Recueil des Conciles, t. VII, p
attendre de son caractère. Il lui dit cependant, et comme le successeur des empereurs que j'ai cités, il avait le droit de lui dire, qu'il avait Tempire et le sacerdoce. Hais les temps étaient changés; et Grégoire III le lui fit sentir en définissant encore une fois les deux puissances suivant les prétentions toujours croissantes de son siège. a S'il n'est pas, dit-il, permis à un évêque de regarder » dans le palais, un empereur ne doit pas regarder dans » réglise. » C'est encore le même oubli du passé. Mais c'est beaucoup pour lui que d'interdire la police des palais aux évoques. D'autres Papes se l'étaient permis; et un pape venu de l'Orient aurait pu se souvenir que saint ' Jean Chrysostôme et saint Grégoire de Nazianze avaient jeté des regards bien sévères dans le palais de leurs maîtres. Il n'y songea point, il avoua même que les anciens empereurs avaient pu dire qu'il avaient le sacerdoce et l'empire. Mais il n'en fit pas un principe de droit. Us ne parlaient ainsi, selon lui, que parce qu'ils fondaient et embellissaient les églises, parce qu'ils les protégeaient de concert avec les évêques, et Léon l'Isaurien avait perdu ce droit en les défigurant et en les dépouillant. Cette raison n'était pas meilleure que la conclusion qu'il en tirait, mais il lui était difiicile d'en trouver de bonnes pour contredire ce que quatre siècles avaient consacré. Il en revint bien vite à ses bravades. Il conseille à Léon de se repentir ; mais s*il persiste, le pape le livre à Satan et le rend responsable de tout le sang que va coûter cette querelle.
Il assembla cependant, mais en Italie, le concile qu'il avait eu l'air de refuser. Quatre-vingt-treize évoques y
assistèrent avec tout le clergé, les nobles, les consuls, le peuple même de Rome : l'église de Saint-Pierre eh était comble. On y consacra le culte des images; et Tanathème fut lancé contre ceux qui les ôteraient, les profaneraient» les détruiraient, qui même en parleraient avec mépris. Ce n'était pas une excommunication directe comme celle que le pape Constantin avait portée contre Philippique Bardanes; et malgré Georges Théophane, tout prouve que les deux Grégoire n'en signèrent pas d'autres. Mais Grégoire III écrivit positivement qu'il en avait le droit. Il envoya le décret de son concile à l'empereur Léon qui ne voulut pas même le lire. Il fit jeter le porteur dans une prison, il ordonna la saisie des domaines queFÉglise de Rome possédait dans la Calabre, dans la Sicile, dans toutes les contrées de l'Italie où son autorité pouvait encore être soutenue. Il haussa d'un tiers la capitationde ces provinces. Leurs villes, s'appuyantdu décret du concile.; s'étaient hâtées de lui demander le rétablissement des images que l'exarque avait détruites. Leurs messagers furent arrêtés par le gouverneur de la Sicile. Une flotte partit en même temps de Gonstantinople pour l'Adriatique, mais cette flotte périt dans une tempête et son naufrage fut regardé comme une punition du ciel.
Ce ne fut pour Grégoire III qu'un moment de répit. Il apprit bientôt qu'une nouvelle armée se disposait à quitter l'Hellespont pour venir le châtier en Italie; mais ce n'était qu'un vain bruit; cette armée ne parut point. Un danger plus réel menaçait l'évêque de Rome dont les ressources étaient épuisées. Le roi des Lombards le savait et son ambition ne sommeillait point. Une seconde
révolte du duc de Spolelte lui fournit un prétexte de rupture; il accusa le pape d'avoir favorisé cette rébellion, et se prépara à reprendre le chemin de Rome avec son armée. Grégoire III était sans force contre cette nouvelle attaque, que pouvait rendre plus dangereuse la connivence des gouverneurs de Ravenne et de Naples. Il ne vit qu'une alliance possible, et c'est en France qu'il la chercha. Il écrivit à Charles-Martel pour lui peindre sa fatale situation et pour implorer le secours de ses armes. Ce maire du palais était le héros du jour. Ses victoires sur les Saxons, les Bavarois et les Aquitains l'avaient déjà rendu célèbre quand l'irruption des Sarrasins d'Espagne dans le Poitou lui avait offert une plus grande gloire; et les Sarrasins vaincus fuyaient devant lui vers les Pyrénées. Le pape n'ignorait pas que ce héros était le véritable maître de la France et que les derniers Mérovingiens n'étaient que des fantômes de rois dont il se servait pour couvrir son ambition. Mais le pape devait savoir aussi que ce sauveur de la foi chrétienne en traitait rudement les évêques, qu'il les emprisonnait à son gré, qu'il dépouillait les églises et les monastères pour enrichir ses lieutenants, pour acheter leurs suffrages, que les diocèses de Lyon, de Vienne, d'Auxerre et tant d'autres étaient sans pasteurs, que les prélats de Reims et d'Orléans étaient bannis de leurs sièges *. Il n'ignorait pas que ce terrible sous-roi, comme il l'appelait, avait envoyé son fils aîné Pépin à la cour de Luitprand pour qu'il apprît à gouverner, que le roi des Lombards avait adopté ce
i. Mézcray, t. I, 431.
jeune prince en lui coupant une mèche de cheveux. IL fallait vraiment que Grégoire III fût au bout de ses ressources pour rechercher un pareil allié.
Charles-Martel ne fut point ému par ses lettres, quelque touchantes qu'elles fussent; et le roi Luitprand s'emparait pendant ce temps de quelques villes voisines de Rome, et semait la terreur dans Tâme de son pontife. Grégoire envoya à Charles-Martel une première ambassade qui n'eut pas plus de résultat que ses lettres. Une seconde fut plus heureuse. Elle apportait au niaître de la France quelques anneaux des chaînes de saint Pierre et les clefs du sépulcre de Tapôtre. Le pape lui' fit même offrir le titre de patrice et le gouvernement de Rome, dont il ne pouvait disposer que par un acte de rébellion. Mais il savait que, si le gouvernement et le titre étaient acceptés, aucun de ses ennemis n'eût osé braver le vainqueur des Sarrasins. Grégoire l'appelait son cher fils, il énumérait tous les attentats des Lombards et le suppliait de ne pas croire à leurs paroles. C'était vraiment un cri de détresse, qui semblait annoncer la mort de la papauté; et elle touchait au moment de se relever plus forte et plus puissante que jamais. Charles-Martel répondit cette fois, mais il n'envoya que des présents au tombeau des deux apôtres, et pas un soldat ne partit pour secourir le pape. La défaite de l'armée d'Abdérame n'avait point découragé les Maures d'Espagne. Ils avaient repassé les Pyrénées et s'étaient emparés de la Provence et du Dauphiné. Le gouverneur d6 Marseille, le traître Mauronte les avait appelés dans la flolle espérance qu'ils l'aftranchiraient du joug de Charles-Martel. Ce maire, qui avait pris
le titre de duc des Français, fit craindre à Luitprand que ce torrent ne franchît les Alpes pour déborder en Lombardie. Leurs armées réunies refoulèrent les Musulmans jusqu'au delà de Narbonne. Ce fut une diversion qui sauta Rome, mais l'honneur d'affermir le saint-siége par la destruction de la puissance lombarde, était réservé au jeune- prince qui étudiait alors la politique et la guerre à la cour de leur roi. L'alliance ou pliitôt le approchement des deux nations eut encore un autre avantage pour le pape. La médiation de Charles-Martel lui valut quelques années de paix avec Luitprand, et ce roi se contenta des quatre villes dont il s'était emparé, que ne pouvaient lui reprendre ni l'exarque ni l'empereur.
Le héros français mourut le 20 octobre 741, et cette même année fut fatale aux chefs de l'Empire et de l'Église. Léon l'Isaurien avait précédé Charles-Martel dans la tombe, et Grégoire III le suivit au mois de novembre. Luitprand seul vivait encore, et les grands personnages qui allaient occuper avec lui la scène du monde étaient Zacharie à Rome, Pépin en France, et Constantin Copronyme en Orient. Zacharie était Grec de naissance. Il voulut signaler son avènement par un service rendu à l'empire en obtenant du Lombard la restitution des quatre villes au duché de Rome et s'en occupa avec plus d'ardeur que de la puissance spirituelle. Ce duché est un problème historique, il dépendait sans doute de l'exarchat, mais depuis longtemps les exarques ne paraissaient à Rome qu'en ennemis ou en pénitents. Rome avait un duc, rhistoire en nomme quelques-uns, mais elle ne dit pas quel oflicier de l'empire avait pris ou reçu le premier II 2
un titre ^évidemment emprunté des Lombards. Elle ne rencontre rien qui ait rapport à la défense ou au gouvernement de la ville éternelle : c'est le pape qui administre et négocie ; et il paraît qu'à la troisième révolte du duc Trasimond de Spolette contre Luitprand, Zacharie ayant pris parti pour le roi, en obtint la promesse de restituer les quatre villes ; mais après la défaite de Trasimond, le roi lombard oublia cette promesse; et Zacharie, suivi d'une partie de son clergé, alla le trouver dans son camp de Terni pour la lui rappeler. La vue du pape frappait toujours ce roi de respect ou de crainte. Il en fut ému jusqu'aux Jarmes. Il rendit les quatre villes à l'empire, il restitua à l'Église de saint Pierre les domaines d'Ossimo, de Sabine, de Narni et d'Ancône, rendit tous les captifs, ceux même qu'il avait pris sur l'exarque, et promit une paix de vingt années ^
Rome respira enfin de ses agitations et le pape sortit de cette crise avec plus d'autorité que jamais.. Les nouvelles de Constantinople ajoutaient à sa tranquillité. Constantin Copronyme s'était fait haïr par sa barbarie. Son surnom était une flétrissure. Il rappelait que ce prince avait souillé ses langes pendant son baptême ; et ses mœurs étaient tellement ignobles qu'il se faisait oindre de fiente et d'urine, comme le font encore aujourd'hui quelques sauvages de la zone glaciale. Son beaufrère Artabase avait vengé son peuple et la morale publique. Il s'était emparé du trône d'Orient et avait rétabli le culte des images, à. la grande joie des orthodoxes et de
i. Paul Diacre.
l'évéque de Rome* Tranquille des deux côtés, Zacfaarle tourna tous ses soins vers la Germanie^ dont la conversion avait occupé les deux Grégoire. Un moine anglais nommé Wilfrid^ qui avait travaillé à la destruction de ridolâtrie chez les Frisons , avait reçu du premier de ces Papes le nom de Boniface, et le premier épiscopa de l'Allemagne ; c'était un nouveau progrès de la papauté, qui allait ainsi porter au delà du Rhin un témoignage de son autorité, à travers cette France où elle étai pour ainsi dire dominée par cetle de Ghârles-Martel. Zacharie suivait avec joie les conquêtes spirituelles du vieux Boniface, quand une nouvelle fantaisie guerrière de Luîtprand vint troubler sa sécurité. Ce roi marchait sur Ravenne, que son exarque était hors d'état de défendre, mais il s'arrêta encore une fois à la voix du pontife et ne rentra plus dans Pavie que pour y mourir, en l'an 743. Son règne avait duré trente-deux ans. Il avait contenu la turbulence de son peuple par sa modération et par sa justice* Ses fréquentes relations avec lesévêques du Milanais avaient adouci son caractère, entretenu sa piété ; et sans ces vertus, il était incontestable que l'exarchat et l'Italie entière auraient passé sous sa domination comme le duché de Rome, et que la papauté même y aurait péri.
La rébellion des Lombards et la déposition de son petit-fils Hildebrand jetèrent de nouvelles alarmes au cœur de Zacharie ; et les nouvelles de Gonstantinople lui firent craindre de nouveaux périls. Constantin Copronyme avait repris sa couronne. Il avait fait crever les yeux à l'usurpateur Artabase, à ses deux fils, au patriar-
che Anastase, et ce triomphe du protecteur des Iconoclastes fit redouter à Zacharie le réveil de ces briseurs d'images. Ses craintes ne durèrent pas longtemps. Constantin parut oublier cette querelle; la vénération du peuple pour les statues des saints et des martyrs le fit réfléchir, et au lieu des menaces que Zacharie en attendait, il n'en reçut que des présents pour l'église de Saint- Pierre et la restitution de deux domaines situés dans le duché de Rome et dont l'exarque s'était emparé. Ratchis s'arrêta également à la voix du pape, au milieu de ses conquêtes dans la marche d'Ancône. Zacharie put donc mourir tranquille. Son pontificat de dix années finit au mois de mars 752. U n'avait affiché aucune prétention, et n en avait pas eu besoin. Les respects des rois et des peuples pour le saint-siége se manifestaient de toutes parts, et il laissa à ses héritiers une maxime admirable qu'ils oublièrent trop souvent. On l'avait accusé de vendre des pallium ou des évêchés en Allemagne; et cette accusation venait sans doute de l'obligation qu'un concile, tenu à Mayence par l'archevêque Boniface, avait imposée aux évêques de recevoir de Rome même ce pallium qu'ils recevaient des métropolitains. Mézeray affirme que le pape avait provoqué ce décret ^ mais il est probable que Boniface en avait pris Tinitiative pour rendre à l'évêque de Rome les bienfaits qu'il en avait reçus; et l'accusation portée contre Zacharie venait sans doute de quelques métropolitains mécontents. Il repoussa avec indignation cette calomnie^ et sa lettre finit par ces mots : < Anathème