‹ Histoire de la psychologie des GresChapitre 15 sur 34 · ET SES OUVRAGES — SON ÉCOLE · texte numérisé non relu

ET SES OUVRAGES — SON ÉCOLE

On a pu dire que la philosophie grecque finit avec Épicure : entre lui et les philosophes de l'École alexandrine qui ne sont ni par leur origine ni par leurs conceptions pureyient grecs, ne se placent que des tentatives imparfaites, incomplètes, d'un caractère plutôt critique et sceptique que scientifique, une agitation plutôt qu'une activité qui n'aboutit à construire aucun système organisé et vivant. L'épicurisme, dans son ensemble et particulièrement dans sa psychologie, qui en est la partie la plus considérable, n'en est que plus intéressant à étudier comme le dernier monument original, le dernier effort vraiment puissant de la pensée grecque. Il mérite, peut être encore à un autre titre, et réclame une étude approfondie et sincère : dans l'antiquité même et dans les temps modernes, c'est un système non seulement décrié, calomnié, flétri, maudit pour ainsi dire, mais encore dédaigné, mis à l'écart aussi bien qu'à l'index.

lUÎ HISTOIRE [)E [A PSYCHOLOGIE DES GRECS

Suidas constate avec une satisfaction presque féroce gnéfl et ses trois frères ont sticcombé à d'horribles et longues maladies, et que les adeptes de son École ont été chassés de Roiiie,deMes9énie, de Crète. Gassendi qui essaie de relever quelques pai'ties du système est obligé, pour ainsi dire à chaque page, d'en rétracter et d'en réfuter les propositions principales *. Zeiler, malgré l'impartialité de sa critique, après avoir consacré plus de 300 pages au stoïcisme n'en accorde que le tiers à Épicure, et M, Ravaisson lui donne & peine '^0 pages. Ritter lui est franchement hostile. Uaener s'excuse presque de donner une édition nouvelle du X» livre de Diogène, qui contient l'histoire de sa vie et l'analyse de ses principes. Lange, dans son Histoire d» matérialisme, plus favorable est trop court, et le mémoife de M. Guyau, à côté des éloges que méritait un talent original, vigoureux et distingue, a provoqué, de la part de l'Académie même qui lui décernait la couronne', des réserves expresses et significatives.

Le cours de ces études d'histoire de la psychologie ancienne m'amène aujourd'hui à Épicure, que je m'efforcerai de juger sans parti pria. Cet état d'esprit d'impartialité sincère ne me sera^pas difficile. Le spectacle de toutes les opinions psychologiques qui ont déjà passé sous mes yeux m'inspire une disposition éloignée à la fois du dénigrement et de l'enthousiasme systématiques. Les systèmes se haïssent et se calomnient comme les hommes. L'histoire qui les étudie et les juge a une vertu d'apaisement. Pour bien comprendre une doctrine, pour entrer complètement dans la pensée H'ud autre, il faut une certaine mesure de bonne volonté et de sympathie. On ne comprend pas ce que l'on hait, et si l'on

< Gass., cd. Lfon., 1. 3, p. 13. Sjnlagina,.. Quad hoc Joco dicilur... reToUtiir. p. 11. Uuod Epk'uriu hoc capite... peccjviL, refulatur copioïc, p. li. Quod kk peccalur r«rulilur la Sea. I>, p. 16. (juad... poiuii Epicuruj intelligere. . . refubisa •st JD sect, 1*, p. 30. ImpieUs hec lato appugoata est lib 1*, (a-, . g°, jetl. ■■ p. 31. Quid hic improbudun] , i^dque (olenoduh], dedocilnr Eihîc, lïb. !■ Mp. 4", eic. ' ■ ■

s'aveugle sur ce que Ton aime^ la bienveillance éclairée de la pensée est encore plus près de la vérité et de la justice qu'une aversion déclarée et systématique. J'ai été tour à tour en commerce, en contact avec les tendances philosophiques les plus diverses, souvent les plus contraires, et il me semble qu'il en est sorti pour moi une sorte de calme et de sérénité qui me permet, non pas de les concilier dans un vaste et compréhensif système, ce qui n'est ni de ma capacité ni de mon dessein, mais d'essayer de réconcilier tous les esprits avec les efforts magnanimes tentés en tous sens pour lever le coin du voile qui nous dérobe et nous montre le mystère de la vie, de l'homme et du monde. Tous les philosophes sont d'accord sur ce point au moins qu'ils ont passionnément aimé la vérité, qu'ils l'ont courageusement, laborieusement cherchée, et que chacun, malgré ses erreurs, en a trouvé quelques étincelles. Ces grands génies sont, plus encore que saint Augustin, comparables au soleil qui a des taches sans doute, mais des taches qui disparaissent dans la splendeur de ses rayons *.

Épicure n'est pas à coup sûr le plus grand génie philosophique de la Grèce : mais il est certainement parmi les philosophes le génie le plus profondément, le plus pureoàeût grec. Il n'en est pas qui ait plus que lui, autant que lui le sentiment de la mesure, c'est le trait le plus caractéristique du génie grec, itrrfih ayav, et la conscience des bornes de la science humaine. C'est le génie du bon sens ; c'est la raison la plus raisonnable, la plus saine, la plus sobre, vi^(pci>v \oyia^6ç^ pour me servir d'une de ses formules caractéristiques. Ce sentiment de la mesure va si loin qu'il ne recule pas, pour le satisfaire, devant les plus évidentes contradictions. S'il est une idée chère à Épicure, une passion profonde et vive, si Vive et si profonde qu'on en a voulu faire la clef de voûte de tout son système, c'est assurément l'horreur de

* Bossnet.

Ghaignbt. — Phychologie. 13

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la superstition , de la croyance aveugle en des eau» surnaturolles et divines intervenant dans le gouvernemei du monde et dans les événements de la vie humaine. El bien, ce philosophe n'hésite pas à proclamer qu'il vaut enco nïicux croire à la providence des dieux qu'il appelle raille sèment et irrévérencieusement Anus fatidica^ que d*accepl la doctrine fataliste des Stoïciens et de consentir que Thum nité soit (esclave de ce jougde fer qu'ils veulent faire peser si nos ('i)îiules'. La physique d'ICpîcure est toute mécanist< le moutle est né du concours d'atomes dont le mouvemei primitif et essentiel n'est que le résultat de la loi de pesanteur; sans s'inquiéter de la contradiction qui va sort de cette hypothùse, pour sauver la liberté humaine, Épiciu ne voyant pas d'autre moyen, n'hésitera pas à donner à 1 matiôre la liberté, le pouvoir de changer une loi immuabl de la nature, la faculté de commencer un mouvement; il r voit pas, ou plutôt il ne veut pas voir qu'en donnant au atomes la liberté de modifier la direction de leur mouvemei proju'o. la loîiçi'iue interne de Tesprit ne pourra pas longtenif hîur refuser la pensée, une pensée inconsciente sans doutj mais uuo pensée, une raison qu'il ne veut pas leur accordt et sans laquelle cependant la liberté n'est plus qu'un mo Voilà un esprit lianli, iénu'*raire, qui nie la providence de dieux avec une ini])erlurbabl»' assurance; les hommes n'or rien à en craindre, comme ils n'ont rien à en espérer, et c même esprit non seulement maintient Texistence réelle d ces dieux impuissants et inutiles, mais il trouve juste et bo qu'on leur atlresso sinon des vumix, du moins des prière: qu'on leur ivude des liommaj^es, pourvu qu'ils soient libres purs et désintéressés, qu'on institue en leur honneur de

• Oïl a vuiilii e.\|ili<juor lo r.jr.u'lil'iv jiri)(irc de la philosophie (l'Kpicure par !« inlliuMU'ON ihi h'in -n ri du iuiIum (iiMiini.Mil .tlu"'. >ù rendre cnnipti» ijos tonJanM ..0 11 p!ii n«i)!.!:i' si.iïii.'rKp' >pii cil ^'^l r<»|ip)-'' cl ipn, ccpoii'l iiit, m» dt^veloiiuo dui h; iiiT'iiif irii jN, Mil K' iu«"iii.' liii-aiu', .m iiiiii»-;! de> mèiiie.> événeuiouls ■ la iifuu lain'iié iracUviit' dos doi.lniica rivalu.> Cl conlraircs semble détruire a priori TIimk

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sacrifices ^ ; et il ne laisse pas ignorer les raisons qui lui inspirent cette flagrante contradiction, c'est qu'il ne veut pas blesser le sentiment sincère et la piété naïve du grand nombre de ceux qui pensent sur cet objet autrement que lui ; sans doute il cherche à éclairer leurs esprits, à dissiper leurs erreurs, à leur faire comprendre la vérité, mais vis-àvis de ceux qu'il ne peut convaincre, et ce sont les plus nombreux, loin de braver leur simplicité candide, sancta simplicitas ^, la foi du charbonnier, il la respecte et donne la meilleure preuve de son respect en y participant. Il ne méprise pas Terreur ; il la combat, mais il la tolère. La tolérance est une vertu rare chez les philosophes ; il semble voir l'auteur du dictionnaire philosophique assistant à la messe à Ferney, mais sans son sourire ironique et railleur. Cîomme son esprit, la philosophie d'Épicure est sensée, positive, humaine au sens modeste du mot ; elle ne s'enivre pas de spéculations transcendantes et de rêves métaphysiques; elle reste sur terre, dans le domaine du vraisemblable et du possible. La science qu'elle poursuit et qu'elle expose est une science accessible à l'homme, limitée, imparfaite, parce que le savoir absolu, comme le pouvoir absolu, est au delà de sa puissance et n'appartient qu'à Dieu ; or l'homme, quoi qu'en disent l'idéalisme platonicien et l'idéalisme stoïcien, l'homme n'est point un dieu. Épicure le lui rappelle en des termes dont la force trop crue, par une image trop expressive, a permis d'altérer le sens de la pensée. Il croit bon

thèse de Tinfluence prédominante des milieux. Comment des causes identiqQes aoraient-eUes pu produire des effets contraires.

< Épicure, dans une lettre à Pulyaenus : Philod , icep'i E'J(Te6., Vol. Herc., II, 75, 25, p. 105. Gomperz, auveoptadTÉa xav 'AvOsori^pia xai yàp toO detou éTciiAvv^dxéov . Id., 11,108. icpo(Txuvi^<xs>TOxi Oso'j; çyjffi tov (7096V. Id., II, 110. 7Cpo(7EV}(ea6ai .. olxcio/ elvat (70f;a. Non pas paice que les dieux s'indigneraient si on leur refusait ces hommages, mais par une raison fondée dans la nature, àik çuvixàc aiTiac, à savoir la pensée de la puissance et de la m^^esté de leurs natures, xotrà tt^v fictvoiav T&v ()icep6xXXou<7â)v 2'jvd(|jLei xai (ritou$ai6Tr,Ti çvvcwv.

' C*e:^t le mot sublime de Jean Huss, sur son bûcher, en voyant une pauvre femme du peuple courir pour y apporter son fagot.

d'avertir souvent rhomme qui s'exagère sa grandeur et sa noblesse, que toute son activité intellectuelle et morale, que l'effort le plus haut et le plus pur de sa pensée a pour centre de développement, pour principe de mouvement la vie organique, qui elle-même a pour conditions les fonctions les moins nobles de nutrition, de digestion, qui s'accomplissent toutes autour du ventre, iccpl Y*"«pa*«

Il serait facile, si cela était nécessaire, en énumérant tous les points saillants du système épicurien, de montrer que chacun des principes qui y sont posés, rencontre dans le système même sa limite, c'est-à-dire sa négation >, s'il est vrai que toute limite soit une négation. Sans doute il n'a pas donné à ce sentiment profond chez lui et puissant une formule scientifique ; mais je ne crois pas dépasser sa propre pensée en soutenant qu'il a pressenti que dans la sphère des choses mondaines, des choses de la vie comme de spéculation humaines, la contradiction, c'est-à-dire l'imperfection est à la racine de tout. Seul le monde de l'abstraction, pure création de Tin tell igence, y échappe, et n'y échappe qu'à la condition de n'avoir pas d'existence, de réalité objective.

Cîomme si tout ce qui le concerne devait porter le même caractère de contradiction que nous relevons dans sa doctrine, ce philosophe si sensé, si mesuré, si modeste, si véritablement homme, a été de la part de ses disciples l'objet d'un enthousiasme qu'on peut appeler insensé. Lucrèce et Lucien en font un dieu libérateur, un rédempteur, qui n'a eu rien de la constitution mortelle : Deus ille fuit... non

* Qu*on s'efforce de comprendre comme s'il y avait icpb; yâ^Tepa.

< C'est ainsi qu'après avoir affirme que le t)onheur et le plaisir vrais ne consistent pas dans Ie< jouissances matérielles, mais dans la science, il ajoutera, ce qui est le trait caractéristique de son esprit, dans une science qui sait éli'e sobre et ne pas s'enivrer d'elle-même. D. L., X, 13i. tov r,o'jv yewi [lov, à/.Aà v/.^wv àoyi9|jl6c • S. Ambres., t I, p. 1027, éd. Maurin: Suavem \il;tui (ui'ii)--. scd su! ria dispulatio, une science qui sait qu'oie a des limites, qu'il y a un domaine inacces:>ibie à la raison, un domaine de l'incomiaissable.

mortali corpore cretus*. ïorquatus^le représente comme YInventor veritatis et quasi architectus beatae vitae, le révélateur de la vérité et l'architecte de la vie heureuse ; Néoclès, son frère, le proclame le plus sage de tous les sages S; son image est partout reproduite sur les coupes de ses convives, comme sur les anneaux de ses adeptes ^ ; ses doctrines sont vénérées et crues comme des vérités saintes, des mystères sacrés réellement descendus du ciel et proférés par une bouche divine *. On ne se contente pas de le vénérer; on embrasse ses genoux et on l'adore, 77po<;xuvi^(rctcv 0. Quelle ironie des choses dans ces contradictions humaines t

De toutes les Écoles de philosophie, celle qui se montra la plus violente dans sa polémique contre Épicure, ce fut celle des Stoïciens. Gela se comprend d'ailleurs et par plus d'une raison. Les Platoniciens et les Péripatéticiens étaient en possession de leur gloire et de leurs auditeurs ; Zenon et Épicure fondaient presque la même année leur École, et avaient à se disputer la faveur du public et des étudiants. De là des inimitiés qui prirent un caractère d'injustice, de calomnie, de haine souvent féroce. On combattait pour la vie et pour l'honneur. Persée, le stoïcien, que Zenon avait envoyé à la cour d'Antigone où il ne voulut pas se rendre lui-même'', avait su persuader au roi de Macédoine que la seule philosophie qui pût servir les intérêts de la monarchie était celle des Stoïciens. Cléanthe, pour mettre en pleine lumière le prétendu caractère corrupteur de la doctrine épicurienne

* Lucien, Alex,^ c. 25 et 61. toc àXv)0£>c lep$ xai Oeomatcp xa\ èXsuOepcoTT}. Lacrèce, V, 6. Nemo... mortali corpore crelus. Dicundom est, Deus ille fuit, Deus'.. qui princeps vite rationem invenit.

« Cic, de Fin,, I, 10.

* Plut., Non pou. iuav. viv. Sec. EpU., 18, b; de Frat. Am., 16; adv. Col., 17.

* Cic., de Fm., V, 1, 3. Plin., H. Nat., XXXV. 5.

^ Plut, adv. Col., 17. (o; àXT)0&c Oeiçavra Xpyta... mot de Métrodore.

* Luc, Alex., c. S5. Plut., N. p. iuav, viv. Sec. Ep.^ 18, 5.

^ 0. L., VII, 6 et 9. aniaxtikt iï Ilepvaîov xa\ 4tX»v(dv)v.«. «ov.. *Eictxoupoc (CwiiiOverSet &ç 9vv6vtc0v 'Avriy^vcp.

E DE LA PSÎCHOLOGIE D

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