'au der-

1 Enn., II, 9, 3.

2 Ici., IV, 3, 10. xoivbv Sr, xoOxo uavri ovx-t et; ô^o:coTtv lauxâ) ayetv 'l-r/j^ ci epyov >cai xb èv aûtï) èypvjyopo; xi xoù xb et; à'ÀXo (orra-Jt^;* Çïjv oôv xa« xà à>.).a notîtv.

3 Enn., IV, 3, 10.

4 Ici., III, 4, 1.

Chaignet. — Psychologie. 8

nier degré du règne végétal. L'âme qui est en nous possède également cette hypostase, sensation et nature ; dans les végétaux, cette double nature domine, et même elle y règne seule ; elle n'est pas dominante chez l'homme, parce qu'elle n'est qu'une partie de son essence. Dans les végétaux, la nature n'engendre rien de différent d'elle-même ; mais après elle, au-dessous d'elle la vie cesse : ce qui naît de la nature, ou plutôt de l'âme universelle, est sans vie, sans forme, c'est l'indétermination absolue, àoptffxfo TcavreX-^ç, c'est la matière1.

Tant que l'être subsiste, son image demeure ; son acte tend avec empressement à se réaliser au dehors, tpôàveiv si; to 7r6ppw. Si l'être est éternel, son œuvre et son image est éternelle, puisqu'elle est son acte. Lorsque son acte est mû par une force qui le porte plus ou moins loin, il devient plus ou moins languissant ou plus ou moins énergique : quelquefois même il est latent et invisible, Xavôàvou<rai. Il faut en conclure que le pouvant, l'être qui a la puissance d'agir, est là où il exerce sa puissance, où il s'élance pour ainsi dire2. C'est dans ce sens qu'on peut dire que l'âme est dans le corps.

L'acte de l'âme pure, en soi, de l'âme supérieure est une vraie génération ; l'âme engendre une autre espèce d'âme qui est l'âme seconde ou irraisonnable, la vie physiologique qui demeure dans le corps tant que l'âme première y demeure elle-même. Mais il y a encore une distinction à faire : s'il s'agit d'une force qui ne soit pas l'acte de l'âme supérieure, mais procède de cet acte, c'est-à-dire de l'âme seconde, telle que la vie propre du corps, que se passe-t-il ? La vie propre aux corps est possédée par eux tant que l ame supérieure y est présente par son acte : car rien ne peut exister sans âme3.

1 Enn., III, 4, 1. ocjtt] |iiv o-jv ovôÈv yevva ttocvty} é'xspov aCxr,;- o-jy.sxi yàp £«y] (Jet' a-jTr,v. Ce passage est obscur. La nature engendre la vie même dans les minéraux, puisque le minéral a une sorte dé vie. Au-dessous du minéral, l'àme n engendre plus que la matière.

2 Enn., IV, 5, 7.

3 Enn., IV, 5, 7. où yàp ôr, tyw/j^ xi a^O'.pov ô'-vaxou eivftî.

Quand le corps est détruit, c'est qu'il n'est plus assisté par l'âme qui lui donnait la vie ; mais l'âme même qui lui donnait cette vie est-elle détruite avec lui ? Assurément non ; car elle est l'image, l'acte de l'âme supérieure, de sa nature éternelle 1 : seulement elle n'est plus là. La vsuçiç, c'est-à-dire le mouvement par lequel l'âme se penche, se baisse volontairement pour engendrer, l'acte de création de l'inférieur cesse2, puisque la matière de cet inférieur ayant été dissoute, l'âme n'a plus où projeter sa lumière. Descendre et incliner, xaxaêac'vsiv et vcusiv, expriment le mouvement de l'âme par suite duquel l'inférieur éclairé par l'âme vit d'une vie commune avec elle, suvsÇeuxrat aux-?,. Quand l'élément corporel n'est plus auprès d'elle pour recevoir, comme un miroir, les rayons vivifiants de sa lumière, elle laisse tomber et perdre son image; elle la perd, non pas en se séparant d'elle, mais parce que cette image, cette idole n'existe plus, et elle n'existe plus parce «que l'âme tourne alors son essence entière et tous ses regards là-haut, vers l'intelligible 3.

L'âme donc ayant en soi la lumière éternelle de la vie, la donne aux choses qui lui sont inférieures, et comme celles-ci sont éternellement contenues et comme arrosées par cette lumière, elles jouissent de la vie dans la mesure de leur puissance propre et diverse4. Son activité est une véritable génération, et le produit de cette activité est la puissance végétative, to ^u-ixbv, 7) cpuTt/./) svipyeia. Nous avons déjà dit que cette génération, tj ysv£<jiç5 venait de la nature de l'âme en qui la vie déborde. Toute vie vient de la vie, Wh

1 Id., IV, 5, 7. eîowXov yàp è>,Xâ(j.^îw:.

2 Id., I, 1, 12. « La vs-j(7:; est une illumination, eXXa;j.^'.;, de l'inférieur,

irpô; TO ZOCTto.

3 Enn., I, 1, 12. L'activité génératrice de l'âme cesse de produire une image d'elle-même, cesse d'engendrer un autre, mais elle ne cesse pas d'exister en soi, puisqu'elle est l'acte d'un être dont l'essence est activité. Seulement, ce principe de vie ne s'incorpore plus, n'ayant plus de corps où incliner et descendre. La vie devient pure et en soi.

4 Id., II, 9. 3.

ex Car?}?1. L'âme est le monde de la vie, 6 ttjç ÇwTjç k^jaoç2.

Mais Tâme n'engendre pas uniquement par un besoin nécessaire, par une fatalité de sa nature : elle y est poussée également par un sentiment moral, presque volontaire, quoique inconscient. Ce sentiment, c'est l'inclination, fj veîteiç, et pour l'appeler par son nom, l'amour. Même avant de venir dans la génération, elle avait par elle-même quelque chose qui l'y portait; car elle ne serait jamais entrée dans un corps si elle n'avait eu une puissante inclination kpâtir, à connaître et à goûter les passions corporelles 3. Le corps en effet, formé par l'âme universelle, ayant déjà reçu d'elle la forme, l'organisation, la vie en puissance 4, tout le système des parties matérielles propres à remplir leurs fonctions respectives, le corps, dans la mesure où il est forme, possède déjà une sorte de beauté. L'âme reconnaît là, dans l'œuvre desamère, ou si l'on veut, de sa sœur,lanature, reconnaît déjà son image quoique obscurcie, "vSa^a. Il est conforme à la loi universelle de l'attraction du semblable pour le semblable5, qu'elle éprouve pour ce corps une inclination toute-puissante, et qu'elle tende à s'approcher de lui pour lui donner ce qui lui manque, l'acte de la vie qu'il n'a encore qu'en puissance0. Elle s'éprend d une sorte d'amour pour sa propre image, c'est-à-dire au fond pour

1 Ici., III, 8, 5. Trprjasi-Tiv àe\ Çwy] |x Çcor,:. IV, 8, 6. « VUn, nécessairement, ne pouvait pas rester seul, ozl yr{ jjiôvov Iv siva'. ». Plotin applique ainsi à Dieu même la loi morale et psychologique de l'humanité : Vœ soli.

* Ici, VI, 4, 12.

3 Id., II, 3, 10.

4 Enn., II, 9, 12. La création du corps vivant n'est pas successive; l'organisation de l'animal entier est formée d'un seul coup dans le germe que la mère porte en son sein, germe qui contient toute la série ordonnée des développements futurs de 1 être, comme leur unité, v&tua y.ôijj.o'j.

5 Olympiod., Sch. in. Phœdon., ed. Finckh, p. 144. to Sfxoiov tû> Ô[louù

6 Enn., I, 1, 8. èv ir, yevici: tj 7rpoff8r( tyj r, oXw; y) ysv£<r.; xou aXXou 4''JX^ eÏqqvq... to èk 'jwtb; y] ysvsa-i; efpTjTat, oti xaxxoaivovio; èv xrj vî'JCTc'.. Le mot vîOa'.ç s'applique ici à une déchéance, une défaillance, r, vsjt:; IXXx(i^t; nphc to xocxto; mais il s'applique aussi au mouvement de l'àme vers làhaut (II, 9, 4) : ov nâXXov vsûsi èxet,

elle-même, et la regarde avec une complaisance coupable, puisqu'elle enveloppe l'orgueil, l'amour exclusif de soi, toàv.v.. Cet amour est mystérieux dans son origine ; mais l'amour est le mystère universel de la vie et de l'unité.

Cependant la création du monde matériel par l'âme universelle, la création de la vie par l'âme individuelle, ne peuvent pas être absolument considérées comme une chute, comme une faute, x^aptia, ccpà^a ; car l'une et l'autre, dans leur création respective, n'ont pu y procéder que d'après des raisons, dont le siège est dans la raison, ô NoOç, elle-même essentiellement unie à l'Un, c'est-à-dire à Dieu. Sans cela ni l'une ni l'autre n'aurait eu de modèles, d'idées, pour leur création, et n'aurait pas pu créer. Le monde n'est donc pas mal fait ; le corps n'est pas maudit. Ce n'est qu'une image de l'intelligible, mais il ne pouvait en exister une plus belle image. Quelle terre et quels cieux pourrait-on concevoir plus dignes de notre admiration1 et plus remplis de beauté et de magnificence que ceux qui s'offrent à nos regards ?

On comprend d'autant mieux comment l'âme incline ainsi vers le corps que le corps lui-même, se mouvant dans un sens contraire, par un instinct, par un désir obscur mais puissant, se porte spontanément et s'élève, dans la mesure de ses forces, vers l'âme qui lui présente la promesse de la vie et lui tend pour ainsi dire les bras. Le corps ne veut pas être simplement corps, c'est-à-dire une matière étendue et ayant figure2 ; il a déjà la vie en puissance ; il est organisé ; il est propre à devenir la demeure d'une âme individuelle. Mais il lui manque quelque chose et cette sensation obscure de ce qui lui manque n'est autre chose que le désir de posséder ce qui lui fait défaut3. Ce désir que lui inspire la présence ou du moins l'approche de l'âme, c'est déjà un com-

1 Enn., II, 9, 4. t:; av lyév£TO aXkq xaXX:'wv eîxwv âx.stvou... tÎç y?) aXX-rç 7iapà Ta'JTTjv [Lz-zci tyiv èxeï yrjv.

2 Enn„ IV. 4, 20.

3 Id., III, 5, 9. ïïli'.tyiç ecpéa-.; xou evôsovç.

mencement sourd de la vie. Toutes choses tendent à l'achèvement de leur nature 1 ; le corps aussi, par conséquent, y tend également, le corps pour qui cet achèvement, cette perfection est la vie, la vie de sensation.

Ce n'est donc pas seulement l'âme qui veut être présente au corps : le corps veut de son côté être présent à l'âme ; il désire recevoir sa perfection, comme l'âme désire la lui donner, parce qu'il n'est pas un corps vide et mort; il est vivant du moins en puissance 2. La création du corps matériel était déjà l'achèvement, la réalisation d'une chose donnée au moins en germe dans ses éléments constitutifs; à plus forte raison le corps vivant qui n'est allé au-devant de l'âme et n'a pu s'approcher d'elle 3 que parce qu'il possédait déjà une disposition à la recevoir , comme l'âme possédait déjà une disposition à se donner au corps et à lui donner la forme, la vie et la beauté, 6 ttJç Çwvjç xô?uo;4.

Sans doute les lois invariables et universelles delà nature physique ne cessent pas de gouverner dans son toutle corps, mais sa vraie destination n'est pas que ces lois y régnent seules et souverainement. L'homme, les animaux, les végétaux eux-mêmes subissent les influences de l'âme universelle, mais seulement dans la mesure où leurs corps sont aptes à recevoir l'âme individuelle 5.

1 Id., III, 9, 2. toxvtoc eî: to tri? <pi5<rew; ap'.<rxov. Olympiod., Sch. in Phœdon., cd. Finckh.. p. 135. « La métempsychose en d'autres espèces est expliquée par les anciens platoniciens par la loi de l'achèvement, xaxà rr|v au[A7ÙY)0<oaiv ». Ces platoniciens, anciens pour Olympiodore, sont Harpocration, Boëthus, Numénius et Plotin; leur opinion est réfutée par Porphyre et Iamblique, d'après ^Enée de Gaza, Théophraste, c. 2.

2 Enn., VI, 4-, 15. 7iapôvxoç 8s xott (Twpsb; où xsvoO ovôè '^J'/r^ «tioépou. La vie est ainsi la présence simultanée et spontanée de l àme au corps et du corps à l'àme.

3 Id., id., 1. 1. rcpoffeXyiXuOs.

4 Enn., VI, 1, 15. ItcsiSyi ETCtTïjôeiÔTtjç a-jxù» 7ixpr,v, scr/s itpb; o ijv èmxïjoetov 'Hv oï ysvô[X£vov ouxto; toc ôsEaaOa'. <bvyry. Ce double mouvement des principes supérieurs qui tendent à descendre et des principes inférieurs qui tendent à monter, a son pendant dans la double marche de la dialectique, tantôt ascendante, tantôt descendante, Enn., V. 3, 16. 7tpb; xb xctxco... rephe, xb avw ^topsïv.

5 Enn., VI, 4-, 15. oaov ôvvaxai Xaêsïv.

Quand par leur rapprochement mutuel la vie s'est réalisée, ce n'est pas une partie de l'âme que le corps a reçue : c'est une sorte de chaleur, de lumière émanée d'elle et qui le rend capable de sentir le désir, le plaisir et la douleur l. Tout corps vivant est sujet à la sensibilité. C'est ce qu'on appelle non plus simplement le corps, mais l'animal, to Çwov, le xoivôv, le <juv<y[jup<kepov. Il est doué d'ailleurs de plusieurs autres facultés : de la puissance génératrice qui le rend capable de reproduire un autre être semblable à lui-même , de la puissance végétative qui le rend capable de se conserver et de s'accroître2. C'est l'ensemble de cesfonctions passives, qu'on appelle l'habitude passive, efo 7ra97]Ttx7], ou sensation externe, 7) ai(y07i<Tiç v] e£a>, qu'il faut bien distinguer de la sensation interne, par laquelle nous prenons connaissance et conscience des états affectifs, simplement sentis par l'animal3.

Ces rapports de l'âme et du corps, Plotin a cru les éclaircir en les comparant à l'action de la lumière sur les corps qu'elle éclaire ; souvent même on ne discerne guère si on a affaire à une pure comparaison, ou à une sorte d'assimilation de substance. Les Gnostiques concevaient réellement Dieu comme une lumière, et ses œuvres comme les émanations d'une matière lumineuse éthérée. Plotin qui fait de leurs doctrines une critique générale et forte ne leur reproche pas cette conception, qu'on ne peut cependant lui attribuer expressément. Quoi qu'il en soit, Plotin donne à ce mode d'action de l'âme sur la matière, les corps bruts ou organisés le nom d'eXXa^tç 4, comme au mode d'action de la raison

1 Id., VI, 4, 15. Ocp|xa<r:a? Ttvo; e>l<x[i<\>su>z £X9oû<77]ç, yévsot; èuiôufjutov xa\ rjSovôv xoù otXyiqSôvwv èv aùxw èijsçu.

2 Enn., I, 1, 8; IV, 4, 13-14.

3 Enn., II, 3, 9. r\ a:tfïi]i<.7.r\ y) evôov... àvTiXrj'TC'tticr,.

4 Enn., VI, 5, 8. La distinction des idées ou formes et de la matière est une distinction idéale, et pour faire comprendre ce que Ton appelle la participation, il faut pour la clarté se servir d'exemples, EÎ'prjTo av 7tpo-/£ipÔTaTa yv(o3t;j.ov ôv toI; TrapaoEiy^aaiv. C'est ainsi que reXXa[x»k<; purement physique n'a aucun rapport avec les irradiations sensibles :

pure, 6 Nouç, sur l'âme, comme au mode d'action du Bien ou de l'Un sur la raison pure. L'activité génératrice qui s'écoule pour ainsi dire comme d'un soleil de tout être en qui la vie est pleine et surabondante, est en chacun une sorte de lumière, cpôo; rt, dont la source dernière est dans le principe suprême du Tout, et qui, sans lui être identique, n'est jamais effectivement séparée de lui1. L'âme n'est pas vraiment lumière; elle reçoit elle-même la lumière: elle est illuminée2. VUn, Dieu, est la vraie lumière, le principe de la lumière3. Mais comme l'âme est engendrée de la raison pure, que la raison pure procède elle-même de Y Un, comme tout ce qui procède est du même genre, ôjAoyevéç, que le principe d'où il procède , on peut dire que l'âme est lumière, mais lumière dérivée, lumière de lumière, où: ix cpwxoç 4. Cette lumière dérivée, comme la lumière primitive, rayonne sur tout ce qui est immédiatement au-dessous d'elle, l'illumine, et c'est ce rayonnement, cette irradiation de la substance lumineuse qui donne aux choses la forme, la vie. la pensée, l'unité5. C'est ainsi que l'âme toujours illuminée,

Par ce mot, nous voulons simplement faire entendre que l'objet illuminé est séparé de ce qui l'illumine; mais en réalité et pour parler plus exactement, la matière n'est pas localement séparée de la forme, ^ ouTto TÎOscrOai a>: x(ùP1^ ovtoç touw toO eîoou:, comme lorsqu'on voit dans l'eau l'image réfléchie d'un objet matériel. La matière entoure de tous côtés la forme, la touche sans la toucher, eçawrojàévïjv xori a-j o-lv. êçanrcp- (jléuyjv Tîfc tôsaç, et reçoit d'elle ce qu'elle est capable d'en porter. La forme ne passe pas à travers, ne traverse pas comme en courant la matière, mais elle y demeure tout en demeurant en elle-même, VI, 5, 8. où Tr)? îôsa; ôià 7ïâayj; (uXy):) S'.eleXOo'icrYj; xxt Èn'.opau.ovar,:, aXX' èv a-jxîj

p.£VOU<7Y]-' .

1 E7in., V, 3, 12. Tr,v [j.£v àu'aÙToO (de l'Un) ofov pveîffav Ivépyeiav wç à-b r.Xco'j... cp£>? ts oOv 0ï]<7Ô[xs6a... r, aXXo çà>; upb cptoto; îtoiTQOoasv. VI, -i, 9. àjiuopaî ô'jv^^euç è£ exst'vou ofovs't cpto; Ix ou>zôc, àauôpbv ix çavcoTÉpo-j. I, 7, 1. 7iapâ§£iy[ia oï à yJXio:.

2 Enn., V, 3, 14. oxav f, <î>v-/*i cptb; Xa6?,... ^'jyri x?ioti<7to;... ^'J/r, ^wt:gt- Oôtaa.

3 Enn., V, 5, 7. cpto; xai çuto; àpx'V"' *v pXéitoi.

4 #»nf, VI, 4, 9.

5 Jd., III, 3, 4. £7iiXâ[xu£t xà xp£iTTa) toi: ^îîpoa'.. II, 3, 17. IXXiuTiovaa xa\ TUTioOaa. V, 1, 6. 7t£p:Xa(j.^iv è£ aùtoO [aev, l\ a-jxoO oï [ilvovxo; oTov qXiov to 7i£p\ aùxb ).ap.7ip6v. Y, b. 12. f7riXâ{jL7i£tv ôè às\ {livovra èict xoO voyjtoO.

c'est-à-dire incessamment créée, illumine toujours, c'est àdire crée incessamment, aWrcsp IXXàjjwrouaa k<à êXXà(/,7teT0ti 4. Toujours illuminée, ayant en soi éternellement et sans discontinuité la lumière, c'est-à-dire sa forme propre, l'âme la donne aux choses qui lui sont inférieures, mais qui incessamment contenues dans leur forme propre et comme baignées et arrosées par ses rayons, jouissent de la vie dans la mesure variable de leur aptitude propre.

Il était nécessaire 2 que l'âme cherchât à procéder, wpovévat, c'est-à-dire à s'extérioriser, à s'objectiver. C'est ainsi qu'est née d'abord la matière3, pais le corps vivant et sentant. On peut môme dire que si la matière est créée, si le corps est engendré, c'est que le corps est déjà en puissance dans l'âme, comme l'âme est en puissance dans le corps. Du moins l'incorporation réelle n'est que le développement d'une tendance qui existe déjà dans l'âme incorporelle. L'âme ne serait pas entrée dans un corps si elle n'avait eu en elle, à un degré élevé de force, l'élément, l'attribut essentiel de la matière, le 7:a6ï|Tix6v *. Dans l'incorporel psychique se trouve déjà enfermé le principe du corporel. L'âme est la synthèse des contraires : elle est un dieu, mais le dernier des dieux; elle est placée à la limite du monde intelligible et du monde sensible, qu'elle sépare et en même temps unit en participant à tous les deux5.

Nous avons donc ici une autre cause de l'incorporation des âmes6. Plotin la caractérise et la précise en appelant orgueil

» Enn., II, 9, 2.

2 Enn., IV, 3, 9.

3 Id., id. Comme une lumière immense et rayonnante, qui, aux extrémités de la puissance de son rayonnement, n'est plus qu'ombre et obscurité, axôxoc, mais néanmoins ombre de la lumière, et, par suite, ombre de la vie et de la raison : lame ne s*est point unie à elle, mais ne l'a pas privée de sa présence.

4 Enn., II, 3, 10. où yàp av eXQot d; tfôôu.a, \tr\ fiiya xi TcaO/}Ttxov L'yo'jaa.

5 Enn., VI, \, 16.

6 Nous avons déjà vu qu'il y en avait plusieurs autres : 1. D'abord la fatalité, la loi inexorable des choses.

cette tendance interne, immanente de l'âme, à s'extérioriser. L'âme a la volonté de s'appartenir à elle-même, d'être une personnalité distincte, un moi. C'est la différenciation première1 dans l'âme universelle. L'âme, dans son état incorporel, se meut librement et spontanément; cette mobilité, cette liberté qui l'enchante* lui inspire le désir de se séparer des autres âmes avec lesquelles elle vivait dans le sein de l'âme universelle, qui les unissait sans les confondre. Elle ne supporte plus cette sorte d'unité, de confusion3, où elle n'a qu'une trop faible conscience de son être propre, et où elle craint de se perdre, d'être absorbée dans un tout immense; elle veut être un toutetnonseulement unepartiedutout4, prendre une pleine conscience de son identité par la mémoire5 ; en un mot elle s'adore elle-même6. C'est la grande faute que Plotin qualifie d'apostasie, appelle un sacrilège de l'orgueil7, et qu'il considère comme le principe du mal moral.

Ainsi l'individualité n'a pas pour principe l'incorporation de l'âme : elle existe déjà en puissance et par le désir dans l'âme incorporelle ; mais elle y est assez incomplète pour que l'âme éprouve le besoin de l'achever en entrant dans un corps8. Puisque c'est par une comparaison, qui prend parfois

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