ET LA REPRÉSENTATION
11 n'y a à posséder l'existence réelle que des corps, c'est-àdire des choses capables d'agir et de pâtir; que l'âme existe, OU en d'autres termes, qu'elle ait les deux propriétés de l'activité et de la passivité, c'est une chose évidente S et nous en avons la preuve la plus certaine dans les sensations et les passions dont nous sommes l'agent et surtout le sujet, et qui sont à la fois des états actifs et passifs. Toute la théorie de Tàme se ramène à la théorie des passions *.
Mais la sensation est un mode de la connaissance, on peut dire qu'elle en est le fondement, sinon la forme unique. Or le caractère prédominant de la sensation est d'être un état passif : il est donc tout naturel qu'Épicure ait donné à l'âme pour attribut le plus général et le plus essentiel, la passivité, T^ Ttàdoç, puisque sans cet attribut elle serait incapable de penser et de concevoir tout le reste des choses, qu'elles soient corps comme les atomes, ou incorporelles comme le vide qu'elle ne conçoit que par analogie avec les objets de ses sensations •'^.
' D. h.f X, 67. vOv o'cvapY&c 0i\L(p6xtpcL xaOTa (noteîv et irâv^eiv) 9V{&6a(ve'. nept XT,v *V^xy;v xol <rj|jiiTTr(}(i«Ta. Id., 63. Set <ruvop&v avaçÉpovTa eut ta; al<j6r,(7£t; xai xa «dOrj (oCto) yàp r\ (scéaiOToiTY) ittaxi; 6<rrai) oti t, ^X^ <iw|id(
• D. L., X, 68. TaOxa ouv itâvta xà ôtaXoytffpiaTa «spi 'î^v/'i» avay»i»v tt; kit\ xà irâôr) xai ta; aî(7()Y)(7Et;.
^ Epicur., icEp\ 9V(7S(i>;. Vol. Hcrc., L X, col. 9. Gomperz, Wiener Studien^
Le problème de la connaissance enferme plusieurs questions : La connaissance est-elle possible? Comment est-elle possible ? Comment en fait s'opère-t-elle ?
A la première de ces questions, Épicure répond par la constatation du fait même de la connaissance donné dans Texpérience, et que lui semble d'ailleurs suffisamment confirmer la solution très précise gt très claire des deux autres, dans son système du moins. Quand bien même la solution des difficultés que soulève le problème de la connaissance ne paraîtrait pas absolument satisfaisante, il ne faudrait pas moins croire, sur l'attestation du sens commun, et croire de toutes ses forces que nous sommes capables de connaître la vérité, de la distinguer de Terreur, de discerner les notions claires des notions douteuses et obscures. C'est même là la faculté la plus essentielle et la plus précieuse de l'homme ^ Chaque être a la conscience de son essence, de sa puissance propre, sentit enim vim quisque suam*, et l'homme a conscience, sciuit. qu'il sait et connaît, comme il a conscience qu'il jouit et soufl*re3 : sibi per se sapit et sibi gaudet; et dans cette formule est implicitement contenue à la fois l'unité et la dualité de l'être sentant et pensant, qui rapporte à soi et à soi seul tous les phénomènes psychiques, dans leur état passif comme dans leur état actif.
Sans doute on le conteste ; mais il ne faut pas se donner la peine de discuter avec le sceptique absolu. S'il affirme qu'on ne peut rien savoir, cette affirmation même est un acte de connaissance, et dans son esprit, pour lui, si6i, une vérité,
I, p. 28. Usener, Epicurea p. 3i5. « eha to xoivbv iauTr,; (ttjc ^'^X^c) êiceOectfpY;ae icaOo;, ci>; oûdà $tavOY]OT|vott âXXot ^^SvaTott icapàx to^tcov (peut-être TO\iTOv) avTS vt&i&axa fûjuv àvTe xa\ tov t6iiov, icpb; àvaXoytav. • Lucr., IV, 470
Nihil e{n*egius quam res secernere aperlas A dubiis.
« Id.. V, 103Î.
9 Id., m, 146.
Sibi solnm per se sapit et sibi gaudet. Chaignet. — Pstjchologie, 21
3i'i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
une connaissance vraie. Mais pour poser cette affirmation même, il faut qu'il sache ce que c'est que savoir et ne pas savoir, ce que c'est que la vérité et ce que c'est que l'erreur. D'où lui viennent donc ces notions du vrai et du faux, la notion de leur différence? qu'est-ce qui a pu les faire entrer et admettre dans son intelligence^? Mais il est inutile d'aller plus loin, et de vouloir démontrer la réalité d'un fait et l'existence d'une faculté que chacun sent en soi-même, et de réfuter un doute absolu qui ruine à la fois la science et la vie*.
C'est un fait réel et manifeste, u(pi<rr7ixe, que nous voyons, que nous entendons, comme c'est un fait réel et manifeste que nous souffrons, que nous éprouvons du plaisir. Nous ne pouvons pas plus mettre en doute nos perceptions sensibles que nos états d'émotion et de sentiment. Or la raison dépend de la sensation : il est donc certain que nous connaissons 3.
Cela s'explique le plus naturellement du monde, croit Ëpicure, et il trouve cette explication dans le processus même de la connaissance dont il s'imagine reconnaître la source unique et la forme première dans la sensation : ce qui d'ailleurs est la conséquence nécessaire de l'hypothèse qui fait de l'âme un corps.
Épicure ne croit pas à la nécessité, ni même à l'utilité de la méthode de définition dans la science : il est donc tout naturel qu'il ne se soit pas donné la peine de définir la connaissance. Nous sommes obligés de déduire de sa théorie générale de la connaissance la définition du fait qu'elle
• Lucr., IV, 470.
Unde sciât quid sit scire et nescire. . Notitiam veri que res Talsique crearit.
< Lu(T., IV, 510.
Non modo enim ratio niat omnis, vita quoque ipsa (k)Dcidat extemplo.
' D. L., X, 32. 7C&C à X^yoc àizo Tfi>v ataOriaebiv y;pTf)Tat... v9éaT/]x€ de tô O'opxv
LA PSYCHOLOGIE D'ÉPICUHE 3i3
implique ou explique. C'est manifestement pour lui la réception dans rame et par l'âme des simulacres ou images des choses : c'est pour cela que le caractère spécifique le plus général de l'âme est la passivité, la réceptivité, xh
irxôoç*.
Qu'est-ce maintenant que ces simulacres, ces images ?
De la surface de tous les corps il s'échappe, il rayonne continuellement, sans intermittence, par suite du mouvement incessant des atomes qui tendent toujours à sortir de la combinaison, du groupe où le liasard ou leur libre spontanéité les a fait entrer, il s'échappe des molécules, des etfluves, à7:($p^otat, qui gardent entre eux la même situation, le même ordre d'arrangement, la même figure, les mêmes saillants, les mêmes rentrants, la même couleur que possédaient les corps solides d'où ils émanent. Ce groupe d'atomes est ainsi la reproduction exacte, la représentation parfaite du corps d'où ils rayonnent, et en conserve toutes les propriétés, même la continuité et l'unité du corps, avec lequel il garde d'ailleurs des rapports de sympathie, puisqu'il s'appuie, puisqu'il a son fondement et comme sa base sur le groupe des atomes du solide dans sa profondeur. La représentation que nous acquérons, soit de son tout, de son unité, soit de ses qualités, soit par les organes sensoriels, soit par la pensée, est naturellement la forme même du solide, produite par le système du solide, ou ce que laisse en nous son image *.
Les ressemblances que nous observons dans la nature entre les êtres réels, la ressemblance d'une personne avec sa statue, les ressemblances des visions des songes avec les choses extérieures, toutes les ressemblances produites par les actes de la raison ou de nos autres moyens de connaître n'existeraient pas , s'il ne se produisait de ces simulacres,
< Conf. plus haut, p. 320, n. 3.
* D. L., X, 50. xaTaXaSwpLev t^v çavrav^av cici^y]T(xûc t^ dtavots t; totc otlodiQtvjptotç, crct lAopçYjc etTC auu6e6y]x6Twv, (lop^Vj èvrtv ql^tti toO 9T*pc(iv{ou yivopiévy) %axk t^ î(t)Ç icvxvtt|xa 9j iyxsTaXctiAiAot toO ctdc&Xov.
de ces images qui nous permettent seuls d'opérer le rapprochement et de faire la comparaison ^
Ces types des choses, tùttoi, qui les représentent et ne peuvent pas manquer de les représenter parfaitement, toutes proportions gardées, sont, à cause de leur extrême ténuité, absolument invisibles. On comprend d'ailleurs qu'ils échappent à la sensation de la vue, parce que les molécules qui s'échappent des corps pour les former y sont immédiatement et continûment remplacées par d'autres atomes, ce qui fait d'une part que le corps d'où elles sont émanées ne paraît avoir subi aucun changement, et d'autre part que les atomes des types formés dans l'air gardent longtemps la même position et le même ordre qu'ils avaient dans le corps d'où ils ont rayonné, bien que parfois il s'y produise, par suite de leur agitation même, quelque trouble et quelque confusion, qui se reproduisent dans nos représentations.
Il n'y a rien, dit Épicure, dans les faits observés, qui contredise la production de ces types dans le milieu enveloppant, dans l'air, intermédiaire nécessaire entre les choses et Tàme. On doit concevoir qu'il s'en forme spontanément, par une disposition propre, et qui se produisent avec une rapidité égale à celle de la pensée. Ce sont ces types que nous appelons, dit Épicure, eïBwXa^. Cicéron les nomme Imagines; Lucrèce, simulacray species; Quintilien, figurœ; Catius^ traducteur latin d'Épicure, spectra.
Leur ténuité extrême, jointe à l'extrême rapidité de leurs mouvements, qui les dérobe à nos sens, permet à ces groupes de traverser avec la vitesse de la pensée tout espace et de pénétrer avec la plus grande facilité en toutes choses en se
* I). L., X, 51. Et (xy; r,v x'.vat xa\ TOiaOra icpo(r6aXX6{<.evû(. ^ D. L., X, 46. TO^^TOuc $à tuicouc ei'Sa>Xa npoffayopevoiiGv. ^ Cir., Ep , XV, 16. Epicurus a quo omnes Catii et Atnafinii, mali veiboruiu interprètes, proflciscuntur. Quint., X, 1. Levis quidem, sed non injucundus tamen auctor
est Catius.
LA PSYCHOLOGIE D'ÉPlCinE 3i5
proportionnant à leur grandeur *. Ils pénètrent Jonc dans les parties organiques de notre être qui ont avec ces combinaisons des rapports de sympathie, par lesquels s'exerce et s'explique leur action sur nous. Alia aliis congruunt, dit Gassendi, c'est-à-dire les uns s'accordent et sympathisent avec certaines parties de notre organisme, les autres avec d'autres. Voilà donc comment fonctionne le mécanisme de la pensée, à savoir par l'introduction en nous de ces images, car c'est uniquement par l'introduction en nous de quelque chose des corp? extérieurs que nous pouvons en voir les formes, et ensuite penser*.
Cette manière de se représenter le processus de la sensation est de beaucoup préférable à tous les systèmes qu'on a proposés pour expliquer ce phénomène psychologique, et pai* exemple, à l'hypothèse (de Platon) suivant laquelle des espèces de rayonnements s'écoulant de Tâme se porteraient vers les choses pour les saisir, pour les comprendre, et même à celle de Démocrite qui pense que ce sont les choses mêmes qui impriment en nous leur nature, leurs formes, leurs couleurs, sans réfléchir que l'air, qui les sépare de nous, est un corps qui ne permet pas cette communication directe ^.
La sensation, fondement de toute connaissance, est d'ordre tout passif, tout réceptif.
Épicure a bien vu que la pensée est un fait primitif de l'àme que la conscience analyse, constate et ne démontre pas. La conscience elle-même est un fait sui generis, qu'on
* D. L., X, 47, A8. rà; au{&ica6eta; àith tûv iflwOev icpbc t){&&c àtvoîaet. 49. xotTÀ To êvap|i6TT0v [kiyt^oç. Lucr., IV, 191.
Ouapropter simulacra. . . . necesse est Immemorabile per spatium transcurrere posse Temporis in puncto.
. • . Usque adeo textura priedita rara Mittuntur, facile ut quasvis penetrare qucant res Et quasi permanare per aeris intenrallum.
' D. L., X, 49. eiceiativTo; Ttvb; àicb tûv Sf^wOcv xkç (ioppàc dp&v r\\L&ç xa\ 8 D. L., X, 49.
tas HISTOIRE DE U PSYCHOIXKÎIE DES GRE<:S
Ainsi donc pour expliquer le phénomène de la sensation et delà pensée, l'hypothèse la plus vraisemblable sinon certaine, car nous savons déjà que pour Kpicure il suffit de donner des raisons possibles et probables aux faits de la nature, — l'hypothèse la plus vraisemblable c'est que du fond intime et surtout de la superficie dos choses se détachent comme des pellicules, des membranes légères, qui pénètrent en nous pai' les yeux et se rendent au siège naturel du sens propre auquel elles correspondent respectivement; ces espèces d'écorces fines, représentent exactement, toutes proportions gardées, la vraie forme des objets réels et solides*. Pourquoi s'en étonner? Ne voyons nous pas un grand nombre de corps laisser échapper sous des formes matérielles et parfois visibles certaines parties de leur substance, qui non
' D. L., X, A6. xviroi o|jloioixt,plove; toÎ; vrepepivi'oi;. Lucr., IV, 46.
Reruoi cfGgies teauesquc liguras Mittier ab rébus summo de corpore earum . . Uuasi membrao» vel cortex.
Id., 10. Emergere roulto videiuus
Non souni ex alto penitusque...
Venim de summis.
.Maci*ub., Salurn,, VU, H. Epicunis ab omaibus corporibus jugi fluoré quaBiiam simuUtTa uianare, nec unquum tantuUm moram interveaire quin ultro ferantur inani Hpin cohérentes corporum exiivise, quarum receptacula in no$tri9 oculU sunt et ideoad deputatam sibi a nitura sedem proprii sensus rer.iirrant .. quia in audicndo, gubtando et odurando alque tangendo mhil e nobit emittimus, bcd extrinsecus acdpimus quod sensum sui moveat. Quippe cl vox ad aurcs ulti-o venit et anrs in nares influunt, et palato ingeritur quod gignat saporem et corpori nosiro applicantur tactu sentienda. Hinc putavil et ex nostris eculis nih«l fonts pruficisci, sed imagines renim in oculos uUro manare. Cic , ad Ait., II, 3. Vides enim caetera ; nam si x3T*el^(oXb>v ÈuitTro<7st; videremus. vaide laborarent ei^otaXa in augustiis. Nunc fit lepide illa eyy/JTi; radioruni. Cic, de Fin., I, 6, 21. Tutt surit Dcmociiti atomi, inane, imagines quac tiitûloL nominnnt quorum incursione non solum videamus, -ed etiam cogitemus. Id.. de N. ()., I, 38. Vos autem non modo oculis imagines sed etiam aniuiis inculcatis. Id., tV/ , I, 38. Fac imagines esse c quibus pulsentur anirai. l'iut., PL Phil., IV, 8, 5. Tf,v oicr^yjaiv xai tt,v vôr,(T:v Y'vsffÔat eî8coXa>v s^tûOev itpoçi6vTwv (ir^Sâvi vàp êitiëd(>.X£iv (ir.Setfpav '/«upi; toO irpocntî'irrovTo; eldcoXou. s. Aug., Kp., 119, tl. Ad Dioscor.t Ab bis corporibus quse cogitamus veniunt alque intrant imagines in animos nostros. Id., Id., 31. Dicant crgo in que génère ponant imagines quas de corporibus suliJioribus affluere putant jpsas minime solidas, ita ut tactu nisi oculorum, quum videmus, et animi, quum cogitamus, sentiri non possint, si et ipsa corpora sunt
LA fôYCHOLOGIE D'ÉPICIIRE 329
seulement se détachent comme des écorces légères de leur surface, mais émergent pour ainsi dire du fond le plus intérieur de leur être. Tels la fumée qui sort du bois en flammes, la chaleur qui sort du feu, la couleur des corps colorés qui se répand sur les objets voisins, Todeur qui émane des corps odorants.
Cette doctrine des images pénétrant en nous, dont l'idée a sans doute été suggérée par les images des objets qu'on voit se peindre dans les yeux, remonte à Empédocle *, qui, outre ces effluves, ces émanations, àTrôp^otxi, quWristote appelle déjà cTôtoXa*, imagine des canaux, Trrfpot, meatus, placés dans les organes sensoriels et spécifiquement appropwés à chaque catégorie spéciale d'émanations, et des courants pai-tant des organes et traversant les pores pour aller d'eux-mêmes au devant des images venint du dehors. La sensation avait donc un moment actif en même temps qu'un moment passif, et exigeait en outre une harmonie entre les courants du dedans et les effluves du dehors 3. Démocrite s'appropria à peu près toute cette théorie de la sensation ; mais tandis qu'Aristote * lui reproche de l'avoir rendue plus matérialiste en ramenant toute sensation à un phénomène de tact, Théophraste ^ nous dit au contraire qu'il n'a pas fait agir directement les eTocoXa sur l'organe, mais l'air pressé et poussé par eux. Quoiqu'il en soit, Épicure, en adoptant le fond de l'hypothèse, accentue le rôle passif de la sensation ®.
Outre ces images, formées par émanation des corps réels extérieurs, le concours des atomes flottant en nombre infini, dans le vide infini, ou venant à la fois des corps les plus difl'érents, les plus lointains de l'espace, et par leur rencontre
* Theophr.. de Sensu; Arisl., de Sens., 2; Plat., Meno, p. 76. 5 De Div. Somn. , i.
^ Plut., PL Phil.y IV, y. TÔ xà; àitopooca; toi; icôpot; evappicTTEiv.
* De SensUy 4.
9 De Sensu, 49. D. L., IX, U.
^ La théorie de la sensation, dans Plotin, qui forme la partie la plus originale de la psychologie néo-platonicienne, est Topposé extrCme de celle d'Épicure.
3311 IIISTOIRE UE 1,\ l'SVr.lHILUr.IE DES GHECS
formant les combinaisons les plus variées, produit spoiiianément d'autres images ', qui ne représentent plus aucune chose déterminée, parcequ 'elles n'émanent pas d'un corps déterminé et unique. L'air en est rempli ; elles y circulent, s'y meuvent et s'y combinent de mille manières, et incessamment K
Ces images, espèces d'êtres si particuliers et dont la génération pourrait être expliquée de plusieurs autres manières euccre ', se ramènent donc ^ trois classes : Les images émanées d'im corps réel et unique; les images engendrées spontanément dans l'air par le mouvement incessant et primitif des atomes; les images formées par la rencontre et la combinaison des deux premières espèces *. C'est par l'action des deux dernières catégories d'images que s'explique le fait que les sens sont toujours en activité, quand d'ailleurs ils sont sains et éveillés, et que nous pouvons toujours voir, odorer, entendre : il y a toujours, par la génération spontanée, des images qui peuvent pénétrer dans t-bacun de nos sens et y produire la sensation respective à laquelle elles correspondent naturellement *.
■ Lucr., IV. 133. Qub spoDle sua gignuDlur. D. L.. X, LS. xn\ suatccaii; iv tû
[jpiixoiTi ôEtiïi. Rapides, dit Éjiicure, fiarce que ces images ne Sûnl pas des corps .i:j., .. .... 1.... 1 — ■.-.: .:. __ jijii ||.j^ ^ij.^ remplie ei ronienir
solides, el que leur ptiveloppe. pi)ur
une profondeur, 5ii m u,r, ài'.i tixi ^sOo; t^ o'ju.ii/.rsi.i'ii viviauii.
* Lucr., IV, Si8.
Omnibus ab l'elius rcs quxqiie iluenlri'
Kertur, et In cunci:is diuiillilur undique parles :
N'cc luora, nei: ivquie'^ Intel' datur ulla llucmli.
Id , IV,SiO. . . Rerum simuhcra feiunlur
Undique el in cunslas jariunlui- didila pane-.
Id,. IV, 72fi. . . Rcrum siuiiilacra va|;ari
Tenuia, quse facile inter se jungunlur in auiiï.
/ D. L.. X, 18. xii ÏUoi Si xp'mi: nvi; ï;w-,r.x<i- lùv to:o-:Ti.>v ç
' Lucr-, IV, 738 l'artim sponta sua , ,
Partim quie variis ab lelius tiimque recedunt El qax conficiunl ex horum facla llguris, c"esl-à-ilii'e. eorum quai ex horum duorunt figuris toeanlibus fiunl, lel^ qi représentations des chimères, des centaures, etc.
' Macrob,, Soi., VUI. 11. Ad dopuUtam sibi a nalura sedem proprii recurninl.
lA PSYCHOLOGIE DÉPICURE 331
C'est par le concours de ces trois espèces ou leur action successive, que. se proportionnant et s'accommodant à la grandeur propre de nos organes, et pénétrant en eux comme dans notre esprit *, elles produisent sous leurs divers modes la sensation et la pensée. Gassendi ^ les identifie aux espèces sensibles, aux formes intentionnelles de la scolastique qui en distinguait deux sortes : VinteiUio prima qui est le signe primitif d'une chose, ce qui, dans Tesprit, tient la place de la chose même ; Vinttfntiosecunda qui est un prédicat servant de signe à la première, c'est à dire le genre, Tespèce, etc. C'est du moins la définition d'Occam. Suivant la doctrine générale de TÉcole Vintentio prima est la direction de Tattention mentale sur les choses mêmes; Virdeniio sccunda cette même direction, mais portée sur les dispositions qui sont propres à l'acte de la pensée concernant les choses. C'est ainsi que par cette définition l'universel, n'appartenant pas aux choses, mais à la pensée, est du domaine de Yinteniio secunda.
Quelque définition qu'on adopte, et elles ne sont pas essentiellement différentes, je doute qu'on puisse assimiler les tiZ(û\% d'Épicure aux espèces scolastiques. Les simulacres émanés des corps ou spontanément formés dans l'air enveloppant sont eux-mêmes des corps et des réalités quoique sans solidité : ils sont quelque chose des corps dont ils se sont échappés. Ils ne sont pas le vide ; car le vide n'est rien ; ils sont donc des corps, puisqu'il n'y a, outre le vide, que des corps, et qu'il n'y a pas un troisième mode d'être. Les entités métaphysiques de la scolastique sont très opposées à l'esprit matérialiste de la psychologie épicurienne. Les images ne flottent pas, comme elles, dans la région intermédiaire et incertaine entre les choses et l'esprit, entre l'objet et le sujet. Aussi les Épicuriens niaient-ils l'existence incom-
* L'xt'dOïjit; est une erilsr.;, suivant le mot de Pnilon.
* Syntagm., p 72.
préhensible de ces XexTx qu'avaient imaginés les Stoïciens *. « Les Épicuriens, ditPlutarque*, se trompent gravement dans leur théorie du langage ; car ils suppriment tout le genre des XexTx, qui donnent une sorte de substance au langage, au discours, et ils ne conservent que les sons d'une part et les objets de l'autre, riç cpcovà; xal ri Tuy^^àvovra, prétendant que les choses signifiées, les choses pensées, intermédiaires (entre les réalités objectives et les mots) ne sont absolument rien », et Sextus Empiricus ^ reproduit la même assertion : (( Épicure, comme Straton le physicien, ne garde que deux
choses, le signifiant et l'objet, zh (rir|p.aïv<5v tc xal th ruy/àvov.
Ainsi par exemple le mot Dion est le (rri(xatvo^... l'objet extérieur, la personne réelle de Dion, Dion lui-même est le Tuy/àvov. » Entre le mot et l'objet qu'il exprime, il n'y a rien. La pensée de l'objet, c'est l'objet même qui est entré en nous par quelque chose de lui-même. La science ne peut avoir pour objet que les choses ou les mots, riç p.àv Tcepl 7cp*Yp.àTtov,
Ta; Zï Tcepl 'j/tXiriv tt^v ^03vr,v *.
La sensation, quoique se produisant toujours par l'intermédiaire d'un appareil spécial et approprié par le hasard ou la nature au sensible respectif, qui lui est relatif et coordonné, existe dans l'organisme vivant tout entier. Elle n'appartient pas seulement aux organes spéciaux, mais au tout. Dans chaque acte de sensation est intéressé le corps entier, dont les parties séparées de leur tout ne sont plus des
' Sexl. Empir, Math. y VI!I, 268. oi àvif;pr,x6Teç tt,v Citap^iv tôv Xsxtûv... o'ov ol 'Eicixo^Speioi.
« Adv. Col., 22.
^ Math, y VHI, 13. Sextus en tire la conclasion fausse, et d'ailleurs exprimée avec n^serve, çatvovTst, que, pour les Épicuriens, la vérité et Terreur sont dans le langage, icepi T^ ftovTj xh àX/jOàc xa\ ^^eOdo; çatvovTai ànoXeciceiv. Suivant Epicure, comme nous le venons, Terreur et la vérité consistent dans un mouvement de Tcsprit, ic£p\ XT^ xivTjaei tt;; oiavoia;, Opinion que Sextus, qui nous la rapporte, a tort de croire n'avoir eue aucun représentant sérieux dans Técole, et n'avoir été imaginée et inventée que pour les besoins de Ten^^eignement, (7x«Xixà); ^oixe nki- CEdbst, quoi qu'il dise un peu plus loin (VUl, 131), que quelques-uns avaient soupçonné cette solution du problème.
organes, et sont incapables de sentir. Les nerfs, les viscères, les veines participent à la sensation, bien que l'âme ait la plus grande part dans les actes de cette fonction psychologique *.
L'aTddiqai; est une cidOcaïc ; mais les simulacres n'entrent que dans les organes avec lesquels ils ont une affinité particulière, une sympathie constitutionnelle pour ainsi dire et par là même élective ; c'est de cette sympathie intime, substantielle que dérive nécessairement la ressemblance de nos idées sensibles et suprasensibles avec leurs objets *. C'est pourquoi il y a cinq sens, et il n'y a que cinq sens : c'est qu'il y a cinq organes corporels, et il n'y en a que cinq par où peuvent s'introduire dans l'âme ces simulacres des choses appropriés par leur constitution à la constitution de ces parties organiques. Ce sont la vue, l'ouïe, l'odorat, le tact et le goût.
Ces cinq sens ont un caractère commun : ils ne nous trompent pas et ne peuvent pas nous tromper. Us sont non seulement le principe de toutes nos connaissances, mais le fondement de toute vérité ^ ; particulièrement la vue et le toucher sont les deux voies les plus sûres par lesquelles la certitude s'établit dans l'esprit *.
La sensation est un phénomène tout passif. L'âme n'y participe que parce qu'elle est le siège et le réceptacle des simulacres venus du dehors. Rien ne vient de nous. Le son
1 D. L., 62. ïyiti Ti ^x^ TTjc otlaOir)ae(i>; tt^v ic>et9TY)v aiTtav.
3 Hegel soatiendra, au point de vue de Tidëalisme, la même thèse, i savoir Pidentilë du sujet pensant et de l'objet pensé.
3 Lucr., IV, 480. Primis ab sensibus esse creatam Notitiam veri, neque sensus posse refelli.
Cic, Lucull., 46, 142. Epicori qui onme judicium in sensibus... con;»Utuit. Conf. Acad., IL
Le critérium de la vérité est ce qui nous apparaît, to çaivifiEvov xpiTi^piov. D. L., IX, i06. Cic, de Fin,, I, 19, 64. Quidquid porro animo cemimus, id omne oritur a sensibus, qui si omnes wn erunt, ut Epicuri ratio docet, tum denique poterit aliquid cognosci et percipi.
« Id., V, 102. VU qua munita fidei
Proxima fert linmanum in pectus.
33i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
s'introduit lui-même et par lui-même, sans concours actif de notre part, dans les oreilles ; la lumière, les formes et les couleurs,dans les yeux ; les odeurs dans les narines; les saveurs dans le palais ; les choses tactiles sur notre corps *. Toute sensation est une impression, un choc, un coup frappé par le monde extérieur sur l'âme *. C'est pour cela que la sensation ou la représentation sensible, aidOï^diç, (pavraciia, qui, avec la raison, le raisonnement, l'opinion, la pensée, XfJyo;, Xoyi<rp.4ç, ù6U, Sixvota, constitue les deux facultés attelées pour ainsi dire ensemble pour opérer le fait de la connaissance ^ c'est pour cela que la sensation est toujours vraie, ne peut manquer d'être vraie, est l'évidence même, «vxpycta ♦.
La sensation, et il en est de même de la pensée, est un mouvement de l'âme ^^ mais un mouvement que le sujet ne se donne pas à lui-même, mais au contraire qu'il reçoit, qu'il subit. Or, puisque l'âme, dans l'acte de la sensation, ne se meut pas d'elle-même, il est clair qu'elle ne peut, à l'impression qu'elle reçoit, c'est-à-dire aux images, mélange d'atomes qui s'introduisent en elle, rien ajouter, rien retrancher, rien changer ®. La sensation, la représentation sensible est donc toujours telle et ne peut pas être autre que ce qui la meut '', c'est-à-dire, autre que son objet : elle le représente donc avec une fidélité absolue, constante et nécessaire. Pour accuser les sens d'erreur il faudrait nier l'existence des choses extérieures. Mais la réalité et l'existence du monde extérieur ne peut pas être mise en doute : et là est la preuve de la véracité de nos sens et de la vérité de nos sen-
* Conf. Macrob., Saium., 1. L p. 265, n. 1
< Lucr., 11, 806. Quodam gignuntur luminis ictu !d., 11, 810. Plagx quoddam genus excipit in se. ' Sext. Emp.. JWaM., VII, 203. <rwj;uvo\5vTa>v àXX^Xoi;.
* ld.,td., 1. 1.
^ Id., id., VIIL 139. c La pensée est un mouvement de la raison, et voilà pourquoi ele est vraie : elle est mue et ne peut être mue qne par son objet. »
' Sext. Emp., Math., Vlll, 63. ôuoTôv êati tb xivoOv Tf,v ai'aOYiaiv. Id., VIII, 185.
salions *. D'ailleurs ceux qui contestent la véracité de tous DOS sens ne s'aperçoivent pas qu'ils détruisent par là même la règle, qu'ils suppriment la mesure fixe qui pourrait servir à en démontrer la fausseté par leur rapport avec elle. Il faut bien qu'il y ait une sensation vraie pour que nous puissions juger qu'une autre est fausse, c'est-à-dire qu'elle n'a pas les caractères de celle qui est vraie. Si l'on se borne à rejeter les données d'un sens particulier sans distinguer l'opinion, rb BoÇaWp.«vov, et les jugements provisoirement réservés ou douteux, -ch itpo<r|iévov, des représentations actuelles sensibles, des sentiments, et de toutes les intuitions représentatives de la raison, vous troublez le témoignage des autres sensations par ce vain doute; vous supprimez tout critérium ; car comment faire la distinction et prouver que les unes sont vraies et les autres fausses*?
La sensation en soi est dépourvue de raison, elle est îXoYo;, et parce qu'elle n'enferme aucun degré de raison, elle est incapable de mémoire, p-vt^p-t^ç oO$e[x^a; SexxtxT^ ^. Elle exclut par conséquent de son acte propre la notion du temps, du passé comme de l'avenir; elle est fixée et limitée au moment actuel, à l'instant présent, qui constamment s'enfuit et se dérobe. La mémoire est une faculté de la raison. L'acte qui lie les impressions sensibles en un système un et les retient est un acte de l'entendement. Mais la raison en les liant, en les retenant n'en peut changer la nature propre ; elle est impuissante à modifier, à détruire une sensation en soi, parce qu'elle est elle-même suspendue aux sensations, et que
âXi^Oeiav. On pourrait eocore entendre èicaia6r,|i,(XTa dans le sens de nos aciet psychiques sensibles, des opérations de nos sens. Si nos sens fonctionnent, ils ne peuvent pas fonctionner à vide. Or il est certain, il est réel, que nous voyons, que nous entendons, {ifioTYjxc ik t6 xt 6p&v T}{i&c, xa\ àxoOetv. Epicure distinguait (Plut., PL Phil., IV, 8. Diels, Doxogr., p. 394) :c VdMriviç, qui est la foculté, la puissance, $^Sva{i.ic, VaMvi\iLa qui est Topération, to eÂpyi\\ia, le produit de ropération ; VolMt^viç a quelquefois les deux sens ».
s D. L., X, 146 et 147.
ce serait se détruire elle-môme. D'un autre côté les sensations ne peuvent se contredire et se réfuter les unes les autres : les sensations de même genre parce qu'elles ont toutes le même degré de force, la même autorité de persuasion * ; les sensations de genres différents parceque chaque genre de sensation juge d'un objet différent, en dehors duquel elle n*a plus de valeur.
Il n'y a pas de force au monde capable de nier, de démentir une sensation *. Elle possède une évidence invincible et produit une certitude inébranlable 3. H faut le dire môme des visions des songes, des hallucinations des fous : elles sont vraies pour le sujet auquel elles apparaissent; car elles meuvent son âme, et ce qui n'est pas ne meut pas *. C'est ce qui fait dire à Sextus Empiricus * qu'Épicure pose l'existence de tout ce qui apparaît à nos sens.Plutarque rappelle, pour s'en railler, cette paradoxale assertion des Épicuriens « qui ne veulent pas reconnaître une erreur et un fantôme sans objet réel, dans les phénomènes mentaux d'esprits dérangés. » Mais les Épicuriens ne disent pas que ce ne sont pas là des erreurs et des mensonges : ils disent que ce ne sont pas des erreurs et des mensonges des sens, ce qui est très différent. Aussi peuvent-ils affirmer c que toutes les représentations sont craies, et sont des corps et des figures venues de l'air
ambiant, ^avTaa^a; àXT^Oelç à?rx9Qic, xal acufxaTa xai (jLopcpàç Ix. tou
Trspt&xovToç à^txvoufxévaç : ils Jeur donnent sérieusement une réalité; bien plus, ils prétendent que si on nie cette réalité,
* D. L , X, 3t. 5ià TTjv ((TOdOévsiav.
' D. L., X, 31. oijÔè ïfTxi To Suvâ|ievov aùti; ôieXéylaii-
3 Plut., IH. Phii, IV, 9 ic&(Tav ata^T,(Tiy %a\ ir&<Tav çavTaaiav àXr/jr,. Sext. Emp., Math., Vlll, 33s. ic5(v at<r6oTov ÏXtU 6ê6atov elvat. Id., Vlll, 9. Ta (lèv aiff^YiTà îtavxa ïUyty oikr^h'n x«\ ovta. Gai., H. PhU., l XIX. 302. « Toute sensation et toute représentation sensible est vraie : elle ne peut nous tromper que quand elle fait partie d*une pensée, d*un jugement, xaTà xà voi^{i«tx. »
* D. L., X, 'St. xivEî yâp* tb 6è |jlt) ôv ov xiveî.
Lucr , IV, 724. Que moveant animum res... unde Quae veniunt, vcniunt in mentem.
•• Math., VII, 369.
toute créance, toute certitude, tout jugement de la vérité
s'évanouissent, el TauT» [X7| u7uàp/ot, n^dTiv oi/^g<sQtii xal p€&0Li6xy\tx
Plutarque élève contre cette doctrine de la véracité absolue des sens une objection qui porte sur la théorie épicurienne des eTTtfxapTupi^aciç et des àvTtfjLQipTupi^aetç. Les phénomènes sensibles ne peuvent ni confirmer ni infirmer la vérité d'un phénomène sensible, précisément parce que tous ont la même valeur. Qu'on soit près ou qu'on soit loin de la tour, la notion qu'on s'en forme est toujours une sensation, et il n'y a pas lieu d'ajouter moins foi à celle qui nous dit qu'elle est ronde qu'à celle qui nous dit qu'elle est octogone. Ce n'est donc pas une règle sûre de vérification que celle que
formule Epicure ^, toÏ; irxôeai TcpoaexTiov to1(, irapoOdiv xal toÏç
aîdÔT^dcffi 3. Mais Épicure ne dit pas que la vérification des faits sensibles repose sur un autre fait sensible en soi ; il dit que les jugements qui sont fondés sur les faits sensibles, c'est-à-dire sur l'expérience, peuvent être infirmés ou confirmés par une auti'e expérience; or l'expérience, c'est la sensation doublée de la raison, et il est toujours vrai de dire que la raison a le pouvoir et le devoir de se tenir en garde contre elle-même, de se critiquer et de se contrôler.
Sextus a développé l'argument d'Épicure comme il suit : < De même que les impressions et émotions premières, Ti TupûTa TcàÔYi, résultent de certaines causes productrices, 7;oiir|Ttxâ)v, et par là même efficientes, par exemple, le plaisir est produit par des objets plaisants; la peine par des objets pénibles, et il n'est pas possible que ce qui produit le plaisir ne soit pas plaisant, que ce qui produit la peine ne soit pas pénible, mais nécessairement ce qui produit du plaisir doit être plaisant, ce qui produit de la peine doit être pénible, par essence et par nature ; — de même dans les représentations.
* ColoL, 28.
* Plut., Colot., 25, 8.
ChaiGNiit. — Phijchûloijie.
qui sont aussi des modifications subies par nous, TraOûv iccpl 7)(xac oujcov, ce qui cause chacune d'elle est absolument et universellement représentable, <pavTa<rr(5v . Or cet objet, puisqu'il est l'objet de la représentation, ne peutpas ne pas être tel qu'il nous apparaît, uTtxp^rctv olov cpa^vcrat, et il nous anparait comme cause efficiente de la représentation. Si nous entrons dans le détail et le particulier, le même raisonnement s'appliquera avec la même force. Le visible non- seulement parait visible, mais il est tel qu'il apparaît, et ainsi des autres. Toutes les intuitions, toutes les représentations sensibles sont donc vraies. Et cela est conforme à la raison ; car, disent les Épicuriens, si la représentation paraît vraie qui vient d'un objet réel, àitb ToO uTTctpxovTo; et qui est semblable à cet objet, xaxà xb u7uàp;(ov, toute représentation vient d'un objet réel et le représente, th çpavTa<rr6v, c'pst-à-dire l'objet intérieur de la représentation est toujours semblable à l'objet extérieur qui en est la cause unique. Ce qui trompe quelques-uns et leur fait accuser les sens d'infidélité, les sensations d'erreur, c'est la diversité des représentations d'un même objet représenté, les unes nous le représentant sous une certaine forme et avec une certaine couleur, les autres nous le représentant avec une couleur et sous ime forme différente *. »
Nous allons voir comment se résout cette apparente contradiction.
L'erreur ou le faux consiste toujours dans une opinion, dans un jugement ajouté à l'appréhension nue et simple des objets, ajouté par un mouvement qui nous appartient en propre, ev r^a^ aùroT;, et qui, se combinant avec l'intuition représentative, constitue un jugement, SiàXTi^i; *. C'est
1 Sext Emp , Math., VU, 203.
* D. L.. X, 50. Usener rejette une partie du texte, et ) ajoute les deux membres de phrase, inX toO icpoduévovTo; et t} àvTi{i3pTvpou|isvou Le seos serait alors : L'erreur consiste dans l'addition à la représentation pure d*un jugement, à la suite de Tattente, de la prévision qu'un témoignage le confirmera ou du moins ne l'infirmera pas, tandis que, contraiiement à notre attente, en réalité, il ne se produit pas de témoignages confirmatifs ou qu'il se produit des témoignages infirmants.
LA I»SYCH0L0G1E DÉPia'RK 339
Tœuvre propre de notre intelligence, un mouvement qui ne semble pas avoir d'autre cause que nous-même , c'est-àdire ou notre volonté ou nos connaissances antérieures. Il n'y aurait pas d'erreur, si ce mouvement, différent du mouvement de la représentation, ne se produisait pas;, mouvement qui, combiné avec la sensation, constitue le jugement ^ Ce jugement est faux, quand il n'est pas confirmé et attesté par les faits, ou qu'il est infirmé par eux: il est vrai dans le cas opposé, t Lorsqu'Oreste s'imaginait voir, e8(Sxci pXé?retv, les Érinyes, la sensation mue par les simulacres, cTScoXa, était vraie, car ces simulacres étaient réels, u^éxciTo ykçi Ta ei8(i)Xa. Mais Tesprit qui jugeait que les Érinyes étaient des êtres réels, des corps vrais et solides, se formait une fausse opinon ^ » . c On a raison de dire que la sensation nous présente la représentation d'une espèce de forme hxx" maine,àv9po)7coeiSYj cpnvTaa^av ; mais la question de savoir si cette représentation correspond à un être réel, s'il y a là vraiment un être humain, la sensation n'en dit rien et n'en peut rien dire. Une pareille affirmation n'est pa^ du domaine de la sensation, {xi^ aiaOxvcaOai 3. »
Ce sont là des principes qu'il faut tenir inébranlablement, à savoir, que la représentation sensible est en soi toujours vraie, et que l'erreur ne provient que d'un acte spontané et personnel, l'affirmation, qui s'ajoute à la sensation. Si l'on met en doute ces principes, on supprime du coup tous nos moyens de connaître ; on occasionne une confusion générale qui permettrait d'affirmer l'erreur et le faux avec autant d'assurance que la vérité ; on renverse à la lois les fondements de la connaissance et de la vie ^.
1 D. L., X, 51. el fJLT) sXa{jLSavo(i£v xat kXXyjv Ttvà x(vt}9tv âv t){&Tv avToî;, <mvY]|i|iévt}v (iiàv, dtâXr,t|;tv Se if;(ou<rav.
* Sext. Emp., Aîath., VllI, 63 3 Plut., Col , 25.
* D. L., X, 52. Lucr., IV. «6.
Esse imaginibus... causa videtur Cernundi, neque posse sine bis res uUa videii.
L'introduction des simulacres dans nos yeux opère et opère seule le phénomène de la vision ; tous les phénomènes sensibles s'accomplissent par l'introduction de ces simulacres dans leurs organes respectifs *. Ce qui est prouvé par le fait que l'objet que le tact nous révèle comme carré apparaît également carré à nos yeux. C'est donc une même cause, c'est-à-dire Vaffluence dans les deux organes sensoriels des mêmes simulacres qui a produit le tact et la vision *.
C'est ainsi que s'explique le fait que nous voyons à distance et malgré l'éloignement. Répandus dans l'air qu'ils remplissent, ces simulacres, toujours mus avec une vitesse incomparable, peuvent toujours toucher nos organes, y pénétrer profondément, chaque espèce dans l'organe que lui est approprié, les espèces visibles dans les yeux par conséquent, qui seuls ont le pouvoir de voir. Tant qu'elles peuvent, malgré la distance, y pénétrer, nous voyons. Nous ne voyons plus, quand la distance est telle, qu'elles n'y pénétrent pas. De plus, c'est par cette théorie de la vision que nous pouvons nous rendre compte des notions de
* Plutarque {PL Phil.y IV, 13) donne un renseignement inexact lorsqu*il nous dit que Démocrite et Épicure admettent que la vision s'extiique par rémission de certains rayons qui, après sVlre heurtés à l*objet, sont repoussés par cet obstacle et ramenés vers les yeux, unoorpeçouaûv npôç t/^v o^^iv. Cette hypotnèse platonicienne ebt combatiue expiessément par Epicure (D L., X, 49} : ovdi $(à Tivà>v àxtivcov y\ oFcov Sr, noTe psuuarcov àç'YifJi&v npbç èxeîva Tcapaytyvoiilvcdv. Meletius (Cram., Ànecd. Oxon,^ t. 111, p. 71, 7). < Les Épicuriens et^coXa tûv çarvoitivcov irpo:irtirreiv xoi; o96aX{jLOl: Xéyoudt x«i ttiv opaffiv woieiv •. Alex. Apbr., in Ar. de Sens., 2, p. 51. a Démocrite, Leucipie avant et Epicure après lui, pensent : £rd(i)Xct Tiva ocTcopplovTa âuoi6|iop9a toT; à^'iov àirop^Etv. Ce sont les choses sensibles qu'on doit dire êi&nticTetv toî; tûv ôpcuvtbtv o^OaXiiotc xa\ oC'vtï'xh âp&v yiy'écxaLi, et il apporte en preuve le fait que dans la pupille des personnes qui voient se montre l'apparence et l'image de l'objet vu : ce qui e*t précisément vor, ô 2t| xai xb ôp&v elvai t. Gai., de Hipp Doym , t Y, p 643 « Sur ce point, Epicure est plus pi es de la vérité que les Stoïciens, qui n'amènent rien de robiet visible à l'organe qui a la puissante de voir, ô Ô'Ewtxoupo; oiyii ». A.-Gell., V, 16, .3 « Ëpicurus affluere semper ex omnibus corpoiibus simulacra quœdam corporum ipsurum eaque sese in oiulos inferre, atque ita Gen sensum videndi putat ». Conf Macrob., Satum., VU, 14. V. plus haut, p. 3i8, n. 1.
* Lucr., IV, 232. Necesse est
Consimili causa tactum visumque noveri.
Id., IV, 692. Ues (simulacra)
Uuse feriunt oculorum acies visumque lacessunt.
LA PSYCHOLOGIE D'ÉHCURE 341
distance et d'espace. Les simulacres émis par les objets poussent devant eux l'air intermédiaire. Plus cette colonne d'air est considérable *, plus longue est la distance de l'objet, et cett« opération mécanique s'exécute avec une telle rapidité que nous avons en même temps la sensation de l'objet et la sensation de l'intervalle qui nous en sépare. C'est par la vue que nous acquérons la notion d'espace. Les simulacres ne font pas sur les organes sensoriels respectifs toujours et identiquement les mêmes effets. Cela tient à ce que ces appareils ne sont pas, dans tous les êtres qui en sont pourvus, disposés de la même manière et propres à les recevoir dans la même quantité et dans la même forme*. Ainsi s'explique que des images font sur certaines organisations visuelles des impressions effrayantes que n'éprouvent pas des êtres dont l'appareil occulaire est autrement conformé. Le lion a peur du coq et fuit à son aspect 3. Comment cela peut-il se faire? Certains atomes des simulacres émanés des corps des coqs, introduits dans les yeux des lions, par suite de leur conformation particulière, y causent une déchirure, comme une lésion douloureuse, tandis que nos yeux, et ceux de beaucoup d'autres animaux ou bien ne les laissent pas pénétrer, ou les en chassent avant qu'ils aient eu le temps de causer une sensation de douleur.
i Lucr., IV. 252.
QuaDto plus aeris ante agitatur.
Mais la mesure de la quantité d'air agité qui pèse sur nos yeux f^emble ne pouvoir être qu'une détermination do la pression exercée sur eux Ce ne serait plus alors direciement la vue. mais le sens du tact qui nous donnerait l'idée de la distance.
< Lucr., IV, T09. Species rerum atque colores
Non ita conveniunt ad sensus omnibus omnes.
3 Id, IV, 712. . . Quin etiam gallum
Nenu queint rapidi contra stare leones Contmuo meminere fugali.
Je ne sais 8ur quels faits s*appuie cette singulière croyance à laquelle Rabelais fait allusion. Gargantua, 1. I, en. X. « Pourquoi le leon, qui de son seul cry et rugissement espouvente tous animaulx, scullement craint et révère le cocq blanc ». Plut , Symp , IV, 5, 8. < Le lion craint le coq blanc adoré par Pytbagore ». On sait loulefois que certaines couleurs, le rouge, par exemple, irritent certains animaux, tanJis que les autres y restent insensibles.
ut HISTOIRE DE LA PSYCHOLOG'E DES GRECS
La sensation de la couleur est plus difficile à expliquer que celle de la forme. Les atomes n'étant pas colorés, il faut qu'il s'ajoute à l'afflux, dans Torgane, des simulacres incolores comme eux, quelque chose qui la produise. Ce quelque chose est la lumière, condition de la couleur, qui n'est elle-même que la lumière réfractée des corps ou réfléchie de la superficie d'un corps opaque : elle dépend de l'incidence des rayons. Or, les atomes ne sont pas lumineux, puisqu'ils sont invisibles. Il ne reste donc, pour expliquer le phénomène de la couleur, qu'à admettre que la lumière et par suite les couleurs soient produites par les figures et les positions relatives des atomes, positions et figures que peuvent modifier leurs mouvements incessants *. C'est pour cela que les couleurs, suivant que les rayons lumineux frappent le corps directement ou obliquement, changent à la lumière, comme les couleurs changeantes du cou du pigeon ; que les corps, dans l'obscurité, sont incolores et invisibles *, et retrouvent leurs couleurs perdues en revenant à la lumière. Ces faits prouvent bien que la couleur est une propriété qui n'appartient pas à l'essence des corps «^ et, d'autre part, qu'elle est l'œuvre de la lumière. Il n'y a aucune analogie, aucune ressemblance entre la sensation de la couleur et la cause qui la produit ; et il
1 Lucr., Il, 757. Nulla coloris principiis est
Reddita natura, et variis sunt pnedita forniis E quibus omni^nos gignuDt variantque colores.
Id.f 79.'). Nequeunt sine lace colores Esse...
Id., 73ft.
Nulius enim colur csl oninino materiai.
* Lucr., II, 7i)7.
Qualis enim œcis polerit color esse leaebiis Lumine qui io ipso mutatur?
^ Plut., Colot., 7. oùx eîvat Xlywv xà X9^\^*'^^ ffv|içvr) toi; ff(&(taaiv, àXXà Yevvâ<yOaî xatà iroiâ; Ttva; tâÇei; xa'i 6iffei; irpb; ar,v o+iv. Id, P/. PAi7., I, 15 (Slob., Ecl. Phys.y 16), ta êv anôxtù 9(û\ioLxa XP^«^ oùx ïx^iy. Conf. Servios, ad ^n.y VI, 272.
faut généraliser la formule : il n'y a rien dans les corps d'analogue aux sensations qu'ils produisent : amer, doux, lumineux. Les sensations sont subjectives ; c'est dans l'âme (qu'elles existent et non dans l'objet : oùBevb; Ï^^ovto? aÛTOTcXii T.ol6':r^T(x. xal Suvafjtiv *. A l'exception de la figure, de la grandeur et de la pesanteur qui sont les qualités primaires des corps, parce qu'elles sont les propriétés essentielles des atomes qui les composent, les autres qualités, la saveur, la douceur, le son, la couleur sont secondaires, subjectives, c'est-à-dire ne sont que des états de conscience, des phénomènes internes *. Il faut remarquer d'ailleurs que ce ne sont pas les choses mêmes qui touchent nos sens et les affectent, mais des parcelles des choses, des vésicules qui en sont détachées. Ces minces écorces des choses, sans aucune solidité ni résistance, flottant en nombre presque infini dans l'air au milieu de tant d'autres dont il est également rempli, sont sujettes à éprouver des mélanges, des altérations, des pertes, des augmentations que doivent nécessairement reproduire nos sens , précisément parce qu'ils sont véridiques. Les sensations ne sont donc pas vraies en ce sens qu'elles nous renseigneraient exactement sur la nature et l'essence des choses, mais elles sont vraies en ce sens qu'elles sont la Représentation matériellement fidèle des images, eTScoXa, qui en émanent.
Les erreurs qu'on a l'habitude et le penchant d'attribuer à la vue ne sont que des erreurs de la raison qui interprète les phénomènes et parfois les interprète mal. Voilà comment nous croyons voir dans les miroirs les images déplacées, renversées, situées au delà du plan de la surface ; la rame brisée dans l'eau, la tour carrée apparaître ronde à distance, notre ombre se mouvoir au soleil. Ce ne sont pas nos yeux qui se trompent et nous trompent. Leur office
1 Plut., PL PhU., h 15, 9 (Stob., Ecl. Phys., 16, 1). * Simpiic., Sch. Ariit., 92, a. 10. èiKy^veaOat.
34i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DI<:S GHECS
est de voir la lumière, les couleurs et Tombre, et ils le remplissent toujours parfaitement *. Leur office n'est pas de connaître la nature des choses et les causes des phénomènes ; le fait de savoir ce que c'est que la lumière et l'ombre, en quoi consiste le mécanisme psychologique qui produit ces sensations, c'est la fonction de la raison, qui, elle, est faillible.
L'ouife se produit, comme la vision, par une sorte de courant, ^EufjLaT^ç Tivo; irvcuaaTwSou;, amené d'une personne qui parle, ou d'un objet résonnant, ou bruissant, ou produisant n'importe comment une impression d'audition *. Ce courant se divise en plus petites masses de même espèce, c'est-à-dire que les molécules atomiques de même forme se réunissent, les rondes avec les rondes, les scalènes avec les scalènes, etc.... Elles gardent en outre les unes pour les autres une sorte de sympathie mutuelle, une unité idiosyncratique qui maintient tendu le lien qui les rattache au corps émanant ^ ; la plupart du temps elles nous donnent la sensation de l'objet, lorsque le courant vient de près et traverse, avant d'entrer dans nos oreilles, un espace libre ; lorsque ces conditions ne sont pas réalisées ou le sont insuffisamment, ces ondes sonores nous révèlent du moins confusément l'existence d'un objet extérieur ♦.
Sans la sympathie qui fait la continuité et l'unité de ces atomes sonores, du courant de ces ondes, sympathie qui
« Lucr., IV, 380.
Nec tamen hic oculos falli concedimus hilum; Nam quocumque loco sit lux atque unibra, tueri lllorum est : eadem vero sint lu mina necne
Hoc animi demum ratio disanacro débet Npc possunt oruli naturam noscere renint. Proinde animi vitium hoc oculis afHingere noli.
^ I). L., X, 52. ?| OTCtdC ^ri "Koxi ocxouerrtxbv icaOo; napxaxcvâCovTo;. 3 D. L., X, 52. Mxr^roL lÔiOTponov otaTEtvo^S^av «pb; to ocnoareiXav. Plut., PI fhU.f IV, 9. r^v 9(<>vT)v eîvai $eO|ia èxice|JLn6(tevov ành tôv ^covo^Svtcov. * D L., X, 52. cl 8à jiT^ ye, xh ^Çco6ev |i6vov fv8r,>ov TrapaffxrjdtÇovTaç.
U PSYCHOLOGIE D'ÉPICUHE 345
repose, comme pour les images visibles, et s'appuie sur l'état vibratoire des atomes qui se passe dans les profondeurs du solide *, jamais nous n'aurions la sensation de son. Il ne faut pas s'imaginer, comme l'a cru Démocrite, que ce soit l'air luimême qui prend une certaine forme construite et formée par la voix ou les corps sonores, et les transmet à l'oreille. Il s'en faut de beaucoup que l'air puisse recevoir, par ces causes ou par toute autre, une forme quelconque. Voici comment le phénomène se passe : Aussitôt que le corps a produit un son, quand nous prononçons un mot, par exemple, le coup, le choc que nous éprouvons, opère une déclinaison, Sy'^^i^i^'i des atomes du corps sonore, qui crée un courant aériforme tel qu'il se produit en l'oreille de ceux qui le reçoivent l'affection auditive, xh itàôoç àxou<iTix<Jv * : ils entendent.
Ce qui prouve que ce sont bien des molécules matérielles, émanées du corps sonore qui, entrant dans nos oreilles, nous donnent la sensation de son, c'est que cette sensation est tantôt douce et agréable, comme par exemple lorsqu'on entend les sons de la lyre, ou le chant du cygne mourant, tantôt dure et pénible comme lorsqu'on entend grincer une serrure ou le mugissement rauque de la trompe barbare. La seule cause possible de la différence de ces effets, c'est que les atomes des etSa>Xa sonores, dans un cas, sont de figure aiguë, anguleuse, pointue^ mal appropriée à la constitution de l'organe auditif, tandis que les autres doux, lisses, ronds, sont en harmonie avec lui, et le caressent en y pénétrant au lieu de le déchirer : le son est donc un corps '.
' D. L.f X, 50. Tr)v mj|iicdl6etocv ành toO {»icoxet|i£vou 9c«>C<î>vt(iiv xolxol tov èxetOev (du sujet sentant) <r3(A|ieTpov ètcepei9|ibv èx xrjc xarà ^Oo; ev t4> orepe- |iv^ Têàv otT&fuov icâX<re(i>;. D'autres leçons donnent icXavewc qui no modifierait guère le sens.
^ SchoL Dion. Thr. Craro., Anecd. Oxon , t. IV. p. 317. « Épicure, comme Démocrite et les Stoïciens, vûfjidi «avi ttiv çcoviqv » . l^e grammairien bysantin du Cod. I*arisin . 2555 B. A. G., p. 1168, en rëpëtant cette conclusion. <^odte : a Parce que tout ce qui a une force active, svépyetav, et est irapoble de produire ou de subir une impression, icâOo;, est un corps. Lucr., IV, 527.
Corpoream quoque enim vocem constare fatendum est.
C'est parce que le son est un corps que pendant la nuit, dont le froid diminue les vides qui séparent les molécules des ondes sonores, le son retentit plus fort et plus clair que pen- (iant le jour, dont la chaleur les augmente, et accroît par là la distance qu'elles ont à parcourir pour arriver jusqu'à l'organe et y pénétrer. C'est également par cette raison que les vases vides donnent un son énergique quand on les frappe, et restent muets s'ils sont remplis soit de liquides soit de solides. C'est encore par la môme cause que des corps les uns sont retentissants et parlent pour ainsi dire, eucpcovoç xal XctXo;, comme l'airain, tandis que d'autres, comme l'or et la pierre, sont silencieux et sans voix; ôudYi/ii, IvauBov : c'est que les uns contenant dans leur composition matérielle beaucoup de vide entre les atomes, facilitent tous les mouvements, reçoivent et transmettent sans obstacle la matière sonore qui se propage et se répand par ces ondulations *. L'émission des sons, c'est un fait d'observation, est parfois douloureuse et cause même une souffrance aiguë à la trachée-artère. Comment s'en rendre compte, si ce n'est par le fait que le son est un corps ? Les molécules phoniques, s'accumulant en trop grand nombre, remplissent de leur figures, mal proportionnées à l'organisme, l'étroit canal vocal et en déchirent l'orifice *. Une trop longue conversation soutenue à haute voix nous casse la voix : pourquoi ? c'est que nous avons épuisé la somme entière, ou perdu en trop grande «luautité les atomes constitutifs du son enfermés dans la poitrine. D'où viennent, si ce n'est de ce que le son est un corps, d'où viennent la rudesse ou la douceur des voix humaines ou des voix des animaux? Comment se fait-il qu'une même proclamation prononcée ou lue à haute voix
' Plul., Qn. Conv , VIII. 2 et 3. Boéthus, qui donne t«s explications hypothëthiques des phénomènes du son, déclare les emprunter à Épicure : Bôr,Ooc e^y;...
* Lucr., IV, 531 Facitque
Asporiora foras gradiens arteria clamer.
pénètre également dans les oreilles d'une multitude d'auditeurs? Cîomment expliquer par une autre hypothèse, le phénomène de récho qui n'est autre chose que des sons qui n'ont pas rencontré d'organes pour les recevoir et qui, ou meurent dispersés dans l'air, ou bien se heurtant contre certains corps solides, se répercutent et se réfléchissent avec leurs articulations primitives *.
Épicure, qui semble vouloir se distinguer autant que possible des Stoïciens, n'a pas fait plus qu'eux du langage une faculté spéciale. Les sons de la voix humaine sont comme tous les autres, corporels *, et ils devraient alors, comme eux, émaner d'un corps solide touché et frappé. Quel pourrait être ce corps? Sans doute les tissus des organes qui ont une libre communication avec l'air extérieur et peuvent expulser au dehors les atomes phoniques formés intérieurement, c'est-àdire l'appareil respiratoire et l'appareil vocal. On comprendrait très bien que les images des choses, comme les mouvements même de l'âme, corporelle, comme on sait, missent en mouvement par un coup ces appareils corporels, et que de ces appareils s'échappassent des ondes matérielles sonores comme de tous les corps extérieurs frappés. C'est bien ainsi que parait avoir compris le mécanisme sensitif de l'audition Lucrèce, dont les expressions, primordiaj principia vocum , désignent certainement les atomes spéciaux phoniques, quoiqu'il n'en explique ni la nature ni la formation. Épicure lui-même, en opposition, en contradiction avec son principe que l'air puisse recevoir et garder des empreintes, indique par un mot très bref ^ que le corps du son de la voix est l'air et les atomes qui forment l'air, et voici comment il explique Torigine et la création du langage, auxquelles concourent l'instinct et la raison, la nature et la volonté mani-
' Lucr., IV, 546 sqq.
* Lucr , IV» 535. . . . Voces verbaque constent GorporeU e principiis.
3 D. L., X, 53. ^c\3(iaT6c Ttvoc icvsuiiate&Suuc.
festée par une convention. En effet la nature non seulement subit la loi des choses et cède à cette force fatale, mais elle écoute ses leçons et s'instruit en les écoutant et en les pratiquant : TTQV cpuiiv... uir'aÛTîSv tûv TzpoLyy.izta}^ SiSa/OvJva^ Tt xotl
àva^xacOTivai *. La raison vient ensuite, qui examine les inventions et les découvertes spontanées de la nature, les corrige, les complète, les achève, les systématise, les élève à la hauteur d'une science méthodique et d'un art réfléchi. C'est ainsi, oOev, que le langage, qui n'est pas né d'une convention, a été créé. Lucrèce a très bien vu que la principale objection contre l'hypothèse d'une convention était, non dans l'institution des sons et des mots, même pourvus de sens, mais dans l'impossibilité de les faire comprendre aux autres. On aurait encore pu parler, mais on aurait parlé à des sourds, ou du moins les oreilles auraient été frappées vainement de sons inintelligibles *. La notion du rapport entre le son signe et la chose signifiée n'aurait pas pu naître.
Les hommes partagés en races différentes ont naturellement éprouvé, suivant la diversité de leurs races, des émotions particulières, ont vu apparaître des images et se sont formé des représentations propres; ils ont naturellement aussi émis et articulé des sons particuliers constitués par l'air auquel donnaient une forme propre et leurs représentations et leurs émotions propres. C'est ce qui fait d'abord qu'ils parlent, et qu'ils parlent une langue différente suivant
' D. L., X, 75. Lucrèce distingue aussi deux facteurs du langage qu*il appelle natura et utiliUs. V. 10S6.
At varies linguœ sonitus Natura subegit Mittere, et utilitas exprcssil nomina rerum.
Il oublie la part de la raison, à moins que la conscience du besoin^ qui est un acte de la raison, ne soit enfermée dans le mot utilitas, qui exprime certainement un élément distinct de la nécessité naturelle, Natura subegit,
« Lucr., V, 1051.
Nec ralione docere ulla suadereque surdis
Qiii'l facto esset opus...
Nec... ferrent amplius aures
Vocis inaiiditos sonitus obtundere frustra
LA PSYCHOLOGIE P'ÉPICURE U\i
la diversité des pays qu'ils habitent. L'homme est fait pour parler; la nature l'y invite et pour ainsi dire l'y contraint. Il a conscience de posséder cette faculté comme toutes les autres, et il a conscience du pouvoir qu'il a de la mettre en acte :
Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti *.
Il parle aussi naturellement que le taureau frappe de sa corne, que le lion déchire sa proie avec ses griffes, que l'oiseau vole à peine sorti du nid. Si l'on comprend ainsi que l'homme, comme l'oiseau, ait naturellement émis des sons, on ne comprend pas encore, par cette théorie, qu'il ait attaché un sens à ces sons, et que ces sons soient devenus pour lui et bientôt pour les autres les signes des choses. Mais Épicure prétend que les choses ont une voix *, ce qui veut dire, j'imagine, que la présence des choses et leur action sur l'homme arrache pour ainsi dire à son appareil vocal des sons naturellement liés aux représentations antérieures ou simultanées de ces choses. De là vient que, suivant lui, tout mot contient en soi une signification qui lui a été primitivement associée et qui est évidente par elle-même, iravrl ouv
ov^fjLQiTt rb itpcoTwç uTroTerayiAévov evapy^ç tari ^.
L'imposition d'un nom à une chose suppose en effet que nous la connaissons immédiatement, ou que nous l'avons antérieurement connue d'une notion générale et évidente. Nous n'aurions certainement pas pu donner un nom à une chose, si nous n'avions pas, au préalable, connu son espèce ou son genre par anticipation : les noms n'expriment en eifet que l'espèce ou le genre de la chose, sont les signes de notions générales *.
• Lucr.. V, 1032.
* D. L., X, 31. Toùç T&v icpayiJLaTfaiv ^thyyoMÇ.
^ D. L., X, 33. 2eî yàp xarà icp&XY)t|/iv èyvcoxivai noxl .. |iop9r,v... oûd* av a>vo(jLàffa|JLlv Tt |it) icp^tcpov avroO xolxol icpiXv)t|/iv tov t^icov (&aOivTCÇ.
3B0 IIIS'nimK UE LA PSYCHOLOGIE DES CIlElkS
C'est pourquoi le premier prOcept* de la philosophie est de bien comprendre ces signiticatioas primitives du langage qui contient les notions premières et naturelles de l'humanité : c'est à elles que nous devons rapporter toutes les autres pour juger de leur vérité; sans elles tout se perdrait pour notre esprit dans une multitude tntinie d'impressions et de sensations individuelles, instantanées, isolées, qui ne pourraient être formulées en un jugement. Nous ne prononcerions que des sons vides.
L'idée première, primitive, produite par les choses, conçue par un regard direct, une intention de l'esprit sans aucune démonstration, est la condition, logiquement au moins sinon chronologiquement antérieure, du langage, qu'on peut dire en ce sens créé par les choses. Cette considération du sens des mots, ù. laquelle Leibniz lui-même attachait une si grande importance philosophique, a pour Épicure une valeur telle ' qu'elle rend pour ainsi dire inutile la logique et l'art de raisonner en ce qui concerne la connaissance de la nature : les sous des choses sont suffisants pour y procéder; Sp^s".-- X""?^'* "'" '^°"' '^'"* ï:païu:.iTMii ifUyiovi I. C'est sur cette intelligence, pour ainsi dire innée, des mots qu'Épicure fondait sans doute son mépris de la définition scientifique. » Car, disait-iP, ou l'on se sert de termes inusités qui ne sont guère propres à faire connaître ce dont on parle, ^ il faut tonjouis en effet admettre que le moins connu doit être délini par le plus connu, — ou l'on se sert de termes usités : mais alors ces derniers ne sont pas, pour déterminer le sens des mots à définir, plus utiles que les autres, puisqu'ils sont tous également clairs, i L'origine du langage est donc naturelle ; « ce n'est pas avec intention, avec conscience, où/l èttiotïiiaovixùiç, que les pre-
' Cic, de Fin., Il, i. Epicurum... qui crfbro dital ditigenler oporlere euprinii qux vis subjectn sit vocibus.
J Erolian,, C/wj, Hippocr,, Praf., p. W.
U PSYCHOLOGIE D'ÉPICUKE 351
miers hommes ont institué les mots ; ils ont obéi à un mouvement de la nature, (puatxioç xivoufxevot, comme lorsqu'ils toussent, qu'ils éternuent*. • C'est une création de la nature, epyov (pu(je(i>ç, en ce sens du moins que c'est elle qui en pose les premiers fondements. Plus tard, par suite d'une convention qui suppose l'intervention de la raison et même d'un langage, si informe qu'il soit, dans chaque nation, d'un commun accord, pour se rendre les uns aux autres moins vagues et moins incertaines les significations des mots, pour abréger l'expression de leurs sentiments et de leurs pensées, les hommes instituèrent avec intention et conscience d'abord des mots propres, xi TSia Teôïivai 2. Puis ils firent entrer dans le langage les choses immatérielles ou du moins invisibles, éloignées, absentes; ils hasardèrent certains sons que la nécessité les avaient eux-mêmes obligés d'émettre pour l'expression de ces idées, et que les autres, qui les entendirent, guidés par la raison, interprétèrent, par induction et en suivant les analogies, dans le même sens que ceux qui les avaient proposés '. La nature avait commencé l'œuvre : la raison et la volonté, l'achèvent
U n'est pas difficile et il n'est pas alors nécessaire de relever, outre l'obscurité de l'explication, qui tient en partie à son
1 Procl., m Crat.f 16, p. 6. 9 Épicure partage le sentiment de Cratyle, 9\Sasi elva Ta ov6|&aTa, coc ïpyoL «\3ae(i>; TcpOYiyoûpLeva, <!>; tt^v çcovyjv xa\ tt)v opaatv %a\ to ôp&v xai To otxoueiv* co; te xol\ to ovo(j.a ç^jcrst elvat coc spyov çrSoecoc i. Orig., c. CeU , 1, 24. c coc 5t6dt(ni6t 'Eictxoupo;... 9^9» èori Ta ov6piaTa, otTco^^y)|âv-
T(i>V Tb)V TCpb}TCi>V Otv6pCOTC(i>V Tivàç fCDvàc XttTtt Tfi)V TCpaYpL(XTii)V.
' D. L., X, 76. «TvvetdoTac.
3 D. L., X. 76. Touc fie tù Xo^ioiiù lXo|ji£vou; (ou ifcopiévouc) xxTa tt)v TcXetaTYiv a'iTiav (Gassendi propose oovriOetav, Usener çavTocdiav) outco; IpuY^veOdat. J'aime encore mieux la leçon ordinaire, qui peut signifier le plus grand nombre des cas semblables qui ont été cause du choix de telle ou telle interprétation ; £Xo|iévou; me semble aussi offrir un meilleur sens qu'éicopisvou;, et signifier les sons que les autres choisissant avec intelligence, interprétèrent romme les premifrs. d*apiès le plus grand nombre des applications de ces sons. Certaines impressions internes ou représentations d'objets invisibles ont été cause que nous avons émis certains sons ; en les reproduisant fréquemment, nous les avons liés par la relation du signe à la chose signifiée, et quand la notion de ce rapport s*est établie dans notre propre esprit, quoi d'étonnant que nous l'ayons appliquée à l'interprétation des sons émis par les autres hommes?