Martin. Epist. XV
nel d'État qu on l'y amenait, comme ayant envoyé de l'argent aux Sarrasins et renié la maternité de Marie. C'était pour un pape un étrange amalgame d'accusations. On le laissa dix heures sur un grabat au milieu de la barque qui l'avait apporté, exposé aux regards, aux insultes de la populace ; et c'est seulement le soir qu'un scribe, escorté de soldats, vint le prendre pour le transporter dans la prison qu'on nommait Prandearia. On l'y laissa trois mois sans l'interroger, accablé de douleurs et de souffrances. « Je suis tordu et refroidi, écrivait-il » de cette prison : il y a quarante-sept jours qu'on ne 0 m'a point permis de me lever. Un flux de ventre ne » me laisse aucun repos; j'ai le corps brisé; je manque » de la nourriture qui pourrait me fortifier, et je prends » en dégoût celle qu'on m'apporte *. » Et dans une autre lettre il se justifiait, comme s'il en avait besoin, des calomnies dont on s'appuyait pour le tourmenter. Le sacellaire Bucoleon vint enfin l'interroger. Mais quel interrogatoire! Une série de brutalités, d'injures, de faux témoignages, d'humiliations. Martin veut parler de la foi, le préfet Troile lui coupe la parole, on ne veut que le convaincre de trahison. On le force de rester debout quand il ne peut se soutenir; et le sénat byzantin est témoin de ces atrocités. Il n'y avait là qu'un homme; c'était le pape, qui, voyant cette coalition de bourreaux, reconnaissant l'inutilité d'une défense, les conjuraitd en finir, de le livrer à la mort, se contentant de les appeler tous au tribunal de Dieu. Quand les grands de l'État se
i. Episl, XIV, ComUcs, l. VI, p. 83.
sont rassasiés de cette ignoble vengeance, on en fait jouir la populace, et l'empereur lui-même, caché par une jalousie, se repait lâchement des souffrances de sa noble victime.
Le sacellaire va dans cette cachette prendre les ordres de rinfâme Constans, et revient pour jeter à la face du pape les injures de la puissance qui l'opprime. On déchire son manteau, on le dépouille ; on le livre presque nu au préfet Troïle, qui le traîne enchaîné dans une prison nouvelle. Ses pieds étaient meurtris, ses jambes ensanglantées, et ce malheureux martyr, qui avait tant besoin de repos, n'a d'autre couche qu'un mauvais banc, où un froid rigoureux ne lui permet pas même le soulagement du sommeil. La mère et la fille du geôlier montrèrent plus d'humanité que le maître du monde et ses dignes satellites. Elles lui donnèrent un lit, elles réchauffèrent ses membres engourdis; mais la vengeance de César n'était point assouvie. La mort de ce martyr eût été un acte de clémence. Il n'en signa point l'arrêt. Il le fit languir trois mois dans cette prison malsaine. On ne l'en tira que pour le reléguer dans la Ghersonnèse, où, après six mois de nouvelles angoisses et de privations de toute espèce, il termina sa misérable vie le 16 septembre 655*. Ses lettres ne parlent ni du patriarche ni du clergé de Constantinople. Le patriarche Paul était mourant; et il faut dire qu'il ne rendit le dernier soupir qu'après avoir reproché à l'empereur sa barbarie envers un évêque. Mais il faudrait d'autres témoignages pour décharger le clergé