‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 2)Chapitre 8 sur 268 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

TERTULLIEN ET SAINT CYPRIEN 194 à ^m

Une question de discipline divisait alors lés chrétiens orthodoxes. Elle était relative à la célébiratioii de la fête de Pâques. Les Églises d'Asie la célébraient cominé les anciens Juifs, le quatorzième jour dé la luné de Nisan, à quelque jour de la semaine qu'il aî*rivât; et l'apôtre saint Jean avait fait conserver cette tradition clans l'Asie entière, tandis que llonle, Alexandrie et l'Occident tout entier, la renvoyaient au dimanche, c'està-dire au jour de la résurrection. Pendant son séjour dans la capitale de l'empire, saint Polycarpe avait essayé de concilier les deux opinions. II avait eu plusieurs conférences avec Tévêque Anicet, sans qu'aucun des deux eût sacrifié la coutume de ses devanciers. Mais en bons et vrais chrétiens, ils avaient eu l'un et l'autre la sagesse de reconnaître que ce point de controverse n'était pas assez important pour devenir un sujet de division entre les Églises. La paix n'en fut pas troublée ; et l'historien Hégésippe, qui visita quelque temps après les principaux évéques de l'Orient et de l'Occident, remarquait avec bonheur l'unité de doctrine qu'ils sui-

vaient tous, sans s'occuper du jour où les uns et les autres croyaient devoir célébrer la fête de Pftques.

Le sage Soter, le successeur d'Anicet, partagea ses sentiments pacifiques. Il ne cherchait à se distinguer que par Fabondance de ses aumônes, et l'évéque Denys de Corinthe, dans une lettre adressée à TÉglise de Rome^ la remercie ainsi que son pontife, des secours qu'ils ne cessent d'adresser aux pauvres des autres Églises. Mais Éleuthère, en succédant à Soter, l'an 179, dans les derniers temps de Marc-Âurèle, ne montra point le même esprit de fraternité. Il parle aux fidèles et à ses collègues avec une hauteur inusitée jusqu'à lui. Il s'essaie d'abord en déposant les prêtres Blaste et Florin comme sectateurs, de Yalentin et de Marcion ; et quand ce même Blaste, s'emparant de la question de la Pâque, prêche ouvertement dans Rome la coutume judaïque, Éleuthère condamne cette coutume et ceux qui la propagent par un décret qui confirme la doctrine des Occidentaux. Le pape Victor qui lui succède porte dans cette querelle la vivacité du sang africain qui fermentait dans ses veines. Son caractère irascible s'est d'abord manifestéj en tonnant contre un certain Théodote, misérable corroyeur de Byzance, qui niait la divinité de Jésus-Christ et qui avait osé s'étayer de ses propres doctrines. Bientôt après l'hérésie des Patropassiens ou du Phrygien Praxéas qui soutenait l'identité du Père et du Fils, au point de les confondre sous le nom de Christ dans le même supplice, avait fourni aa pape Victor une seconde occasion de montrer toute l'âpreté de son caractère; et il se saisit enfin de la question de la Pâque, dans l'intention d'im*

|K>stT à ^tl^li^e tout entière la suprématie de son siège, (lette ({uestion s était fort envenimée depuis la mort de saint Polycarpe. L'opinion des ( krcidentaux et des Alexandrins« n'étant plus repoussée par sa puissante parole, avait gagné la plupart des Églises d*Asie. Une décision canonique était devenue nécessaire, et plusieurs conciles furent assemblt^ |>our en décider. Le premier fut tenu à ('«ésarée sous la présidence de Théophile son évêque, et de Narcisse, évét[ue de Jérusalem. U» second fut ouvert dans le roj-aume de Pont par l'évéque Palmas; et un troisième fut conviMiué dans les (laules par le nouvel évéque de Lyon, par le même Irénée, qui ne songea pas ik en demander la i^ermission au siège de Rome, dont on pn^tend qu'il avait proclamé la prééminence. Dans ces trois conciles, en Asie comme dans la Gaule, prévalut enfin la doctrine contraire à celle de saint Jean, de saint Polycar|K> et des anciens Juifs, et la célébration de la Pûque fut tîxéi» au dimanche ((ui suivait le quatrième jour de la lune. Victor, informé de la convocation de ces conciles, s était hâté d>n convoc|uer un quatrième dans lu ville de Home, mais sa déc^ision avait été devancée par celle des trois autres. Elles étaient cependant toutes conformes, et rtlglist* devait croire que la querelle était vidée.

Lorgueil du pape Victor en jugea autrement. La lettre synodale des Pères de r.ésarée portait quils avaient adopté le dimanche, conformément à ce qui se pratiquait dans l'Église tl'Alexandrie , et Victor s*indigna que son Église ne fût pas même mentionnée. Il découvrît que celle d'Kphî'se n'avait pris aucune part à ces as-

semblées, que Polycrate, son évêque. et tous ceux de sa province conservaient encore la coutume judaïque, et c'est sur eux qu'il fit tomber sa colèi'e, pour faire à leur égard un acte de suprématie et pour attirer à son siège tout l'honneur de la décision des quatre conciles. Il écrit à Polycrate et à ses collègues pour leur reprocher leur dissidence. Sa lettre n'est point arrivée jusqu'à nous, mais nous avons la réponse de l'évéque d'Ëphèse. Elle nous a été conservée, du moins dans ce qu'elle a de plus essentiel, par saint Jérôme : et les termes de c>ette réponse révèlent tout ce que la lettre devait renfermer de blessant pour la dignité des évéques de cette province. On y voit que le pape Victor avait mandé à leur métropolitain de les convoquer sur-le-champ, et ce commandement, postérieur à la décision des conciles, était accompagné des menaces les plus acerbes, puisqu'elles allaient jusqu'à l'excommunication de Polycrate et de ses suffragants , s'ils persévéraient dans l'ancienne coutume. Polycrate répond qu*un vieillard de soixante-cinq ans, qui a acquis un peu d'expérience par ses voyages et par l'étude des Écritures, ne tremblera point devant des menaces : a Je tiendrai tête à l'orage, ajoute-t-il ; et comme mes maîtres et devanciers, je dirai qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. • Cette réponse du métropolitain d'Éphèse est, suivant l'usage de l'Église primitive, communiquée à tous les sièges de la chrétienté, et une explosion de surprise et de mécontentement se manifeste de toutes parts contre Tévéque de Rome. Ceux-là même qui ont adhéré ou coopéré à la dérision des quatre conciles se soulèvont

contre la contrainte que le fougueux Victor veut imposer aux dissidents; et c'est saint Irénée qui se signale alors entre tous par les plus vigoureuses remontrances, au mépris de ce qu'on lui a fait écrire sur la prééminence du siège de Rome. Il rappelle à Victor l'exemple de ses prédécesseurs, qui, tout en maintenant, dit-il, certaines observances dans leur Église, n'en respectaient pas moins l'opinion des autres évoques, et ne retranchaient personne de la communion des fidèles pour quelque différence dans la discipline. Saint Irénéé lui parle au nom de tous les évêques de la Gaule. Il lui conseille de revenir à des sentiments de paix et de charité, de ne pas troubler ainsi la paix de l'Église. Il écrit en même temps à ses frères d'Asie pour atténuer l'effet des menaces de Victor; et ce malheureux essai de suprématie, tournant à la confusion de l'évêque de Rome, ne sert qu'à prouver encore une fois que cette suprématie appartenait plus au mérite d'un évêque qu'au titre primordial de son siège. Saint Irénée l'exerçait alors aux mêmes conditions que saint Polycarpe Tavait exercée de son temps; et en présence de cette opposition si manifeste aux sentiments de l'évêque de Rome, que devient cette puissante autorité, cette prééminence qu'il lui aurait attribuée? Gomme prêtre, il aurait écrit que rÉglise romaine était la dépositaire des traditions, des doctrines des apôtres saint Pierre et saint Paul, que toutes les Églises devaient s'y rallier; et, comme évêque, il reproche au successeur de ces apôtres de vouloir imposer ses décisions à ceux qui ne veulent pas les admettre. G'esl lui, c'est saint Irénée qui fait acte de supério-

rite, et les évêques d'Orient ne s'y trompent point. Celui de Lapdicée, l'Alexandrin Anatole écrit en 270 l'histoire de cette querelle, et c'est à saint Irénée que cet historien attribue tout l'honneur de la solution *. L'Église d'Éph^se n'en conserva pas moins la tradition judaïque, et la célébration de la Pâque ne fut uniformément établie que par le concile de Nicée.

C'est pourtant à ce débat que les avocats du saintsié^e ont voulu faire remonter la reconnaissance de sa supériorité sur les autres Églises. Ils ont vu un excercice incontesté d'une autorité préexistante dans le commandement adressé par Victor à Polycrate , et ils ont fait découler un droit d'une prétention avortée. * On trouve même dans les dissertations sur les cinq livres

des Hérésies^ qui précèdent le texte de saint Irénée

dans l'édition de 1709, des témérités fort étranges de la

part des bénédictins qui les ont rédigées, ou plutôt de Dom Massuet qui s'en est fait l'éditeur. On lit ^ que saint Victor, souffrant impatiemment c^tte diversité'de coutumes, ordonna à tous les principaux évoques de convoquer les synodes de leurs provinces pour discuter ce point de discipline. Le bénédictin nomme mrme plus loin les Églises d'Asie, de Cilirie, de Syrie et Mésopotamie, et cite en marge les chapitres 23 et 24 du cinquième livre d'Eusrbe en témoignage de ses assertions. Êh bien! les chapitres cités ne contiennent ni l'ordre de convocation ni le nom des Églises auxcjUi'lles le pape Victor r aurait adressé. Il demeure constant que

j. Egid. Bûcher., Doctrina teinj^orim.

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