‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 4)Chapitre 34 sur 112 · NICOLAS P'. — PHOTIUS · texte numérisé non relu

NICOLAS P'. — PHOTIUS

Nous venons de voir la preuve que les évêques du neuvième siècle étaient plus instruits que ceux dont le pape Agathon avait, cent ans auparavant, déploré l'ignorance et la grossièreté ; mais ils avaient seuls profité des lumières que Charlemagne avait essayé de répandre sur le inonde. Tout en les maintenant dans sa dépendance, il les avait associés à l'administration de l'empire en les admettant dans les parlements qu'il avait rhabitude de rassembler; et quand le sceptre eût passé dans les mains débiles de son fils, l'ascendant qu'ils avaient pris sur le peuple et sur les grands les avait rendus pour ainsi dire les maîtres de l'État. La révolte des enfants du Débonnaire fut sinon suscitée, du moins envenimée et prolongée par leur ambition. Le partage de cet empire, sa division entre plusieurs princes, les querelles sanglantes des enfants et des petits-fils du Débonnaire, leur piété mal entendue, la faiblesse de leur caractère avaient produit la rapide et fatale décadence d'une race qui s'était annoncée avec autant 'd'énergie que d'éclat. Charles le Chauve, déposé par l'archevêque de Sens, ne se plaignait de cette sentence que parce qu'il n'avait été ni entendu II. 6

ni jugé par une réunion d'évêques, en ajoutant qu'il s'était toujours soumis à leurs corrections paternelles: et si les rois de ce temps ne tenaient pas tous le même langage, ils montraient tous la même faiblesse. Une dévotion exagérée les poussait jusqu'à l'oubli de leur dignité. Louis le Germanique croyait devoir se justifier aux yeux des évêques d'avoir passé le Rhin à la tête de son armée, et leur demandait pardon de cette oflense. Lothaire II, roi de Lorraine, les regardant comme des médiateurs entre Dieu et les hommes, en concluait sottement que la dignité épiscopale était supérieure à la sienne. Les évêques abusaient de cette faiblesse : encouragés qu'ils étaient par les oppresseurs mîtrés de Louis le Débonnaire, ils disposaient des trônes; et le despotisme qu'ils exerçaient envers les rois leur faisait souvent oublier leur dépendance du saint-siége. Nous l'avons vu dans la querelle des images, dans la révolte de Gothescalc et dans celle du Breton Nominoé, l'autorité des Papes n'était pas plus écoutée que leurs décisions canoniques. Il fut heureux pour la papauté que les évêques de France et même d'Italie fussent partagés en factions politiques, que malgré leur toute-puissance individuelle, aucun d'eux ne fût souverain. Les faibles liens qui les attachaient encore à l'évêque de Rome auraient été brisés peut-être au profit d'un patriarche français.

Mais il leur vint un maître, et ce fut Rome qui le leur donna dans le successeur de Benoît IIÎ, qui mourut le 10 mars 858. Ce nouveau pape se nommait Nicolas, c'était un Romain que les trois derniers pontifes s'étaient plu à élever, qu'ils logeaient dans leur palais; et Benoit III

Tavait associé à Tadministralion de l'Église. Il avait vu et déploré sans doute leur obéissance presque passive à Tautorité royale, leur respect aveugle pour les privilèges des métropolitains, leur soumission aux décrets des conciles; et cette observance des lois de TËglise parut être à ses yeux la ruine de la papauté. Il reprit sur-lechamp les traditions des Jules et des Damase, leur ambition, leur orgueil, pliant quelquefois sous les forts, mais impitoyable envers les faibles et les timides, et soutenant alors avec arrogance les prétendues prérogatives de son siège. Le moine Reginon disait de lui, vingt ans après, qu'il commandait en roi aux princes de la terre, comme s'il eût été le maître de l'univers; et ce moine le louait de cette audace, qui devint par la suite des temps si désastreuse pour les rois et pour les peuples. Des affaires graves lui arrivèrent de tous les points de l'empire, et son intraitable fierté les aggrava encore. Celles qui ne Tétaient point devenaient importantes par son orgueilleuse intervention. Je ne suivrai point Tordre des temps en racontant les incidents de son pontificat. Je les diviserai pour les faire mieux comprendre. Sa vanité se manifeste dès son avènement. L'empereur Louis, son maître, se trouvant à Rome le jour de son installation, le fit asseoir à sa table; mais deux jours après, Nicolas étant allé le visiter dans sa résidence hors de Rome, Louis vint au devant de lui à pied, et le pape souffrit que le roi menât son cheval par la bride. Sigonius ajoute même que Louis eut la faiblesse de lui baiser les pieds, et le fier Nicolas dut sentir tout le parti qu'il pouvait tirer de cet acte d'humilité.

Mais avant d'attaquer les rois, il essaya son autorité sur les évêques de France et commença par le plus puissant de tous, par Tarchevêque Hincmar qui venait d'humilier Louis le Germanique, en imposant des conditions honteuses à l'absolution que ce roi avait mendiée. Ce n'est point cette témérité que Nicolas fut tenté de blâmer. Mais Hincmar avait pris la défense d'un curé débauché que Rothade, évêque de Soissons, avait chassé de son église; il avait puni cet évêque en le déposant lui-même, et ne tenant pas compte de l'appel que Rothade avait adressé au saint-siége, il l'avait fait jeter en prison. Un grand nombre d'évêques avait pris parti pour Hincmar, des synodes l'avaient approuvé^ Charles le Chauve lui-même lui prêtait son appui *. Nicolas n'hésita point en présence de cette coalition puissante. H prit la défense de l'évêque Rothade et força son métropolitain Hincmar de le rétablir sur le siège de Soissons. Il était dans son droit, et c'était justice. Mais c'est dans les considérants de sa décision que son ambition se manifeste. H y cite pour la première fois des maximes tirées des Fausses Décré taies; et comme les Papes se sont longtemps servis de ce recueil pour étayer leurs prétentions, il est important d'en faire connaître l'origine et la fausseté. Ces Décrétales étaient l'œuvre de ce même moine qui avait, dit-on, fabriqué la donation de Constantin, de cet Isidore Mercator, dont le nom même est regardé comme apocryphe, et qu'on suppose avoir vécu dans les dernières années du huitième siècle. C'est du moins vers 811 que Riculphe, archevêque de Mayence, les rapporta

i. Ann, Hertini, 855; Opusc, d'HiiJcmar.

d'Espagne avec le livre des canons recueillis par Isidore de Séville. Ces fausses décrétales étaient une suite de prétendues lettres canoniques que les Papes des premiers siècles auraient signées, depuis saint Clément jusqu'à Grégoire le Grand; et les pontifes du moyen âge y ont trouvé des armes pour s'affranchir de l'autorité des conciles, de celle des rois, et pour s'ériger en juges suprêmes de toutes les affaires ecclésiastiques. La fausseté de ces lettres a été démontrée plus tard par le cordelier Pagi et par les critiques les plus orthodoxes et les plus respectables. Mais elles ont autorisé bien des décisions qu'on prend encore pour des arguments et des articles de foi ; el c'est à Nicolas qu'on impute Je premier usage de ces lettres, dont il est possible qu'il ignorât la fausseté.

Après Hincmar vint le tour du roi de Lorraine Lothaire II; et rien ne fait mieux connaître que cette affaire les mœurs du temps, l'incontinence et la faiblesse des rois, la témérité des évêques et la puissance renaissante des pontifes romains. Ce Lothaire, fils de l'empereur de ce nom, mêlait la vie la plus débauchée à la piété la moins contestable. Il avait épousé, en 856, la jeune Thietberge, fille d'un comte Bozon ou d'un duc Hubert, allié de Charles le Chauve; et l'année suivante, il l'avait chassée de son lit pour vivre avec des courtisanes. Une de ces courtisanes, nommée Waldrade, avait fini par le dominer; et pour se donner le droit de l'épouser, Lothaire avait accusé la reine d'un commerce incestueux avec son propre frère Hubert, qui était devenu abbé de Saint- Maurice, dans le Valais. Thietberge avait réclamé le ju-

gement de Dieu; et son champion était sorti sain et sauf d'une chaudière d'eau bouillante. Le succès de cette épreuve avait contrarié les amours de Lothaire, et il résolut de confondre sa femme par ses propres aveux. Gonthier, archevêque de Cologne, Theutgaud, archevêque de Trêves, et plusieurs autres entrèrent dans ce complot et s'en firent les instruments. Mézeray prétend que Theutgaud était Toncle et Gonthier le frère de Waldrade. Les Annales de Saint-Bertin la font au contraire nièce d'un certain Luitfried, conseiller de Lothaire. Mais quoique Mézeray ne cite aucune autorité contemporaine, sa version acquiert quelque vraisemblance par l'acharnement que mirent les deux archevêques à tourmenter la malheureuse Thietberge. Leurs interrogatoires, leurs sermons, leurs menaces la contraignent à s'avouer coupable d'inceste; et cet aveu passe pour véritable quand on la voit s'échapper du monastère où on l'a enfermée pouf se réfugier auprès de son frère Hubert. Ce n'était • point dans l'abbaye de Saint-Maurice. Hubert en avait été chassé par l'empereur Louis, roi d'Italie, et il avait trouvé un asile à la cour de Charles le Chauve, qui lui accordait une protection manifeste. Dès son arrivée chez ce roi, Thietberge en appela au pape. Elle déclara qu'on lui avait arraché un faux aveu, et se rendit enfin à Rome pour demander justice de tant d'iniquités.

Lothaire la fait suivre par l'archevêque Theutgaud. H implore l'appui de son oncle Louis le Germanique pour balancer celui que Charles le Chauve prête à la reine; et sollicite du pape la convocation d'un concile composé des évêques des trois royaumes. Nicolas se hâte d'écrire

aux trois souverains pour leur enjoindre d'envoyer à Mett «hacun deux évéques, et il fait partir deux légats pour as^ster à ce synode, avec l'ordre formel d'en présenter les décrets à son approbation. Mais l'archevêque Tiieiitgaud a devancé les légats. Il annonce à Lothaire que eette convocation est une vaine formalité^ que le pape lui est hostile; et Lothaire rassemble bien vite huit évêques de ses propres États à Aix-la-Chapelle^ le 18 avril 862. Il leur manifeste ou simule un grand repenHir de ses adultères; mais il" avoue naïvement qu'il ne peut se passer de femme, et supplie ces huit évêques de lui permettre d'en prendre une. Theutgaud rendit témoignage de sa pénitence, mais on voulut examiner à fond cette affaire. Deux évêques trouvèrent que l'inceste du frère et de la sœur était véritable, mais qu'il avait été commis avant le mariage, que par conséquent il n'y avait point adultère, que Lothaire n'avait pas le droit de répudier Thietbergeet qu'il devait la garder K Les six autres ne furent point de cet avis. Ils reconnurent l'inceste et l'adultère, cassèrent le mariage et permirent à Lothaire d'épouser Waldrade, en se fondant sur un commentaire de saint Paul attribué à saint Ambroise, qui, en interdisant les secondes noces aux femmes adultères, n'appliquait pas cette défense aux maris. En conséquence de cette décision, Lothaire épousa sa maîtresse et la fit couronner reine de Lorraine.

Nicolas s'indigne que le roi n'ait attendu ni la réunion de son concile de Metz, ni la permission du saint-siége.

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