PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE
§ 1. — Problèmes généraux de la Psychologie. — DétermincUion
des facultés de l'âme.
Nous avons essayé, dans le chapitre précédent, d'exposer les opinions des Stoïciens sur l'origine, la nature et l'essence, la fin de l'âme : il nous reste à faire connaître leur description et leur classification de ses phénomènes et quelle explication ils donnaient de tout ce qui se trouve ou se produit réellement en elle et par elle.
L'âme humaine est un corps, mais elle n'est pas le corps de l'homme ni un état, par exemple une harmonie de ce corps. Le corps de Thomme est composé éminemment de terre et d'eau, matières solides et graves^ l'âme d'air chaud, sec, subtil et léger. Le corps nous est commun avec les animaux : c'est une affinité misérable, une parenté de mort ; la raison et le jugement nous sont communs avec les dieux : c'est une affinité glorieuse, une parenté de vie et de félicitée
L'âme est donc distincte du corps, et deux éléments s'unissent et se fondent pour donner naissance à l'homme K Mais ce dualisme, qui, sous l'influence des idées morales^ s'accentuera chez les derniers Stoïciens, n'est pas un dualisme de
I Epict., Dût., I, 3. duyylvgiQtv occmx^ xa\ vexpav. . t^v defav xa\ itaxopfav. > Id., id., id. d^o xaOTa tv t^ ytvéott v}(iûv iyxaTai&ii&txTat.
substance ; tous les corps, celui de Fàme comme les autres, ont une substance unique et identique, la matière, que les Stoïciens se représentent invisible, impalpable, sans qualité, sans forme, pour ainsi dire un néant d'existence, qui ne prend d'être que par la force du Pneuma qui la pénètre et qui s'y tend avec des degrés divers. La distinction de l'&me et du corps est donc simplement une opposition d'essence, à la condition de considérer l'essence comme identique aux , divers degrés de tension du Pneuma, constitutifs des qualités qui sont elles-mêmes des corps. C'est une distinction de qualité ^
Le sentiment profond, la conscience intime de l'unité comme formé essentielle de l'être, domine dans la psychologie expérimentale des Stoïciens comme dans leur métaphysique psychologique.
C'est ce qui ne permet pas de les considérer absolument comme des matérialistes ; car, si l'on se tient à la notion ordinaire de la matière, toute substance matérielle est composée de parties situées les unes en dehors des autres, partes extra partes^ et ne peut jamais atteindre l'unité véritable. Si l'âme est un corps, l'âme aussi est une , c'est-à-dire que la matière et la qualité, la substance et le principe informant se pénètrent en elle si profondément, si intimement, que si on peut rationnellement les distinguer, on ne peut réellement les séparer : ils ne font qu'un. Malgré la diversité de ses fonctions, qui ne sont des parties, comme parfois on les appelle^
1 C|ic ou manière (l*étre. Plot., StcHe. Rep.^ 43. « Les Htç ne sont que des gaz, àlpac... et Tair qui les contient, 6 avvix»v, est en même temps la cause de leurs qualités particulières et individuelles, toO icoibv Cxaorov elvai... atTio; ». Comment Pair peut- il devenir un principe d'individuation, c*est ce que les Stoïciens ne semblent pas s*étre demandé. Par sa nature même, le Pneuma, qui est un fluide éthériforme, sMl peut se localiser, ne se peut <fiviser par lui-même. L*air est un corps continu, aiSvexeç, qu'aucun vide ou m intervalle ne sépare. L*air vital interne, soit 9^ai;, soit ftme, ne fait qu*un avec Tair vital externe qui contribue à alimenter Tâme, nourrie d'ailleurs intérieurement par les évaporations du sang, comme les vapeurs de la terre nourrissent et entretiennent Télber sidérai.
s Cbrysippe, dans Gai., Hipp. et Plat. D., III, i87. |Upoc dv avt^c
ai HisToms m ia vsïcbowgxë m grecs
qm par la loealiBation de ses opérations, elle est tout etfOirê ramenée, concentrée, contenue dans Ff)Ye{Aovtx<^*, d'où elles partent tontes^ et qui se trouve dans toute âme humaine, bien plus, qui est Tftme même.
Toute âme humaine, identique en son essence à Time ttni-* versdle, a en soi r^Yt{Aovix<$v, qui est principe de vie, de sensation, de désir '. Elle est capable de sentir, parce qu'elle possède l'i^Yf fAovix^v, qui lui permet de recevoir des impressions, TuiroO^Oat, et de garder ces impressions ; car ce sont là les • caractères essentiels de Tftme : recevoir et garder les imprea* sions des choses^. C'est de r-yjyefAovixtSv que les facolfés diverses de l'âme se transportent par l'effet de la tension spontanée et naturelle du Pneuma dans toutes les parties du corps, semblable au polype qui tend dans tous les sens se» nombreux tentacules ^, à la source qui se répand en plusieiirs canaux ^ à l'araignée qui, du centre de sa toile, tisse et tend dans toutes les directions ses fils '^. L'^tfiovtx^v est la fbtte^ tion supérieure, l'élément directeur de l'âme humaine, comme le noyau central de la vie ; c'est en lui et par lui que se produisent les représentations, ^avxad^at, les instincts et les désirs, op^Aa^; c'est de là que sort la raison, 86cv 6 À^ç àvonrepi*
< Le mot T)Yepiovix6v arait éié déjà employé, mais dans son sens étymologique, par Aristote (Index de Brandis) et par les Pythagoriciens qui désignaient ainsi le soleil (Théo Smyrn., de Atiron.f p. 138) ; mais les Stoïciens ont été les premiers à loi donner un sens technique et psychologique. Il a, dans cette fonction scientifique, fait fortune ; on le rencontre d^uis lors chez les Épicuriens et chei les Aleiandri», comme un terme usuel de la langue philosophique, dont les historiens, au risque de jeter la confusion dans leurs expositions, se servent indiscrètement pour signifier rame dans les théories d'Alcméon {PL PhiL, V, 17), de Diogène d'ApoIlonie (td., IV. 17), dTSmpédbcle (rrf, IV, 5; Gai., HUt. pJiU., ch. 28), de Platon {PL PkU,, IV, 16; Stob., 1, 53).
• 6ç*o^ ou àç'ou icdtvTa liciTlTaTai.
«Eùseb., Prmp. Ev., XV, 20, 1.
« Id., M., 1. 1.
» Plut. PL PhiL, V, 4, 21.
0 Sext. Emp., IX, 102.
7 Chalëd., tfi Tim , ch. 917. Sicut aranea in medietate cassis omnia florum tenel pedibus exordia, ut quum quid ex bestiolis plagas incurrerit ex quacumque j^arte de proximo sentfat, sic anims prinapaU positum in média tede cordis temuum exordia retiaere possit, ni, qnunr quid nontiabuni de proximo recognoscsi.
«mu ^y que part le mot qui exprime la personnalité, mai. Non seulement ces facultés diverses partent de r^ysfAovtx<Sv, mais elles y sont nées, elles en sont engendrées*; elles ne sont chacune que r'y)Yt{Aovix<$v dans un état particulier de tension, imk lx<^ ^* Ce^s. est vrai non seulement des facultés intellectuelles et morales, mais des facultés dont la fonction est purement physiologique, telles que la faculté de nutrition, qui nourrit le corps, en crée les organes^ de croissance et de génération s, dont il est également le principe ^. Tous les modes de l'activité physique et psychique rayonnent de r^ Ye{Aovtx<$v comme d'un centre unique et un '^ , et se diversifient en se répandant dans les diverses parties du corps et plus particulièrement dans celles qui, par leur organisation physiologique spéciale^ peuvent servir d'organes aux divers modes de sensation et de perception. Les facultés appartiennent à une essence unique, dont le lieu physiologique est au cœur ^, et cette essence est dans son fond la raison même, qui n'est qu'un système de certaines représentations déterminées, conscientes ou inconscientes ^.
* D. L., vn, 159.
* Plut..* Plac. Ph., IV, SI. ixireçuxiTQi. C'est rT)Yei&ovix6v qui produit, xb icoioOv, les représentations, les désirs, les acquiescements de la volonté.
> Alex. Aphrod., de An,, 1J(i6, a, u, b, o.
^ D. L., VII, 159. T^ Ytvvv)T(xbv t&v (tepûv toO acf&iiatoç.
» Id., fd., 1. 1. Vil, 19.
* Le plus souvent le mot y)Ye{&ovix6v est identique an mot {^^x^* ^^^ ^^^ étant à la fois j)rincipes de vie et de pensée. Cependant les Stoïciens emploient parfois le premier de ces termes dans un sens plus restreint, pkis spécial pour exprimer proprement, xaT'tfiiav, la pensée, et l'autre dans un sens très général qui embrasse toutes les fonctions de Tetre composé, Tny SXtjv o^STxpiatv, et oar conséquent l'Tirep-ovixbv. Comme lorsqu'on dit (Sext. Ëmp., adv. Log., VII, 234) que la mort est la séparation de rame et du corps, on entend proprement par li rT)re{&ov(x6v, que le cadavre a certainement perau, puisqu'il a perdu toute raculté de penser; tandis qu'il n'est pas encore entièrement séparé de la ^yjx^i puisqu'il conserve la forme humaine : ce qui ne peut s'expliquer que par la présence encore active en lui de la crvvexTtxT) Suvat&i;.
' Mut., Plac. Ph., IV, i3: D. L., VII, 19. Oç'ou tovtwv fxaarov iifixixaxoLi ou éveoYctTai. Theodor., V, 90. SOev àicoTcéuirsTai à Xoyoc. D. L., YIl, 159. Conf. Plut., de liid., iu et 66.
* Gai., Hipp. et PL Dogm.y V, 182. duva|uic*.. t&i&c oOatac i% t^ç «apdtaç
dp{&co|jivT]c.
* Sex. Kmp. IX, 102. V. pins hautj p. 51. n. 5, c*est-4-<fire les raisons sënmiales qui président an développenaiit de U vie fégétati?» ei ponneiii aBuiale.
L'âme est ainsi une unité parfaite, dont l'activité, dans toutes ses déterminations, émane de la raison et lui est soumise ou peut et doit l'être. Elle est maltresse même des raisons séminales, c'est-à-dire des idées, latentes en elle, de fins, qui gouvernent le développement futur de l'être et même celui de l'être future c L'élément passif et irrationnel de l'âme, xh icaOir}Ttx^v, xal xh aXoyov, n'est pas différent de l'élémentrationnel, intellectuel, x&XoytxtSv, par une différence de nature. C'est partout et toujours la même âme qui s'appelle ^YC{Aovix<$v ou Stàvoia, mais qui, par suite des impressions sensibles, itàOir}, se transforme et se modifie *. c Les facultés diffèrent les unes des autres par la différence des parties ^rporelles qui leur servent de substrats. Car les esprits, xk 7cvcu{AaTa,se rendent et se tendent de l'^ycfAovtx^v, les uns dans telles parties, les autres dans telles autres, les uns vers les yeux, les autres vers les oreilles, les autres vers les autres organes sensoriels. Elles diffèrent en outre par les propriétés de la qualité du substrat qui leur sert d'organe : car, de même que l'orange a dans le même corps le bon goût et la bonne odeur^ de même r^vcfjLovix<Sv peut réunir en lui-même l'imagination y l'acquiescement, ouYxaTàOtdtc, le désir et la raison ^. •
Les facultés ne sont donc pas tant des parties, quoi qu'on les nomme parfois ainsi, que des fonctions, des modes d'actions divers d'une force centrale unique K Ce sont des qualités dans le sujet qui les contient et d'où elles se développent, et qui leur est antérieur en tant qu'il en est la substance ^. Contrairement à la doctrine de Platon et même
< Sen., Qu. Nat,, In hoc fbturi mondi spem latere. inappliqué à rTiYe{iLovix6v ce que Sënèque, dans cette phrase, dit de la mer.
« Plut., de VU. Mot., 3.
3 Stob , Ecl, I. 876.
^ Tertull., de An. y M. Non tam partes anim» habebuntur quam vires et efficacie et operae... sed ingénia^ c*est-à-dire des aptitudes et dispositions innées.
^ St4)b., td., %1k. Chrysippe et Z^non considèrent les focultés comme icoi^Tv^Taç Iv T^ 07coxt(|Uv({>, et rftme, wç oùaiav icpoiJicoxs((Uvy)v Talc duvâ|uai.
U PSYCHOLOGIE DES STOÏCIENS * d5
à celle d'Âristote, les Stoïciens rattachaient ainsi à la raison même l'élément passionnel de la vie humaine, n n'y a pour eux, dans l'âme, rien qui soit privé de raison, {ai^Scv Sx^tv xXoyov êv êauTa>, puisque Cette âme est raison même : Aussi étaient-ils amenés à nier que les animaux sans raison pûssj^t éprouver des émotions et des passions ^
L'étude des facultés ou fonctions de l'âme devient ainsi presque tout le problème de la psychologie, on pourrait dire de la philosophie.
Quel est l'objet de la philosophie, la matière de ses recherches?— Laraison. Quel est son but?— déposséder une droite raison. Qu'est-ce qu'elle enseigne ? — à connaître et à comprendre, yvûvat, les dogmes de Zenon. En quoi consistentils? — à savoir quels sont les éléments constitutifs, les principes de la raison ; quelle est la propriété caractéristique et distinctive de chacun d'eux ; la cause et l'organe de leur harmonie mutuelle ; en d'autres termes, de combien de parties l'âme ou la raison se compose ; la nature de leurs rapports et comment s'opère leur unité ; quel est le mode de leur organisation propre, en vertu de laquelle elles ont chacune leurs fonctions spéciales, et enfin quelles sont ces fonctions ou activités^. Il faut de plus suivre toutes les conséquences de ces principes et les effets de ces causes, et par exemple rechercher quelle est, dans l'âme, la partie
* Gai., V, 6, qui reproduit Plut., de Virt, Mor., 3, en igoutant tûv âX^Ycav Cc^uv açaipel ta icccOy).
* 11 est difficile de poser avec plus de précision et plus complètement le problème psychologique. Epict., IV, 8, 12: