INNOCENT III
Il n'entre point dans mon sujet de raconter la révolte des enfants de Henri II contre leur père, la protection accordée par Louis le Jeune k ces enfants rebelles, la complicité de la reine Éléonore avec ses quatre fds, les soulèvements des Poitevins et des Bretons, l'irruption des comtes de Flandre et de Boulogne dans la Normandie, celles du roi d'Ecosse et d'une armée de Flamands en Angleterre, les revers du roi de France, la défaite plus sanglante de ces Flamands et des Écossais, la captivité de leur prince et l'hommage de sa couronne au roi d'Angleterre. Mais je ne puis passer sous silence la pénitence que la peur et la superstition imposèrent à Henri II entre ses succès de Normandie et ses victoires dans son royaume. Il attribua ses malheurs domestiques et toutes les guerres qui en étaient la suite, à la colère de saint Thomas, et s'en alla, pieds nus, se prosterner devant son tombeau, y passer un jour entier en prières, et livrer le lendemain ses épaules nues au fouet des moines de Cantorbery. Il se rendait indigne des victoires qu'il avait remportées et de celles qu'il allait remporter encore;
ir Dieu, qui tient à la dignité des rois, n'exigeait pas e lui ces honteuses humiliations, que ses ennemis prirent même pour une détestable hypocrisie. Il fut plus grand en pardonnant à ses indignes fils, et plus digne du trône en assurant par des lois justes et sages la prospérité de son royaume.
Frédéric Barberousse eut son tour. Ses antipapes n'avaient servi qu'à entretenir ses évéques dans le schisme, mais une guerre aussi longue les avait fatigués. Celui qu'il entretenait dans Rome n'y exerçait qu'une autorité précaire et souvent insultée. Ses guerres d'Italie ruinaient ses armées; les Lombards le harcelaient de leurs perpétuelles révoltes. Ils l'avaient forcé de lever le siège d'Alexandrie, ville nouvelle qu'ils venaient de bâtir à peine sous le nom du pape. Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, formait en Allemagne Une coalition puissante. Frédéric sentit la nécessité de se réconcilier avec un pape qui venait d'humilier un plus grand roi que lui. Sa première tentative ne fut point sérieuse; il ne voulait que gagner le temps de lever une armée nouvelle ; mais cette armée fut défaite par les Lombards au mois de mai 1176, il faillit périr lui-même dans la déroute, et il mit bas tout orgueil et toute hypocrisie *. L'archevêque Veremond de Magdebourg et deux autres évéques allèrent trouver le pape à Anagni, où, après quinze jours de pourparlers, la paix fut conclue à condition que les Lombards et le roi de Sicile y fussent admis, et que les terres de la comtesse Mathilde fussent rendues au saint-siége. Venise fut
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désignée pour l'entrevue de l'empereur et du pape. Onze galères siciliennes y portèrent Alexandre III; le doge et les magistrats vinrent au-devant lui et le reçurent avec les plus grands honneurs. L'empereur y arriva le 24 juillet 1177, et le lendemain, dans l'église de Saint-Marc, commencèrent les humiliations d'un prince qui avait lutté dix-huit ans contre le despotisme des souverainspontifes. Il se dépouilla du manteau impérial, et, une verge à la main, il ouvrit au pape un chemin vers l'autel à travers la foule qui encombrait la basilique. Pendant la messe il alla baiser le pape qui l'avait absous la veille ainsi que tous ses adhérents; il renia ses trois antipapes, abandonna Callixte III à la merci de ses ennemis, ramena humblement le pape jusqu'à la porte, lui tint rétrier pour monter à cheval, et, la bride à la main, il le reconduisit dans son palais. L'empereur accorda une trêve de six ans aux Lombards et de quinze au roi de Sicile. Le comte de Diesse la jura en son nom sur l'Évangile, sur les reliques de saint Marc^ sur la vraie croix, et douze princes de l'empire la jurèrent après lui. Le jeune Henri^ déjà couronné roi de Germanie par Callixte, fut reconnu par Alexandre III, et les évêques allemands vinrent l'un après l'autre recevoir l'absolution de ce pontife. Teljest le récit d'un domestique du pape et de l'archevêque Roinuald de Salerne, qui étaient présents à toutes les cérémonies de cette réconciliation. Mais des chroniqueurs plus modernes ont pensé que ces humiliations ne suffisaient pas à la gloire du saint-siége. Ils ont imaginé que le pape avait eu l'insolence de mettre le pied sur le cou de l'empereur pendant que les cardinaux
chanlaient : Super aspicum et baêiHetM (BMibutabis. Attcan historien raisonnable n'a admis une version pareille. L'abbé Fleury Ta méprisée, et plusieurs historiens allemands ont gratuitement observé que le fierBarberousse n'eût pas souffert cette insulte. Je n'en sais rien, la royauté était bien bas, et ce César bien dégénéré.
Alexandre III rentra enfin dans Rome aux acclamations du peuple. Les sénateurs lui rendirent foi et hommage, lui restituèrent les droits régaliens dont ils s*étaient emparés, et parurent renoncer à leur fantôme de république. Le pape se montra digne de sa victoire en pardonnant à l'antipape Gallixte. Il tint plusieurs conciles pour remédier aux abus que le schisme avait introduits dans une Église si longtemps divisée. D y fit décider que nul ne serait pape légitime, s'il n'obtenait les deux tiers des voix des cardinaux; que nul ne serait évèqua avant trente ans accomplis, et s'il n'était né d'un légitime mariage. Il résulte des canons de celui de Latran un grand témoignage du faste des prélats, puisqu'on réduit à cinquante chevaux le train des archevêques voyageant et celui des évêques à trente. On leur défend de lever des impôts sur leur clergé; on défend également aux magistrats d'en lever sur les églises. Les hérétiques ne furent point oubliés, notamment ceux du Languedoc qui furent livrés au bras séculier. L'abbé de Clàirvaux et d'autres envoyés de Rome parcouraient l'Albigeois et le comté de Toulouse, ameutant les seigneurs les uns contre les autres, contraignant à l'abju* ration et à la pénitence tous ceux qui étaient soupçonnés d'hérésie. Cet abbé de GlairvauXi deventi cardinal et
évéque d'Albcine, y retint en 1181 avec une armée, ptit le château de Lavaur, battit Roger deTrencavel et autres seigneurs du pays, et les contraignit à abjurer leurs erreurs, qu'un pape moins modéré qu'Alexandre punira plus tard par d'efiTroyables supplices. La querelle de deux archevêques qui se disputaient Téglise de Saint-André d'Ecosse, vint affliger les derniers jours du pape. Les chanoines avaient élu le docteur Jean, et le roi Guillaume avait nommé son chapelain Hugues. Le sous-diacre Alexis vint de Rome comme légat. II sacra Jean et déposa son compétiteur. Mais le roi bannit Jean de son royaume, et l'archevêque d'York, nouveau légat d'Alexandre, excommunia Guillaume et jeta l'interdit sur l'Ecosse. Ce pape ne vit point la fin de cette querelle. Après avoir pris et relégué dans un cloître un quatrième antipape nommé Lando que les comtes Frangipanes avaient substitué à Callixte, Alexandre termina son pontificat de vingt-deux ans le 13 août 1181. II défendit constamment tous les droits qu'avait usurpés le saint-siége, mais il le fit avec une modération qui honore sa mémoire; il triompha sans trop de violence des deux plus grands monarques de l'Europe, de la rébellion de leurs évêques, de quatre antipapes et de la séditieuse indépendance des Romains qui l'avaient chassé cinq à six fois de sa capitale. Quand je considère enfin les mécontentements et les justes alarmes jetés dans toutes les cours et dans toutes les Églises par les maximes et les entreprises de Grégoire Vil, je ne crains pas de dire qu'Alexandre III sauva la papauté par une modération qui ne fut point sans grandeur. Le même jour de sa mort les cardinaux lui donnèrent
pour successeur Tévêque d'Ostie, Hubalde, qui prit le nom de LucellI; et le droit exclusif qu'ils s'attribuèrent excita les mécontentements d'un peuple qui jouissait de ce privilège depuis les.premiers temps de l'Église. Les Romains respectèrent cependant le repos du nouveau pape pendant plus d'une année, mais ils le chassèrent dès le commencement de 1183; ils proclamèrent encore une fois leur liberté, et s'en rendirent indignes par les atrocités de toute espèce qu'ils commirent dans la campagne de Rome. Christien, archevêque de Mayence, descendit m Italie avec une armée pour les combattre, mais la mort de cet archevêque dispersa cette armée, et Luce III fut réduit à exercer sa papauté dans les villes de Velletri et de Vérone. Dans la première il leva l'interdit jeté sur le royaume d'Ecosse, à la prière du roi Guillaume, et, donnant l'église de Saint-André à l'archevêque choisi par le roi, il satisfit son compétiteur en lui conférant Tévêché de Donquelde. Il tint un concile à Vérone le 1*" août 1184; il y fit condamner les Romains comme ennemis de l'Église; il y disputa contre Frédéric Barberoussequi retenait encore l'héritage de la comtesse Mathilde après l'avoir cédé au pape Alexandre, et qui s'en retourna tranquillement sans rien conclure. L'excommunication des Albigeois y fut renouvelée avec des menaces atroces, et Luce ni se posa en souverain temporel du monde, en ordonnant, sous peine d'anathème et d'interdit, aux comtes, barons et consuls des villes de prêter main forte à l'Église pour la poursuite des hérétiques. Il refusa à l'empereur la réhabilitation des clercs ordonnés par les antipapes. Il eût mieux fait de manifester sa colère contre les Grecs
de Constantinople qui, après la mort de Manuel Comnène et sous le gouvernement du féroce Andronic, massacraient les Latins que le premier avait sans cesse favorisés. Un ' légat qu'Alexandre y avait envoyé pour travailler à la réunion des deux Églises, avait péri dans ce massacre et ' Luee III ne prolesta pas même contre cet assassinat. Il . ne montra de pitié que pour les malheureux chrétiens de Syrie. Le roi de Jérusalem Baudouin IV ne pouvait ' lutter contre Saladin; le prince Boëmond d'Antioche chassait de ses États son patriarche et ses prêtres, qui voulaient le forcer de quitter une concubine et de reprendre sa femme légitime. Mais ces ecclésiastiques ne valaient pas mieux que leur prince. Le patriarche de Jérusalem Héraclius, que Baudouin envoyait au pape pour • réclamer les secours de l'Europe, était le plus débauché . des hommes; et cet infâme fut reçu avec une grande distinction par le pape et par le nouveau roi de France Philippe-Auguste. Mais il n'obtint que des promesses dont le pape Luce III ne vit point la réalisation. Il mourut à Vérone, le 24 novembre 1185, et fut immédiatement remplacé par le Milanais Hubert Crivelli,qui fut le pape Urbain III.
Ce vieillard n'écouta pendant son court pontificat que le ressentiment des affronts et des calamités dont Frédéric Barberousse avait accablé sa ville natale. Il commença par réclamer l'héritage de la comtesse Mathilde que Tempereur voulait garder; il l'accusa de s'emparer des meubles des évéques morts, de voler les revenus des monastères de religieuses. L'archevêché de Trêves était un autre sujet de discorde. L'empereur l'avait donné au primat Rodolphe, et le pape Luce III avait soutenu Tarchi- II 21
diacre Volmar qu'une partie du chapitre avait é|u. Urbain III le soutint k son tour et le créa cardinal pour braver Tempereur qui ^vait eu T^udace de donner l'investiture ^ un archevêque. Frédéric n'était plus assez puissant pour répondre en maitre; et crut fortifier son parti en Italie en mariant son fils Henri à Constance de Sicile, fille posthume du roi Roger, et l'héritière du roi Guillaume II. Ce mariage fut célébré à Milan le 27 janvier 1186, et le même jour l'empereur fit couronner son fils comme roi de Germanie par le patriarclte d'Aquilée. I^e jeune Henri prit dès ce jour le titre de César et se montra plus hostile au saint-siége que son père. Mais Urbain UI proclama la nullité du mariage et du couronnement : il excommunia tous les ecclésiastiques qui avaient coopéré à l'un et à l'autre, et soutint que les empereurs n'avaient pas le droit de transmettre ce titre à leurs enfants, qu'au pape seul il appartenait de le donner. Frédéric rentra en Allemagne pour conférer avec les évéques qui avaient d'abord donné raison au pape; et ses explications les ramenèrent à son parti. Ils récrivirent à Urbain III, et cet altier pontife menaça l'empereur de ses foudres *. Mais la mort ne lui laissa pas le temps de les lancer. La perte de la bataille de Tibériade par les croisés et la prise de Jérusalem par Saladin lui portèrent un coup si terrible qu'il en mourut de douleur à Ferrare, le 19 octobre 1187.
Le sceptre de TÉglise passa dans les mains du cardinal Albert, qui la gouverna deux mois à peine sous le nom de Grégoire VIU. Il parut oublier toutes les querelles de