Décadence de VEmpire, liv
passé les Alpes, qu'il avait battu deux armées et deux fils de Louis le Germanique qui voulaient aussi s'emparer de ce petit empire, et que plusieurs seigneurs étaient venus au devant de lui avant que Jean VIII Teût invité à se rendre dans la capitale romaine. Ce serait donc à tort que les historiens du saint-siége auraient fait dire à ce pape qu'il l'avait jugé digne du sceptre impérial, qu'il l'avait élevé à la dignité et à la puissance de l'empire, qu'il l'avait décoré du titre d'Auguste *. Jean VIII aurait tout simplement accepté le nouvel empereur des mains de la victoire. Mais il l'aurait couronné dans Saint-Pierre; et par une coïncidence assez souvent renouvelée, c'est encore le jour de Noël qu'aurait eu lieu ce couronnement. Louis le Germanique s'était vengé pendant ce temps sur le royaume de France, malgré la défense que le pape 4ui avait faite d'y entrer. Mais les prières des évêques eurent plus d'ascendant sur son esprit, et il regagna la Germanie sans attendre que son frère vînt le chasser. Charles le Chauve put donc* séjourner en Italie et faire confirmer son titre d'empereur par d'autres autorités que celle du pape. Les seigneurs et les évêques de la Toscane et de la Lombardie, assemblés à Pavie par son ordre, déclarèrent que Jean VIII avait eu tout au plus le droit de lui soumettre l'exarchat et la Pentapole, et le nommèrent seigneur et protecteur des deux provinces, promettant d'observer tout ce qu'il leur ordonnerait pour l'utilité de l'Église et de l'État. Dès sa rentrée en France, il voulut avoir également la confirmation des
i. Conciler, t. IX, p. 295.
grands de son royaume. Il en assembla à Pontyon les évéques et les seigneurs et leur fit ratifier les actes de Pavie et ceux même de Rome ^. La coopération du saintsiège à cette élection impériale est fort amoindrie par toutes ces ratifications; et c'est sans doute pour en détruire l'effet, que Jean YIII fit une nouvelle assemblée de nobles et d'évéques pour confirmer encore une fois cette élection, en ajoutant que Charles le Chauve ne l'avait point sollicitée, que le sénat, le clergé et le peuple romain l'avaient souhaitée comme lui, et en lançant un nouvel anathème contre les ministres du diable et les ennemis de l'Église qui voudraient s'y opposer. Ces paroles étaient à l'adresse du roi Carloman qui, après la mort de Louis le Germanique son père, s'était empressé de marcher sur l'Italie pour en disputer l'empire à son oncle qui y arrivait presque en même temps par la Savoie. II paraîl^ qu'au jour de son couronnement Charles le Chauve avait promis au pape de le secourir contre les Sarrasins, et que Jean VIII, pressé de tous côtés par leurs bandes, l'avait fait sommer par deux légats de tenir sa promesse. Les historiens du saint-siége n'ont pas manqué de rédiger cette sommation à leur manière. Suivant eux, le pape aurait fait dire à l'empereur : c N'oubliez pas de qui vous » tenez l'empire et ne nous forcez pas de changer de ' sentiment. > Ce changement n'était guère possible; et ce langage serait bien fier pour un tel pontife. Mais, d'après ce que racontent Sigonius et Mézeray, le pape pouvait alors le tenir sans crainte. Charles le Chauve
i. Flearyj liv. LU, cb. xxxiv ; Conciles, t. IX, p. 2â&.
n'était déjà plus ce monarque allier qui avait si énergiquement soutenu les privilèges de la royauté dans la lettre que nous avons donnée plus haut. Sigonius affirme avec raison qu'il n'était plus que le vassal et le feudaiaire du saint-siége ; et Mézeray prétend que, de souverain Charles s'étant rendu sujet, tenait à honneur de porter le titre de conseiller d'État du pape. Jean YIII de son côté démentait lui-même sa jactance, en s'avançant jusqu'à Vôrceil au devant de l'empereur. Ils revinrent ensemble à Pavie dont Tarmée de Carloman occupait déjà le territoire; et là rencontre de ces trois grands personnages eut undénoûment si burlesque, qu'il est ditBcile de le raconter sans y mêler un profond mépris pour ces ignobles caractères. Une terreur panique s'empara tout à la fi5is du pape.^ de Charles le Chauve et de Carloman. Ils eurent tous peur les uns des autres. Le premier s'enfuit vers Rome, Carloman se sauva en Allemagne, et l'empereur vers le mont Cenis, tandis que l'impératrice Richilde gagnait à la hâte Saint-Jean-de- Maurienne avec ^ trésor de l'empire. Certes l'annaliste de Saint-Bertin a raison d'attribuer cette triple fuite à la miséricorde divine, car il serait impossible de lui trouver une autre explication.
J'ai négligé à dessein une entreprise malheureuse de la part de Jean VIII contre les métropolitains de la France. L'insubordination des évêques lui avait suggéré l'idée d'instituer un vicaire général sous le titre de primat des Gaules et de la Germanie, et il avait désigné l'archevêque de Sens Ansegise pour remplir ces fonctions. Charles le Chauve, qui tendait à réunir tous ces sceptres
dans sa main, adopta une idée qui rendait une sorte d'unité aux diverses parties de l'empire de Chariemagne ; il déclara que ce décret du pape était irréfragable, et dans le concile de Pontyon il fit donner à Ansegise un siège à côté dfes légats et au-dessus de tous les évéques. Mais il avait compté sans eUx et sans leurs métropolitains. Le vieil Hincmar protesta contre cette nomination, contre la volonté de l'empereur lui-même, alléguant que cette primatie était contraire aux canons du concile de Nicée, et s*emporta jusqu'à répéter la nouvelle maxime de Rome que les rois n'avaient pas le pouvoir de régler les affaires ecclésiastiques. Un seul évêque osa soutenir la primatie. Tous les autres refusèrent de la reconnaître, et montrèrent en cela plus de prévoyance que le pape; car, dans les honteux et sanglants désordres qui dégradèrent la papauté pendant le dixième siècle, il est probable que le primat de Sens serait devenu le chef de l'Église.
La mort de Charles le Chauve, qui fut empoisonné par son médecin, laissa le pape à la merci des ravageurs de l'Italie. Le duc de Naples Sergius avait fait alliance avec les Sarrasins, et Jean VIÎI n'avait pu se délivrer d'eux qu'en se soumettant à un tribut annuel de vingtcinq mille marcs d'argent. C'était une grande honte pour le saint-siége que d'être tributaire des ennemis de la chrétienté, et ce ne fut pas la seule qu'accepta ce malheureux pontife. Ce même duc Sergius avait été renversé par son frère Athanase, évêque de Naples, qui lui avait fait crever les yeux. Jean VIII félicita ce barbare d'avoir aimé Dieu plutôt que son frère et d'avoir arraché un œil qui le scandalisait selon, le précepte de l'Évangile, exé-
crable jeu de mots qui révélait en lui une lâche cruauté. Il ne le louait pas d'avoir puni le chrétien qui sëtait fait l'allié des Musulmans, mais d'avoir enlevé Naples à la puissance séculière pour y établir un évéque, un homme de la maison du Seigneur. Athanas0 était nommé par lui duc de Naples à la place de sa victime ^ Cette lettre n'a pas besoin de commentaire. Celle qu'il écrivait au patrice Grégoire était moins fière et ne décelait que sa détresse. Il suppliait ce lieutenant de l'empereur d'Orient de faire croiser dix galères dans les environs d'Ostie pour arrêter les Sarrasins qui débarquaient sans cesse sur ces parages. Cette demande, transmise à Constantinople, remit le pape en relation avec Basile le Macédonien. Cet empereur lui fit part des troubles que causaient encore les intrigufts de Photius et le pria de lui envoyer deux de ses légats pour y mettre ordre. C'était encore une ouverture dont le saint-siége aurait pu profiter, si le mauvais génie qui . avait constamment rebuté ces avances de l'Église grecque, n'avait encore réveillé la vanité romaine dans l'esprit d'un pape que l'Occident avait abreuvé d'iiumiliations. Il envoya deux légats à Constantinople, comme le demandait l'empereur Basile, mais au lieu de flatter Ignace, il se rappela les prêtres que ce patriarche avait envoyés en Bulgarie, et lui renouvela les défenses d'Adrien II en lui enjoignant de rappeler ces prêtres, de ne faire aucun acte de suprématie chez les Bulgares, sous peine de déposition et d'anathème. Il écrit à ces prêtres de sortir immédiatement d'une pro-
i. EpisU LXVI.
vince qui appartient à la juridiction romaine, au roi de Bulgarie pour l'engager à se séparer des Grecs, sous peine d'encourir lui-même les excommunications dont il les a frappés ; et ce pontife qui fait ainsi le maître dans un empire dont il implore Tassistance, ne Test pas même dans son palais, et va être forcé de chercher un refuge en France.
Ce Lambert, duc deSpolette, qui avait déjà pillé Rome, y était revenu accompagné de plusieurs comtes de la province. Ils se disaient les lieutenants et Tavant-garde du roi Garloman qui avait naguère réclamé le titre d'empereur d'Italie. Ils la conquéraient en son nom et y comprenaient même la ville de Rome. Ils y étaient entrés sans résistance ; ils avaient chassé pèlerins et moines de la basilique de Saint-Pierre, bravé les anathèmes de Jean VIII et fait prêter serment à Garloman parles nobles et par le peuple. Le pape s'était échappé de leurs mains, et gagnant un des ports voisins, il s'était embarqué pour Gênes après avoir commandé aux métropolitains de Milan et de Ravenne de se rendre dans la Gaule avec tous leurs suffragants pour y tenir un concile universel . A peine arrivé en Ligurie, il écrit aux trois fils de Louis le Germanique, au roi de France Louis le Bègue pour les prier d'assister à ce concile et d'y amener tous les prélats de leurs royaumes. La ville de ïroyes est designée pour cette assemblée. Mais ni les rois ni les évêques d'Allemagne n'y paraissent. Il n'y est suivi que par trois Italiens ; et ceux de France ne montrent pas un grand empressement. Il n'en arrive que vingt-six, et ce concile universel ne se compose que du pape et de vingt neuf prélats. Le
premier soin de Jean VIII est de faire confirmer lesanathèmes qu'il a lancés contre les ennemis et les spoliateurs de l'Église. Cette déférence, qui montre quelque défiance de sa puissance spirituelle, enhardit l'orgueil de nos évéques. Ils veulent connaître par écrit les causes de ces excommunications. C'était un reste de la rancune que leur avait laissée son projet de primalie gauloise. Le len* demain ils se montrèrent plus dociles. Ils proclamèrent i'Église de Rome comme la sainte mère, la maîtresse de toutes les Églises ; mais en retour des anathèmes qui firappaient les profanateurs de la ville éternelle, ils lui firent signer la condamnation des ravisseurs et dévastateurs de leurs propres domaines *.
Ces dénominations injurieuses étaient appliquées aux grands du royaume qui leur disputaient leurs fiefs à main armée. Ils s'arrogent le droit de les citer devant leurs conciles. Ils veulent qu'on les traite eux-mêmes avec toute sorte de respects. Pour mieux abaisser les puissances séculières, ils leur interdisent de s'asseoir devant eux, à moins qu'ils ne l'ordonnent. Ils leur défendent sous lespeines les plus sévères d'attenter aux biens des Églises, d'usurper ou solliciter des abbayes. On ne laisse aucun refuge aux excommuniés, on les déclare incapables de toute dignité, et Louis le Bègue n*a pas même la pensée de s'opposer à ces empiétements du sacerdoce. C'est qu'il venait d'éprouver cette puissance et celle des seigneurs qui avaient voulu s'opposer à son avènement. Il avait fallu que l'impératrice Richilde lui apportât le testament de