LA PSYCHOLOGIE SCEPTIQUE DE LÀ CONNAISSANCE
La philosophie sceptique, puis qu'on lui donne parfois ce beau nom, ne dit rien, ne sait rien et fait profession de ne rien savoir de rhomme, du monde et de Dieu. Le lien que nous avons cru saisir partout jusqu'ici entre la psychologie, ou la science de l'esprit, et la métaphysique et la morale est en conséquence et nécessairement rompu. Elle ignore et veut ignorer ce que c'est que la vie et quelle peut être son origine ; elle s'abstient de rechercher si l'homme a une âme, si cette âme est distincte du corps ; par suite quels sont leurs rapports mutuels; si elle est une et identique ; si elle est le principe des mouvements de l'organisme physiologique et de l'organisme intellectuel ; si elle est matérielle ou immatérielle, mortelle ou immortelle ; d'où elle vient, où elle va, quelle est sa fonction ; si elle a des facultés ou des idées, si ces idées sont a priori ou a posteteriori; quelle est la part respective de la raison et de la sensation dans le fonctionnement de l'esprit; si elle a des lois auxquelles son entendement ou sa faculté pratique doivent obéir dans la science et dans la vie ; si elle est libre de ses actes et de ses volontés, ou si ses actions, pensées et volitions sont toutes déterminées par la série de causes antécédentes. Le scepticisme n'a et ne peut avoir ni une théorie des causes et des substances ni une théorie de la raison, ni une doctrine de la vie pratique; il ne sait pas quelle est
Torigine et la nature de la société et du langage» du beau et de l'art; il se tait sur la question de savoir ce que c'est que la justice et le droit, de savoir même s'il y a quelque chose en ce monde qui soit le droit et la justice, l'honneur et la vertu, le mérite et le démérite. On comprend que n'ayant rien à dire et ne sachant que penser de ces choses dont il est impossible que l'homme arrive jamais à se désintéresser sincèrement et complètement, la plupart des sceptiques, Pyrrhon, Arcésilas, Carnéade n'aient rien voulu écrire. Ils éprouvaient, cela se comprend, la plus grande difficulté à exprimer leurs négations plus ou moins absolues dans le langage, dont l'essence, le verbe, est affirmation pure. Comment un philosophe, qui veut communiquer aux autres sa pensée, peut-il pratiquer ViiffxtsU radicale, en entendant même ce mot équivoque dans le sens du refus d'affirmer? Ils s'en prenaient à la constitution des langues et voulaient qu'on n'attribuât aucune valeur aux formes affirmatives qu'ils étaient obligés d'employer : il faut bien céder, disaient-ils, aux impressions qui nous meuvent et qui nous poussent avec une violence irrésistible à donner un acquiescement, à exprimer une affirmation * ; mais tout en y cédant ils ne voulaient pas qu'on les crût esclaves des mots, c'est-à-dire que leur pensée en subit l'influence . Au contraire les mots dont ils se servent ne sont que des serviteurs indifférents, des instruments dont il n'y a pas lieu de tenir compte ^. Aussi quand les dogmatiques leur objectaient que la conséquence extrême de leur principe était la suppression même de la parole, aTpsiv t&v Xrfyov, ils répondaient qu'il n'en était rien, qu'au contraire ils lui donnaient une force nouvelle, TcpoaRTCKr^up^Ceiv, en reconnaissant qu'il n'est pas possible de ne pas employer la parole et la raison pour supprimer la raison et la parole. Cette difficulté perce à travers toutes les explications embar-
* Sext. Emp , P. Hyp.y I, 193. toTc yàp x^vovatv r,(i&; naBrjtxco; xat àvayxa<mxfi>c jcyouaiv el; ouyxataOefftv erxotav. ' D. L , IX, 77. (iivov o*5v dtax6vot; ixpC^y^o tolc Xhyoïz-
passées et subtiles de Sextus sur la technologie sceptique * . Il ne veut pas voir que, par sa nature même, le langage, miroir de l'esprit, révèle la contradiction interne qui ruine le fondement du système. Cette difficulté d'exprimer la négation absolue par des formes nécessairement affirmatives s'accroissait encore quand au lieu de parler il fallait écrire. La contradiction devenait alors matérielle, visible, palpable. Ils s'y dérobaient volontiers.
Parmi les livres de ceux qui ont écrit, on ne trouve que des ouvrages de polémique et de critique, sauf un traité Trepl ^ux^« d® Sextus que nous ne possédons plus, et peut être un traité de môme nature d'^nésidème, que laissent soupçonner ses analyses psychologiques, enfin de ce dernier, avec plus d'incertitude encore, un traité de logique élémentaire en plusieurs livres, écrit pour les besoins de l'enseignement. Cet ouvrage, intitulé i^ icpwTïi* 'Eifsii^tùyr^^^ pourrait bien être le même ouvrage que les uocxpal SToixs'.(ij<iet; cités par Aristoxène ♦ .
Pour les sceptiques, le seul problème de la philosophie est un problème psychologique, et le seul problème de psychologie qu'ils cherchent à résoudre est le problème de la connaissance 5. Malgré quelques hésitations, quelques divergences,
^ p. Hyp.f I, 187-210 iieo\ t&v llxsicrixù>v çcov&v.
> Sext. Emp., Math., X, 216. icpciSTv^ n'implique pas nécessairement, je crois, une division en plusieurs livres, et pourrait signifier simplement l'introduction élémentaire, initiale.
3 C'était Tusage, dans toutes les écoles de philosophie, d'écrire pour les niivlces des livies élémentaires qui les initiaient, qui les introouisaient peu i peu à la scie re même. A.-Gell., N. AU., XVI, 8, 1. c Quum in disciplinas dialecticas induci aluue inibui veilemus, necessus tuit aiire atque cognoscere quas vocunt tlfiorftùyâç >. L^s Stoïciens donnaient aussi ce titre à leurs livres d'école faits pour toI; no&xoL aaOoOotv (Gai., //. PnU, t. XIX, il), Sextus Empiricus {Atalh., VIII, Ati) les cite : a\ tUttYcoYai Tb>v £Tci>(xfi>v, ainsi que Diogène (VU. 48), âiccp aùtfi>v (les Stoîcien.s) £t; Tr|v etdaywyixtiv xévvYjv xecvît, et Porphyre {Sch. Ar,, Br., p 1 a. 5). ev st<raYa>Yr,; tpénco. On les appelait aussi <r/oXaî et dvoXtxà (Cleomedes, Cycl. Tféeoria, p. 65-126-93.
* Eus., Pr. Ev , XIV, 18, 761. Le traducteur latin, Viger, a lu xaxa\ au lieu de {jiaxpat : pemiciosa i£nesidemi rudùnenta.
s Aristocl. Eus., Pr. £t;., XIV, 18. àvayxaccdc à*ïx^i icpb icavTb; SiaaxId'otcrOai •KiçX T?jc T}|ifi>v YV(o9C6i>;* et ykp OL\i fjiY]^àv iceçuxaiuv Y\(op^2;Eiv, oùdèv tit de; iccpi Tfi>v âXXcov oxoicctv.
quelques contradictions même, qui se comprennent dans les phases diverses qu'à parcourues l'école dans sa longue carrière, ils s'accordent au fond dans la solution qu'ils en donnent. Ils n'ont pas eu la haute pensée de chercher à fixer les limites de la connaissance en déterminant par la critique psychologique les lois générales de l'esprit. Leur solution est absolue et brutale : ils croient pouvoir prouver pour l'homme ràyvtoXT^a Tïiç àXïiôe^aç, c'est-à-dire l'impossibilité absolue de connaître la vérité, ou plus simplement encore, l'^yvo)- <T^(x, c'est-à-dire l'impossibilité absolue de connaître, ce qui revient au même. Par cette thèse radicale, ils suppriment nécessairement tous les autres problèmes de la philosophie dont on comprend qu'ils ne pouvaient plus guère s'occuper. Avant d'arriver à cette conclusion extrême la pensée des sceptiques semble avoir traversé plusieurs stades, que peutêtre ils n'ont pas tous entièrement parcourus, et à chacun desquels plusieurs d'entr'eux paraissent s'être arrêtés. C'est d'abord la critique et la réfutation des systèmes antérieurs qui ne laissent plus rien subsister des doctrines qui se partageaient les esprits ; — en second lieu, c'est la critique de la raison même ; c'est la thèse de la relativité de la connais- .sance, fondée sur deux faits : d'abord les choses elles-mêmes n'ont d'essence que dans leurs rapports entr'elles * ; elles se pénètrent les unes les autres ; elles n'ont pas d'essence en soi ; elles sont du genre râv TtpcSc ti ; et ensuite la connaissance elle-même est un état passif, Ttàôoç, soit du corps, soit de l'esprit, soit des deux à la fois, état tout subjectif qui consiste dans la relation du sujet à j'objet; — la troisième phase de la théorie c'est que la connaissance non seulement est relative, mais d'ordre phénoménique : en tant que tcqcôoç, elle existe, mais elle ne saisit que des phénomènes. L'homme pense, vcJïicriç îtcXo);, on peut l'accorder; mais il ne comprend pas, àxaraXTi^^a, parce que les substances et les causes, la
* Eus., Pr. Ev.y XIV, 18, 760, c. uavta ffvyxexw|A^va xa\ icp6ç ti Xeyiiieva.
chose en soi, lui échappent; TÛTtxpÇiç twv vooufjLévwv se dérobe. Néanmoins nous avons conscience de nos états psychiques, qui eux du moins sont réels en tant qu'états subjectifs ; mais nous n'avons aucune raison d'affirmer qu'il y a une réalité objective qui leur corresponde et qu'ils représentent. Il reste une dernière phase à parcourir et où la logique entraîne comme malgré eux les sceptiques; non seulement l'homme ne peut pas comprendre les choses : il ne peut pas se comprendre lui-même ; nous n'avons même pas conscience de nos états psychologiques, Ttàôiri. Ce n'est plus seulement la connaissance qui s'évanouit en un rêve, c'est l'âme, c'est la vie, c'est l'être. Nous sommes arrivés au fond de l'abîme, presque au nirvana^ théorique du moins. La vie est un mensonge, une illusion, une déception. L'être n'est pas. En effet, nous ne pourrions percevoir que des phénomènes en nous, si nous pouvions en percevoir quelque chose : or si l'on met en doute le témoignage de la conscience sur les phénomènes de conscience, on met en doute la réalité de l'être même. En dehors de la psychologie de la connaissance, que nous nous proposons d'exposer avec quelques développements, nous n'avons que des renseignements peu importants sur les autres questions psychologiques que les sceptiques ne pouvaient évidemment aborder que par une inconséquence ; il est vrai que l'inconséquence voulue ou inconsciente n'est pas rare chez les philosophes et qu'elle leur est souvent utile pour éviter l'absurdité. Nous savons que l'un d'eux, Sextus, avait écrit une suite de traités sur l'âme S et qu'on peut avec quelque vraisemblance en attribuer également un autre à iEnésidème ^, qui doit appartenir à cette phase de sa philosophie qui l'acheminait à l'école d'Heraclite 3. Celui-ci, comme Straton le Phy-
* Sexl. Emp., Math.f VI, 55. xaOu); ev toU nepi avtr); (rame) Oiio{jivT}|iaatv ifiefxvvtiEv. Id., X, 28A. giQrixai $à iccpt xoOtu>v àxpi6é<rrspov xàv ttj iC8p\ xpiTQp^ov (Txl^Et (sans doute le chapitre «cEpi xpttr,p(ov du Vil* livre» 29), xai toU itcp
s Sext. Emp., Math., VII, 349, 359. Tertull., de An., 25. 3 AlvYjcxîaYjtjioç xatà *HpâxXEtTov. Sext., id., VII, 350.
Chaigmbt. — Phychologie. 30
46(j HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
sicien, parait soutenir que l'âme n*est rien que ses sensations, et qu'elle n'a aucune existence en dehors de son activité sensible ; ces sensations ne sont de leur côté queTâme même se projetant à l'extérieur, ::poxu7tTOJGav, par les organes sensoriels qui lui servent de canaux * et, pour ainsi dire, de porte et de fenêtres qui lui donnent jour sur le monde sensible et la mettent en contact avec lui *. Comme Heraclite, iEnésidème admettait que Tâme était en dehors du corps, extoç tou (TcoiJixToç 3^ c'est-à-dire une substance qui n'appartient pas essentiellement au corps même, et qui lui est étrangère et primitivement extérieure. Cette substance psychique en effet est l'air ; la force vitale et en même temps pensante est introduite du dehors dans le corps du nouveau-né après sa naissance par l'aspiration de l'air froid ♦. L'âme n'est point conçue, engendrée dans le sein de la mère en même temps que le corps ; non seulement ainsi elle lui est postérieure, mais elle lui est unie par une pénétration matérielle et non point par un lien vital, substantiel. L'homme ne possède donc pas au lond sa raison, et son âme, pour ainsi dire, n'est point à lui. C'est une parcelle du milieu enveloppant, de l'air, du feu divin, de la raison divine, Oeïoç ^oyo^ qui est l'être universel, Tètre même ^. C-e fragment détaché de l'être universel
' Scxl. Euip., VU, 350. a Les uns disent que l'âme (la raison, ôtâvota) diffère des sensations; les autres, aùxf,v elvac xà; aivbridei; xabctTcep èiâ. tivcov otcùv xéav aia()r|Tr,pca>v TipoxûuTûvaav, tj; aTÛaso); r,pÇs S-rpaTcov à ^vorixb; xa'i AlvYjfft- Sv}{Ao;. Id., ùi., b64. xav Û7coba)|ji£0a de Tr,v Ôtâvotav Ôià tùv aloOyiTixûv ic6pu>v, ctfaiCEp Tiv&v oTcûv npoxuTCTouaav (emicantem).
Lucr., 1U| 360. Oculos nuUam rem cernere posse,
Sed per eos aninmm ut l'oribus spectarc redusis.
^ 11 en résulte que la raison n'est pas distincte de la sensation, qui n'est que la raison considérée ûans son rapport avec le monde extérieur, rapport opéré par riotermédiuire des organes.
^ Sext. Emp., Alain., VII, 349.
^ TeriuU , de An , ib. « Illi qui prxsumunt non in utero concipi animani, sed effeclo parlu, nonduiii vivo infauti, cxtrinsecui: imprimi : Girnem editani et de uteri fornace tumanlciu et calore solutam> ut ferrum igniluui et ibideui Ingidie inimersum, ita acris Irigore percu>sam et vim aninialem r.pere et vocaiem sonum edero. Hoc Stoïci cum /Enesidemo. Id., id., Ib. Exlrinsecus agitari piincipalc istud, secundum Heraciitum. Id., id., 14, Non longe hoc txempium est a bti'atone et ^^êlDesidemo et Heraclito.
^ Sext. Emp., Alalh,, X, 233. L'air, dit /Eoésidème, est 1 être d'après Heraclite, t6 te ov xaxà xbv ^HpexxXeixov, àr,p èoxiv. «o; çyjçtv 6 AivY)9(6v}(i0ç.
vient séjourner dans nos corps comme un hôte passager, se répand, sans cesser d'être un et identique à lui-même, dans toutes les parties du corps entier. Par les organes sensoriels Tâme se répartit sans se diviser, sans se séparer en parties isolées, semblable au souffle unique du musicien, qui résonne diversement en sortant par les trous divers de sa flûte ; elle sort pour ainsi dire du corps, emicat^ et tout en restant une, entre en contact réel avec le monde extérieur * , qu'elle peut ainsi connaître, et reste en communication avec l'âme universelle, qui seule lui prête la raison et la pensée. iEnésidème a même une métaphysique qui est, croit-il, celle d'Heraclite : L'être est l'air * ; le nombre et le temps sont des corps nés par la multiplication de l'instant et de l'unité, qui ne sont autre chose que l'être, la substance, le corps premier 3 ; l'être est susceptible de recevoir les contraires et c'est ainsi qu'il donne naissance à la multiplicité des choses particulières, au fond desquelles on retrouve tou-
* 1d., id., YIU» 286. « Heraclite dit expressëmeDt que rbomoie ne possède pas la raison; que le milieu enveloppant seul est, dans sa substance, doué de la pensée, 0 *HpâxXetT6; ^r^^i xo {xt) etvac Xoyixbv âvOpcoTCOv, (i6vov d*{»icdtp}(£cv çpevTjps; TÔ iceptéxov. Id , id., VII, 120. xbv Oeîov X6yov xaO**HpâxXecTov Ôt'àvaicvoî); 97cdc9avTc; voEpot y^voiJisOa, 130. y) £ici^Evb)6eî(ra xol; Y)|iexépot( 9(u(iaocv ành xoO icepcé^ov'^o; (xoîpa... xaxà Ty)v 6cà x£)v icXec<7xu>v ii6p(i)v a''j\i(p\Kiiy ô(iOcidr,c xô) SX(i> xaOîoxaxai... xù iceoié*/ovxc au|ji6s(XX(i)v XoycxYiv èvâusxoii 6uva(iiv. Tertull., de An., 15. Ipsi (iËnésidëoie, Straton et Heraclite) unitatem anim» tuentur, qux in totum corpus diffusa et ubique ipsa, velut flatus in calamo per cavemas, ita pcr sensualia variis modis emicet, non tam concisa quam di>pensata.
* Sext. Emp , Math,, X, 244. « xôxt Sy xaxà 'HpaxXeixov (ir,p èdxiv, //>; ?r,(itv AtvY)9Édr^(io; ». Heraclite avait dit, il est vrai, que c'était le feu ; mais ce feu était conçu sous la forme d'un air cbaud, de vapeur de gaz chauds, àva6u(iiaoi;, ce qui avait conduit les Stoïciens à confondre le pneuma vital avec l'air, et même avec le feu.
3 Sex>. Emp., Malh.^ X, 216. a^ixa (lèv ouv ^e^ev eîvai xbv '/povov Aive<Tt- Sv}|io;. 11 ne diffère pas xoO ovxo; xat xoO npcoxou 9(o(jLaxo;. Dans le commencecément de son Introduction, il (^nésidème) dit, en parlant des six catégories de choses, qui sont en même temps des parties du discours, que le nom temps et le nom unité (xp^vo; et p,ovàc) sont rangés dans la catégorie de la substance, èni xr.c où<rîa; xsxâx^^at» Qui est corporelle. Les grandeurs du temps, les sommes des nombres sont produites par la multiplication. L*instant, xb vOv, l'indice du temps ne sont autre chose que la substance, oûx ôtXXo xi elvai t) xt^v ovrrîav. Cette manière d'interpréter Heraclite n'est guère conforme à ce que nous en savons d'ailleurs. Conf. H. de la Ptych. des Grecs, t. I, p^ 31.
MB HISTOIRE UB U PSVUIOLOGIB DES GHECS
Jours une esi^ncc priiruière, uuo môme matière, toujoun idtfutiqut: & elle-inême, th itpôlioï 3w|*a ' ; c'est pourquoi le tom est iiienlifjue à lu piirtie, et la partie nu tout, quoiqu'ils difT^rent*. Cette matière, cette substance une devient pluralité par le mouvement, fini est de deux espèces : l'une df déplacement, [LETaSiTixi], l'autre de transformation, ^taCXijtixi] ', qui peut se ramener à la première, comme l'avait déjà dit A.ristote.
Si ces renseignements de Sestus sur ^nésidème sodI exacts et sincères, ce que ne sont pait disposés à croire oi Zeller ni Diels *. il faut avouer que nous avons affaire à un sceptique très inconséquent, très particulier, dont la voie n'» été suivie par aucun autre adepte de son écoI«, et dont lee théories sur ces points psychologiques et métaph ysiques oai môme été combattues expressément par Sextus, qui nous les fait connaître. Il semble, d'après un mot de ce dernier, que pour^ncsidèmele douten'aitélèqu'une méthode, une sorte de préparation dialectique pour aboutir au dogmatisme héraclitéen*. Il est difficile de saisir le rapport entre les principes de ce doute méthodique et les conclusions de la philosophie d'Heraclite. Serait-ce, comme le suppose Seitas, qu'aux yeux d'.EnésiiIèine les contradictions qui apparaissent dans les pht'iionii'nes doivent avoir une cause, et que ceite cause ne peut consister et sul>sistei' que dans les contradictions réelles de l'être *>, tel que ledélinil Heraclite, c'esl-àdire qui est contradiction, parce qu'il est L-hangement. Mai>. répond d'avanoe Sfxtus. lo vnii prini'ipe sreptitjue qui nie !a
3 id.. id , X. 38.
• Doiogr. 6r., p, 281 : . Kcicsideimim i|ui vore inlelligerc voluerii Pjrrlioniumni liUruruni ûucrpio ll.uil , ilij jiruliciïCi del«l. Scxia ni>i ulclur, ([uippe qui ductrinnm inullir.irijui ^iriipa^'aUiii ^ini^ juJiciu Irailal.
i Sexl,, P. llijp.. 1, 210. ol itE?i Ahr.t'.-jf.v-'i- a-rov iih-w (!ïn rT,v
a Se'd. Emp., P. Hyi>.. I, 210. îioti iipotTiî"! tûv rxiinia irap
rx
causalité, c'est que les .contraires paraissent coexister, ou coexistent pour la pensée dans le même sujet, c'est-à-dire que l'unité, l'identité des contraires n'a qu'une existence phénoménale et toute subjective : de cette apparence le sceptique du moins conteste qu'on ait le droit de conclure qu'elle a une existence réelle, fondée dans la nature des choses, que les contraires existent réellement dans le môme sujet. Les sceptiques accordent la première proposition ; les héraclitéens seuls s'appuient sur elle pour passer, sans droit, du point de vue subjectif à l'affirmation de l'ÛTcaoÇiç,
de l'objectivité, àirb toutou xal iiA Ti uTtàp^reiv {jL6Tép;rovTai * . La
conclusion est d'ailleurs impossible ; car elle renverserait le principe de contradiction : il est impossible que la même
chose soit et ne soit pas, àSuvaTOv Ti olM xal eîvai xal [xil| elvai *.
Sextus rétablit contre iEnésidème la vraie doctrine des sceptiques et particulièrement sur la nature de l'âme. L'âme n'est rien : il n'y a pas d'âme. Il amène ainsi cette ' conclusion : il cherche à prouver contre les Stoïciens que la voix n'est pas une chose incorporelle, et contre les Péripatéticiens qu'elle n'est pas chose corporelle 3, et il argumente comme il suit : si l'âme n'existe pas, les sensations n'existent pas davantage, puisqu'elles n'en sont que des parties; si les sensations n'existent pas, les sensibles. Ta aî(jÔ7|rà ♦, n'existent pas non plus, puisque leur être et leur substance sont uniquement fondés dans un rapport aux sensations ; mais s'il n'y a pas d'objets sensibles, lavoix, qui ne
' Siîxl. Emp.. i(/., 1. 1.
^ Id., Maih y VII], 52. Diels, Doxogr. Gr., p. 210. Contrariorum concordia discors, qiiam Pyrrhonis viam munisse i<Enesidcmus pcrseveravit.
3 Les Stoïciens ne croyaient pas, comme le dit Sextus, à Tincorporéitë de la voix, eux qui pensaient que tout est corps : ils professaient, au contraire, que la voix est un corps. C'est au Xextôv, à Tespèce intelligible f^i'ils refusaient un corps et par li même Texistence. D'un autre côté, Aristote ne faisait pas de la voix un corps, mais un accident du corps.
^ Qu'ifinésidëme appelait lui-même habituellement 9acv6pLcva. Sext. Emp., Math., VIII, 216. %ol\ ^t) Totvvv fQciv6(ieva |xàv loixe xaXeTv à AivY)9tdv}|ioc Ta jtia^yjTd.
pourrait être qu'une espèce parmi les objets sensibles, n'existe pas. Or, rame n'est rien, oùBév ifsu '^^/ji, comme nous l'avons montré dans nos Traités sur Vâme : donc la voix n'existe pas *. >»
Nous n'avons pas conservé les arguments par lesquels Sextus cherchait à prouver la thèse qui forme ici la prémisse de son argument contre la nature réelle de la voix : nous n'en connaissons que la conclusion : l'âme n'est pas : elle n'est pas une substance, une réalité : elle n'est qu'une apparence. Il n'y a rien dans l'homme qui dise moi ; rien qui sente et qui pense. La conscience n'est point appelée en témoignage pour s'affirmer elle-même par son acte, et pour afflrmerrexistence,u::ap;t(;,derâmedontellen'estqu'unmode. Et quand bien même nous aurions une Ame, nous ne pourrions pas le savoir : l'âme est incompréhensible à l'âme ; l'homme est incompréhensible et môme inconnaissable à l'homme. On ne peut se faire aucune représentation de l'homme et de l'âme, on ne pourra jamais en pénétrer, en saisir la nature et l'essence ^.
D'abord nous ne pouvons comprendre la nature de l'homme ^ ; on ne peut môme pas s'en faire une notion telle quelle, car l'homme est composé d'une âme et d'un corps : or on ne peut comprendre ni la nature du corps, parce que nous n'en percevons que les accidents, tx (yujjL6e6Tr|X(5Ta, par exemple la couleur, et que les accidents sont différents de la substance dont ils sont les accidents; ni la nature de
« Sext. Erap., Math., Vlî, 55.
' Sext. Einp., P. Hyp., II, 27. Tautr) (ainsi, par ce raisonnement) à(rj(TTXTo; ii£çr)vev T| iTcîvocx toO àvOpcoTcou. Les sceptiques faisaient ou plutôt acceptaient la distinction entre Vimyhi\(jiç, représentation vague, incertaine, non fondf^e, et la xarâXiQ^ic» la conception ou perception vraie et rerlaine, la notion ou rationnelle ou sensible. Ils distinguent même xxtaXaiJiSâvîiv da vo»iv, P. Hyp , II, U et 10; II, 27; II, 71. Math., YII, 283). Sexlus distingue en outre les deux modes de xaTàXr,4;tç, l'une par les sens, aiaOï^aei ; l'autre par la raison, ôtavoîa. (/*. Hyp.y II, 32). Il se sert même de la dislincion de 1 acte et de la puissance, xaVsvépYetav, ôuvafiei. P. Hyp., II , 27.
3 Sext. Emp., P. //i/p., II, 22. 6 ètvOpuico; xot'vuv ôoxeî jxoi... ou {lôvov àxaxaXriTCTo;, àXXà xai àve7civ6riTo;, au moins, ajoute-t-il par précaution, si l'on s'en rapporte aux définitions qu'en donnent les dogniati^iues, mais même absolument.
l'àme par les raisons que nous allons exposer; par conséquent, on ne peut comprandre la nature du composé, de Thomme. L'homme est inconcevable à lui-même, comme Tâme, et parce que Tàme est incompréhensible, inconcevable à ellemême : 6 avOccoTTo; eup^TXETat àxaTxXTjTTTOç 8ti t^ àxaTxXviTUTOv elvat
T/jv -fu/rjv ^ et si l'àme est incompréhensible à elle-même, il en résulte qu'elle ne peut rien comprendre, et que toute connaissance lui échappe. Il n'est pas étonnant alors que les sceptiques concluent à la non existence de Tàme, TYiç uTcàpÇfiw^ TYiç 'f u/Tj; ; car qu'est-ce qu'une âme qui ne comprend rien et qui ne pense pas? Il s'agit donc de donner les preuves 2 de ràxaTaXvnj/^a de l'âme. De ceux qui ont traité de l'âme, les uns ont dit qu'elle n'existait pas; les autres qu'elle existait, d'autres enfin se sont abstenus de se prononcer. Il y a sur ce point donc entre les philosophes contradiction, Btaîpwv^a^. Si les dogmatiques] ugent cette contradiction inconciliable, insoluble, aveTutxptTov, ils avoueront par là que l'âme est inconnaissable, ttJç '^u/^viç àxaTxXïi'l^a, puisqu'on ne peut pas même connaître si elle est, ou non. S'ils jugent que le dissentiment est conciliable, qu'ils nous disent par quoi ils pourront le juger. Par la sensation ? Ils ne le peuvent pas, puisqu'ils prétendent que Tâme est une essence intelligible, voT|TT]v, c'est-à-dire se dérobe à la connaissance des sens ; s'ils soutiennent que c'est par la raison, Stxvo^a, nous leur répondrons que c'est la partie la plus cachée, la plus inconnue de l'âme, tyJ; *^'^/jis t^ àSïiXcJTaTôv è^TTiv yj Btivotx : ce qui est prouvé par le fait que les philosophes mêmes qui sont
» Sexl Emp., P. Hyp., Il, 22. Math., VII, S83 àvsmvôoTo; ôl ye à àvOptoTcoç... xai axaT(iXr,7CTo:.
^ Les preuves ! quel mot pour un sceptique qui nie qu'il y ait déinontration. 11 s'en tire par une inconséquence : c Lorsque nous disons qu'il n'y a pas de démonstration, nous exceptons le raisonnement même qui prouve qu'il n'y a pas de démonstration ». Sext. Emp., Malh,, VIII, 479. orav ysytotiev (jLr,§£u:av elvat à7c6ÔeiEiv, xa6 'virs^aîpeff'.v (per oxceptionem) Xlyop^sv toO 6stxvuv;o; Xôyou on oOx ^(jtiv ànôSei^i; » C'est d'une grande candeur.
3 C'est, comme nous le verrons, le premier des tropes d'Âgrippa, des vecatepoi SxeTcxixot. Sext. Emp., l\ llypt I, 164, sqq.
ili EtUTOtRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
d'accord pour affirmer rexist«nee de l'ârae, sont d'avis Irts différents sur la raison. S'ils disent que l'â-oie comprend pv la raison, etjuge par la raison le désaccord qui s'établit à sod propre sujet, cela revient à dire que c'est par ce qui est l« plus en question et le plus incertain qa'on jugera et résoudra ce qui est le moins en question : ce qui est absurde. Ce n'esl donc pas par la raison qu'on peut terminer le différend qni s'élève sur l'âme entre les opinions diverses et contraires, et comme il n'y a pas d'autre moyen, d'autre organe pour le juger, il est certain et prouvé que l'âme est inconnaissable. ixQiTàXT|7rti(î«Ti', c'est-à-dire au fond qu'il n'y a pas d'âme* On arrive à la même conclusion par une autre argumenlatfon : si la raison, h Noa?. se comprend elle-même, ou bien tout entière elle se comprend, c'est-il-dire le sujet connaissant sera tout entier dans l'acte de la compréhension et ne fera qu'un avec elle.oioî'énTu xaTÎ!^).!? xal jtaT3(iïi*6iv<o'* ; maisaloiïi il n'y aura plus d'objet connu et on retombe dans cette absurdité, la plus grave de toutes, de poser l'existence d'un sujet qui connaît et qui pense, et qui n'a pas d'objet à connaître et à penser. H n'y a donc pas d'âme.
Si l'on admet que l'âme peut se servir d'une partie d'ellemême pour se connaître, outre quelesphilosophes ne peuvent pas s'onteiitirepoiirilétcrminerquelleestrelte partie, ni lelri'ii où elle réside, les uns disant que c'est dans la tèto, les autredans lapoitrine. les autresdanslesméningcs-'', il faut se demander coninienl celte partie se connaîtra elle-même, et lo même argument nous prou veraqu'clle ne peutètre ton tontièrf dans l'acte de la connaissance «ans faire dispjiraitre l'olijii
' Seit Emp-, P. Hijp., Il, 33.
) Goi^as, dil Sfilas (P. Ihjp., tl. A'). r»v«ii di.'jà reconnu : rar en disant qur rien n'ciisie, il niait manifeslcmenl l'niLislentc Je l'ànio. -.vîs îiâvoiav eîvï- ;i;r. Sans dnule d'autres l'ont anirm<<e : [nais niiui ]'cloiiib'<ns ilans ces cuntradiciion-' ittphilosogihes auxquelles riun ne peut inctire lin. t'^i i|ri'esl-ce qui poun
3 Érasisiraie, d'après Plularqoe, PI. Pbil.. IV, 1iî, En*.. Prxp. Ev., XV. 6
à connaître, et nous rencontrerons la même contradiction que tout à l'heure : l'existence d'une faculté qui connaît et qui n'a pas d'objet à connaître *. Il faudra donc que cette partie se connaisse par une partie d'elle-même, et l'on peut poursuivre le même raisonnement à l'infini*. Or, le progrès à l'infini est
* Cet argument qui platt à Sextus et qu'il applique à la connaissance de rbomme par lui-même (Bfath.^ VIL 284 sqq.), prouve qu'il ne veut pas admettre le fait capital constitutif de la conscience, qui consiste en ceci, qu'elle reste une en se dédoublant en sujet et en objet. Mais ce n'est pas le seul dont il use pour prouver que nous ne pouvons avoir ni une connaissance précise et complète, ni même une notion vague de rhommc. Comme l'bomme ne peut mettre son être entier dans Pacte de la connaissance, sans en faire disparaître Tobjct. il reste donc que ce ne soit pas lui tout entier, mais une partie de lui-même qui prenne connaissance de lui-même. Sext. Emp., Maih.^ VU, 987. XetTcsrat «pa (j.t) oXov laurbv èauTÔi èitiScKXXstv, tùXk fiépei Ttv\TY)v èauToO xxtctXYj^/tv Tcotet^Oxi. Mais c'est encore là une chose des plus difficiles à concevoir : L'homme n'est autre chose qu'une masse matérielle, ^yxov, des sensations et une raison. Si c'est par une partie de lui-même qu'il se connaît, il faudra que ce soit par le corps qu*il prenne connaissance des sensations et de la raison, ou inversement que ce soit par les sensations et la raison qu'il connaisse son corps. Mais le corps est dépourvu de pensée, àXoyov, il est sourd et n'a aucune qualité qui le rende propre à la connaissance des sensations et de la raison ; et même si Ton admettait un instant cette hypothèse, comme la connaissance est une assimilation du sujet à l'objet, il faudrait admettre que le corps s'assimile à la sensation et à la raison, devient sensation et raison ; cette identité du corps et de l'âme, de la masse matérielle et de la pensée, ferait rire tous les philosophes ; car si la niasse corporelle se transfigure en pensée, l'objet à connaître, la pensée, aura disparu. Mais on peut renverser l'argument, si l'on prétend que c'est la raison ou les sens qui prennent connaissance de l'homme. Les sens ne sont que passifs, nâoxouai piôvov; ils reçoivent, comme la cire, une empreinte; ils ne peuvent rien autre chose ; si on leur attribue la faculté de connaître quelque chose, il faudra leur attribuer une nature raisonnable, 6iavo^a; fuatv; or ils sont sans raison, âXoyoï. 11 n'y a pas de sens du corps ; il n'y a que des sens particuliers qui ont chacun leurs objets respectifs et leurs limites infranchissables; ainsi, la vue connaît la figure, la grandeur, la couleur; mais la couleur, la grandeur et la figure ne sont pas le corps : car le corps est non pas le concours de la figure, de la grandeur et de la couleur, mais la substance, l'être qui possède ces propriétés. Les sens ne peuvent connaître le corps, ni se connaître eux-mêmes, ni se connaître les uns les autres. Mais, disent les dogmatiques, nous admettons très bien cette conclusion : ce que nous soutenons, c'est que la raison connaît et elle-même et les sens et le corps : f, 8'.a /ota xai tov ^yxov xai ta; acaôriaeic xa\ la(UTr,v yv^ptl^ct. Mais cette opinion est sujette à de non moins grandes objections, les unes sérieuses, les autres sophistiques, que Sextus accumule et qu'il nous suffira de ramener à celle-ci : la connaissance est une assimilation ; si la raison connaît le corps et les sens, elle s'assimile à eux, devient sans raison et ne peut plus rien connaître; son essence propre, la pensée, s'évanouit. Quant à la question de savoir si la raison peut se connaître elle-même, nous verrons qu'il n'en est rien, et quelle est à elle-même inconnaissable (Sext. Emp., Maih.^ VII, 280305-310).
' Sext. Emp., Math.y Vil, 312. xa\ oOtb»; sic â^iceipov.
négatif de toute connaksance : il est l'impossible inéine, puisqu'on nepeut jamais l'atteindre; ou on ne trouve] amais le sujet qui doit connaître, ou l'objet qui doit être connu. La connaissance est sans principe, sans commencement ou sans fin *. Donc l'âme ne se peut connaître; elle ne peutconnaître qu'elle existe ; elle n'existe donc pas. Il n'y a pas d'âme.
Cette solution extrême, qui n'atteignait pas seulement l'existence de l'âme, mais toute existence, qui aboutissait à la formule radicale : rien n'existe en réalité, ni les substa,nces, ni les qualités, ni les attributs; tout n'est qu'apparence; le bien ni le mal, le juste et Fin juste, le beau et le laid, rien ne possède une existence vraie, réelle, etcI ttxvtwv ^rfiU eîvxi ty; iX-r^atU ou (pucret*; cette solution par son radicalisme même, tout dogmatique, n'était pas généralement acceptée des sceptiques qui, entre les dogmatiques partisans de l'existence de l'âme, comme Platon, et ceux qui la niaient, comme Dicéarque, soutenaient qu'il faut s'abstenir de prononcer, è:c£5/ov3, parce qu'il n'y avait pas plus et pas moins de raisons dans un sens que dans un autre : oùSàv [aïXXov.
Dansces conditions, il est naturel que les sceptiques n'aient pas institué une analyse originale, môme au point de vue critique, de Tentendement. Cependant pour les nécessités de la polémique, toute négative qu'elle fût, ils ont bien été obligés de se rallier à une des théories de l'intelligence qui avaient cours de leur temps, et ils adoptent la plus usitée, celle qui non seulement était entrée dans l'enseignement de presque toutes les écoles, mais avait pour ainsi dire pénétré les habitudes de l'esprit philosophique. C'est ainsi que Pyrhon distingue dans la connaissance, qu'il appelle comme les Stoïciens xaTàX7j»]/tç, deux formes, deux modes, l'un par la sensation
* Sexl. Einp., Math.^ 312. Jxtte avap*/ov eîvai tyjv xaiaXYj^'iv, >îtot jir,Ô£voç eûpKTXopiévou icpcuTOu ToO TTjv xaTaXY)4;tv 7coir,<TO[i.ivov t| {XY)8ev6; ovto; toO XQiTaXrj4;o[i.évou.
« D. L., IX, 61, 101. Sext. Emp., Math,, XI, 140.
3 Sext. Emp., P. //yp., II, 35.
Si VKj6>î<je(i>;, l'autre par la raison, Sti voi^aeo);*, que Sextus pppelle Stocvoia^. Ils semblent même avoir fait une autre distinction, qui leur est spéciale, entre Vim^é-rifsiq et la xaTxXTj'Ii;. sur laquelle ils ne s'expliquent pas et ne pouvaient guère s'expliquer, puisqu'ils tenaient pour règle de ne rien définir, oûôàv ôp^Co). Ils pouvaient d'autant moins s'expliquer sur cette distinction, tout en en faisant usage, que, si l'on en juge par l'opposition des deux termes qu'ils emploient et dont ils font valoir les sens différents, Tewoia, œuvre de rÈiriv<J')ri<jiç, aurait été une représentation de l'imagination, confuse et douteuse, etlax<xT<xXirj»]/i;, une compréhension complète, précise et claire *^ Ils distinguent en outre la xoctàXiri^iç et la ^6y\^iii îtcXo);, et sont d'avis que le sceptique peut prétendre posséder la v(J7i<jiç, qui lui arrive parles phénomènes manifestes qui tombent sous les sens et lui causent des impressions auxquelles il faut bien, par la loi de la nature, qu'il cède*. Mais cette intuition, v<5irj<jiç, n'entraîne pas du tout comme conséquence la nécessité d'admettre la substantialité des choses qui se manifestent clairement à sa pensée s. La xaTaXti^j/i; se fonde et s'appuie sur l'èirtvoirjdtç : il n'est pas possible de connaître une chose sans en avoir eu antérieurement une représentation 6. L'eTt^voia semble ainsi une intuition isolée ; la xaTàX7jrj/i; enferme un jugement, mais qui ne donne qu'une apparence, et n'affirme pas l'existence des objets de l'intelligence. Nous n'avons aucun moyen de connaître les choses'', et on
« PhoUus. B\b, Qr.y Cod.. 21Î.
* Sexl. Emp., P. .^yp., II, 32. at^Oi^aei piàv... et 5à... Stavoca.
3 Sext. Emp., P. ^yp., 11, 22. ou iiôvov àxaTâXY)irTo; «XXi xa\ àv èicivoirjOf,vai Ôuvaixo tj çavtaffîa, àxardi X y)7CT o ; Jfarcai. Id., II, 70. ài^epiv6y)to; y; çavtaffta.
^ Id., ù/., II, 10. voiQ(TSCi); yàp oux âicslpy^'^x' ^ Sxgicrtxô;, oT(J.ai, ocTci te Tôv itaOrjudcawv ûitomircovTwv xaT'êvapyetav ^aivouilvcav ocùtfo tw Xoyw y'^<*" pi£vY];. 11 les affirme, (TuyxaTatiOETat, mais comme phénomènes, et cette conception porte non seulement sar les choses réelles et présentes, ûnâp/ovra, mais encore snr les choses non réelles, rà atv^S1capxTx, qui n*ont d'existence que dans et par la pensée.
* Id., »(/., 1 1. piT^ lïàvxti); elffayO'JO'ric ttjv uirapÇiv xôv vooupilvcdv.
^ Id., Malh.y VII, S83. xb yàp (jly) sinvoou(iévci>v où5è xaxaXY)çOT)vai nlçuxev. ' Sexl. Emp., P. Hyp,, II, 72. oO $uvaxai xp^ve^Oai... xà fLpayjJLaxa.
ne peut accepter comme tel l'imagination, la représentation imaginative des Stoïciens. D'abord on ne peut s'en faire aucune idée, à^repiv^Tit^v e<iTiv f, ^zvtz<t^x : c'est, dit-on, une empreinte faite dans Tâme ou dans l'ijYsixovtxciv, puisque l'âme ou r>]Ye(xov(x6v est un ttveOixx, un air chaud et ténu, ou l'essence la plus subtile d'un itveOjjlx. Mais comment concevoir dans cette essence une empreinte, semblable à celle du cachet dans la cire, une sorte de sculpture, avec ses reliefs et ses creux; comment, dans cette hypothèse, s'expliquer le phénomène de la mémoire, puisque les empreintes en se succédant dans l'esprit s'effaceraient, se détruiraient les unes les autres. La modification apportée par Chrysippe à cette explication et qui la transforme en une miraculeuse àXXo^oxriç, ÉTepo^cocrtç, ne la rend pas plus acceptable, et est sujette aux mêmes objections. Quand bien môme on pourrait s'en faire une idée telle quelle, on ne pourrait jamais en connaître réellement la nature ^ Car elle n'est qu'un état, un mode passif, :rdlOo;; or l'TjYeixovixtJv, la Siàvota, l'entendement n'est pas connaissable; à plus forte raison ses accidents.
Mais si la raison n'est pas connaissable, c'est qu'elle n'a pas le pouvoir de connaître, pas même elle-même ; elle ne peut se voir, au moins clairement, elle-même, fjL-rjB 'lau-nriv àxptêw; 6pï ; elle est en désaccord avec elle-même sur sa propre essence, sur son origine et sa génération, sur le siège où elle réside 2. Elle ne sait rien d'elle-même, pas même si elle voit, si elle sent, si elle pense ou si elle ne voit pas. si elle ne sent pas, si elle ne pense pas 3.
Cette négation absolue du fait de conscience, conclusion logique mais absurde du principe, n'était pas, chez les sceptiques, universelle : au contraire, la plupart reconnaissaient
* Sexl. Emp., P. Hyp.y II» 71. r, qpa.xaffia axotTaXrjiiTo; eatai.
' Id., id.y II, 58. àXkoL Siaçwvsî ir«pt te tr); où(T:a; aùtyjc xa\ toO tp^Tcou Tf,c levlTEb); XQ(\ ToO xltizoM (le cœur, le cerveau. le sang) èv tù iaxi.
3 .Métrodorc de Chio (Aristocl., Eus., Pr. Ev., XIV, 19, 5). o\iU\: T;{i.fi>v ov8èv ol^ev, ou5*aÙTO toOto iritepov oti$x(i.ev r; oùk ot'2a{irCv.
LA PSYCHOLOGIE DES SCEPTIQUES i77
qu'ils éprouvaient une modification, un état, comme s'ils voyaient, comme s'ils entendaient*; ils admettaient l'état de conscience comme réel, en tant qu'état subjectif, et le phénomène mental, psychique, comme certain en tant que tel : nous connaissons que nous voyons et nous connaissons que nous pensons ; nous connaissons ces états internes, mais nous ne connaissons qu'eux. Ce que nous ignorons, c'est d'une part le mode de fonctionnement de cette activité psychique, d'autre part nous doutons si cette activité interne a une cause externe, s'il y a un objet extérieur et réel qui en soit l'objet, et si cet objet, en cas qu'il existe, possède les propriétés, par exemple, la blancheur, dont nos organes nous donnent la sensation. En un mot, y a-t-il derrière les phénomènes des choses en soi, des substances et des causes, on ne peut pas en être certain, où peSatouixevoi Xi^oj^ev*. Outre ce phénoménisme, forme modérée duscepticisme, quelques-uns, iEnésidèmeentr'autres, admettaient mêmeune sorte devérité objective, dont ils plaçaient le critérium dans la généralité ou l'universalité du phénomène psychique ; ce qui apparaît à tous et universellement est vrai ; ce qui n'a pas ces caractères est faux. Ainsi le vrai, comme le dit l'étymologie du mot àXTjOeç, c'est ce qui n'échappe pas au«ens commun, t^ [xyj Xyjôov t7|v xoiv7|v yvo)[xt^v3. Pour ces modérés du scepticisme, le sens commun était un critérium de la vérité.
1 Â.-Gell., N.Att.,W,b. Âc ne videre qooque plane quidquam neque audire sese putant, sed ita pati afficique, quasi vidcant vel audiant.
* D. L., IX, 91. ÇyjTeÎTat Ô*ovx ei çaîvetai toiaOta, àXX* et xc.0 'yicôataff iv ouToi; ïx^^' Id., IX, 104. xa\ yàp xb 93tiv6[i.evov TtOé|xeOa oO^ â>; xai xoioOxov èax(. Id., IX, 103. xb (xàv ykp oxi x6de âpûuev éptoXoyoOiJiev xa\ xb Sxi x65e vooO(i.ev yiy^'^vxotJiev* noiç ô'dpwpiev 9) nû; vooO(i.ev aYvooOpiev* xa\ oxt x68e Xeuxbv 9acvExai di/]YY]{jiax'.xâ>; Xéyoïxev, ^u pe6a'.o^S(ievol 8xi xa\ éfvxcdc taxi... I&6va Se xà icckOy) ytv (ooxo(iev. Id., IX, 76, 77. C^ixelv ^Xeyov ovx (ùontp vooO(Ttv, oxt yàp voslxat Sy)Xov, àXX'c^v xalc at«70i^(je<rt (lExto^ouaiv. Seit. Eoip.* P. Uyp., I, ^2. Si6icep nep'i pièv xoO çatveaôai xoiov \ xoTov xb *Jicoxet|ievov ouSe'i; Taco; àptçiaSriXeî, iispi 5è xoO et xotoOxov ifoxtv o'ov f alvsxai CvîxsTxat. Id , tt/., 1, 19. 0X1 93tîv6xai dtdo{tcv, CY)tcOtx£v de ou icep\ xoO fatvo{iivou âXXà icip\ cxeNou h Xéyexai iiep\ xoO fatvo|&ivou.
3 Seit. Emp., Math,^ VIII, 8.
Mais le radicalisme sceptique se refusait à ces restrictions, à ces concessions qui compromettaient son principe. Il croyait avoir démontré que Thomme ne peut pas se connaître luimôme, que la raison ne peut pas prouver que nous avons une raison, que nous ne pouvons démontrer l'existence, ou rendre compte d'aucune des facultés de connaître qu'on prétend avoir découvertes en elle ; il poussait à l'extrême les conséquences de son principe, et soutenait que même en admettant que l'âme se puisse connaître elle-même, et que l'homme sous ce rapport possède une raison, un entendement, on ne pourra jamais prouver que l'âme puisse connaître les choses extérieures à elle, le monde réel *, et quand bien même nous pourrions les connaître, nous ne saurions jamais si nous les connaissons, par ce que nous ne pouvons pas nous rendre compte du mode d'opération de l'entendement, ou/ eucy^ffoaev 7C(o; xar 'aûtTjv xpivouf^ev ; cette ignorance
rend toute connaissance apparente, incertaine et douteuse. Nous ne pouvons pas connaître les choses extérieures : si Tentendement les connaissait, ce ne serait pas par lui-même, mais par l'intermédiaire des sensations ; or les sensations ne perçoivent pas les choses extérieures, elles ne saisissent pas d'objets réels : les sensations ne connaissent que leurs propres états, si même elle les connaissent. jx<5vx U eî îp» tx ÊxuTûv ttxOyi ; elles tournent sur elles-mêmes, c'est-à-dire au point de vue de Tobjectivité, elles tournent dans le vide*. La représentation sera donc la représentation de l'état de conscience dans l'acte de la représentation, et nullement la représentation du représenté, qui en diffère essentiellement'. Entre l'objet et le sujet, entre le représentant et le représenté, aucun rapport n'est concevable, n'est
* Sexl., P. Hyp.y 11, 34. tjir,TOTe ovx ivôr/oiro ôeiÇat otî on «vtoO (l'homme; xp(veff6ai fiel xà irpay^axa.
' Scxt. Emp., P. Hyp.f 11, 49. eusî rive; (lèv xsvoTcaQelv ta; aiaOTÎaet; çavîv.
3 Sexl. Emp., P. Ilyp.y II, 72. t; çavtaaîa ouv toO itâOou; ty|; xt(TOr^or£a>; edrai, oicep Siaçépei toO éxxb; vicoxeipiévou.
surtout rationnellement intelligible. Dira-t-on que ce rapport est fondé sur la similitude, que les états de conscience dans la représentation sont semblables aux réalités représentées, Sik T^ SuLOia TOC TtaÔYj tûv aIffô'rjTecov elvai toÏç èxT^ç
u:roxei[Aévoiç ? Mais comment la raison pourrait-elle connaître cette similitude, puisqu'elle ne se mêle pas elle-même aux choses extérieures dont son essence la sépare, et que les sens ne révèlent à Tentendement que leurs propres états et non la nature des choses*. Notre nature même nous rend incapables de connaître, jjn^Sev Trecpuxaixev yv^p^Çeiv *.
Ainsi, l'âme ne peut pas se connaître elle-même : elle ne connaît pas les choses et quand bien même elle les connaîtrait, ne pouvant se rendre compte du comment de cette connaissance, elle ne pourrait jamais connaître qu'elle les connaît. Que faire donc, que conclure ? Rien ; car conclure qu'on ne sait rien, ce serait encore affirmer quelque chose ; il ne faut rien déterminer ni rien définir 3; à toute question il faut répondre : pas plus ceci que cela* ; se maintenir dans un état psychologique qui, en présence des affirmations contraires, ne penche ni d'un côté nidel'autre ^; s'abstenir enfin de jugera puisque toutes les raisons se valent et se détruisent, qu'à tout raisonnement on peut opposer un raisonnement contraire ' aussi puissant pour convaincre. Or, comme juger c'est penser, il faut s'abstenir de penser, et comme le langage est toujours l'expression d'une pensée, comme l'action est la réalisation consciente ou inconsciente d'une pensée ou d'une volonté, la logique absolue du système aboutissait î\
* Sext. Emp., P. Ilyp., 7i. jat^tb aOTYj xoî; exto; lvTuy;cavoOaa \krixt xûv atffOi^aeaiv aÙTfi>v aÛTrj (à la raison) Tr,v fuaiv aùxûv (des choses externes)
« Arislocl., ap. Eus., Pr. Ev., XIV, 18, 758, c. ^ ov6àv opil^u>. D. L., IX, 61.
* oùSàv lAôiXXov ou xi |i«XXov. D. L., IX, Cl. ^ àp^e^îa. D. L., IX, lU.
^ licéxÊiv. D. L., IX, 74.
' D. L., IX, 61. C'est ViaoMytioL, ràvxtXoyîfli, appelée (IX, 74) encore Vk^xi- 6e9i; Xôywv.
rimmobilité absolue et au silence absolu, a(pa<T^a. Réduire rhomine à un état où il ne peut ni penser, ni parler, ni agir, c'est proprement l'anéantir ; et au fond c'est bien une doctrine d'anéantissement qui est la conclusion fatale, inévitable, involontaire.
Le scepticisme philosophique ne pouvait pas se supprimer lui-même en acceptant, dans leur rigueur, ces conséquences logiques de son principe ; il essayait d'y échapper, théoriquement et pratiquement, au moyen de subtilités de langage qui cachaient mal les contradictions où il s'engageait. Il prétendait sans rien définir, sans rien affirmer, exposer simplement et pour ainsi dire historiquement* les opinions des autres et les siennes mêmes, et, comme le dit Aulu-Gelle, enseigner et montrer, docere atque ostendere, qu'on ne peut rien connaître et rien percevoir*.
Comment essayait-il de montrer et de persuader, — comme si cet effort n'était pas une affirmation véritable, — comment essayait-il de persuader sa thèse et d'y ramener les esprits ? C'est ce que nous allons rechercher.
C'est une chose bien remarquable que l'impuissance des esprits les plus rebelles aux opinions communément acceptées, de se dérober complètement aux influences du milieu moral et intellectuel qui les enveloppe et les presse de toutes parts. Un des traits particuliers à la philosophie de la période dont nous étudions en ce moment l'histoire, c'est Teudémonisme cherché dans l'ataraxie, ou l'absence de toute émotion, de tout trouble dans l'âme. La science se tient de plus en plus intimement liée à la vie, la théorie et la spéculation à l'action et à la pratique. Les sceptiques ont subi cette influence, et ils ont, non seulement fait une place à l'eudémonisme dans leur système, mais, par une étrange contradic-
* D. L., IX, 7i. ôiYjyeîdOai. Id., lOi. 6iY]Yr||XXT(xfi>; >iYOii.ev.
* Â.-Geil., N. AU., XI, 5. Indicia enim rei cujusque et sinceras proprieUles negant posse aosci et percipi ; idque ipsum docere atque ostendere multis modis conantur.
tion, ils ont essayé de constituer une théorie du bonheur, et même une théorie scientifique fondée sur la négation de la science*.
C'est le fondement sur lequel Pyrrhon, avec une grande force, dit Timon^avait établi son système.
L'homme, suivant Timon qui l'analyse, veut être heureux ; pour pouvoir réaliser son désir, il lui faut considérer trois choses :