Conciles, t. V, p
Quelle grande leçon de tolérance était donnée à tous ces fanatiques par un Barbare dans la lettre que TÂrien Théodat avait fait remettre par Âgapet à Justinien! c Puisque Dieu permet qu'il y ait plusieurs religions, k écrivait ce roi des Goths, nous n'osons forcer nos sujets » à ne pratiquer que la même. Nous nous souvenons d'a- » voir lu qu'on devait sacrifier volontairement au Seigneur » sans y être contraint par les ordres du prince. » Et ce Barbare commandait en maître à des milliers de catholiques dont il respectait les doctrines. Mais l'Église romaine n'admettait point cette tolérance. Comme elle aspirait au gouvernement des hommes, la soumission des âmes à sa puissance spirituelle était le premier degré de la domination qu'elle ambitionnait ; et la déposition d'un patriarche de Constantinople était une grande victoire pour révoque romain. II faisait acte de suprématie dans cette capitale de l'Orient, où ses prédécesseurs avaient essayé vainement de dominer, où il n'était venu lui-même que comme ambassadeur d'un monarque arien. Les moines de Constantinople, ceux de Jérusalem et de Syrie? qui s'y trouvaient par hasard^ s'empressèrent de le féliciter. Ils l'appellaient l'archevêque de la vieille Rome^ le patriarche œcuménique. Ils se montraient les précurseurs de cette milice dont Rome se servit plus tard pour dominer les rois et les peuples. Mais la mort l'enleva au milieu de son triomphe, le 22 avril S36, après un pontificat de dix mois qui avait plus profité au saintsiège que des règnes de vingt années. Ses funérailles furent encore plus extraordinaires que les pompes de son arrivée. On eût dit que l'Orient tout entier s'était
transporté dans sa capitale. On n'avait jamais vu une si grande affluence, un si grand hommage rendu aux cendres d'un pontife; c'étaient les obsèques d'un maître du nH>ade; et ce pontife était le successeur de ceux dont l'Orient avait tant de fois repoussé les prétentions ambitieuses. Mais qu'était au fond cette victoire? Avait-elle le même caractère de durée et de solidité que celle qu'avaient obtenue en Occident les évoques de Rome? Leurs panégyristes ne pouvaient le croire. En Occident, ils avaient acquis leur autorité pied à pied, diocèse par diocèse, province par province, comme avait Mt la vietUe république. Ils étaient devenus par degrés les arbitres de la foi, les maîtres des consciences, les juges suprêmes de leurs frères. Leur autorité, une fois admise, n'avait subi que de passagères altérations. Les bérésies l'avaient i peine troublée. La puissance séculière l'avait secondée sans doute; mais les sujets spirituels de la Rome chrétienne étaient plus attachés au saint-siége qu'à leurs Césars. Quand l'unité de TËmpire fui brisée par l'invasion des Barbares, les évêques ne firent aucun effort pour la rétablir. Us ne montrèrent de zèle que pour la foi, assouplissant par le spectacle de leurs vertus et de leur ascendant sur les peuples la brutalité de leurs nouveaux maîtres. Souvent le& ordres partis de la Rome papale parvenaient aux extrémités de l'Occident, à travers les armées des Barbares qui s^en disputaient les débris ; et quand les nouveaux royaumes y furent établis, la diversité des dominations civiles ne rompit en aucune manière l'unité de l'Église. L'Orient, au contraire, n'avait point d'évéque qui en eût obtenu là domination suprême.
Les patriarches de Gonstantinople Tavaient faiblement tenté, et ils avaient toujours cédé à la résistance des autres métropolitains : l'autorité spirituelle avait sans cesse changé de directeur. La doctrine des Cyprien, des Ghrysostôme, des Augustin, des Jérôme n'avait asservi que les consciences. Aucun n'avait eu la pensée d'en faire lé fondement d'une puissance temporelle. Après eux les provinces ecclésiastiques étaient restées séparées. Les fréquentes hérésies qui avaient agité cette vaste partie du monde, avaient partagé les évêques en sectes ennemies, en factions bruyantes et sanguinaires. Jamais ces hérésies n'avaient été entièrement vaincues. Les troubles qu'elles causaient, altérant partout la paix publique, appelaient à chaque instant l'intervention de l'autorité civile, forçaient les gouverneurs des provinces de recourir à la puissance impériale. L'assassinat, la révolte, l'usurpation, la faisaient souvent changer de main. Mais l'unité politique n'en était point altérée, le maître de Gonstantinople le devenait par cela même de tout l'Orient; et les Gésars s'étaient érigés en arbitres de la foi, tantôt par leurs décisions souveraines, tantôt à l'aide des conciles dont ils dominaient les délibérations. Ges empereurs ne se léguaient pas, comme les évêques de Rome, une croyance invariable. Leur foi était incertaine, chancelante, et leurs variations se communiquaient aux évêques eux-mêmes, qui passaient, au gré de la cour, de Terreur à la vérité, de la foi de Nicée à l'hérésie dominante.
Il s'en suivait que l'évêque de Rome n'y pouvait triompher qu'à l'aide des Gésars. Son autorité sur l'Orient ne
tenait qu*à l'orthodoxie du maître; et cet empire lui échappait, dès que Tempereur se séparait de sa croyance. Le lendemain des obsèques d'Agapet, l'accord, qui avait fait la joie de ses derniers jours, fut troublé par la scandaleuse coalition des deux courtisanes qui souillaient le lit des deux plus grands personnages de cette époque; et pendant un désordre de vingt années fomenté par leur ambition, l'Empire et la Papauté furent tour à tour dégradés par la faiblesse et la versatilité des hommes qui les possédaient. La protectrice d'Anthime et des Eutychéens, l'impératrice Théodora ne pouvait supporter leur condamnation, et c'est dans l'Église de Rome qu'elle chercha l'instrument de la réhabilitation des hérétiques dont elle professait la croyance. Parmi les évêques et les prêtres qui avaient accompagné Agapet, se trouvait le diacre Vigile, que Boniface II avait voulu se donner pour successeur. L'impératrice connaissait le dépit que lui avait causé l'annulation de cette coadjutorerie, et le savait assez ambitieux pour adopter tous les moyens qu'on lui offrirait pour monter sur le saint-siége. Elle le fit appeler, et lui demanda s'il voulait promettre de casser rélection du patriarche Mennas, de rétablir Anthime, d'absoudre ses adhérents, de condamner enfin le concile de Chalcédoine et la lettre de saint Léon. Vigile promit tout et partit pour Rome, muni de sept cents pièces d'or pour acheter le saint-siége, et d'une lettre pour Bélisaire, à qui Théodora recommandait de le faire élire à tout prix. Elle reconnaissait ainsi le pouvoir de l'évéque de Rome, mais elle cherchait à le flétrir par une complaisance criminelle.
Vigile apprit à Napiesqu^il était nsvenu trop tard, que le roi des Goth$ Théodat avait vendu le pontificat à Siivère, fils du pape Hormisdas ^ ; et que le clergé et le peuple de Rome l'avaient reconnu pour échapper aux per-^ sécutions dont le Barbare les avait menacés. Hais il apprit bientôt que les Goths avaient d^osé Théodat; que Vitigès, mis à sa place, avait abandonné Rav<^ne et Rome, et que Bélisaire y était entré le 10 déoembro S36 ^. On ajoutait» il est vrai, que Silvère avait trahi le roi des Goths avant même sa déposition, qu'il avait écrit à Bélisaire pour presser sa marche, pour l'assurer de la red* dition de Rome, et qu'il espérait par cette perfidie^ faire confirmer son élection par le lieutenant de Justinieo s. Vigile ne désespéra point. Il transmit ces nouvelles à Vinipératrice et continua son voyage. Il remit à Bélisaire la lettre de Tbéodora, iet lui promit, dit-on, deux cents pièces d'or, s'il l'aidait à parvenir au but de son ambi* tion. Je suis tenté de croire qu'on a calomnié ce grand homme. Il est malheureusement vrai qu'il ne Tétait qu'à la tète de son armée. Partout ailleurs la faiblesse du mari faisait douter de la gloire du héros. Il y a tant de confusion dans les écrivains contemporains, tous ces événements sont si incomplètement racontés da^s le Bréviawe de Liberatus, dans les histoires d'Évagre et àQ Procope, qu'il est difficile de démêler la vérité. Mais il e»i probable que cette offre injurieuse ne fut £aite qu'à l'impudique Antonioe, la complice de Tbéodora, et qui