ConcUet, t. IX, p
l'orthodoxie de l'empereur et de sa cour, t Mais, quant à 1 Michel, ajoute le légat Humbert, à Michel abusivement » nommé patriarche et à ses fauteurs, il sèment les plus 1 fatales hérésies. Ils vendent les dons de Dieu comme 1 simoniaques ; ils font des eunuques comme les Valé- 1 siens et les admettent à Tépiscopat comme les disciples > d'Arius. Us rebaptisent des gens baptisés comme les » Donatistes; ils disent que, hors de l'Église grecque, il 1 n'y a plus dans le monde ni Église de Jésus^Christ, ni 1 vrai sacrifice, ni vrai baptême. Comme les Nicolaïtes, ils 1 permettent le mariage aux ministres de l'auteL Comme » les Sévériens, ils maudissent la loi de Moïse; comme » les Macédoniens, ils ont retranché du Symbole que le » Saint-Esprit procède du Fils ; comme les Nazaréens^ » ils gardent les purifications judaïques, ils refusent le » baptême aux enfants qui meurent avant le huitième 1 jour et la communion aux femmes en couches; ik ne » reçx)ivent pas aux sacrements ceux qui se coupent la 1 barbe et les cheveux comme fait l'Église romaine ; » comme les Manichéens, ils prétendent que tout ce qui » a du levain est animé. » C'est cette question des azymes ou du pain sans levain qui avait servi de prétexte à cette ambassade; mais les griefs des deux Églises revivaient plus amers à chacune de leurs relations, et le légat Humbert, après cette série de reproches dont la plupart étaient ridicules, finissait par l'excommunication « du » téméraire qui, au mépris du saint-siége, persistait .à » se donner le titre de patriarche universel. »
Michel Cerularius ne laissa point ce manifeste sans réplique. « Des hommes impies, dit-il, sortis des ténèbres
» de rOccident, sont venus dans notre pieuse ville d*où » les sources de la foi se sont répandues par tout le » mondé, et ont entrepris de corrompre la saine doctrine » par là diversité de leurs dogmes, jusqu'à mettre sur la » sainte table un écrit portant anathème contre nous et » contre tenx qui ne se laissent pas entraîner à leurs
> erreurs; ils ont supposé qu'ils étaient envoyés par le » pape, mais ils sont venus d'eux-mêmes et ont fah^iqué
> des lettres de ^e pape comme le prouve la fausseté de
> leurs sceaux. » Il les accuse alors d'avoir comploté ce voyage av^. le patrice Ârgyre qui ccnnmandait dans la Fouille au nom de l'empereur d'Orieni. Il leur reproche de n*avoir pas voulu revenir dans Sainte-Sopbie, et finit par les excommunier eux-mêmes au nom de douze Ou quinze évèques qui se trouvaient à Con^antinople. Il rend compte à Pierre d'Antiocbe de tout ce qui s'est passé, et il ajoute de nouvelles accusations ccmtre les légats et les prêtres latins, comme de s'embrasser avant la communion, de porter des anneaux à leurs doigts, d'aller à la guerre, de souiller leurs mains du sang des hommes, de ^emplir de sel la bouche des enfants qu'ils baptisent, de ne pas honorer les reliques des saints, de rejeter le levain du pain sacré, d'avoir enfin l'orgueil insupportable de prétendre les instruire. Un autre pas*sage de cette lettre incrimine particulièrement les trois légats, et ses accusations n'étant que trop justifiées par leurs insolences, il en résuite que' ces ministres de conciiation avaient tout fait pour la rendre impossible. « Us » se sont présentés, diMl, devant l'emperear avec un air, t m h^t, une dényarcbê d'une arrogance extrême,
» portant des croix et des bâtons à la main. Mais qui > pourrait exprimer leur insolence, leur vanité, leur » effronterie à mon égard ? Ils ne me dirent pas une » parole ; ils ne me firent pas la moindre inclination » de tête, ne voulurent pas même me rendre le salut » accoutumé. » Ce n'était pas une raison pour les assassiner ; et les légats, qui avaient bien quelques reproches à se faire, pouvaient lui rendre les noms de faussaire et de scélérat qu'il leur donnait. Michel s'étonnait enfin que les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem eussent mis le pape Léon IX dans les sacrés dyptiques de leur Église.
Ce dernier reproche et beaucoup d'autres attestent que, si la suprématie de l'évêque de Rome n'était pas entièrement établie en Orient, son siège y avait acquis une certaine puissance, une grande vénération ; et que, sans la maladroite vanité des Papes et de leurs légats, leur ambition serait parvenue au but qu'elle voulait atteindre. Le patriarche d'Antioche se défendit cependant d'avoir mis le pape dans ses dyptiques, quand la première Église d'Orient ne l'avait point mis dans les siens. C'était ce même évêque qui avait fait part de son élection à Léon IX, et sa réponse prouvait qu'il n'avait fait que suivre l'usage de l'Église primitive. Mais il n'approuva point son confrère de Constantinople dans toutes les accusations qu'il portait contre l'Église latine ; il traitait de ridicules la plupart de ces griefs ; il n'y en avait selon lui que deux d'importants : la procession du Saint-Esprit et l'interdiction du mariage des prêtres. Il lui conseillait d'abandonner le reste et même la question des azymes; il
renfçageait à considérer tout le mal que leur schisme avait déjà fait au monde, et à faire toutes les concessions légitimes pour y mettre un terme. Michel était trop violent pour suivre ces conseils. L'orgueil des légats Tavait blessé et il les accabla de nouvelles injures. Il ne voulut rien abjurer ni rétracter. Rome, de son côté, ne révoqua point sa sentence ; et l'on peut, comme dit Gibbon, dater de cette époque la séparation des deux Églises.
Léon IX ne connut pas le triste résultat des folies de son ambassade, que le Père Maimbourg qualifie de belle chose. Il était mort pendant cette négociation, le 19 avril 1054, et il s'en était suivi une vacance d'une année. Les Romains, plus soumis h la puissance impériale que leurs évéques, n'osèrent pas élire un pape sans la permission de l'empereur Henri III. Mais ils choisirent pour leur député l'homme qui méditait l'affranchissement de Rome et l'humiliation des puissances temporelles. Hildebrand était devenu le chef de la faction opposée aux comtes de Toscanelle sans être pour cela dans la dépendance de l'empire. Il accepta la mission qui lui était confiée, mais avec l'intention secrète de ne pas donner cette marque de déférence à celui qu'il prétendait dépouiller du droit d'élection. Il s'empara des évêques et abbés qu'il trouva rassemblés à Mayence; et, sans égard pour les droits dont le clergé de Rome avait joui jusqu'alors, oubliant qu'il avait conseillé à Léon IX de respecter ce privilège, il fit élire un pape par le clergé d'Allemagne. Pour ménager cependant la susceptibilité impériale, il choisit Gebehard, évêque d'Eichstadt, parent et ministre de Henri III, qui ne s'en souciait pas plus que cet
évêque*. Mais il eut l'art de vaincre leur résistance^ et pour calmer les scrupules de ses commettants, il leur fit croire que le nouveau pape était du choix de l'empereur. Gebehar(Farriva à Rome le 13 avril 1055 et fut intronisé sous le nom de Victor IL II suivit en tout les traces de son prédécesseur. Hildebrand prit cependant une plus large part au gouvernement de TËglise. Il suppléa le pape dans les conciles de Lyon et de Tours où Bérenger rétracta son hérésie. Victor II usurpait en même temps les privilèges des moines de Montcassin, en leur imposant un abbé dans la personne de Frédéric, frère de Godefroy duc de Lorraine. Ce Frédéric le remplaça l'année suivante sur le saint-siége et prit le nom d'Etienne X, sans qu'on sache s'il avait sollicité et attendu l'approbation de l'empereur.
Ce n'était plus Henri le Noir. C'était son fils Henri IV, enfant de huit ans qui n'était encore que roi de Germanie sous la tutelle de l'impératrice Agnès sa mère. Etienne essaya de lui enlever l'empire et de le faire conférer à son propre frère Godefroy, qui guerroyait en Italie et qui venait d'épouser Béatrix de Toscane, veuve du marquis Boniface. Mais ce complot échoua comme renvoi d'une nouvelle ambassade à Constantinople. Etienne y avait paru sous son nom de Frédéric à la suite de l'évéque Humbert; et le souvenir des injures qu'il y avait subies tourmentait sa vanité. Mais ses légats en auraient essuyé de plus cruelles. Michel Cerularius avait entraîné la cour et les provinces dans le parti du
i. Léo OflOensift, XXil,
schisme, et le nouveau César Isaac Gomnène y subissait le joug de ce toutr-puissant patriarche. Les légats d'Ëtienne X ne passèrent point la mer. La nouvelle de sa mort les trouva encore à Bari, et ils revinrent \ Rome pour pr^idre part à la lutte de deux concurrents.
Etienne, avant de mourir, avait fait promettre au clergé de Rome de ne pas élire de pape avant le retour d'Hildebrand qu'il avait envoyé en Allemagne auprès de impératrice. Mais les comtes de Toscanelle étafent rentrés dans la ville sainte; et, profitant de l'absence de leur puissant adversaire, ils avaient fait élire à force d'argent leur parent Jean Mincius, évêque de Velletri, qu'ils avaient baptisé du nom de Benoit X. Les évéques du voisinage et le clergé de Rome, indignés de cette élection simoniaque, s'étaient enfuis avec le fameux Pierre Damien, évéque d'Ostie, et fortifiés d'Hildebrand qui les avait rejoints à Sienne, ils avaient élu Tévéque de Florence Gérard sous le nom de Nicolas II, après avoir prononcé la déposition de la créature des comtes de Toscanelle. Benoit n'avait pas désiré le fardeau de la papauté. Il s'empressa de le déposer; et le nouveau pape entra dans Rome sous la conduite d'Hildebrand et du duc de Lorraine, le 10 janvier 1059. Il s'occupa sur-lechamp de réformer les abus qui déshonoraient son Église et de conjurer les périls qui la menaçaient. Dans un concile de cent treize évêques assemblé à Rome, il fit décider que les Papes seraient choisis à l'avenir par les cardinaux, confirmés par le clergé et le peuple; et HiK debrand soufiîrit encore qu'on ajoutât : sauf l'approbation de l'empereur. Ce titre de cardinal avait été pris d'abord
par les titulaires des trente-six paroisses de Rome sous le pontificat de Pascal, au commencement du ix^ siècle. On avait ensuite donné ce nom aux chanoines des grandes cathédrales de Tltalie. Etienne IX avait, grandement accru leur autorité en les réduisant à sept; et une lettre de Pierre Damien, qui fut nommé le premier des sept, nous dit qu'ils furent dès lors appelés les évèques de Latran parce qu'ils avaient droit d'y officier à la place du pape. On leur donna encore le nom de .collatéraux comme étant ordinairement à côté du SaintrPère, et celui A'hebdomadiers comme servant tour à tour par semaine *. Un canon de ce même concile fait connaître la triste situation de Tltalie, en frappant d'anathème ceux qui pillaient les femmes, les pèlerins et les pauvres à soixante pas des églises et à trente des chapelles. Le pape et ses officiers n'avaient pas la puissance de poursuivre plus loin les brigands qui infestaient les villes et les campagnes. Ils s'assuraient seulement dans les lieux où ils remplissaient leurs saintes fonctions.
L'hérésiarque Bérenger, traqué de ville en ville, vint encore renouveler son abjuration dans ce concile; il y brûla même ses livres. Mais, à peine sorti de Rome, il reprit le cours de ses publications en dépit des anathèmes qui le poursuivaient. Rome avait de plus redoutables ennemis dans les chevaliers normands qui, après avoir délivré Naples des Sarrasins, considéraient cette province comme leur conquête. Nicolas II eut l'art de leur persuader que, par ses protecteurs ou par lui-même, il avait
ï. Pierre Damien, liv. II, Epist, i.
assez de puissance pour les chasser, ou pour les maintenir par sa seule protection. Ils consentirent à faire légitimer leurs larcins par l'investiture du saint-siége. Richard obtint ainsi la principauté de Gapoue; Robert Guiscard, les duchés de la Fouille et de la Galabre; et ils se soumirent à un tribut annuel en se reconnaissant vassaux de l'Église de saint Pierre. Les évêques de France et d'Allemagne qui avaient fait des rois^ en avaient donné l'exemple au pape; mais il poussa plus loin cet empiétement, et se fit seigneur suzerain avant d'être bien sûr d'être souverain lui-même. Ainsi la papauté accroissait toujours ses prérogatives; et les paroles de Léon IX étaient mises en pratique par Nicolas II. La soumission de l'archevêque et du clergé de Milan par le cardinal Damien fut le dernier succès de ce pontificat qui finit en juin 1061. Hais cette soumission ne fut que momentanée. Les comtes de Toscanelle ne pouvaient souffrir que l'élection des Papes leur fut enlevée par la faction d'Hildebrand. Us s'unirent aux évêques devLombardie qui redoutaient l'ambition de ce moine récemment nommé cardinal et archidiacre de TÉglise romaine; et l'impératrice Agnès entra elle-même dans cette coalition. Hildebrand crut la prévenir en faisant envoyer une députation en Allemagne pour demander au nom des Romains l'autorisation d'élire un pape. Mais leur légat ne fut pas même reçu, et il revint à Rome avec ses lettres encore fermées. Hildebrand ne différa plus. Il fit élire Anselme, évêque de Lucques, qui prit le nom d'Alexandre II. Mais les comtes de Toscanelle et de Segni ne voulurent point le reconnaître. Ils entraînèrent
les évêques lombards en Allemagne, et firent «itendre à la régente Agnès que les droits de T^npire étaient foulés aux pieds par le clergé romain. L'empire n'avait que faire dans ce conflit. Il n'y avait point d'empereur, Henri IV n'était que roi de Germani^ et la couronne impériale n'était pas encore transmise par héritage. Les coalisés, rassemblés à Bftle, n'osèrent pas même la décerner à leur royal protecteur, ils le nommèrent s^ilementpatrioe des Romains, sans qu'un seul habitant de Rome assistât à cette diète; niais ils firent un pape dans la personne de Gadaioûs,évêque de Parme, qui prit le nomd'Honorius II et qui marcha sur Rome à la tête d'une armée impériale et avec le cort^ des évêques et seigneurs italiens qui l'avaient élu. Hildebrand s'était fortifié contre cette ligue. Le nouveau duc de Toscane God^roy de Lorraine avait armé pour le défendre. Il surprit les troupes de Gadaloûs, les mit en déroute; et ce rival d'Alexandre II ne fut plus qu'un antipape, une créature des évêques lombards qu'on traita hautement de simoniaques et de concubinaires. Cette défaite des troupes impériales fut fatale à l'impératrice. Les Seigneurs étaient mécontents de la faveur qu'elle accordait à l'évêque d' Augsbourg, ^ son ministre. L'archevêque Annon de Cologne ambitionnait la place de ce favori ; il se mit à la tête des seigneurs, enleva le jeune roi à sa mère, et s'empara des rênes du gouvernement *. Un concile assemblé au château d'Othon par ses ordres, excommunia et déposa Cadaloûs, malgré l'opposition des évêques lombards et sur
i. Othon de Freisingen, liv. VI; Sigebert cl auiros.
une lettre du cardinal Damien, qui fit reconnaître Alexandre II comme pape légitime en ^affirmant qu'on n'avait en rien choqué les droits de la puissance séculière. On a élevé des doutes sur cette reconnaissance affirmée plus tard par Baron^us *. Les anieursdeV Histoire universelle disent att contraire que le roi Henri IV persista à reconnaître Cadaloùs ; mais il n*est pas probable qu'un enfant de treize ans, privé des conseils de sa mère, ait montré cette opiniâtreté contre Topinion de son nouveau tuteur. Ânnon, gardien des droits de la royauté comme ministre, et de ceux du sacerdoce comme archevêque, essaya de les concilier dans l'intérêt de la paix. Tout en déposant Gadaloûs, il conservait des scrupules sur rélection d'Alexandre; et pendant un voyage qu'il fit à Rome l'année suivante, il demanda respectueusement à ce pape pourquoi il avait accepté le pontificat sans attendre le consentement de son maître, attendu, disait-il, que les rois étaient depuis, longtemps en possession de ce droit. Mais il trouva en face de lui et à côté d'Alexandre II le chef de la faction pontificale, ce terrible Hiidebrand qui lui répondit effrontément que les rois n'avaient aucun droit à l'élection des Papes. Ils mentaient tous deux, car Henri ÏV comme roi de Germanie n'avait aucune autorité sur Rome et ses pontifes, et l'archevêque Annon devait savoir que le titre d'empereur pouvait seul lui donner cette autorité. Hiidebrand, de son côté, savait trop bien quel était le droit de la puissance temporelle; et cette croyance était si bien enracinée ds^ns l'esprit du
1 Gesta Pont., an. 10ë4.
peuple et du clergé que malgré l'abandon qu'Henri II avait fait de tous ses privilèges en faveur de la papauté, on avait repris à sa mort cette tradition de TÉglise. Mais Hildebrand voulait Taffranchir de cette dépendance, et la minorité du roi de Germanie, la victoire de Godefroy ayant encouragé son audace, il laissa échapper cette maxime qui révélait ses intentions secrètes, à la premièreoccasion qui lui en était offerte. Son altière réponse eût tout brouillé si la modération du pape Alexandre n'eût arrêté la réplique de Tarchevêque de Cologne. II fut touché du zèle que montrait ce ministre de Henri IV pour le rétablissement de la paix, et au grand regret d'Hildebrand, il consentit à convoquer un concile pour y démontrer la régularité de son élection. Ce concile fut ouvert à Mantoue, et les évéques lombards s'y rendirent. Alexandre U se purgea par serment du crime de simonie dont ces évéques l'accusaient et se fit enfin reconnaître de tous *.
Mais il estdifticile de concilier cette adhésion des évéques de Lombardie avec ce qui se passait à Milan, où la faction du pap« et celle du roi se combattaient sans cesse. La première avait pour chef le diacre Arialde et le gonfalonier Herlambaud, ouvertement protégés par Hildebrand. La seconde était dirigée par Gui de Velate, nouvel archevêque, et par ses suffragants. Cet archevêque, soutenu par Henri IV, avait chassé Arialde de la ville de Milan, et sa nièce avait fait tuer ce diacre
par des sicaires. Ces événements s'étaient passés à la
K. Baronias, Gesta Pont., an. 1064.
vérité avant le concile de Mantoue. Hais ce concile n'avait point terminé ce schisme, puisque le fanatique Herlambaud avait été forcé de revenir à Rome en 1064, pour solliciter les secours spirituels du saint-siége contre un archevêque que ses armes n'avaient pu dompter. Ce gonfalonier remporta un décret dicté par Hildebrand et portant : < que les évêques, de quelque Église que ce fût, ne > l'étaient légitimement qu'autant qu'ils étaient établis » par le pape, et que ceux qui ne Tétaient que par Télec- . » tion du clergé et du peuple, par ordre même du roi, » n'étaient pas évêques légitimes. • C'était une nouveauté des plus hardies qui détruisait à la fois les privilèges de la royauté, ceux des métropolitains et des synodes provinciaux, et qui conférait aux Papes, avec la confirmation des évêques, tous les droits que renfermait à leurs yeux le titre éminent d'évêque universel dont ils étaient si jaloux. A la seule vue de ce décret, Gui de Velate, effrayé ou lassé, se démit de ses fonctions épiscopales. Mais par un reste d'opposition, ce n'est point au pape, c'est au roi Henri IV qu'il renvoya sa crosse et son anneau pastoral ; et le roi, en les remettant au nouvel archevêque Godefroy, ouvrit cette interminable guerre des investitures qui lui causa tant d'aifronts et de misères.
Excommunié sur-le-champ par le pape, Godefroy fut assiégé dans son château de Castiglione par les troupes d'Herlambaud, qui, rassemblant à la hâte des évêques et des clercs, fit élire le chanoine Otton à l'archevêché de Milan. Ce choix fut confirmé par le pape; mais la faction royale ayant repris le dessus, cet Otton fut chassé du palais épiscopal, et contraint de signer son abdication dans u 14
la cathédrale même où il avait cherché un refuge. Henri IV fut indigné de cette faiblesse; il lui enjoignit de reprendre ses fonctions et ordonna aux évêques lombards de le sacrer. Après cet acte d'autorité dont Qildebraod et le pape n'avaient pu empêcher l'exécution, ea roi pou< vait-il espérer qu'Alexandre II eût consenti à la répudiation de Berthe de Suze sa femme? On ne conçoit même pas que Farchevêque Annon, la censeur perpétuel du libertinage eifréné de ce jeune roi, se soit chargé d'écrire à Rome pour faire approuver ce divorça *. Le pape en«» voya sur-le-champ Pierre Damien à Mayencè pour s'y opposer. Ce cardinal effraya les seigneurs et les évêques qui l'avaient approuvée et Henri IV fut contraint de garder sa femme. Il se vengea de la défection da cas évêques par des violences qui soulevèrent (féltébéiflions; il vendit les évêchés, les bénéfices ecclésiastiques, On vit même dans un seul diocèse deux évêques qui avaient payé au roi le droit de s'y établir. Le pape s'indigna de oa9 soaDdale» et poussa à son tour la violence jusqu'à citer la roi à son tribunal. C'était le premier exemple de cetta énormitéi qu'Henri IV aurait punie peut-être ai les révoltas des seigneurs ne l'avaient retenu en Allemagne. Mais la mort d'Alexandre II, survenue le 20 avril 1073,arrêtile8 eflets da cette étrange citation.
J'ai négligé bien des actes de ce pontifxcat, parea qu'il n'en résultait aucun autre empiétement sur les droits des souveraine et des Églises, Il en est un cependant qui avait ce caractère, et qui fut suscité par l'ambition de Guil-
I, Comleê, t. lX,p. i}05.
lauine le Bâtard, duc de Normandie. On sait qu'à la mort du faible Edouard le Confesseur, Harold, fils de Godwin, s'était emparé du royaume d'Angleterre, au mépris du serment qu'il avait fait au duc Guillaume de soutenir ses prétentions, mais avec l'assentiment tacite des Anglo-Saxons, qui dominaient alors le pays. Quoique fortifié par l'alliance de tous les souverains qui se partageaient la vieille Gaule, h duc de Normandie voulut l'être encore par l'autorité du saint-siége; et le pape Alexandre II, ou plutôt son conseiller Hildebrand, ne pouvait négliger cette occasion de ressaisir l'ancienne suprématie du saint-siége, sur ce qu'il appelait sa province de Bretagne. La demande de Guillaume fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme, Harold fut déclaré usurpateur et parjure, frappé d'anatlième comme tous s«É#iîbérents, et le duc de Normandie, proclamé à Rome comme roi d'Angleterre, reçut une bannière bénite et une bague qui renfermait un cheveu de saint Pierre, comme les signes d'un vasselage futur à l'égard des successeurs de l'Apôtre, Alexandre II profitait ainsi de l'esprit superstitieux de son temps; mais il savait le combattre quand il gênait son autorité, et c'est ce qu'il fit en réprimant l'insolente rébellion de quelques moines de Toscane, Ces moines s'étaient révoltés contre l'évêque de Florence qu'ils accusaient de simonie; et le peuple, ameuté par leurs prédications, demandait à grands cris la déposition de cet évéque. Ces stupides factieux offrirent de prouver leurs calomnies par le feu ; ei au mépris de la condamnation qu'at^it faite un pape de ces usages barbares, un moine du nom d'Aldobrandini subit cette épreuve ridicule. Il sortit sain et sauf d'un bûcher en-
flammé, et l'évêque fut déclaré simoniaque. Mais Alexandre II eut la sagesse de rejeter un pareil jugement, il suspendit révêque pour calmer la sédition, fit rentrer les moines dans leur couvent, et après un examen plus éclairé, il rendit l'évêque de Florence à son diocèse, malgré l'avis d'Hildebrand lui-même qui avait ouvertement soutenu les rebelles.
Nous arrivons enfin au pontificat de cet esprit intraitable qui rêvait l'humiliation des princes de la terre et qui, sous le nom de Grégoire YII, voudra faire plier les plus forts sans l'autorité du saint-siége. Nous avons vu naître cette prétention quarante ans après la retraite de Constantin le Grand. Nous l'avons vue se manifester d'abord par des maximes contraires à la parole de Jésus- Christ; ensuite par d'impérieux conseils, par dés admonitions hautaines, par des anathèmes conditionnels ou comminatoires, puis par des excommunications réelles , comme celles de Louis le Débonnaire, par un interdit jeté sur un royaume au temps de Robert de France. Nous venons de voir un Nicolas II décerner des États à des aventuriers normands, un Alexandre II qui veut enlever l'élection des évêques aux rois et aux métropolitains, et qui ose citer un roi au tribunal de l'Église romaine. Nous allons voir des attentats plus énormes et plus désastreux de la part d'un pape qui ne craindra ni ne respectera rien de ce qu'on a respecté avant lui. Hildebrand avait rendu d'éminents services au saint-siége en le délivrant de la honteuse tyrannie des princes toscans qui l'avaient si longtemps infesté de tant d'ignobles créatures. Les cinq papes qu'il venait de donner à Rome étaient des
hommes d'un mérite éprouvé, d'une piété profonde, d'une vertu qui contrastait avec les vices des misérables qui les avaient précédés. L'honneur de la chaire apostolique était rétabli, son autorité n'était contestée ou bravée que par les évéques dont elle voulait réprimer les désordres; et ils étaient assez nombreux pour effrayer tout autre réformateur qu'Hildebrand. tf ais ces évéques no s'attaquaient qu'au pape dont ils redoutaient l'énergie, jamais à la papauté. La juridiction romaine était reconnue dans tout l'Occident, l'Espagne exceptée, où le rit mosarabique était encore adopté, malg^ré les efforts du cardinal Le Blanc, légat d'Alexandre II, qui n'avait pu y substituer le rit latin.
Mais ce n'était qu'une question de liturgie; des difficultés plus importantes se présentèrent à l'esprit d'Hildebrand au moment où l'acclamation populaire l'appela à régir le monde catholique. On peut même dire qu'il fut d'abord embarrassé de la situation qu'il s'était faite. Allait-il se conformer à l'arrogante maxime qu'il avait jetée à la face du ministre de Henri IV, ou suivre l'exemple de ses prédécesseurs à l'égard de la puissance temporelle? Personne autour de lui ne se posait cette question, et il est probable qu'il en était seul préoccupé. Quelle était d'abord la puissance dont il avait à réclamer l'autorisation? Il n'y avait plus d'empereur, Henri n'était que roi d'Allemagne. Mais dépuis un siècle et plus, les Romains étaient habitués à voir venir ce diplôme du trône germanique; depuis le premier des Othons, vingt-quatre pontifes avaient reconnu ce privilège de l'empire; et les deux ou trois qui s'étaient abstenus s'en étaient excusés de
manière à confirmer le droit, c C'était, comme dit Gibbon, i une maxime de jurisprudence que le prince élu dans » une diète d'Allemagne acquérait au même instant les » royaumes subordonnés de l'Italie et de Rome! » Ce trône était alors occupé par un jeune prince qui avait agacé l'orgueil d'Hildebrand par ses folies et ses outrages. Mais c'était vers ce prince que se tournaient les alarmes de tous ceux qui redoutaient l'avènement du nouveau pontife. Les opposants clercs ou laïques assiégeaient déjà ce trône de leurs craintes et de leurs avertissements. Hildebrand ne l'ignorait pas, et il savait que pour frapper à coups sûrs, il fallait d'abord s'affermir sur ses pieds.
C'est de l'Allemagne qu'étaient venus les derniers antipapes et les derniers schismes qui avaient troublé l'Italie; et un nouveau rival que Henri IV lui aurait suscité eût embarrassé l'ambition d'Hildebrand. Les princes souverains pouvaient prendre parti pour celui qui aurait défendu les prérogatives qu'ils exerçaient eux-mêmes à l'égard de leurs évêques. Il lui importait donc que sa puissance ne pût être contestée, et il n'était pas homme à reculer devant cette pensée, que le roi dont il méditait rhumiliatîon était celui-là même qui pouvait seul rendre sa puissance incontestable. Une telle pensée aurait troublé une conscience étroite ; elle ne suggéra peut-être à Hildebrand qu'un nouveau motif de se venger de l'obligation que lui imposait une odieuse coutume. Quoi qu'il en soit, ses députés partirent pour l'Allemagne, et je ne peux croire le trait d'audace que lui prête le protestant Spener ^ Selon cet auteur, Hildebrand, suppliait le
I, Tflm. 1, liv. V, ch. iv.
rOi de ne pas confirmer son élection, en lui déclarant <]ue, s'il restait pape, tl était résolu à le punir de ses crimes. Ce trait est démenti par sa dissimulation constante depuis le moment où il s'était décidé à reconnaître ce privilège de l'empire. Il a bien manifesté la résolutioh que Spener lui prête, mais dans une lettre confidentielle à Godefroy le Ëossu, duc de Lorraine, que son mariage avec la comtesse Mathilde venait de faire comte de Toscane et dont il avait éprouvé Tamitié. Il y afiecte même une douceur dont 11 était peu capable : il y dit qu'il avertira Henri tV de changer de conduite dans rintérêt même de sa couronne, et que, s'il l'obtient, il en sera aussi joyeux que de son propre salut, mais que si Henri persiste, il n*est pas disposé à souffrir ses désordres. C'est ce que répétaient à ce même roi les prélats et les seigneurs qui redoutaient cette. exaltation. Le malheur du roi vint de ne pas les croire. Il envoya le comte Ebérard à Rome pouréclarcir tout ce qu'on lui disait de l'orgueil et des intentions du nouveau pape, et ce comte fut séduit par les semblants d'humilité et de modestie dont s'enveloppait Hildebrand. Les honneurs extraordinaires dont cet ambassadeur fut environné consommèrent son aveuglement ; et, malgré les conseils qui auraient épargné bien des malheurs au monde chrétien, Henri IV signa cette désastreuse confirmation, ou plutôt Tarrêt qui allait le livrer lui-même à des humiliations inouïes.
Hildebrand, devenu Grégoire VII, ne tarda point à le détromper ; il était impatient de signaler son ingratitude. La seconde année de son pontificat commençait à peine, et dans le premier synode qu'il tint à Rome, il défendit
aux évéques^sous peine d excommunication, de recevoir d'aucun laïque TinvesUture d'aucun bénéfice, et prononça le même anathème contre les laïques qui oseraient la donner. C'était attaquer d'un coup tous les rois du monde catholique. Disons en peu de mots ce qu'était cette investiture. C'était une coutume ancienne, mais elle avait 'souvent changé de forme. Les rois et les seigneurs investissaient .d'abord les prélats, comme les comtes et les chevaliers, en leur présentant une baguette ou un rameau; mais il parait que, vers le dixième siècle, des clercs ayant procédé sans délai à leur consécration pour frustrer les droits de ceux qui leur conféraient une dignité ecclésiastique, les rois ordonnèrent qu'à la mort d'un évêque, sa crosse et son anneau leur seraient apportés, et que son successeur serait obligé de venir les prendre de leurs mains. On a voulu faire remonter cette manière d'investir un prélat à Louis le Débonnaire, mais il est plus certain qu'Othon le Grand fut le premier à faire usage de cette formalité ; et comme l'approbation royale n'était pour le pape qu'une sorte d'investiture, l'anathème de Grégoire VII frappait en même temps le roi dont il l'avait reçue. Les révoltes des Saxons^ des Thuringiens et des Bavarois contre Henri IV lui offrirent bientôt l'occasion de mêler sa politique aux affaires de ce royaume. Il se présenta comme arbitre entre les rebelles et leur maître, ou plutôt comme juge suprême de cette querelle; convoqua un concile en Allemagne, et désigna pour le présider les cardinaux d'Ostie et de Palestrine. Henri IV voulut enlever à ses ennemis Tappui du saint-siége, et, pour l'attirer à sa cause, il s'avança au-
devant des légats jusqu'à Nuremberg ; mais quelle fut sa surprise quand les dignes envoyés de Grégoire VII refusèrent de communiquer aveciui, s'il ne se faisait d'abord absoudre de Tanathème dont Alexandre II Tavait frappé pour le punir d'avoir vendu des bénéfices ecclésiastiques et de n'avoir point obéi à Tordre de se rendre à Rome pour s'y purger de cette simonie! L'impudence était grande puisque le pape avait communiqué lui-même avec ce prince en lui faisant part de son élection, en sollicitant son approbation, en faisant confirmer par lui les suffrages du peuple et du clergé romain; et si la conduite des légats leur avait été dictée par le pape, je ne connais ni argument ni principe qui puisse Ven justifier. En approuvant une telle conduite, les avocats du saint-siége ont laissé croire que les Papes avaient une autre morale que celle qu'ils avaient mission d'imposer au reste des hommes. Mais ont-ils le droit d'incriminer la dissimulation de Henri IV qui, se voyant une terrible guerre sur les bras, et craignant d'être abandonné comme excommunié par un peuple superstitieux, se soumit à la plus honteuse pénitence pour obtenir son absolution ?
Ses évêques s'en indignèrent. Liémar, archevêque de Brème, légat né du saint-siége en Allemagne, s'opposa à la tenue du concile; celui de Mayence et beaucoup d'autres soutinrent cette opposition : ils se déclarèrent supérieurs aux légats et alléguèrent que le pape seul pouvait ouvrir cette assemblée. Les deux légats furent obligés de repartir, mais Grégoire VII ne se tint pas pour battu. Il déposa l'archevêque Liémar. Il ordonna aux ministres, aux principaux officiers de la couronne de venir
à Rome se justifier d'avoir conseillé à leur maître la vente qu'il ne cessait de faire des bénéfices ecclésiastiques. Hildebrand croyait masquer par ces ménagements pour le prince la haine qu'il lut portait; mais cette nouveauté n'était qu'une atteinte de' plus aux droits de la royauté. Dans un concile ouvert à Rome le 24 février 1075, il excommunia les cinq officiers qui n'avaient pas obéi à sa sommation; il suspendit ou déposa les cinq ou six évè^^ ques d'Allemagne et dltalie qui avaient pris parti pour Tarchevéque de Brème. Il renouvela Tanathème dont il avait déjà frappé Robert Gulscard et ses Normands qui s'étaient rués sur la marche d'Ancône, et dont sa colère n'avait point arrêté les incursions. Le roi de France Philippe était l'objet d'attaques plus virulentes. Hildebrand prêchait la révolte dans son royaume en écrivant aux évéques et aux seigneurs contre ce roi qu*ll chargeait de tous les crimes, qu'il accusait de perdre ses États par son indulgence pour tous leà vices dont ils étaient infestés, t II ne mérite pas le nom de roi, leur dlsaît-il, ce n'est » qu'un tyran qui se vautre dans l'infemie, qui excite ses » sujets au crime par son exemple *. » La tolérance des évéques n'est à ses yeux qu'une criminelle complicité. Il leur commande de se séparer du roi. Ils ne répondirent point à ces philippiques contre leur maître; mais ces mêmes lettres attaquaient leur incontinence, leur simonie, leurs adultères, leur enjoignaient d'abandonner leurs femmes et leurs concubines; et ils répondent abrs par des injures; ils le traitent d*hérétique, comme contre-