LA PSYCHOLOGIE DE PLOTIN
des sciences : elle n'est pas la seule. Il en est d'autres inférieures, imparfaites et d'autant plus imparfaites qu'on veut les aborder sans le secours de la philosophie. Certaines lui servent d'initiation, d'introduction, comme les mathématiques, qui habituent l'esprit à penser les choses intelligibles et à concevoir une certitude ultra-sensible; d'autres en font partie, parce qu'elles la complètent et l'aident à réaliser sa fin, comme la théorie des arts et du beau. Il y a même un mouvement de l'âme qui parait étranger au premier abord à la philosophie, mais qui, au contraire, bien dirigé, doit y être rapporté et y conduire : c'est l'amour, qui est toujours l'amour du beau et du bien, et est comme une aile puissante qui aide l'âme à s'envoler vers sa patrie céleste *.
* Enn.y I, 3, 3. xàxeî paôiirlov rriv àvw Tcopetav.
la philosophie qui donne à rùme le véritable pouvoir de se servir du corps, c'est-à-dire de se séparer de lui*.
Il y a donc lieu de se demander ce qu'était YAuie avant cette séparation, avant cette purilication : était-elle mêlée au cori)s, jet si elle était mêlée au corps, en quoi précisément consistait ce mélange? Était-ce une sorte de fusion, de pénétration intime des deux essences, xpa^f; ti;? Ou bien Tâme formait-elle avec le corps une sorte de tissu où les 4^ux éléments étaient seulement entrelacés Tun avec l'autre? Ktait-elle une forme inséparable du corps, ou au contraire une forme n'ayant avec le corps qu'un simple contact, comme le marin avec son vaisseau, par suite une forme séparable entièrement du corps? Était-elle en partie liée indissolublement avec le corps, en partie séparable? Enfin Tàme ne serait-elle pas une espèce de corps, quoique différente de son propre corps?
Toutes ces questions déjà nombreuses n'épuisent pas le problème psychologique; car on peut encore, étant donnée Texistuncc de l'àmc séparée du corps, on peut rechercher si en elle rossciice est distincte delà substance^. Dans cette hypothèse elleest un composé, ç-JvOeTov^et l'on peut alors, sans absurdité, dire que c'est rame ([ui éprouve toutes les affections et états ([ue nous avons énumérés, toutes les dispositions et habltudt's du corps; car s'ils n'arrivent pas à sa substance, ils peuvent arriver à son essence, c'est-à-dire à ses facultés et activités*'^. Mais si au contraire l'ûme ne fait qu'un avec son essence, elle est une forme pure, incapable de subir ces modilicaiions quoiqu'elle i)uisse les imprimer au corps, c'est-à-dire à un être (lilVérent d'elle-même. Elle ne connaîtra ni la crainte ni la confiance, ni le désir, ni la tristesse, ni la
* Kun., I. 1, :{; I. i>, ,">.
^ Dans un pa>sap' qu'il oili' coniuu' df l'iolin. n'uiis quo. nous no rotrouvons jias dans los Knncadcs, Miclicl l'scUus ((/t- Omtnf. Doctr.^ §28) (lit : £• oï iy/i-zT.'. (ta :riOr, toO «rtojiaTo;), oCx Et; tt,v ovcriav avTr,; ep*/eTxi, àXX' tl; Ta; ôwâixi».; xai «vipysia;.
êtres vivants , distincte du corps; non seulement distincte, mais différente d'essence; c'est une autre nature, kxipx <pufftç, incorporelle, simple, principe delà vie éternelle. L'âme n'est pas née d'une raison séminale, d'un germe; elle est une cause première, TrpwToupYo; oûi^a. Hors du corps, elle est maltresse d'elle-même, libre et indépendante de la cause qui administre le monde, le Destin. Dans le corps même, qui la fait entrer dans l'ordre auquel les choses de l'univers sont soumises, elle perd sans doute quelque chose de sa liberté originelle; mais par la vertu elle peut résister aux circonstances extérieures et fatales, les dominer et jusqu'à un certain point s'en affranchir*. La meilleure partie de notre âme est son essence primitive; car sa nature n'est pas déterminée par les passions que lui font éprouver les objet*^ extérieurs *. Mais ce sont là des vérités que nous aurons plus loin l'occasion dé développer complètement.
» Efin., II, 3, 15.
« Id.y III, 1, 8.
de recevoir plusieurs degrés de vitalité ^ Car le corps organisé ne veut pas seulement être corps * ; il veut vivre d'une vie plus pleine et plus riche que celle qu'a pu lui donner, dans la limite de sa puissance, Thabitude et même la nature.
La nature de Tâme est triple, comme nous le verrons plus loin ; elle se présente sous trois formes ou espèces 3, qui sont en même temps les trois degrés de perfection qu'elle peut parcourir. Mais sous toutes ses formes et à tous ses degrés de perfection, la vie qu'elle apporte est acte, evépyeix; cet acte, môme quand il n'est pas accompagné de quelque sensation, est une sorte de mouvement, qui, bien que non senti, inconscient, n'est pas cependant livré au hasard*. La vie est mouvement; Tàme est mouvement, mais en môme temps repos.
* Enn.i VI, 7, 5. ev <7(o(iaTi 8è {j.opç(u9aTa xaO* «Oxyiv... itota; ^''-'X^? èvép- Yf.ai... ou 9'JTixy^;... àXXà xîj; IJwou iroioud/j;... ^tùtinnùxi^nz*
* /cf., V, i, 20. b (ifî^»{xa âaxiv, èOlXsi jjltj (jlovov (Tà){Ax etvai. •** 7rf., V, 1, 10. Tptxr) r\ x^; 'V^X^i^ çûfft;.
* Id.y III, 2, 16. ir5<Ta ôè Çwyi ivipysia... xav jjlti ar<TOr,<Ti; xi; irapri, x(VY]<7t; xt; o-Jx £ÎxT|. Leibniz, Sur la notion de la substance. « Ni la substance spiritueUe, ni la substance corporelle ne cesse jamais d'agir. »
lair éclairé et échauffé, le corps du végétal comme de l'animal, possédant une ombre de Tâme, devient par là capable de jouir et de souffrir des peines et des plaisirs qui touchent ce corps ainsi organisé *. Noua, c'est-à-dire l'âme raisonnable en nous ^ nous ne percevons ces plaisirs et ces peines que sous la forme d'une connaissance qui, en tant que telle, ne nous fait éprouver aucune émotion, aucune affection 3. Cependant si le corps n'est pas nous, il ne nous est pas étranger ; il est notre corps, et à ce titre nous en avons souci. Nous ne sommes pas corps, mais nous ne sommes pas purs de corps, oïlre xaOapol toutou i\\t.ti(;; il est attax^hé, suspendu à nous, à nous, c'est-à-dire à la partie maîtresse et supérieure de notre âme, to xupiov. C'est parce qu'il nous appartient que nous prenons une part à ses peines et à ses plaisirs et une part d'autant plus grande que nous avons moins su, par l'aide de la philosophie, nous séparer de lui. Même la partie la pi us belle et la plus noble de notre être, celle en qui nous plaçons l'homme même, est revêtue de ce corps comme d'un vêtement*.
Ainsi ces états affectifs, tx ickOti, n'appartiennent pas véritablement à l'âme, mais au corps vivant, au composé. Ni l'âme ni le corps en soi ne peuvent être sensibles à ces affections, parce que chacun dans son genre est quelque chose d'un, êv Ti, et que la division des parties du corps lui-même ne l'atteint pas et ne touche que l'unification, evùxjiç, de ces parties qui le rend sensible en l'organisant. Il n'en est pas de même du composé que forme le corps présent à l'âme ou l'âme présente au corps. Ce sont deux choses d'essence diffé-
* Enn,, ly, iy 18. âXXà (xcopiaToc TOtoOfis xa\ tivo; xoivoO xa\ avvapif orlpcu.
* Id., id. f.jiîv T^ àXXr) '^x^'
3 Id,, id. y,|iîv Se r\ TOUTOU à)yy56wv xa\ yi T0ta^5Tt) r,fiovTi cl; y^tbaiy àicaô?) ?PX£Tai. Id., I, 1, 9. L'àme reste étrangère au mal que Vhomme souffre comme à celui qu'il fait : tout cela appartient à Tanimal, au xoiv&v. C*est le fait de Te^'c icxOt^tix-iq, du ica07]Tix6v de Tâme, de raî'aOyjai; r\ ï\ui. Id», II, 3, 9; 1,1, 7; III, 6,4.
* Enn», IV, 4, 18. toOto yk&ûv to TtpLicoTaTov xa\ rbv avOpuicov TiOéjuOa xa\ orov &iaou6iis0a elç «Ot6.