CHAPITRE SIXIÈME
PSYCHOLOGIE MORALE — THÉORIE DE LA VOLONTÉ, DES SENTI- MENTS ET ÉMOTIONS, DES PASSIONS ET DES VERTUS
La théorie mécanique des atomes, le principe qui fait du plaisir la fin de la vie ne donne aucun motif psychologique pour fonder la liberté, et cependant Épicure la proclame. La volonté humaine a une force propre qui non seulement résiste mais qui commande à la matière, et fait plier la loi de la nécessité sous sa puissance :
Quod fati fœdera rumpat.
Libéra per terras unde haec animantibus exstat
Fatis avolsa potestas
Per quam progrediraur quo ducit quemque voluntas *.
Pour fonder et déduire cette force dans l'âme humaine, il n'hésite pas, croyant le résoudre, à reculer ce mystère de la liberté, comme l'appelle Mallebranche, jusque dans son système atomique. La matière elle-mèmeestdouéedelapuissance de commencer librement un mouvement. Plutarque ne s'explique cette contradiction manifeste dans un système matérialiste et mécaniste que par l'intention de sauver, dans l'ordre des choses humaines, l'imputa bilité, la responsabilité, parle désir de ne pas laisser le mal accompli sans coulpe >. Ce serait
* Lucr., II, 254.
« De Stoïc. Rep., 34.
LA PSYCHOLOGIE D'EPICURK 403
déjà une source psychologique. Trendelenburg Tattribue à la résolution d'étouffer dans l'âme humaine le sentiment lâche et bas de la crainte, de toutes les terreurs contre lesquelles la liberté de la volonté est la seule force capable de lutter, et de lutter avec succès. Ce serait encore un fait psychologique qui y aurait donné occasion. On pourraitajouter que c'estrhorreur, le dégoût du philosophe contre le système de la fatalité qui a fait naître en lui cette conviction, cette foi si ardente et si puissante ; mais ce n'est là que la formule négative de la conscience de la liberté, qui est encore plus primitive. L'homme, comme tout être, a conscience de sa force, de son essence. 11 a donc conscience de sa liberté. U est libre par sa constitution même, puisque les atomes, dont son âme comme son corps sont composés, sont libres de modifier le mouvement que leur imprime la loi fatale de la pesanteur. La liberté de la volonté est le fondement de la vertu comme du bonheur, qui d'ailleurs est la même chose.
La nature nous appelle au bonheur : c'est la tendance instinctive, la fin de tout être qui vit et qui sent * ; ce bonheur c'est le plaisir, i}Sovi^, non pas seulement le plaisir sensuel, mais la conscience et le sentiment du bien être pour le tout de l'être, eûe^^a. Le plaisir, ainsi entendu, est fin, et la preuve c'est que tous les actes de la vie de l'homme s'y rapportent et que le plaisir ne se rapporte à rien. Il se suffit à lui-même^. Tous les animaux, aussitôt qu'ils sont nés, pax une loi de la nature et sans le secours de la réflexion, connaissent la jouissance du plaisir et sont affectés péniblement par la douleur 3. C'est une impression propre, un mouvement primitif
< D. L., X, 131. >êY<)(^s^ Yi£ovT)v xéXo; uicap^ecv. Lucr., VI, 26. Bonum summum quo tendimus omnes. Cic. de Fin. y \, 9. Hoc Epicurus in voluptate ponit, D. L , X, as. TY)V 7}£ovTiv ôcpXT)v xQii tIXo; XfiyofJLev elvai xoO {laxapico; Cv.
^ Cic , de Fin., I, 9. Ad id omnia refeiri... ipsum autem nusquam. Stobée (Ed. Eth,, 56), sans citer Épicure, reproduit cette définition.
3 Sext. Emp., Pyrrh. Hyp., III, 19i. c Les animaux aussitôt nés, àdiacrrpofa (nondum depravata) ^vra ôp{jk& {tiv in\ Tyjv T)dovT)v, cxxXtvct de Tbv ic6vov.
«M HlSTUItlE KE LA i-ÂVCIiOLOGIE DES GRECS
et spontané, aÙTonaSû;, qui nous porte à rechercher I'dd et S
fuir l'autre '.
Nous n'avons pas besoin de raisonner pour prouver ce Taif qui est un fait de conscience. Nous possédons tous la faculté de jouir et de souffrir.
La fin d'un être est cette disposition intime, essentielle. xi oixtft»; SiaTiStvai, qul piLTt de lui-même, retourne à luimême et exclut tout mouvement vers une autre cliose que lui-même. Le plaisir seul répond à cette définition : c'est le bien premier, inné, propre et intime à notre être, Tcpùrov, auffiimit, DÛiJiçuTov Sii xi -rii çùffii ë/ttv i>tx.ciait '. C'est ]'ess6Qce et la fin du bien.
En quoi consiste ce plaisir? Ce n'est pas, dit Ëpicure, comme ou nous le reproche soit par ignorance, soit par malignité, les voluptés de toutes les formes de l'intempérance et de la débauche. Le plaisir de la nature consiste eu deux choses : ne pas souffrir dans son corps, d'une part; n'être pas troublé dans son àme, de l'autre. Cest un plaisir que discerne la raison et qu'elle approuve 3. Car la raison est uu juge du plaisir *. Ne voyons-nous pas, eu effet, n'avons-nous pas tous conscience que tous nos actes et tous nos désirs tendent à ceci : ne pas souffrir, n'être pas troublé; maintenir ou rétablir la santé physique, iio-/}.r^elii; maintenir ou rétablir la paix, la quiétude, l'ataraxie de l'âme, àtap^lia. ^. Cest là ce
' Uc., de Fin., I. 9. N«gat opus esse ralione ni^que dûimUlione... lentiri b»c
' D. L., X, 1Î9, SloL.. Ecl. Eth.. iû, 18. oi ï3ir"En:ïovpov... -i^ :vv-.n.
(«'oX/o Tt àyu-iafi: imSni.t.i. De li la cmiclusîon : iià x'a icnBijnxàv ùkotiUcoIjxi l'a lii'i;. où «paxTixov, le [linisir ed un étM passif, noD uoe «clivii^.
' Cit., de Fin., I, 10. Italiune vuluplaleni sequi Arislodès (Euieb., Prmp. Er . XiV, il, 4! dil en earlanl des Épicuriens : « Iles deuï maximes : qu'il esl préférable de supporler certanes soulTraures pour goQter du plus gnndes salisfaclions. ei cette autre, qu'il est bon de s'ab^teuir da ccrtaioes siti^ractions pour ae pas s'eipuser à de plus gianiles souHrdities, (uutes ce;- niaiinies et les avties semblab^ . . , .. .. j^ ^^^^ j.^^ y^ ^g
n qui en Ji:ge. ioTo; i ipivoiv Éotiv n. Conf. Cic, Tiac, V, aS S.13I ■■ - -
Luci' , II. 18. Mil ul quoi
Corpore sejuoclus dolor ab.-ii. lucnlc frualur Juiuodo «eosu, cura seoiuU nwtuque.
que la nature réclame, mais c'est aussi tout ce qu'elle réclame *. Lorsque ce double état physique et moral s'établit en nous, ne sentons-nous pas se dissiper l'orage prêt à fondre sur l'âme, siège de ces deux grandes émotions : le plaisir et la douleur. L'être n'éprouve plus, puisque rien ne lui manque, êvBéov ti, le besoin de se porter vers quoi que ce soit, de chercher quelqu'autre chose qui puisse constituer le bien de son âme et celui de son corps. Nous n'éprouvons en effet le besoin du plaisir, xp*^*> V^^ lorsque l'absence de ce plaisir se révèle à nous par une souffrance *. Quand nous souffrons, nous n'éprouvons pas le besoin du plaisir. La privation, c'est-à-dire la douleur, est primitive, antérieure, parce que, dans le corps comme dans l'âme, qui est corps, la mobilité des atomes^ dont ils sont tous deux également composés, entraine constamment un mouvement, un changement d'état, une diminution ou un dérangement des parties, en un mot un trouble d'ordre physique ou moral. Du plaisir éprouvé naissent deux couples d'émotions; le premier, l'auemon, ^^^i, pour les choses qui produisent cet état pénible, le désir du bien, aYpeaiç, qui rétablira, ou la volonté de rétablir l'état antérieur dont nous a éloigné la douleur ^. L'impression, th iràeo;, nous Sert de règle pour juger toute espèce de bien *. Le second couple est la crainte que l'état douloureux ne se reproduise, liée à Vespérance qu'il ne se reproduira pas ; enfin l'inquiétude, euro, est une espèce de doute qui laisse flotter l'âme entre la crainte et l'espérance ^.
* Lucr., id., 21.
Nihil alhid sibi naturam latrare.
* D. L., X, 1S8. Stoiv èx toO |iy) icapctvat t^v v)8ovv)v, âXyébiuv.
' D. L., X, 129. àicb Tau-njc (ridovrlc) xaTap^ifuda néar^ç aXoivttùç xa\
* Id., id., (0C xavivt T$ icàOei ic&v oy^^ov xpcvovrec.
^ D. L., X, 84. 8<7a ço6et tou; àvOpci&icovc. Lucr., VI, S3.
Cappedinis atque timons.
Id., IV, 804. Ipse (animus) parât se (le désir et la volonté active)
SperaUpie fbturum (l*espéraiice), nt videat qnod conseqaitar rem
qaamque.
En dernière analyse, tout se ramène à deux phénomènes psychologiques ; le désir, mouvement de Tétre tendant au plaisir; le plaisir, état de l'être dont le désir a été rempli, ayant pour contraire la douleur, état de Têtre dont le désir n'a pas été satisfait.
Outre le désir, faculté, puissance générale de l'âme, il faut distinguer les désirs, qui n'en sont que les déterminations particulières.
De ces désirs les uns sont naturels, (puaixa^, les autres, n'ayant pas d'objet réel dans la nature sont vides, xeva^. Des désirs naturels les uns sont nécessaires; les autres sont simplement naturels sans être nécessaires. Des désirs naturels et nécessaires les uns sont nécessaires au bonheur, eûSaijxovix; les autres à la santé, àoyXTjd^a ; les autres à la vie même *. Les désirs qui sont naturels sans être nécessaires sont ceux dont la non satisfaction ne cause pas une réelle souffrance 2, qui se dissipent facilement lorsque leur satisfaction rencontre quelqu'obstacle difficile à vaincre, ou lorsque la raison et la réflexion peuvent nous en faire redouter les conséquences. Ainsi l'abondance des mets peut varier les formes du plaisir sans apaiser ni satisfaire la souffrance du besoin réel 3. Il en est enfin qui ne sont ni naturels ni nécessaires, comme le désir de recevoir une couronne civique, de se voir ériger une statue. La non satisfaction de ces désirs, malgré la vivacité et l'ardeur intenses du mouvement de l'âme qui
< D. L., X, 127. Cette division n épuise pas la matière. Les désirs de la conservation de l'élre, nécessaires à la vie, sont ceux de Talimentation. Les deux autres classes sont trop indéterminées : j'entends par la première les désirs nécessaires au bien de l'âme, vraie félicité, EvSaipiovîa , et je fais entrer dans la seconde les désirs nécessaires au bien du corps, mais dont l'absence do satisfaction ne porterait pas atteinte à la vie même. Cic, de Fin., I. c Epicurus... unum genus posuit earum cupiditatum quae essentet naturales nec necessariae..Gonf. id., id.^ II, 9; Tusc^ V, au § li^9. Diogène donne une classification un peu difTéreote : 1. Désirs naturels et nécessaires; t. Naturels et non nécessaires; 3. Ni naturels ni nécessaires, mais vides, xevat.
^ D. L., X, U9. Usener supprime, sans en dire la raison, tout le n<> 31, éd. Cobet, du paragraphe.
3 n. L., X, 149. \xr\ 'jneÇaipoyjiéva; tb aXyrjjxa.
les accompagne*, n'est pas suivie d'une souffrance véritable; ils ne naissent qu'à la suite de fausses opinions, et s'ils ne se dissipent pas facilement, ce n'est pas à cause de leur nature propre, mais par suite de la vanité et de la frivolité du
cœur humain, icapx TTrjv toO àv0pa)7rou xevoBoÇ^av *.
Les plaisirs que nous procure la satisfaction de nos désirs se distinguent naturellement comme les désirs eux-mêmes ; mais on les distingue en outre suivant leur essence, et cette distinction s'applique aux plaisirs de l'âme comme à ceux du corps. C'est d'abord le plaisir mobile, instantané, qui consiste essentiellement en un mouvement, et qui par suite n'est pas une fin, ev xivi^(jei, xaxi x^v7|(jtv ; c'était le seul que reconnaissaient les Cyrénaïques. Mais en opposition à cette école, Épicure en admettait un autre, le plaisir stable, ou plutôt le plaisir qui opère la stabilité, qui restaure et rétablit l'équilibre des forces et des éléments, et dont l'essence est plutôt repos que mouvement, xaTadTTifiLaTixa^ C'est là le vrai plaisir, parce qu'il est la vraie fin posée par la nature, à savoir, l'état qui accompagne ou suit la disparition de la souffrance^soit de l'âme soit du corps.
Ainsi l'ataraxie et l'aponie sont des plaisirs xaTacrrTjjxaTtxa^; la jouissance et la joie, /apà xal eû(ppo(Tùv7| sont des plaisirs mobiles, perçus dans des actes qui sont eux-mêmes des
mouvements, xaTOi x^vTjaiv èvepyc^^ ^X£icovTac ^.
On aurait tort d'appeler négatif ou purement passif ce plaisir qui consiste dans la conscience ou dans la sensation de l'équilibre, de l'harmonie de toutes les parties et de toutes les fonctions de l'être, dans le sentiment intime de la possession de tout ce qui lui appartient par nature et par essence, th rf[ (ptSaee e;^eiv Qtxe^(i)ç. Sansdoute, en tant que repos parfait, que plénitude de l'être, il n'est susceptible ni d'accroissement ni de diminution. Si l'on mesure avec la raison
^ Id., X» 149, 32. èv a'i uicapxct t} oicoudv) ovvtovo;. « D. L., X, 149, 31.
les bornes du plaisir, la durée, même infinie, n'en accroît pas l'intensité et ne permet que d'en varier l'objet et l'espèce *. Ce qui détermine le plaisir, rh irépx;, c'est l'absence de toute cause de douleur, parce que la nature accroît la sensation du plaisir jusqu'au point où elle est complètement délivrée du mal : mais elle ne permet pas d'aller plus loin dans la catégorie de la quantité et n'admet que des variétés qui n'ont rien de nécessaire, puisqu'elles n'ont pas pour objet de faire cesser la douleur *.
Mais pour ne pas admettre de mouvement dans la catégorie de la quantité, le plaisir vrai n'est pas cependant l'état d'un homme endormi; au contraire cette paix, cette sérénité de l'âme, où elle agit sans avoir le sentiment pénible de l'effort, cet état du corps où l'on ne sent pas, pour ainsi dire, qu'on en ait un, et dont la sensation est le signe le plus certain de la santé, permettent seuls à l'homme une action réglée, mesurée, calme et joyeuse ^. La vie n'est ni un torrent ni une eau stagnante : c'est un fleuve au cours contenu et régulier; elle est action, activité dirigée par la raison !en vue du bonheur. Ce rôle actif est marqué partout* : la philosophie môme est un acte 5, parce qu'elle est un art, l'art de vivre, et tout art est une activité.
* D. L.. X, li5, 19. 6 aictipo; xP^^o; î'<rriv ïxtt ttjv tiÎovy)V xa\ 6 iceicepaff- |jL£vo;- Cic, de Fin., 1. Non inajorem voluptatem ex infinito tempore aetatis percipi posse quam ex hoc percipiatur qaod videamus esse finitam.
2 Gassendi, Syntaqm , p. 145. Gic, de Fin. y I. c Omnis aulem privatione doloris pulat Epicurus tonninari (tb Tcépac) sunimam voluptatem, ut postea variari voluptas, di^inguique pussil, aii^feri amplificarique non possit .. Quum omnis dolor delractus csset, variari, non augeri voluptatem. Gicéron {de Fin., W, t) fait une critique sévère de Tobscunté et du vague de Tidëe de plaisir dans Épicure qui le comprend tantôt comme la satisfaction momentanée qui naît de la déliviance d'une peine, tant bimplemcnt comme l'absence de la peine.
3 11 est de fait que lorsqu'on ne sent pas qu'on a des yeux, qu'on a un estomac, c'est la preuve i orlainc que les uns et l'autre sont dans leur état naturel et fonctionnent régulièrement.
^ D. L., X, \tt. {jLtXtTôtv ouv xPTj ta TTOioOvTx TTjv eJSacjiovîav. Id., 123.
^ Sext. Emp., Malh , XI, 169. tl^vrjv tivà TC£p\ tov ^tov xriv çiXoaoçtav £vépy£:av eîvai, et l'art est iiéôoôo; èvepyoOaa tû p:q> [tb (xujjLçepov. C'est une science active, ou mieux la science de l'action (Vesl un vain bavardage qu*ane
U PSYCHOLOGIE D'ÊPICUKE 409
Épicure distingue le plaisir de Tâme du plaisir du corps qu'il appelle, le premier peut-être, le plaisir de la chair, mot bien étrange dans sa bouche, puisqu'il enferme certainement une idée de dégoût et de mépris. Contrairement aux Cyrénaïques qui prétendaient que les douleurs du corps étaient plus vives que celles de l'âme, ce qu'ils prouvaient en faisant remarquer que les châtiments infligés aux plus grands criminels étaient tous des supplices corporels, Épicure soutient que la chair ne souffre que dans le moment présent, tandis que rame souffre, comme elle jouit, à la fois dans le présent, dans le passé et dans l'avenir, La mémoire et l'espérance jouent leur rôle dans le sentiment de la douleur comme du plaisir psychiques. Les plaisirs de l'âme sont donc plus grands que ceux du corps *. Le plaisir ne s'accroît pas dans la chair : il est complet et entier aussitôt que la souffrance née du besoin a disparu par la satisfaction qui lui a été donnée ; il n'est susceptible que de variété, de diversité 2. Ce n'est pas que la chair en soi ne serait pas susceptible de plaisirs infinis et n'aspirerait à en jouir dans une durée infinie; mais la raison qui a appris quelle est la fin, quel est le bien du corps, et quelles sont les limites de ses besoins, la raison qui le délivre de la» crainte de douleurs éternelles, qui n'a pas besoin ni de l'infini ni de l'éternité, la raison pose au plaisir des sens sa borne et sa limite par la connaissance vraie de la nature des choses et de la vie. Cependant elle ne fuit pas ce plaisir, elle invite à en jouir en le mesurant, et lorsque les chagrins, les événements, les souffrances sembleraient conseiller à l'homme de sortir du banquet de la vie 3, parce qu'il manque quelque chose à la
philosophie qui n'aboutit pas à la pratique, et est impuissante à traiter les passions des hommes. Quelle utilité aurait la méîdecine qui ne saurait ni soigner ni guérir les maladies? Porphyr., ad MarcelL, 31, p. 209, 23. Nauck.
* D. L., X, 137. o\ ik (les Cyrënsû'ques) xiipoM^ xkç acofiaTixoec QtXYY}8<Svac... ô §à (Epicure) xàc ^yjx^-K&Z'
^ D. L., X, 1i4r, 18. àXkoi '^ôvov icotxcXXexat.
^ D. L., X, 144, 18 et liS. J*ai essayé de concilier la contradiction entre la phrase :
ilO HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
perfection de la félicité, elle ne veut pas qu'on y échappe en détruisant la vie même *.
Et maintenant, de qui attendre ce plaisir, ce bien souverain de l'homme? Ce n'est pas des Dieux, nous le savons ; ils sont indifférents et étranf^^ers au sort de l'humanité : le spectacle des choses de ce monde, la sympathie et l'antipathie qu'ils en éprouveraient sans doute, troubleraient leur paix divine, c'est-à-dire leur félicité. Ces émotions, d'ailleurs, témoignent de l'imperfection de l'être et de son impuissance <, audessus desquelles plane, immuable, leur éternelle béatitude. Ce n'est pas non plus de la nécessité du cours inflexible des lois invariables et éternelles de la nature, qui, dans certains systèmes de philosophie, est la maltresse absolue et tyrannique, Se(xit<$Tiv, du sort des hommes; le destin, cause aveugle, irresponsable, implacable, qui n'a aucun sentiment moral, aucun compte à rendre envers la justice, que rien ne peut détourner de produire ses effets serait le despote le plus funeste qui pût régner sur le monde '. C'est en vain que l'humanité chercherait à se dérober à ce joug de fer qui plie toute chose, et briserait toute résistance, si même la résistance était possible. Plutôt que d'accepter cette croyance servile qui nous ôte toute action, toute liberté, toute espérance et qui serait vraiment l'enfer de l'âme, il vaudrait mieux encore croire aux fables qui nous enseignent que lés dieux sont les maîtres de
oOx èicauUTQti èv t^ aapxi t) t)$ovt), et la phrase : t| |Ùv aàpl âice>â6s xa ic£paTa Tr,c r,6ovrj; àiceipa xai âTcetpoc auTt^v xP^vo; âpéoxoi av.
^ D. L.f X, 145, 20. o\fO*v)vUa xr\y ilay(afy\y i% toO Cy|v toc Kpi.y\ULXOL ica.pe<rxsOaffoiv... xaTé<rrpS9ev.
* D. L., X, 139, 1. èv àff6evei ykp icSv -cb toioOtov.
3 D. L., X, 133. TTiv Se 07c6 tivcdv Se<m6Tiv elaayopLlviQv navT(i>v. à[wire\SOuvov, o(napacTY)tov el{jLap{jLévT]v. Le système auquel Épicure fait ici allusion est sans doute celui des Stoïciens. Cicéron (de N. D.) leur fait dire par Velléius : <k Imposuistis cervicibus nostris sempiternum Deum... Hinc vobis exstitit primuni illa falalis nécessitas quam e^|xap(jLévY]v dicitis, ut quicquid accidat, id ex xteroa veritate causanimque continuatione fluxisse dicatis. Gassendi croit plutôt qu*Ëpicure vise les anciens physiciens, Déroocrite, Heraclite, Empédocle, et cite, k l'appui de son opinion, les mots du § 134 : t^ tûv ^gaix&v elfiapi&ivT), et ceux de la lettre i Pythoclès : xaOànEp Tfi>v 9U9txfi>v xaXo\i|iiv(i)v <fi\9l Tt;.
LA PSYCHOLOGIE D*ÉP1CURE ill
notre sort et de notre bonheur, puisque ces Dieux étant supposés justes et bons, on pourrait du moins espérer de réaliser le but suprême de la vie en fléchissant leur juste colère, ou en faisant appel à leur juste bonté *. Ce n'est pas assurément du hasard que nous pouvons attendre notre félicité, le hasard qui a sa part dans l'économie générale du monde, dont la nécessité, malgré l'étendue de sa puissance réelle, n'est pas la souveraine absolue*. Le hasard est une cause désordonnée, inconstante, instable, contradictoire à elle-même; ce qui prouve qu'il n'est point Un Dieu 3. Sans contester que le hasard, qui est l'indétermination même quant aux personnes, aux temps, aux modes ou aux lieux, puisse nous fournir l'occasion de grands biens, comme aussi de grands maux, ce n'est pas sur lui que l'homme doit compter pour assurer son bonheur *.
L'homme ne doit, pour être heureux, compter que sur lui-même, sur la libre détermination de sa volonté éclairée par sa raison et gouvernée par elle s. Notre volonté, c'est nous-même, et notre volonté n'a pas de maître, à8£<ncoTov; nous sommes maîtres de nous-mêmes, c'est-à-dire de nos représentations, de nos opinions, de nos décisions; c'est de nous qu'il dépend d'appeler à la conscience, c'est-à-dire à la vie, à la puissance, telles ou telles de nos représentations, qui à leur tour détermineront nos actes ®. Nous avons la faculté de tendre notre pensée vers telles images, ou vers
1 D. L., X, 134. xpetTTOv t)v tû> icep\ Oeûv yMtù.
« D. L., 133. â Bï ûnb xy^^iÇ-
3 D. L., 133. âffxaTo;. Plutarque {PL PML, I, S9) et Galien {H. Ph., t. XIX, p. 263) écrivent àa^axcLxoçt discors, non coherens. D. L., X, 134. o^^te Oebv... aTaxTcoc... à6tôaio; aixxia.
& Stob., EcL Phys., l, 906. c Épicure fait entrer dans Torganismede son système de causes, 8tap0poî Taî; acTtai; ty)V xax 'àvàYXTjv, xarà 'nSxv}> , xaxà icpoa^peatv. D. L., X, 133. To icap' t)|i&c. Id., 144, 15.
• Lucr., IV, 780-783.
Et simal ac volumos nobis occnrrit imago IV, 801. Sei>e parât... se contendit.
41i lilSTOlRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
telles autres. C'est en cela même que consiste la dignité et rhonneur de la vie, ce qui fait que, par une loi de la nature nous méritons par nos actes le blâme ou Téloge *. La responsabilité est une loi naturelle, c'est-à-dire un élément intégrant, primitif, essentiel de notre être moral.
La volonté libre et la raison éclairée sont donc les seuls principes sur lesquels nous puissions compter pour fonder un bonheur moral et digne d'un être qui pense ; car il vaut mieux être misérable en gardant sa raison, qu'être heureux, si on pouvait l'être, en la perdant *. Le mieux, sans doute serait, dans la vie humaine, que le hasard menât à bonne fin, nous aidât à réaliser ce que la raison a jugé être le beau moral ^. Mais au fond le hasard est pour peu de chose dans la félicité de l'homme. CS'estla raison qui lui fait connaître, lui ménage, lui procure les plus grands biens, les vrais et souverains biens, et lui en assure la conservation pendant toute la durée de sa vie *.
Mais comment le pourra-t-elle ? En purifiant le vase sacré * qui reçoit les représentations et les idées, et qui, s'il est corrompu par Terreur, les altère elles-mêmes. Et il est altéré, ce vase de la pensée, soit ^ par la nécessité, c'est-à-dire par le mouvement fatal dés atomes qui l'introduisent en nous et y apportentles simulacres, soit par le hasard qui a formé ces re-
* D. L., X, 133. M xai to (lepuctov xat to èvocvtiov icapotxoXouOet.
^ D. L., X, 135. «peltTOv elvat... eùXoYtVro); àrvxetv ^ akoyi<rc(ûÇ eÙTU^eiv. On connaît la forme humoristique que Stuart MiU a donnée à cette maxime ëpicorienne : mieux vaut être un homme afDigé qu'un cochon satisfait.
3 D. L., X, 135. pIXTtoTov yoip év xoLXçnpâ^tm to xaXûc xpi6àv ôpOcoBvivat ôià Ta\5TYjv.
^ D. L., X, 144, 15. p0a*/éa 969(0 tu^^ icpo9e(iictirret, ta fié \Uyt(rcoL xqi\ xupKdTaTa 6 XoytffiJLbc St(f)xr|9E xa\ xaxct tov <7\ive*/rj */p6vov toO ptou Sioixet xa\ 8totxiq(TEt.
^ J'ajoute ce mot ici, que les Épicuriens répètent avec une sorte d'affectation en toute circonstance. Philodem , icep\ E*j9e6. Gomp., lOi. Usener. p. 133. rr)v xa9'- Up&c TpaicéCvi; (TvvOiQXY)v |AYj icatpsêaîveiv, ne pas violer l'enf^agement contracté à la sainte tabû. C'est la première formule de ce genre que je rencontre.
^ Lucr., VI, 16. Vitium vas efficere ipsum
Omniaque illius vitio corrumpier intus.
présentations* . Et comment le purifier ? Par un effort de volonté et l'exercice de la raison. Nous avons la puissance d'écarter toutes les représentations que nous voulons; elles s'écartent pour ainsi dire d'elles-mêmes, si la raison ne fait pas un effort, ne se tend pas pour en retenir quelques-unes; celles que nous ne retenons pas par un effort spécial s'évanouissent ^. De même que l'expérience peut seule corriger et contrôler Texpérience, de môme la raison peut seule se contrôler et se corriger, se tenir sur ses gardes. C'est ainsi que la raison deviendra saine et tempérante, vT^çpwv 3, que ce vase qui contient la liqueur et le parfum de la pensée sera purifié, pur, et ne corrompra plus ce qu'on lui confiera en dépôt.
Les erreurs que les simulacres, véhicules de nos représentations, introduisent dans notre âme presque fatalement, auxquelles nous sommes ainsi soumis par le hasard du milieu où nous vivons, evtû TztpU/pyxi^ nous avons la puissance de les dissiper, avant de donner notre assentiment volontaire à celles qui se présentent à nous, malgré nous souvent; nous avons la puissance de suspendre notre jugement, de les faire attendre pour ainsi dire, th 7rpo(T|jLévov ; nous pouvons tendre l'activité de notre esprit de toutes nos forces pour écarter les unes, retenir les autres. Il y a plus : nos pensées se succèdent et affluent dans notre esprit en si grand nombre, passent et s'enfuient avec une si grande vitesse qu'il n'est pas nécessaire de faire un grand effort pour les chasser définitivement; elles disparaissent d'elles-mêmes, quand nous ne voulons pas, quand nous ne faisons pas un acte de contention intellectuelle pour les retenir, niai sese cantendit.
L'homme est libre; il peut arrêter le cours de ses représen-
* Id., VI, 31.
Qood flaeret natura vi vuieque volaret
Sea casa seu vi, quod sic Natun parasset. ' Lucr., IV, 805. . . Omnia qu» sunt
Preterea, pereunt nisi que ex sese paravit.
Ipse parat sese porro.
MA mSTUIlIE 1)1^ LA PSiaiilLOClK mi iiascs
tatjons pour les examiner, et par suite, la série de ses actes. Son esprit ni sa volonté ne sont victimes du hasard, ni les esclaves de ia fatalité, ni le jouet des Dieux.
Si nous usons comme il convient du pouvoir que la nature nous a laissé et donné, uous verrons que tout plaisir est un liien, parce qu'il a un rapport intime, essentiel avec notre L'Ire ; qu'aucun plaisir en soi n'est un niid et ne mérite en soi d'i5tre évité ou écarté; que si tout plait^ir pouvait se consolider, durer, posséder notre être entier, corps et âme, ou du moins les plus hautes et les plus nobles parties de notre nature, il n'y aurait pas de différence entre les plaisirs ; que si les plus grossiers pouvaient nous affranchir de la crainte des dieux, de la mort, de la douleur, s'ils pouvaient uou-'. enseigner à borner nos désirs, nous n'aurions rien à l>liUner en eux; nous ne connaîtrions ni la douleur ni la tristesse, c'estrà-dire uous ne connaîtrions pas le mal •. Mais l'expérience noua apprend que les plaisirs n'ont pas cette efficace et cette vertu; qu'il ne faut pas les rechercher tous pas plus qu'il ne faut fuir toute ilouleur ; qu'il faut juger des plaisirï> par la mesure comparative de leur utilité et de leur non utilité à nous délivrer de la crainte des Dieux, de la cruote de la mort et des souffrances; qu'il faut savoir même tenir compte des circonstances et des temps qui font tantôt d"uu mal un bien, tantôt d'un bien un mal *. Les plaisii-s sont donc relatifs ; tous >;ont relatif», à l'exception d'un seul : celui qui accompagne on qui suit la connaissance, la conscience de la vérité sur la vraie lin du bien et des désirs, la vraie nature du mal, connaissance qui a pour condition antécédente nécessaire la science de la nature du Tout ^. La science est la vraie libératrice, la vraie purificatrice de l'àme, et voilà pourquoi elle est le souverain plaisir, ou du moins la
' 0. L., X, Ul, B, Ua, 1U et 11.
* D. L., X, lay. lîO. Tr, (livioi i7-Jii\i.i-cpi;fs;: la'i iiu|iç!pDvTinv xa'i ào-j(içôpBiv..
U PSYC110U)G1E D*ËP1CURE 415
source unique du souverain plaisir S qui consiste dans l'absence de toute douleur, c'est-à-dire dans Tharmonie de tous les éléments, dans le parfait équilibre de toutes les fonctions de notre être, physique et intellectuel, du système entier qui le constitue, th 5Xov aOpoiafxa. Cest là le plaisir suprême*, qui naît lorsque la science, scrutant et découvrant les causes des choses, le motif de choisir et d'éviter certains objets et certains actes, à l'aide de la raison, a chassé de rame toutes les erreurs qui la troublent et qui empoisonnent la vie. La science vraie est pratique : elle est à la fois spéculation et action; car en faisant pénétrer l'homme dans le fond et l'essence des choses, elle lui rend, elle lui donne la liberté, c'est-à-dire l'activité libre et ordonnée qui constitue la plénitude de son être moral 3. C'est le caractère éminent, plus marqué peut-être dans Épicure, de toute la philosophie grecque : je veux dire l'union indissoluble, l'interpénétration de la pensée et de la parole, d'une part, de la pensée, de la parole et de l'action, d'autre part. Ces éléments ne se subordonnent pas : ils se conditionnent l'un l'autre. Si l'un d'eux devait être prédominant, ce serait évidemment la pensée, et c'est parce que le vrai bonheur est un bonheur de la raison, un effet de la science, sinon l'acte de la science même, qu'on peut comprendre que la durée n'y ajoute rien; que le vrai bonheur, tout complet et se suffisant à lui-même, est au dehors et au-dessus du temps. La pensée des choses éternelles nous fait participer à leur éternité ; la possession de la vérité absolue constitue une sorte d'existence absolue, supérieure et de beaucoup aux agitations inséparables des joies successives et passagères d'une existence qui se disperse à tous les moments de la durée et se divise à tous les points de l'espace.
* D. L., X, 140, 3. opo; toO iuy^Oou; tûv ti^ovûv t} icckvto; toO àXyoOvtoç uice^aipcai;.
' D. L., X, 144, 18. TTjc 8i diovoJac xh icépa; to xaToi tT)v 7)dovT)v. 3 Cic., de Fin., L Errore maiimo... Ubenntur.
ItlSTOtltK llK I.A PSYllIlOLlxnE IIES CItBCS Le plus puissant orgajie de notre bonheur est donc la raison qui, considérée au point de vue pratique, prend le nom de prudence ou sagesse, ^pdviiîiî, et est le principe de tous les biens, le plus grand bien elle-même et supérieure, sous ce rapport, à la philosophie. Elle est la mère de toutes les vertus, la tempérance, le courage, la justice, le sentiment de l'honneur moral ', unies par leur nature au bonheur qui en est inséparable comme elles sont inséparables du bonheur '. On ne peut pas goûter de félicité sans elles et il faut les pratiquer pour la connaître. La vertu seule est inséparable du plaisir : tout le reste peut en être séparé ^.
La tempérance consiste à être sobre et frugal *. La sobriété OBt un grand bien ; elle ne nous prescrit pas de n'user que du plus petit nombre possible de biens et de plaisirs; mais elle nous apprend à nous contenter d'un petit nombre; elle nous convainc que ceux qui savent le mieux jouir de l'abondance des biens sont ceux k qui ils sont le moins nécessaires et qui savent le mieux s'en priver. Les besoins vrais de la nature physique sont faciles k satisfaire, et parmi ces besoins il ne faut pas compter les plaisirs de l'amour. T9 ifpoUiia, s, dont la satisfaction n'est jamais réclamée par la santé. Les plaisirs sensibles les plus vifs durent peu. et les désirs de la vanité ne peuvent jamais être satisfaits ". Lorsque la nature est satisfaite, lorsque la souffrance de la
' Cic, de Fin., Il, 16. hlonim verboruin, qu« penaro appellaniur oit Epicun, sipientiae, lorliludinis, justitiie, tempe runtix. U. I,.. X, 1,^. iiSàtt-xoMuix (t, ^pivr.m:! ûi; ù\n ïoTiv T)Sf(u; !;^v ctvEU ToO çpBvip,<7i; xs'i xaX û: xai Sixollui;.
' D. L., X, I3S. ffuimeçùnaaiv yàp ai ipETa'i tô) Cîjv T,Siioi xai tô ;ï,v T,6éw; TOÛTùiv È1T.V àx'ùpLOtov. 1d., liO, ;..
s Gai., l. 1, p. 371, fl I. V, p. 911. 'Açpoô.oiuv [liv xai"E7ri.t,upo, oCS.^., XpTiai; vYiEiv:^, ce i|ue Galien, mi'dcom, Lrouve etces^iC II dit ailleurs, l. XV11, p. 5Sll que Di'iiiucrite trouve igue \n Jouissance est un état épileplique momeoUn^, et qu'Epicurc, qui en nie la nécesiil^. l'admet comme un plaisir à la condition qn'il ne soil pas nuisible
"^ Senec., Ep., t6, 7. Ab Epicuro dictum est : ïi ad Baturai» vives, nuDquain en: pauper; si ad opiaioses, nunquam fris diies.
faim est apaisée, les viandes les plus exquises ne nous causent pas moins de dégoût que les mets les plus simples; mais au contraire, lorsque la nature crie, un morceau de pain sec et de Teau nous causent un suprême plaisir *. Car la chair crie quand elle souffre, et il ne faut pas s'imaginer que quand elle souffre, l'âme ne souffre pas : l'âme crie elle aussi, et il est difficile à l'âme d'étouffer en elle ces cris de la nature ; quand la chair dit : J'ai soif, j'ai faim, j'ai froid, le plus sûr est d'empêcher ces révoJtes de la nature par un régime approprié à ses besoins et qui lui donne chaque jour sa suffisance *. Cela même est conforme à la science. Il faut être sobre avec sobriété. Car l'abstinence, la modération, la tempérance n'est pas un bien en soi, mais seulement relativement à la nature de l'homme et par ses effets. Ces effets c'est la paix intérieure et pour ainsi dire la concorde de l'âme avec elle-même, qui est une jouissance si profonde et si douce^. Elle nous montre, et par l'expérience, ce qu'il faut faire et ne pas faire, ce qu'il faut fuir et ce qu'il faut rechercher pour obtenir cette paix délicieuse, et nous prescrit en outre d'être constant et ferme dans nos résolutions une fois prises *. C'est elle qui nous enseigne à ne vouloir que des plaisirs que n'accompagne ou ne suive aucune douleur, et elle renferme en soi précisément la force d'âme qui nous permet de retenir notre jugement sur les plaisirs, jusqu'à ce qu'il soit bien réfléchi, et de vouloir même certaines douleurs pour en éviter une plus grande.
< Senec, Ep., 18, 9. U écrit à Polysnus en se jouant et en se raillant : Métrodore n'est pas encore aussi avancé que moi dans la voie du bonheur ; car il a dépensé, pour sa nourriture d'un jour un as tout entier, tandis que moi j'en ai économisé une partie. « Non toto asse pasci (gloriatur), Metrodorum, qui non tantum profecerit, toto. i
* Porpbyr., ad HarcelL^ 30, p. 209. Nauck. Usener, Epicur., p. 161. àfuato- XoyTjtov {Av]$àv Y)YoO potoor); t^c «rapxbc po&v tt^v ^uxt)V' aapxb; àl f (ovi^* (jlt) TCClVÎiV, (Jl^ $t^Y)V, p.t| ^CYoOv.
3 Cic, Acad.f I, 14. Quia pacem animis afferat, et eos quasi concordia quadam placet et leniat.
4 Id., td. Stare in eo quod est jndicatom.
Gbaiqcet. » Ptyçkologie. 27
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U ne faut pas que rhomme ait une trop haate id même, et qu'il s'imagine avec orgueil qu'il est u céleste. Nont il est un animal, et un animal très dont l'origine est des plus humbles, et dont 1 conditions de vie sont des plus basses. Toute s: toute sa sagesse, toute sa noblesse, toute sa grand sa félicite reposent en dernière analyse sur ur inférieur, s'élèvent d'une racine obscure mais fondement de tout son être '. Le premier besoin, l désir, par suite le premier plaisir de l'être vivant nourrir, de conserver, de développer son corps pai tation. Cette fonction a pour organe l'estomac, t plaisir de l'estomac consiste, comme les plaisirs d organes, à remplir sa fonction sans douleur, et ce ] la condition nécessaire, fatale de tous les autres pi ceux de l'action comme de ceux de la pensée. Del&< sitions que les adversaires anciens et modernes ( réisme ont tant de fois signalées à la réprobation un en en altérant le sens : Le principe et la racine de est le plaisir de l'estomac^; c'est à lui que se r
' AthcD., XII, 546. àfix^ '<''' Ji'^^ T.irxoi àraSaC f| ^r,i laaipà; aaf'a xa\ ta nfpma inï TaJTr,v Ijci t^v àvsfapdv. Oem. Aiei., St Épicure ( itiaoï /spiv tr\i 4"'X'i( ofiTai «ni tij itptoTOJtaBoiit Tcvfofiai >, c'est-à-dire vient i \i suite des premières impressions de
' On traduit ordinniremeat yaircffi par le ventre, et au lieu de icipl est la rormule la plus générale (Atlieu., VII, 11, mp'L yaoripa i xaTÙ ç iM-fOi ânnaiv if^c siiauir,v. Plut., cal. î et 30. nip'Lyiaiipii TsyaBï llrque donne quelquefois <!; rnv yimtpa, et qui change beaucoup le se 0 tout bien a pour ila le ventre >,au, comme le dit Rabelais (Panlagr., dans sa langue d'une incomparable énergie : i Tout pour la Irippeji. Hais comme le cbangemenl de la préposition nepi en »: ODlélé évidemmeol l'esprit critique et l'hostilité des écoles rivales. Bopp, Pott et Kuhn déi ■Yxutffi d'une racine sanskriie Gat, qui «igniBe absorber, el n'a avec vt relations Tort douteuses L'absorption, l'asiiinilaUon. la digestion se font d'abord, el c'est seulenenl la seconde digeslioa qui se ^t par l'inleslii la cavité abdominale. Le sens de la phrase d'Alhénée (VU, 1 1) me paraît i développement naturel de la raison lonme larcément, aécessairement, i vie phjsique qui en est le principe, e( comme le centre de toute vii ^i^ti. M. Guyan, p. 31, dit qu'Ëpicnre ne connaît pas d'autre plaisir qu chair. C'est en oppoûlion absolue avec Épicure mfime, qui les dUtii^
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toute la science et toutes les vertus de rhomme ; je ne sais pas quels biens l'homme pourrait posséder, si on lui supprimait les plaisirs de l'estomac et les plaisirs de Tamour ^ ». D ne faut jamais oublier que pour Épicure le plaisir consiste dans l'absence de douleur : carere malis, et il est certain que les souffrances de la faim, de la soif, du froid, comme les fureurs du désir des sens, arrivées à un certain paroxysme, désorganisent les fonctions de la vie intellectuelle comme de la vie morale. Il n'y a pas à dire : il faut manger et il faut boire; il faut évacuer les résidus de l'alimentation ; il faut vivre, en un mot, pour bien vivre et pour vivre saintement. L'homme n'est ni ange ni bête.
Le courage n'est pas un don de la nature; c'est une vertu acquise par la raison qui nous apprend à connaître ce qui nous est vraiment utile ^. Il fait déjà partie, comme nous l'avons vu, de la tempérance : car il faut du courage en même temps que de la sagesse pour résister à l'attrait des faux désirs. Le courage consiste à ne pas éprouver de crainte ni des Dieux qui ne veulent ni ne peuvent nous faire ni bien ni mal; ni delà mort, le mal qui fait frissonner le plus douloureusement l'âme, xh (pptx(o8é(rraTov toîv xaxôjv 3. U ne faut pas craindre la mort, car elle n'est rien pour nous, ouSàv irp^ç 7l|xaç. Tant que nous vivons, nous n'avons pas à la redouter : elle n'est pas là ; quand elle arrive, nous ne sommes plus là. L'être qui a perdu la vie a perdu le sentiment, et ce qui ne peut nous causer aucun sentiment n'est rien, rien du moins
les plaisirs des sens infërienrs à ceux de Tâme (D. L., X, 137 et 138), lut^ovac rfio^oLç thoLi TTj; 4^x^c Cicéron lui-même, de Fin. ^ 1, 17, qui reproche à Épicure d'avoir recommandé les plus obscènes plaisirs, comme Plutarque (Ya(rrp\ x^P^^^^^^^^» col. 30; de Fin,, II, 21. De obscsois voluptatibus de quibus ab Epicuro sepissime dicitur) déclare qu*Épicure, en posant en principe que les plaisirs et les douleurs de rame naissent (nasci fatemur) des plaisirs et des douleurs du corps, maintient leur différence et la supériorité des uns sur les autres*
^ D. L., X, 6. ou yàp ïyayt ïx*^ ti voTiau T'àyocObv àçoitpûv (jlIv tôt; 8ià XvX&v T)8ovàc, &9aip&v iï tac di'àçpodivfuv.
s D. L., X, 120. Gic, de Fin,, I, 19. A phyâds fortitndo sumitur.
4t0 HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
pour nous. Gomment craindre d'ailleurs un phénomène que nous savons être une loi de la nature? Nous n'avons pas lieu de craindre les maux physiques, parce que s'ils sont aigus et insupportables, ils ne peuvent durer longtemps, et que ceux qui durent, les longues maladies par exemple, sont supportables et même nous apportent peut-être plus de plaisirs que de douleurs. Il y a un charme dans la convalescence, inséparable de la maladie *. Y a-t-il lieu de craindre l'avenir dont on ne peut dire qu'il nous appartient, si l'on ne peut pas dire qu'il ne nous appartient pas. Il nous appartient en tant que nous pouvons l'amener et le réaliser ; il ne nous appartient pas, parce que nous ne sommes jamais certains de le saisir et de le réaliser *. Craindrons-nous la fortune et le hasard, contre lesquels il faut s'armer et pour ainsi dire se ranger en bataille ^ avec l'espoir fondé de les tourner à notre avantage et à notre bonheur ♦ ? pas plus que la nécessité ou le destin ; car nous avons la conscience qu'elle n'est pas la maîtresse absolue du monde, du moins du monde moral, de nos volontés, de nos idées, de nos vertus, de nos plaisirs, c'est-à-dire de notre bonheur.
Parmi les vertus qui contribuent à notre bonheur, il ne faut pas oublier la piété ou la sainteté s. La piété consiste à avoir sur les Dieux des opinions saintes, 8<xia, c'est-à-dire qui reconnaissent leur vraie essence, leur vraie perfection, (juvTéXcia^; et cette perfection consiste dans leur sérénité, dans leur paix inaltérable et éternelle ''. L'impiété ne consiste
* D. L., X, 140, i, 133. Plut., de Aud. poct., U. M. Aur., VU, 33, qui cite la maxime d'ËIpicure : Le mal ou n'est pas intolérable, ou n'est pas durable : tu ne le craindras pas, si (u te souviens qu'il a des bornes et si tu n'en accrois pas la violence par de fausses opinions.
3 D. L., X, 120. àvtitaUoBai.
^ Épicure avait écrit sur ce sujet un traité spécial (D. L , X, 27) que Cicéron considère comme une ironie de la part d'un homme qui niait la Providence des Dieux {de N. D., 1, 41). « Etiam de sanctitate, de pietate adversus Deos libros scripsit : (I, 45) ludimur ab bomine ».
* Philod., vol. Herc., f. 104, p. 122. Gomperz. 7 D. L., X, 133.
U PSYCHOLOGIE DtPlCURE 421
pas à nier Texistence de ces Dieux, que la crédulité et la superstition populaires se représentent, mais au contraire, comme le font les foules ignorantes, à donner aux vrais Dieux des attributs qui offensent leur majesté et contredisent à leur nature*. La piété prescrit aux hommes la prière, l'adoration, rinitiation aux mystères*, tout en sachant bien que les Dieux n'ont besoin de rien de ce qui vient des hommes, qu'ils sont au-dessus des sentiments de la colère comme de l'affection 3, que nous n'avons d'eux rien à craindre, rien à espérer. Ce que nous leur devons ce sont des hommages libres, des respects désintéressés, et non un commerce d'échange, une sorte de troc entre leurs bienfaits et nos prières. La disposition d'esprit qu'il faut apporter à ce culte, c'est la pureté de l'âme, un cœur sans envie, sans haine, qui respecte, même dans leur piété mal conçue, les opinions que nous condamnons chez les autres et dont il faut s'attrister sans s'irriter ♦. Pour quoi verrait-on là, comme le veut Plutarque, une lâche prudence et une vile hypocrisie, plutôt qu'un témoignage de sympathie et de respect pour les âmes simples, et pour la foi du charbonnier*. Craindre les Dieux, avoir peur de ce qui est parfait, c'est le comble de l'impiété®. Si l'on pouvait, sans témérité, tirer une conclusion de l'obscur fragment de Philodème, on pourrait dire que la piété, dans la doctrine épicu
* D. L., X, 123. a9t6v)C 5 'ou-/ à xoxtç tûv tcoXX&v Ocoùc avaipûv, àXX'é tù; T&v icoXX&v 86^ac 6eotc icp09atcT(i>v.
s Plutarque (iV. suav. viv. pot. sec. Epie,, 21), l'accuse ici de jouer une comédie : 67coxptveTat Y^ip evxoi; xat icpooxuvi^aetc oOdàv de6|ievo;... orovtat Ouatât; xa\ TeXETaî; ô{jitXeîv.
^ Philott., Vol. Herc., Il, f. 104. Gomp., p. 122. voû\ aùtbv (Dieu) x(i>pi; opytic xott x^?-'^^^ " '^^'^ àcvOpu>7:ec(ov pLr)3evb; TcpoaSeloOat.
* Plut. {N. 8uav. viv. pot. sec. Epie.» id.) : out(i> obérât <Tyr,\ji(x''Xz9^on... xa\ {jLTi fOovelv {xr^ô'àctcexOaveffOai toU tccXXolc... oi'; ^^ipouaiv fxepot tcpcKTTOvteCf «■ùtouî SuT^epaévovxa;.
^ Pbilodem., 1. 1. fictotSat^piovc; et; àvuicêp^y)Tov àaéSeiav èx6âXXetv.
^ Pyirhon, le sceptique l^hon, qui ne croit à rien, vit aussi comme ceux qui croient et espèrent. Comme Épicure, il respecte les croyances populaires ; il s*y conforme, il s*y prête. 11 se laissa même élire grand prêtre, et ne s'acquitta pas plus mal qu*un autre de ses fonctions sacerdotales. C'était chez lui indifférence absolue et systématique : le point de vue d'Épicnre est plus haut et plus noble.
Ml HISTOIRE DB U PSYCHOLOGIE DES GRECS
rienne, coQsiste à imiter Dieu, dans la mesure où il est possible a l'homaie, même au sage, de le faire ■. La félicité étemelle et parf^te dont il jouît est, par suite de la ressemblance qui existe entre l'homme etDieu. composée des mêmes éléments, le modèle auquel l'homme aspire. Leur bonheur à tous deux est dausla paix. Mais, malgré cette ressemblance, l'homme ne peut jamais espérer de s'assimiler réellemeot k Dieu, que sa perfection élève trop au dessus et trop en dehors de l'humanité, pour qu'il puisse même compatira ses misères, tandis que l'homme, le sage lui même, reste toujours uu homme, c'est-à-dire accessible à l'amitié et à la pitié.
Lajustico est une vertu intimement, essentiellement liée au plaisir, c'est-à-dire au bonheur*. La justice naturelle est un engagement inspiré par le sentiment de l'utilité, contracté par les hommes non seulement en vue de ne pas se nuire les uns les autres, mais encore de se donner à soi même, en la donnant aux autres, une garantie de confiance et de sécurité mutuelle *, Le plus grand fruit de la justice est l'ataraxie V Elle engendre aiusi la bienveillance, et bientôt l'amour.
' Vol. Hett-, n, 80. tiomp , p. 110. «ûvarji yip tx t?,; itioiiTijto; ùitipymm
* Les qualre^ condilians du bonheur iiuieiit Tormuli^es dans les quatre propo- »Uuas foDdanieDUlei ïuiviuiie!^, lî xupiùtiTi, qu'on appelait te TETp3fcip(jixo; :
1. ajoSov ô etb;; 2. iviiirtj;tov i Bàvato: ; 3. xiyy.biy £-jiin;tov ; 4. TO îe.vÔ-, tûeuxaptépiiTov. Vol, Herc., col. XI, 6; id-, t. I, f. ti8.
' D. L-, X, lâO. ïo TÎ;; çiloEiu; fiixaiiv èitl irJiiSelov TOJ ouiiçipoïto; e!; n lit] p).ïj[i£iv i).Xi;Xou,- y.r,Si p).àjtT£aBtti. Id., 43. Tous ceui qui peuvent s'assurer Il sécuril*, l'a OappEîv, en se liant avec ceui qui sont proches, ix tûv ijispoûvtuv, vivent dans le plus grand cliirnie, parce qu'ils ont la plus iOre des garanties, pESaiiTXTav niaTid(i.a. Cic, de Fin.. 1, 19 : de justitia qux nnn modo nanquam nocet cuiquam sert contra seniper impertit aliquid cum sua vi alque natura quod Iranquillct animas >. Cir^run {îd., 1. 5) anirnie qu il reproduit les id^es d'Éfiicure, et qu'elles ne seraient pas exposées avec plus d'exactitude mime par des Épicuriens : « Ut ab Ipsis qui ena dtsciplinani probant, non soteat accuratius eiplicari i. On ne peut s'expliquer cette préieation i une si parfaite eucliiude qu'en supposant avec Usener qu'il avait eu i sa disposition un ihTffi des livres, lupï tiiov;, irtp'i aip^<TEu>v, auxquels il emprunte aus^ ce qu'il rapporte de leur thëorie de l'amitié.
* aem. Aleï., Slrom.. V], î.
LA PSYCHOLOGIE D'ÉPICURE itS
caritas^ nécessaire au vrai repos de l'âme qui ne se repose que dans l'amour ^. Les biens fondés dans la nature peuvent être poursuivis et atteints sans qu'il soit nécessaire de commettre d'injustices : quant aux autres, nous ne sommes pas tenus de les poursuivre. Ce n'est pas pour elle-même, en soi, que la justice est un plaisir, mais parce qu'elle nous apporte ce bien précieux d'être aimé, qui achève et couronne le bonheur*. Aussi peut on dire, que de toutes les choses que la sagesse, la science nous procure pour la félicité parfaite, la plus grande et de beaucoup, c'est l'amitié dont nous allons parler tout à l'heure.
Nous avons dit que la justice doit être considérée comme un contrat, comme un pacte tacite entre les hommes. Les êtres qui ne sont pas susceptibles de contracter, de prendre des engagements les uns avec les autres, ceux même d'entre les hommes qui n'ont pas pu ou voulu le faire sont par là même étrangers au droit et à la justice. La justice n'est donc pas un bien en soi, xaô 'eauTcJ : elle n'est qu'un rapport ; elle naît des relations mutuelles et des engagements qui en résultent ; elle est un fait psychologique provenant d'un fait social ; elle suppose la société dont elle est le premier degré d'organisation et de fondement.
L'injustice n'est pas, par conséquent, un mal en soi ; le mal qui l'accompagne, c'est la crainte, la crainte de ne pas échapper au châtiment ; et cette crainte, il n'est pas possible à l'homme injuste de s'en délivrer. Il n'est pas possible que celui qui a transgressé les engagements pris par lui envers ses semblables, croie qu'il demeurera toujours inconnu et impuni. Quand bien même il aura mille fois échappé à la justice, jusqu'à la catastrophe qui l'attend et le menace, il ne saura jamais s'il pourra toujours s'y dérober et son
1 Cic, de Fin., 1, 16. Qua qui atantur beniTolentiam sibi conciliant, etquodaptissimam est ad qoiete vivendam, caritatem.
< Cic , de Fin., I, 16 Diligi et carum esse jocundum est propterea quod (utiorem vitam et Toluptatem pleniorem effldt
m HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
âme sera toujours empoisonnée par la crainte. L'injustice trouble Tàme où elle a fait sa demeure ; le méchant ne peut avoir ni sûreté ni sécurité. La paix de Tâme lui est absolument inconnue et interdite ; non seulement la crainte des lois, la haine des hommes, mais sa conscience même lui enlèvent les vraies jouissances que ni la richesse, ni le pouvoir, ni les satisfactions de l'orgueil, ni les jouissances sensuelles ne peuvent lui assurer. La justice seule nous fait aimer et être aimé, c'est le plaisir suprême.
L'amitié ou l'amour dans son sens large, est comme un prolongement de la justice : c'est également un engagement mutuel non plus seulement de ne pas se nuire les uns aux autres, mais de s'aimer les uns les autres et d'aimer les autres comme soi même * ; mais c'est un pacte libre. Dans le système stoïcien, c'est la nature qui rend les hommes chers les uns aux autres ; ici c'est leur libre volonté, sans laquelle il n'y a pas de véritable amour. L'intérêt, l'habitude la commence, mais elle s'achève dans le désintéressement. Elle se suffit à elle-même; mais sans le plaisir délicieux qui l'accompagne, elle ne pourrait même pas naître parmi les hommes : elle leur fait connaître le plus intime, le plus profond de leurs plaisirs *. Rien en ce monde n'est éternel, rien même n'a une longue durée. Dans cette borne des choses et ces étroites limites de la vie, ce qui lui donne encore le plus grand prix, la plus grande force, c'est l'amitié; vivre, c'est-àdire manger et boire sans amis, c'est paître plus que vivre, c'est la vie du lion et du loup 3. Il faut la cultiver, comme on
* Cic, de Fin., I, 20. Foedus esse quoddam... ut ne minus quidem amicos quam se ipsos diligant Cicéron (id., II, 26) prétend que ce dernier trait était étranger tu maître : attulisti aliud humanius borum recentiorum... nunquam dictum ab ipso iUo.
' Cic, de Fin., I, 20. Sine hoc (le principe du bien placé dans le plaisir) institu- Uonem amicitiae omnino non posse reperiri... Primos congressus fieri propler voluptatem ; quum autem usus progrediens familiaritatem effecerit, tum amorem efflorescere tantum, ut, etiam si nulla sit uiilitas ex amicitia, tamen ipsi amici propter se ipsos amentur.
^ D. L., X, 148, 28. TYiv èv oiOtoî q toIc (tfpia{jiévo(; àaçaXetav çiX^oti;
lA PSYCHOLOGIE D'ÉPICURE ifô
cultive un champ, pour les fruits qu'elle nous donne, et ce fruit qu'elle nous donne, c'est une participation, un commerce, un échange, une communauté de plaisirs, xotvwv^a êv TaT; TiSovaiî; *, et dans ce commerce particulier de biens et de plaisirs, le plaisir de donner est plus grand que celui de recevoir ^ et ce plaisir est si grand que non seulement l'ami sera prêt à souffrir pour celui qu'il aime les plus grands supplices 3, mais qu'il sera prêt à donner pour lui jusqu'à sa vie ♦. Le sage lui-même a besoin d'amis s. L'homme a besoin de l'homme, et le sage ne se suffit pas à lui-même ; parce qu'il est homme il ne peut vivre seul ; il ne domine pas l'humanité du haut de sa vertu : il se mêle à elle ; il ne perd pas contact avec la terre ; il ne s'isole pas dans l'orgueil de sa supériorité morale : il se sent faible dans sa force, indulgent, doux et sociable ^.
Il semble qu'il y a eu, chez les Épicuriens, plusieurs manières d'expliquer la nature et l'origine de l'amitié. Les uns disaient que la solitude, la vie sans amis est pleine de tristesses, de périls, de craintes ; la raison qui nous invite au bonheur, nous entraîne à contracter ces liens d'amitié, où nous trouvons une force qui rassure l'âme et lui donne la jouissance de la sécurité. Or nous ne pouvons compter sur le dévouement et l'affection des autres que s'ils peuvent à leur tour compter sur les nôtres. L'amitié est donc forcément réciproque. L'ami aime son ami comme lui-même. C'est l'amitié de raison t. D'autres pensaient que les premières
{jLaXterra xaTeT8e «niVTeXouti£vY)v Cic, de Fin.^ 1, 20. Eadem scienlia... quae perspexit in hoc ipso vit» spatiOy amicitia prosidium esse flnnissimum. Sen., ^p.,19. Sine amico visceratio, leonis ac lupi vita est.
' Plut., N. p0S8. 8uav. viv. sec. Ep., 15, i. to eO icoielv f|8iov toO icdterxeiv. C'est la maxime d'Aristote.
3 Plut., Colot.y 8. T^c Y)SovTj; £vexa ty)v çiXtav atpoupicvo; (iicàp t&v çtXcov Tac
* Senec, Ep.^ 9.
^ Cic, de Fin., II, 26. Humanius.
7 Cic, de Fin., I, 20. Ratio ipsa monet amicitias companure.
if6 HISTOIRE DE U PSYCH0U)6IE DES GRECS
relations sont nées du plaisir et de Tintérèt^que Tbabitude les développe et les transforme en un amour désintéressé sans considération de notre utilité propre, qui nous fait aimer nos amis pour eux-mêmes ^ Enfin Tamitié, pour quelquesuns, était le résultat d'une sorte de pacte, par lequel les sages s'engagent à ne pas aimer leurs amis moins qu'euxmêmes ; mais ce pacte ne pouvant avoir d'autre principe que l'intérêt, cette troisième explication rentre manifestement dans la première '.
Il ne faut pas rapprocher l'amitié de l'amour des sens "Eptaç. L'amour dans cette signification n'est point un dieu, comme on le dit, ni un envoyé des Dieux^ ; il n'est même pas divin. Même heureux, ce n'est pas un plaisir vrai : il fait toujours souffrir :
Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat ^.
Que dire de l'amour malheureux ?
L'amour chez l'homme naît de la présence de la jeunesse et de la beauté de la femme ^ : il est fatalement lié aux ardeurs du désir sensuel que la beauté de la femme provoque en lui faisant pressentir le plaisir^. Mais ce n'est point un plaisir vrai, un plaisir pur : non est pura voluptas '^ ; c'est plutôt un état douloureux, une folie, une frénésie furieuse qui se manifeste au milieu même de la jouissance ^. L'homme qui en est possédé a perdu la raison, et le plaisir n'est goûté
< Cic, 11. Etiam si nuUa sit utilitas.
» Cic, de Fin., I, 20, et II, 26.
3 D. L., X, 118. ou5à 0eoicepiicT6v xbv ^'Epura.
* Lucr.,lV, 1126.
s Lucr., id., 1027. Pr»clari vidtas pulchrique coloris.
• Id , id., 1050.
Namque Toluptatem pnesagit multa cupide.
7 Id., id., I07i.
« Id., id., 1060.
Cora, dolor, nlcus, foror, «nuuia.
U PSYCHOLOGIE D*ÉPIGURE 487
que par rhomme en possession de sa raison^. L'absence cause aux amants les plus cruels tourments. C'est le seul parmi les désirs que la jouissance ne fasse qu'enflammer ; il est insatiable et toujours irrité ; il épuise les forces de la vie ; ruine la fortune, la considération et la santé. La jalousie en est la compagne presque inséparable et l'aveuglement en altère la réalité. Rien n'est plus opposé au vrai plaisir, qui est la sérénité et l'absence de tout souci.
 la notion de la justice se rattache l'idée du droit. Le droit universel est le même pour tous les hommes, c'est ce qui est utile ^ à la société humaine en général 3; le droit particulier, c'est-à-dire ce qui est utile aux sociétés particulières, change suivant les races et les climats. Ce que l'expérience a démontré être utile aux besoins universels de la société ♦ revêt le caractère du juste, quand bien même on
« Id., id., 1008.
Gerta et pura est sanis magU inde voluptas Quam miseris.
» Hor., Sat., I, 3
Jura inventa metu ii^usti fateare necesse est Tempera si fastosqae velis evolvere mundi.
3 Une des rèffles de ce droit universel est accompagnée d*une mention singulière : il faut rester fidèle à la foi jurée... au contrat passé sur la sainte table^ ty)v xotOlep&c xpaicéCY) c 9VvOi^xY)v \kr\ icapaSotiveiv.
^ M. Guyau {La Morcàe d^Épieure, p. 159), a le premier, je crois, signalé dans
Épicure, * •*""* ''* '^'***'* ^•"* -^-^'^—^ -~* — ' -*- '*»• ••-' ''-^
progrès,
me paraît
ridée du progrès indéfini. Lucrèce constate les progrès accomplis, fait 'une histoire
du mouvement de la civilisation, du développement successif des institutions sociales,
des idées morales, des industries, des arts. Lucr., V, 1451.
Usus et impigr» simul experientia mentis PauUatim docuit pedetentim progredientes.
Sic unum quidquid paullatim protrahit «tas In medinm, ratioque m luminis erigit oras, Namque alid ex alio clarescere corde videmus Artibus, ad summum donec venere cacumen.
Mais il n'indique nulle part que ce progrès doive se continuer : tout au contraire, il croit que, de son temps, la civilisation est arrivée à son maximum de perfection, ad summum venere cacumen. Lucr., V, 1456. Id., Il, 1131.
Nam nuscumque vides hilarem grandescere ad auetum Pauilatimque gradus œtatis scandere adult»
D(mec alescondi sommwn tetigere cacumen
m HISTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GREOS
le retrouverait pas chez tous les hommes. La loi qui n'a pas le caractère de l'utilité commune, n'a pas la nature du juste. Si l'utilité d'une loi juste a ce9.sé, après que cette loi a répondu pendant quelque temps k son idée*, elle n'en a pas moins été juste pendant tout ce temps pour ceux qui regardent au fond des choses et ne s'arrêtent pas aux mots. Lorsque, sans changement dans les circonstances, une loi que l'on croyait juste, apparaît par les faits ne pas répondre à la notion à priori de la justice, eU rJiv itpdXYi'Jiï [a^^ ivip^éz- -ovTa,c'estqu'elle n'était pas juste. Lorsque, les circonstances ayant changé, une même loi a cessé d'être utile à la communauté ou à l'État, on doit dire qu'elle a été juste pendant le
(t il est posj, dans les données du sjislèmc, lu'alors elle ne peut plus que dicndtre.
Jinque adea fracli est slas efiètaque (ellus, Uique adeo perunt fétus...
Nec teoet ooinU paullatim labescere, et Ire Ad upuluDi, spalio detes» vetuslo.
Je ne puis m'empirher de faire ol)serTer que M. Gu^au, à l'appui de sa tbèse. cilF un imssagf de UioRèri'' (\, 7.î) avor, une lefon que je ne Iriiiive nulle part : \n:wr,--
TÉOV Xïl tI,V Ç'JO.Ï (™v ivSetiraUv) TtoXU Xli 1t«T0;I ÛTli (tcÙv I-iTV i:SO!T-
TiiTwv) npiï[Làtcuï îiôi/Oîiva: tt ki\ àvavxiiùî.vai. Djus le telle de Cotiel, de U^nage et d'U^ener. ce n'est pas la nature Aumoine, mais la nature en g4iiin\ qui rnuil des choses une impulsion et comme dei leçons en m^me lenip» (|u'elle suit un cours fatal. Ce sont ces niati'riau\ donn<ls par elle, que la ruison transforme à b suite de nanibreu>ej e>pi<rieaces, eomine le chant des oiseaux, qui invite l'Ii.ininic k parler, comme l'incendie des arhrcs frappas par la fuudrc ou fruités les uns par les autres, qui lui fait connallrc l'usage du feu. Mais dans le ,-^ïsIèiiie ■' pieurien, ces prr^i'^s une fois accomplis, ces sladcs de dJvelo|>pcnienl parrouni? plus ou luoius nipiileiui'Ut, dans des pt'rioilus din'''i'enlps et arec des durées din-r-es la ualuie prend une dîrci-lion cnnlraire et retourne à l'anéjntisscment par une série insensible mais conlinae de déeaplencc croissante, omnia paullatim Uibescere. Le proBrès, dans Lucrèce, est un fait, et in*me un fait passé: il ncsl pas une iJc«; le poète en raconte l'histoire, Il n'en donne pas le priaciiie et n'en fait pas la théorie. Conf. Laclanl., lust. [tir.. U, 10, 16; II, 1; Porphyr., rfe Ahilin , 1 l ■ Diod. Sic, I, 8; Horal., Sat., I, 3; *J'J, lit. ■ '
' D. L, X, US. Ti *ati SinaiOï (jvti?£00ï à; ir.v irpo).y,^.iv Êvapn^TTï;. Lemol «P'Mi'J;;; su|ipoie une notion a pnon de la judicc, distincte de la n«tion tout npi-
rimcnlate do son utilité.
temps qu'elle a été utile, et qu'en cessant d'être utile, elle a cessé d'être juste.
D ne faut pas considérer les vertus comme toujours également parfaites dans leur acte respectif : elles sont susceptibles de degrés comme nos fautes, comme notre bonheur, comme nos plaisirs*. Il y a des inégalités jusque dans la sagesse : un sage même est plus ou moins sage qu'un autre *. Car il y a un sage épicurien ^ qui ne se distingue guère, comme le reconnaît Sénèque *, du sage stoïcien, si ce n'est par un sentiment de la mesure, une conscience des limites imposées par la nature à l'homme et à l'humanité, à ses plaisirs, à ses désirs, à ses vertus : ce qui prouve que l'idéal moral n'a pas manqué dans la conception de la vie suivant Épicure. Ce sage a pour caractère distinctif, qui le sépare des autres hommes, d'avoir des convictions arrêtées, fermes, précises, que rien ne peut ébranler ^ une disposition d'âme, une habitude morale que rien ne pourra changer en sens contraire. Une fois en possession de la sagesse, il ne saurait la perdre ^, et il est parmi les hommes le seul à jouir de ce privilège, qui fait de lui un dieu parmi les hommes, ôebç sv OvTiToïç. Par l'efiFet de ses efforts continuels et magnanimes, il est placé au-dessus de l'erreur, de l'incertitude et du doute ''. Le sage seulpeutcomprendrelesage, comme, suivant Platon, l'âme pure peut seule concevoir et contempler la pureté de l'âme. Comme le sage stoïcien, il est heureux même au milieu des souffrances et des tortures, de tout ce que la haine, l'envie.
' D. L., X, 121. Le bonheur des hommes diffère de relui des Dieux, précisément en cela : ciciTOtaiv ïxoyjaoL^t xa\ ty)v icpooO'nxYiv xa\ àçot^peaiv r,dovfi)v. Id., 120. tk &|i.apTTJ{&aTa âiviaa.
* D. L., X, 121. elvai O'ÎTepov ixiporj aoçcâTcpov.
3 De Corutant. tap., 15. Non est quod putes magnum quod dissidemus.
* housseau {Confess.f Part y l, 1. IX) avait conçu le projet d*un ouvrage qu'il devait intituler : Morale tensitive ou le MalériaUsme du sage.
6 D. L , X, 117. Plut., Col., 19.
® D. L., X, 117. Tov ânaJi Yev6|icvov aoçbv i&Yjxiri xyjv cvotvxfav Xa|i6àveiv
7 D. L., X, 121. SoYlMtTittv xa\ ovx âicopv)9iiv.
130 mSTOIRB DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
le mépris peuvent lui infliger de douleurs et de froissements intimes ^ Sa raison et son courage relèvent au-dessus de ces misères et empêchent ces maux de troubler sa quiétude, son ataraxie, c'est-à-dire sa félicité : il a conscience d'être dans la vérité <. Mais étranger aux exagérations et aux mensonges de la vie cynique, s'il s'élève au-dessus du reste de l'humanité, il ne cesse pas de lui appartenir; pour être un homme sage, vertueux, heureux, il n'en est pas moins un homme ; il est accessible à ces souffrances qu'il domine, à ces sentiments qu'il maîtrise ; il connaît la tristesse : il gémit et il pleure ; son âme n'est pas fermée à la pitié, et s'il sait réprimander et punir, il sait aussi pardonner s. La clémence et la miséricorde font, pour lui, partie de la justice. Ce sentiment du réel, de la mesure, se révèle dans tous les traits de ce sage même idéalisé.
La philosophie, c'est-à-dire la science, ne doit pas occuper la vie tout entière : il faut en remplir tous les devoirs et goûter tous les plaisirs ; il faut, en même temps que philosopher, savoir rire, gouverner sa maison, user de toutes les autres facultés dont nous sommes particulièrement doués ^.
L'honnête homme adeux grands biens dans la vie : Lascience et l'amitié ^. Si la nécessité l'oblige à se mêler d'affaires soit politiques, soit judiciaires, il s'appliquera non pas à charmer par les grâces de sa parole, mais à s'exprimer avec sincérité et clarté. La nature sera le guide et la règle de son éloquence, et non l'art ^. Seul il a une notion vraie de 1 j. poésie, de la musi-
« D. L., X, 117. Gic, Ttucul., H; Lactant., Div, Inst., lU, 26; Senec., Bp,, 9S.
* D. L., X, 117. cov Xoyiati.^ TcepiYiveoOai.
3 Id.y 117. |jLY)xà TcXarreiv. 119. oûSè xuvieîv. Id., 117. \vi^ti xot\ oi|ic&^ci... xoXdiaeiv, cXiiQ^eev xa\ <TUYYV(tf(&Y)v ^x^^^* ^1^* Xu7rr,9e(TOoti.
* H. Usener et Th. Gompen. Eptkurisehe Spruchsamlung, entdeckt und mitgetbeilt von Dr. K. Wotke, m Rom., fr. il. yeXàv &\LaL fielv xa\ çiXoaoçElv xa\ oIxovo(uîv xa\ Toîc Xoiicoîc oixcit&iiaai x?^^^^' Ge recueil intitulé 'Eictxo^Spou icpo99(^vY)(rtc, se trouve dans un Mss. du Vatican, le n* 1960, plus d'une fois collationné, mais par des éditeurs de Xénophon et de M. Aurèle qui Tavaient négHgé. Conf. M. Weil, Journal da SavanU. 1888, p. 658.
* Fr. 78. à yevvatoc itep\ aof ^av xai fiX^otv |&diXtoTa YÎyvetai.
0 D. L., X, 118. ov5à pT)Topt\ieiv Tutk&ç. Schol., Hermoff,, tgri^iç yâp lortv t)
que, des lettres, quoiqu'il ne les pratique pas et qu'il ne recherche pas les applaudissements des foules. Il ne dédaigne pas la richesse : il peut même la rechercher, en songeant à Tavenir, mais à la condition qu'il ne sacrifiera, pour l'atteindre, aucune vertu, et qu'il se tiendra en garde contre l'avarice. Il ne se mariera pas à moins de nécessité S et s'il se marie il tiendra compte des circonstances. Il ne connaîtra pas d'autre femme que sa femme légitime ^. L'individu a besoin d'un autre pour conduire sa vie, éclairer sa raison, fortifier et sanctifier son âme dans la recherche du bonheur ^. Ce directeur de sa vie et de sa conscience doit être en même temps le témoin de ses actes, le confident de ses plus secrètes pensées, le modèle, l'exemplaire qu'il se propose d'imiter, tel enfin qu'il en reconnaisse la supériorité e t en vénère l'autorité morales. Le sage lui-même a besoin d'amis,ilne se suffit pas à lui-même; bien plus, il se défie de lui-même ^.D veut et il doit se sentir en communion d'idées et de sentiments avec d'autres pour être confirmé dans la pleine certitude de ses opinions. Épicure aurait volontiers dit : VdB soli t Malheur à l'homme seul. D n'est pas rebelle aux charmes des arts ^ dont
xaxopOoOaa tovc X^youc* tI^vy) iï o^Biy-la. Il est assez smgnlier de voir Épicure se rencontrer ici avec Platon : « U traite de l'éloquence, dit Flutarque {Col., 33), tva pv) ^Y)Tope\3ci)(uv 9 ; comme Platon, il l'appelle un art funeste, xaxoTcxvia (Amm. Marc., 1. XXX, p. 377. C'est une grande exagération de dire avec Quintilien (II, 17): « Epicuro qui disciplinas omnesfugit, niliil miror, quod contra Rhetoricam scripsit ». et avec S. Augustin (c. Crescon,, I, 17. « Epicurei quos impehti» liberalium disciplinarum non solum non pudebat, sed delectabat ». Gela veut dire seulement qu'il avait une autre idée de l'éloquence que Quintilien : il If fondait sur la pratique et l'habitude, et la ramenait à l'utilité. Philodem., de Bhet.f vol. Herc, V, 54 : icoXXtjc éoTiv T) ^Y)Topixv) Tpi67)C xa\ auvT)Océac-
* U ne faut pas oublier que c'est au sage que s'adressent ces prescriptions, c'est-à-dire à un homme qui remplit une sorte de sacerdoce moral, et qui, en cette qualité, comme le prêtre chrétien, a besoin de se dérober aux joies comme aux soucîis, aux travaux et aux agitations de la famille et de la politique.
s D. L., X, 118 et 119.
* Senec, Ep., XI. c Hoc... Epicurus prscepit : custodem nobis et pedagogum dédit... Aliqucm bibeatanimus quem vereatur, cojus auctoritate etiam secretum suum sanctius (àciat. Opus est aliquo ad quem mores nostri se ipsi exigant. •
^ Senec., fp., IX.
> D. L.» X, S8. U atait écrit un traité ictp\ {&ou9(xfjc.
il connaît seul la vraie nature et dont il sait seul goûter les vraies beautés *. Les arts que nous ne recherchons que pour le plaisir qu'ils nous procurent ^ contiennent de fausses beautés et peuvent nous donner des plaisirs faux et corrupteurs. Ainsi la poésie, qui est pleine de fables, de mensonges, de faits surnaturels, peut corrompre Timagination, troubler le cœur, fausser Tesprit 3. Néanmoins, le plaisir des arts fait partie de cet ensemble de plaisirs sans lesquels on ne comprendrait pas ce que peut être le bonheur ^ Ce sont les arts qui charment nos oreilles par les beaux sons, qui charment la vue par les belles formes. La beauté, qui ne serait pas la beauté si elle ne contenait pas le principe d'une jouissance délicieuse, d'une intime et profonde délectation, est un des attributs de la divinité, et la représentation que nous en percevons par ces deux sens, les seuls ainsi qui nous peuvent la représenter, remplit notre âme de la plus douce et de la plus agréable émotion *.
Appliquée à la forme de l'homme, qui contient le type de la beauté, car il n'en est pas de plus belle, l'idée de la beauté enveloppe l'idée d'un rapport à une fin utile, ad usum^ et l'idée de la grâce, ad venustatem. Elle se détermine avec plus de précision : 1. par l'harmonie et la proportion des
> Id., 138. 5ià 5à t^v t|6ovy}v xot\ xà; rl^vac alpeloOat. Ménage lisait xàc apéta; en se fondant sur Cicéron {de Fin.y I) qui dit : « KstaB enim vestre eximie pulcbrœque virtutes, nisi voluptatem efflcerent, quis eas laudabiles aut expetendas arbitraretur i. Usener accepte la leçon de Ménage. Sans doute les vertus ont pour fin le plaisir, àpetri; Tc^bç'yiîovtjv r\ êUtaffiç yfvÊxai (Max. Tyr., Dim., 111, 6). Mais il ne s'agit pas ici des vertus, mais des arts, comme le prouve l'exemple de la médedecine, cité à l'appui de la proposition, âioicep tt^v laxpixY)v di'uYiecav.
^ Ueraclit , AlUg, Hom.^ ch. A, c Épicure aicaffav Ô|ao\} ico(Y)tixt)v coamp ûXéOpiov |i.\30ci)v SéXeap à9oaio\3(JLevoc. Gonf. id., id., 75.
* D. L., X, 6. t Je ne saurais attacher une idée au bien, si j'en supprimais xkç di *axpoa|i.âTci)v xa\ xà; 5ià popçrj; (T)Sovâc) Id., 137. xàc Si *âxpoa(JLâxu>v xat xàc 5tà (iop9T}c xax*o^iv xivr,ffe(;. Athénée (XII, 546) reproduit textuellement ce passage. Gonf. Cic, Tusc, 111, 18.
^ (^c, Tusc, 111, 18. Dclrahens eas (voluptates) que auditue canlibus... eas etiam que ex formis percipiuntur oculis suaves notiones. Id., 111, 20. Ludos atque cantus et formas eas quibus oculi jucunde moventur. Id., de Fm., Il, 3. lllud (bonum) quod et aurium dekclaiione captatur.
LA I>SYCH0L0G1E D*ÉPICURE 433
membres, compositio membrorum; 2. par le contour des traits, les lignes qui circonscrivent et déterminent la forme entière, conformatio lineamentorum, figura ; 3. enfin par la physionomie du visage, l'expression, species *.
C*est tout ce que nous savons de l'esthétique épicurienne, et l'on peut y reconnaître les grands traits des théories de Platon et d'Aristote sur la beauté.
« ac, de N, D., I, 18.
CHAiGinT. — Ph^fckohgie. 28