‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 2)Chapitre 86 sur 268 · Dom Ruinart, Com. sur Victor · texte numérisé non relu

Dom Ruinart, Com. sur Victor

ses persécutions contre les catholiques. Il condamna le comte Armogaste à garder les troupeaux, il livra les femmes nobles pour épouses à des muletiers. Si les chrétiens montraient quelque joie au moment du martyre, il leur laissait la vie pour les livrer aux plus rudes, aux plus ignobles travaux. Les prêtres ariens conduisaient les meurtriers dans les assemblées des fidèles et assistaient aux égorgements. La Sicile, où Genséric porta ses dévastations, fut aussi témoin de ces atrocités ; et Tarianisme exerçait partout sur ses pas ses horribles vengeances.

Pendant ce temps des conciles se tenaient à Orange et à Vaison. Les évoques de la Gaule maintenaient ce privilège et ils établissaient des règles de discipline sans consulter la cour de Rome. Le pape Léon en approuve l'usage dans une lettre qu'il écrit à Anastase de Thessa- Ionique pour lui confirmer le titre de son vicaire. Il se réserve seulement les appels et les causes majeures. Il ne prononce même dans ces affaires qu'après avoir pris l'avis d'un synode. C'est ainsi qu'il en agit avec Hilaire, évéque d'Arles. C'était un homme plus que simple dans ses mœurs et dans ses vêtements. L'été comme l'hiver, il n'était couvert que d'une tunique, marchait pieds nus, et travaillait de ses mains soit à la terre, soit à des filets. Il vivait avec son clergé, ne se réservant qu'une cellule dans la demeure commune, et s'imposant toutes les austérités de la vie monastique à laquelle il avait d'abord appartenu. Mais la réputation que ses vertus lui avaient faite lui inspira l'orgueil de réprimer par lui-même les désordres qui s'étaient introduits dans les

provinces de la Gaule, et qui avaient résisté aux sévères admonitions du pape Léon. Il parcourait ces provinces avec saint Germain d'Auxerre, qu'il appelait son père, veillant au maintien de la discipline^ empiétant même quelquefois sur les privilèges des métropolitains. C'est ainsi qu*ils avaient institué un évoque dans la première Narbonnaise à la place de Projectus, et que dans la province de Vienne ils avaient déposé Tévêque Célidonius, sous prétexte 'que cet évéque avait épousé une veuve. Les deux prélats en appelèrent au pape, et, sur l'avis d'un concile, Léon les fit rétablir dans leurs sièges, maintint les métropolitains dans leurs droits et traita Hilaire de séditieux et de perturbateur des Églises. Il n'alla point jusqu'à le déposer, mais il lui interdit de se mêler en rien de ce qui concernait la province de Vienne*. Des historiens ont blâmé ce jugement comme trop rigoureux; je ne peux y voir que de la justice, je trouve même que ce pape fit preuve d'une grande modération quand cet Hilaire vint lui dire en face qu'il n'était pas venu £ Rome pour plaider sa cause, mais seulement pour l'instruire des faits, et que si le pape n'était pas de son avis il ne lui en parlerait plus. Deux siècles plus tôt ce langage n'eût point paru étrange, mais l'Occident avait pris des habitudes de respect et d'obéissance à l'égard de l'évêque de Rome; et ces velléités d'indépendance n'étaient plus que de vaines protestations. Disons que dans ce cas saint Hilaire avait porté atteinte à l'indépendance de ses frères, qu'il s'était arrogé des droits qu'il n'avait pas ; et

i. LéoDi Epifi. X.

la fréquence de ces empiétements faisait sentir de plus en plus la nécessité d'un pouvoir régulateur.

L'humeur qu'en montra Tévêque d'Arles fit voir à saint Léon que ce pouvoir n'était pas encore assez affermi. Tous les Papes de ce temps en étaient même préoccupés, car ils afiectaient de commencer leurs décrets et leurs lettres par le rappel de la primauté du siège de saint Pierre , et pour se fortifier contre les rebellions, ils invoquaient souvent cette autorité impériale contre laquelle ils devaient plus tard se révolter eux-mêmes. Ainsî^ dans cette circonstance, le pape Léon recourut à la puissance de Valentinien III qui régnait encore; et le César, écrivant pour ainsi dire sous sa dictée, enjoignit à toutes les province catholiques de ne rien entreprendre contre ce qu'il appelait l'ancienne coutume; cetédit, daté du 6 juin 445, se trouve dans le Code théodosien ; et l'empereur y ajouta cette clause que, si un évêque, appelé en cour de Rome, refusait d'y comparaître, il y serait contraint par le gouverneur de la province. C'était un progrès immense, la puissance civile se trouvait dans certains cas subordonnée aux réquisitions de l'autorité ecclésiastique. Cet édit fut suivi d'ordonnances plus fâcheuses encore. Valentinien, imitant ses collègues d'Orient, prêta les forces de l'empire aux persécuteurs des Manichéens et autres hérétiques que voulait anéantir l'évêque de Rome. Mais depuis Constantin, la plupart des Césars s'étaient associés à ces sanguinaires attentats contre la liberté de conscience; et leur exemple n'a été que trop suivi par les maîtres du monde.

Cependant un nouvel hérésiarque avait paru dans l'O-

rient. Cette contrée était féconde en controverses théologiques; et la foi chrétienne y était constamment tenue dans un état d'incertitude par le caprice des novateurs ou des interprètes de l'Évangile et des Écritures. Le calme, dont jouissait à cet égard l'Église occidentale, est un puissant argument en faveur d'une doctrine invariable, et d'un régulateur suprême chargé de la maintenir, et les scandaleuses palinodies qui vont suivre en fourniront une nouvelle preuve. L'hérésiarque qui allait causer ces scandales se nommait Eulychès. C'était un vieillard septuagénaire, abbé ou archimandrite d'un riche monastère dans un faubourg de Constantinople. Il avait réfuté Nestorius, et il était loin de penser qu'il allait être lui-même accusé d'hérésie. En combattit les deux natures de Jésus-Christ telles que Nestorius les avait définies, il avait abouti à n'en reconnaître qu'une avant et après l'incarnation, oubliant que le concile de Nicée avait admis l'humanité et la divinité du Fils de Dieu en les unissant dans une seule personne. Ce fut bn de ses plus ardents amis qui attaqua sa doctrine. L'avocat Eusèbe, qui l'avait secondé dans sa lutte contre les Nestoriens, et qui était devenu évêque de Dorylée dans la Phrygie, l'accusa de reproduire les erreurs d'Apollinaire, et le traduisit devant un synode de trente évêques, que le patriarche Flavien avait assemblés à Constantinople pour d'autres affaires. L'interrogatoire d'Eutychès ne fut qu'une longue série de subtilités qui impatientèrent un vieillard dont la sainteté était reconnue de tous ses juges. En lisant cet interrogatoire dans l'abbé Fleury *, on croit voir des 1. Uy. XXVn, ch. xxvui.

sourires de pitié sur les lèvres de ce malheureux vieillard. Hais c étaient de ces subtilités qui pendant quinze siècles ont fait verser des torrents de sang humain. Eutychès en vint à concéder les deux natures avant Tincamation ; mais il persista à n'en reconnaître qu'une après. Il est probable que, si Ton eût substitué le mot de personne à celui de nature^ le vieillard eût dit comme le concile, mais la question ne lui fut point posée, et il fut condamné, déposé, excommunié par cette assemblée d'évAques.

Il était loin cependant d'être convaincu. Il en appela en sortant aux quatre métropolitains de Rome, d'Alexandrie, de Jérusalem et de Thessalonique *. Sa lettre à saint Léon excite une compassion douloureuse pour un vieillard, qui, après une longue et honorable carrière, se voit exposé aux tourments de la proscription et de l'exil. < Ne souffrez pas, lui dît-il, qu'on chasse d'entre » les catholiques celui qui a vécu soixante-dix ans dans > la continence et dans les exercices de piété. » Mais ce vieillard avait de puissants amis à la cour; et par le crédit de Teunuque Chrysapius dont il était le parrain, il fit écrire par Théodose lui-même à Tévêque de Rome pour l'engager à remettre la paix dans l'Église. En suivant avec attention la série de ces recours au siège de Rome, depuis saint Athanase, on voit comme les expressions dont se servent les appelants prennent de plus en plus un caractère de condescendance et de respect. Leur obséquiosité recule dès que Rome veut en abuser et

Page 1