‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 2)Chapitre 228 sur 268 · I. ComUcm, r. IX, p. Ii · texte numérisé non relu

I. ComUcm, r. IX, p. Ii

laume le Bâtard, duc de Normandie. On sait qu'à la mort du faible Edouard le Confesseur, Harold, fils de Godwin^ s'était emparé du royaume d'Angleterre, au mépris du serment qu'il avait fait au duc Guillaume de soutenir ses prétentions, mais avec l'assentiment tacite des Anglo-Saxons, qui dominaient alors le pays. Quoique fortifié par l'alliance de tous les souverains qui se partageaient la vieille Gaule, le duc de Normandie voulut l'être encore par l'autorité du saint-siége; et le pape Alexandre U, ou plutdt son conseiller Hildebrand, ne pouvait négliger cette occasion de ressaisir l'ancienne suprématie du saint-siége, sur ce qu'il appelait sa province de Bretagne. La demande de Guillaume fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Harold fut déclaré usurpateur et parjure, frappé d'anathème comme tous ses adhérents, et le duc de Normandie, proclamé à Rome comme roi d'Angleterre, reçut une bannière bénite et une bague qui renfermait un cheveu de saint Pierre, comme les signes d'un vasselage futur à . l'égard des successeurs de l'Apôtre. Alexandre il profitait ainsi de l'esprit superstitieux de son temps; mais il savait le combattre quand il gênait son autorité, et c'est ce qu'il fît en réprimant l'insolente rébellion de quelques moines de Toscane. Ces moines s'étaient révoltés contre l'évêque de Florence qu'ils accusaient de simonie; et le peuple, ameuté par leurs prédications, demandait à grands cris la déposition de cet évêque. Ces stupides factieux offrirent de prouver leurs calomnies par le feu ; et au mépris de la condamnation qu'avait faite un pape de ces usages barbares, un moine du nom d'AIdobrandini subit cette épreuve ridicule. 11 sortit sain et sauf d'un bûcher en-

flammé, et Tévêque fut déclaré simoniaque. Mais Alexandre II eut la sagesse de rejeter un pareil jugement, il suspendit l'évéque pour calmer la sédition, fit rentrer les moines dans leur couvent, et après un examen plus éclairé, il rendit l'évéque de Florence à son diocèse, malgré Tavis d'Hildebrand lui-même qui avait ouvertement soutenu les rebelles.

Nous arrivons enfin au pontificat de cet esprit intraitable qui rêvait l'humiliation des princes de la terre et qui, sous le nom de Grégoire VII, voudra faire plier les plus forts sans l'autorité du saint-siége. Nous avons vu naître cette prétention quarante ans après la retraite de Constantin le Grand. Nous l'avons vue se manifester d'abord par des maximes contraires à la parole de Jésus- Christ; ensuite par d'impérieux conseils, par des admonitions hautaines, par des anathèmes conditionnels ou comminatoires, puis par des excommunications réelles, comme celles de Louis le Débonnaire, par un interdit jeté sur un royaume au temps de Robert de France. Nous venons de voir un Nicolas II décerner des États à des aventuriers normands, un Alexandre II qui veut enlever l'élection des évéques aux rois et aux métropolitains, et qui ose citer un roi au tribunal de TÉglise romaine. Nous allons voir des attentats plus énormes et plus désastreux de la part d'un pape qui ne craindra ni ne respectera rien de ce qu'on a respecté avant lui. Hildebrand avait rendu d'éminents ser\1ces au saint-siége en le délivrant de la honteuse tyrannie des princes toscans qui l'avaient si longtemps infesté de tant d'ignobles créatures. Les cinq papes qu'il venait de donner i Rome étaient des

hommes d'un mérite éprouvé, d'une piété profonde, d'une vertu qui contrastait avec les vices des misérables qui les avaient précédés. L'honneur de la chaire apostolique était rétabli, son autorité n'était contestée oubravée que par les évoques dont elle voulait réprimer les désordres; et ils étaient assez nombreux pour effrayer tout autre réformateur qu'Hildebrand. Mais ces évêques ne s'attaquaient qu'au pape dont ils redoutaient l'énergie, jamais à la papauté. La juridiction romaine était reconnue dans tout l'Occident, l'Espagne exceptée, où le rit mosarabique était encore adopté, malgré les efforts du cardinal Le Blanc, légat d'Alexandre II, qui n'avait pu y substituer le rit latin.

Mais ce n'était qu'une question de liturgie; des difficultés plus importantes se présentèrent à l'esprit d'Hildebrand au moment où l'acclamation populaire l'appela à régir le monde catholique. On peut même dire qu'il fut d'abord embarrassé de la situation qu'il s'était faite. Allait-il se conformer à l'arrogante maxime qu'il avait jetée à la face du ministre de Henri IV, ou suivre l'exemple de ses prédécesseurs à l'égard de la puissance temporelle? Personne autour de lui ne se posait cette question, et il est probable qu'il en était seul préoccupé. Quelle était d'abord la puissance dont il avait à réclamer l'autorisation? Il n'y avait plus d'empereur, Henri n'était que roi d'Allemagne. Mais depuis un siècle et plus, les Romains étaient habitués à voir venir ce diplôme du trône germanique; depuis le premier des Othons, vingt-quatre pontifes avaient reconnu ce privilège de l'empire; et tes deux ou trois qui s'étaient abstenus s'en étaient excusés de

manière à confirmer le droit, c C'était, comme dit Gibbon, 1 une maxime de jurisprudence que le prince élu dans 1 une diète d'Allemagne acquérait au même instant les 1 royaumes subordonnés de Tltalie et de Romel » Ce trdne était alors occupé par un jeune prince qui avait agacé Torgueil d'Hildebrand par ses folies et ses outrages. Mais c'était vers ce prince que se tournaient les alarmes de tous ceux qui redoutaient Tavénement du nouveau pontife. Les opposants clercs ou laïques assiégeaient déjà ce trône de leurs craintes et de leurs avertissements. Hildebrand ne l'ignorait pas, et il savait que pour frapper à coups sûrs, il fallait d'abord s'affermir sur ses pieds.

C'est de l'Allemagne qu'étaient venus les derniers antipapes et les derniers schismes qui avaient troublé l'Italie; et un nouveau rival que Henri IV lui aurait suscité eAt embarrassé l'ambition d'Hildebrand. Les princes souve* rains pouvaient prendre parti pour celui qui aurait défendu les prérogatives qu'ils exerçaient eux-mômes k l'égard de leurs évêques. Il lui importait donc que sa puissance ne pût être contestée, et il n'était pas homme k reculer devant cette pensée, que le roi dont il méditait l'humiliation était celui-là même qui pouvait seul rendre sa puissance incontestable. Une telle pensée aurait troublé une conscience étroite ; elle ne suggéra peut-être à Hildebrand qu'un nouveau motif de se venger de l'obligation que lui imposait une odieuse coutume. Quoi qu'il en soit, ses députés partirent pour l'Allemagne, et je ne peux croire le trait d'audace que lui prête le protestant Spener ^ Selon cet auteur, Hildebrand, suppliait le

1, Tcm. I, liv. V, ch. iv.

roi de ne pas confirmer son élection, en lui déclarant que, s'il restait pape, il était résolu à le punir de ses crimes. Ce trait est démenti par sa dissimulation constante depuis le moment où il s'était décidé à reconnaître ce privilège de l'empire. Il a bien manifesté la résolution que Spener lui prête, mais dans une lettre confidentielle à Godefroy le Bossu, duc de Lorraine, que son mariage avec la comtesse Mathilde venait de faire comte de Toscane et dont il avait éprouvé Tamitié. Il y affecte même une douceur dont il était peu capable : il y dit qu'il avertira Henri IV fie changer de conduite dans l'intérêt même de sa couronne, et que, s'il l'obtient, il en sera aussi joyeux que de son propre salut, mais que si Henri persiste, il n'est pas disposé à souffrir ses désordres. C'est ce que répétaient à ce même roi les prélats et les seigneurs qui redoutaient cette exaltation. Le malheur du roi vint de ne pas les croire. Il envoya le comte Ebérard à Rome pouréclarcir tout ce qu'on lui disait de l'orgueil et des intentions du nouveau pape, et ce comte fut séduit par les semblants d'humilité et de modestie dont s'enveloppait Hildebrand. Les honneurs extraordinaires dont cet ambassadeur fut environné consommèrent son aveuglement ; et, malgré les conseils qui auraient épargné bien des malheurs au monde chrétien, Henri IV signa cette désastreuse confirmation, ou plutôt l'arrêt qui allait le livrer lui-même à des humiliations inouïes.

Hildebrand, devenu Grégoire VII, ne tarda point à le détromper ; il était impatient de signaler son ingratitude. La seconde année de son pontificat commençait à peine, et dans le premier synode qu'il tint à Rome, il défendit

aux évéques,sous peine d excommunication, de recevoir d'aucun laïque l'investiture d'aucun bénéfice, et prononça le même anatbème contre les laïques qui oseraient la donner. C'était attaquer d'un coup tous les rois du monde catholique. Disons en peu de mots ce qu'était cette investiture. C'était une coutume ancienne, mais elle avait souvent changé de forme. Les rois et les seigneurs investissaient d'abord les prélats, comme les comtes et les chevaliers, en leur présentant une baguette ou un rameau; mais il parait que, vers le dixième siècle, des clercs ayant procédé sans délai à leur consécration pour frustrer les droits de ceux qui leur conféraient une dignité ecclésiastique, les rois ordonnèrent qu'à la mort d'un évêque, sa crosse et son anneau leur seraient apportés, et que son successeur serait obligé de venir les prendre de leurs mains. On a voulu faire remonter cette manière d'investir un prélat à Louis le Débonnaire, mais il est plus certain qu'Othon le Grand fut le premier à faire usage de cette formalité; et comme l'approbation royale n'était pour le pape qu'une sorte d'investiture, l'anathème de Grégoire VII frappait en même temps le roi dont il l'avait reçue. Les révoltes des Saxons^ des Thuringiens et des Bavarois contre Henri IV lui offrirent bientôt loccasion de mêler sa politique aux affaires de ce royaume. Il se présenta comme arbitre entre les rebelles et leur maître, ou plutôt comme juge suprême de cette querelle ; convoqua un concile en Allemagne, et désigna pour le présider les cardinaux d'Ostie et de Palestrine. Henri IV voulut enlever à ses ennemis l'appui du saint-siége, et, pour l'attirer à sa cause, il s'avança au-

devant des légats jusqu'à Nuremberg ; mais quelle fut sa surprise quand les dignes envoyés de Grégoire VII refusèrent de communiquer aveciui, s'il ne se faisait d'abord absoudre de l'anathème dont Alexandre II Tavait frappé pour le punir d'avoir vendu des bénéfices ecclésiastiques et de n'avoir point obéi à l'ordre de se rendre à Rome pour s'y purger de cette simonie f L'impudence était grande puisque le pape avait communiqué lui-même avec ce prince en lui faisant part de son élection, en sollicitant son approbation, en faisant confirmer par lui les suffrages du peuple et du clergé romain ; et si la conduite des légats leur avait été dictée par le pape, je ne connais ni argument ni principe qui puisse l'en justifier. En approuvant une telle conduite, les avocats du saint-siége ont laissé croire que les Papes avaient une autre morale que celle qu'ils avaient mission d'imposer au reste des hommes. Mais ont-ils le droit d'incriminer la dissimulation de Henri IV qui, se voyant une terrible guerre sur les bras, et craignant d'être abandonné comme excommunié par un peuple superstitieux, se soumit à la plus honteuse pénitence pour obtenir son absolution ?

Ses évêques s'en indignèrent. Liémar, archevêque de Brème, légat né du saint-siége en Allemagne, s'opposa à la tenue du concile; celui de Mayence et beaucoup d'autres soutinrent cette opposition : ils se déclarèrent supérieurs aux légats et alléguèrent que le pape seul pouvait ouvrir cette assemblée. LfCs deux légats furent obligés de repartir, mais Grégoire VII ne se tint pas pour battu. Il déposa l'archevêque Liémar. Il ordonna aux ministres, aux principaux officiers de la couronne de venir

à Rome se justifier d'avoir conseillé à leur maître la vente qu'il ne cessait de faire des bénéfices ecclésiastiques. Hildebrand croyait masquer par ces ménagements pour le prince la haine qu'il lui portait ; mais cette nouveauté n'était qu'une atteinte de plus aux droits de la royauté. Dans un concile ouvert à Rome le 24 février 1075, il excommunia les cinq oflSciersqui n'avaient pas obéi à sa sommation; il suspendit ou déposa les cinq ou six évéques d'Allemagne et d'Italie qui avaient pris parti pour l'archevêque de Brème. II renouvela l'anathème dont il avait déjà frappé Robert Guiscard et ses Normands qui s'étaient rués sur la marche d'Ancdne, et dont sa colère n'avait point arrêté les incursions. Le roi de France Philippe était l'objet d'attaques plus virulentes. Hildebrand prêchait la révolte dans son royaume en écrivant aux évêques et aux seigneurs contre ce roi qu'il chargeait de tous les crimes, qu'il accusait de perdre ses États par son indulgence pour tous les vices dont ils étaient infestés. « Il ne mérite pas le nona de roi, leur disait-il, ce ja'est • qu'un tyran qui se vautre dans l'infamie, qui excite ses 1 sujets au crime par son exemple*. • La tolérance des évêques n'est à ses yeux qu'une criminelle conriplîcité. Il leur commande de se séparer du roi. Ils ne répondirent point à ces philippiques contre leur maître; mais ces mêmes lettres attaquaient leur incontinence, leur simonie, leurs adultères, leur enjoignaient d'abandonner leurs femmes et leurs concubines; et ils répondent alors par des injures; ils le traitent d'hérétique, comme contre-

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